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LES ANDALOUS: MESGUA; GUEVARA

En môme temps que les poëtes de l'Est, une invasion d'auteurs méridionaux vient renforcer à Madrid cette foule déjà compacte de dramatistes qui reconnaissent pour chef Lope de Véga.

Damian Salustrio del Poyo, dont un grand nombre de comédies furent représentées à Séville, y était venu

de Murcie. Cet écrivain, de qui Agustin de Rojas a dit, avec rexagération habituelle, dont il faut tenir compte : « Il n'a pas écrit une pièce qui ne méritât d'être imprimée en lettres d or, » est aujourd'hui à peu près inconnu. La Bibliotheca Hispana de Nicolas Antonio, ressource précieuse des modernes, se tait sur sa vie, atteste seulement qu'il composa des pièces célèbres. On a le titre d'un petit nombre : le Prix des Lettres par le roi Philippe 11^ Faveur et Chute d'Alvaro de Lima,., Ce drame faisait suite aux deux seuls qui nous soient parvenus, la Prospère Fortune de Ruy Lopez de Avalos — la meilleure œuvre de Poyo — et l'Adverse Forlune de Ruy Lopez de Avalos, non sans mérite, parfois un peu languissante, par le manque d'amour et l'absence presque complète de femmes. L'autre, au contraire {la Prospère Fortune, etc.), écrite en vers soignés, exemple des extravagances qui se mêlent souvent aux beautés dans les pièces de celte époque, est intéressante et dramatique. Elle a fourni une scène à Tirso de Molina {la Sagesse d'une Femme), imitée aussi par Caldéron {la Jalousie est le plus grand Maître),

Nous ne sommes pas mieux renseignés sur Andrès de Claramonte, dont plusieurs pièces, imprimées à Séville, à Valence et à Madrid, ou conservées dans de vieilles bibliothèques, nous sont connues. Il était très célèbre comme auteur et comme comédien et fut directeur d'une compagnie de farsantes à Murcie. Il fit une sorte d'apothéose à un nègre très brave, Juan deMérida, qui, par ses actions d'éclat dans la guerre des Flandres parvint au grade de général, et fut le principal lieutenant du duc d'Albe : le Vaillant Nègre en Flandre, écrit avec verve, présente un caractère très bien tracé (celui de Mérida), et les incidents en sont fort agréables. L'auteur, à la fin, promettait une Seconde partie, qui»

fut composée, bien longtemps après, par un autre comédien, Vicente Guerrero.

On a attribué à Claramonte des pièces de Lope. Mais il en avait pour son compte de nombreuses et de bonnes ; beaucoup d'autos : le Serment de Balthazar^ le Four de Bahylone, le Grand roi des désej^ts saint Oniiphre^ les Faveurs de la Vierge, etc. Quantité de ses œuvres se sont perdues, mais il en est resté plusieurs : j'ai nommé d'abord la principale. Une des plus jolies porte ce titre, Je ne boirai pas de ton eau : cVst une aventure d'amour du roi Don Pèdre. On lit encore avec plaisir Du vivant au peint.

Les autres pièces citées de Claramonte sont : la Croix de saint Antoine; V Infante d'Aragon; D^Alcala à Madrid; Je vins avec le Soleil , je m'en allai avec la Lune, ou Sainte Théodore; ta Rigueur et V Innocence ; la Malheureuse Dorothée ; la Catholique Princesse Léopolde ; Je Désobéissant ou la Cité sans Dieu, Trois sont en manuscrit dans la bibliothèque du duc d'Ossuna : Des mérites (Vamour le premier est le silence, le Plus Grand des Rois, et ce drame au titre singulier, le Cercueil pour le Vivant et le Lit nuptial pour le Mort.

Gaspar de Avila doit à Cervantes et à Lope une célébrité dont il nous est peu permis de juger. Parmi les rares œuvres que nous pouvons lire de lui, VArc-cnciel des Querelles, cependant, est une gracieuse comédie, où se dessine déjà le tour que Caldéron imprimera aux pièces de cape et d'épée. Le Valeureux Espagnol ou le Premier de sa race reproduit l'épopée de Fernand Cortez.

En dehors de ces deux pièces assez intéressantes, je me contenterai d'en mentionner quelques autres, généralement trop improvisées : le Grand Sénéque en

Espagne^ Toitt est possible, la Sentence non signée^ le Respect dans f Absence, le Gouverneur Prudent, Arrive ce qui arrivera ! le Bonheur par de mauvais moyens. Servir sans flatter ou le Familier du Démon, ces deux dernières les plus ingénieuses.

Quant aux informations concernant Fauteur de ces drames, c'est toujours la môme pénurie. L'on sait seulement qu'il vécut très vieux.

Il est exaspérant, en vérité, de ne pas rencontrer plus de documents biographiques. Voici l'un des principaux dramatistes de cette période, Mira de Mescua, qui a droit à une place très particulière, et sur lequel encore on n'a recueilli presque rien. Le même regret, au reste, peut s'exprimer au sujet des plus grands noms du théâtre espagnol, Lope de Véga et Caldéron exceptés.

Le D*' Don Antonio Mira de Mescua (ou d'Amescua) dut naître à Cadix vers 1570. Prêtre et archidiacre de l'église, il fut emmené en Italie, 1610, par le fameux vice-roi de Naples, Pedro de Castro, comte de Lémos, le même qui protégea Cervantes et que connut Lope. Il s'y rencontra avec Lupercio de Argensola et d'autres écrivains qui formaient autour du Comte une sorte de cour poétique.

A son retour, nommé « capcUan des rois de Grenade », puis chapelain d'honneur de Philippe IV, il vécut à la cour de ce souverain à Madrid. Cervantes, Montalvan, Agustin de Rojas, Nicolas Antonio, se répandent en éloges enthousiastes sur le « Docteur »... sans rien nous apprendre de sa vie.

Mirade Mescua imagina beaucoup de sujets, popularisés depuis par d'autres poëtes. Dans l'abondance des productions dramatiques de ce temps, il arrivait souvent que les auteurs se copiassent les uns les autres ; mais peu furent pillés autant que celui-ci.

Il fit des dépenses considérables d'invention, et de plus grands que lui, moins doués en vierges concepts, recoururent à ce prodigue. Caldéron lui prit la Roue de la Fortune^ dont il fit VHéracliiis^ et Corneille demanda au Palais Confus [(\\x'\\ croyait de Lopejdes scènes pour Don SuJiche (V Aragon, L'Esclave du Démon^ dont je parlerai ailleurs, servit à Moreto et à Matos, qui le « refondirent » dans San Gil de Portugal, — et à Caldéron, qui en tira des éléments pour la Dévotion à la Croix et le Magicien prodigieux, empruntant encore à Mescua, dans ces deux mêmes chefs-d'œuvre, V Ermitage galant. Alarcon lui-même — qui n'est pas coutumier du fait — met à profit, dans ses Maris en revue, lune des plus belles œuvres du « Docteur », Amoureux, Vaillant et Discret,

On le compte parmi les meilleurs de l'ancien théâtre. Mira de Mescua y rivalise de jugement et de goût avec Alarcon et Moreto, les deux maîtres à qui il prêta, et chez qui seuls se retrouvent ces mérites à un degré aussi sûr.

Deux pièces attachantes, de style parfait, Obliger contre son sang et Pas de bonheur ni de malheur avant la mort, justifieraient à elles seules la renommée de l'écrivain. Heureusement, il nous en reste encore un assez grand nombre d'autres, environ 18.

La Roue de la Fortune fut très célèbre : c'est VHéraclius, sans la profondeur, toutefois, du drame caldéronien. La Phénix de Salamanque, dont s'est souvenu Caldéron encore dans sa comédie si populaire la Dame Revenant (comme il a puisé dans VAmant Secret de notre « Docteur » pour V Homme caché et la Dame voilée), est captivante, riche de poésie et a pour ressort une intrigue ingénieuse et dramatique.

Le Nègf*e du meilleur Maître ou San Benito dePalerme,

le Soleil à minuit et les étoiles à midi^ la Religieuse de Portugal^ V Entremetteuse d'elle-même^ V Homme de meilleur renom ^ et d'autres pièces curieuses de moindre valeur — les Lys de France^ la Fille de Charles-Quint^ le Pouvoir de la Messe — forment une galerie originale.

Les autos de Mescua impressionnent par le grandiose des pensées et par des traits de réelle poésie. Tels : les Martyrs du Japon y les Martyrs de Madrid, Notre-Dame des Remèdes, le Pasteur Loup. Le Plus grand Orgueil humain^ qui est le châtiment de Nabuchodonosor, se distingue par Tabsence de personnages allégoriques.

Le Débat du Diable et du Curé de Madridejos, écrit avec Guevara et Coello, fut interdit, en partie détruit ; il en a subsisté quelques fragments, très beaux. C'est rhistoire d'une possédée, ou plutôt d'une pauvre fille qu'on veut faire passer pour démoniaque.

Le « Docteur » avait parfois des élans lyriques, sortant du cadre de la scène, mais en vers si charmants qu'ils ne pouvaient que « bien sonner, dit Romanos, à des oreilles espagnoles ». Telles sont [dans ce Débat du Diable et du Curé) les strophes très connues : « Laisse l'inquiétude et l'effroi, Catherine ! »

Une collaboration moins heureuse est Circé et Polyphème, avec Montalvan et Caldéron. Mais d'autres, posthumes et forcées, qu'il ne put connaître et ne consentit point, eurent, on l'a vu, une meilleure fortune.

Le « Docteur » est très gongorique. Il a des scènes pathétiques, des dialogues animés, des tableaux rapides et naturels. « Il lui manqua la vigueur poétique pour fixer en une œuvre un centre sûr et clair. » Souvent, il se contentait d'indiquer (Alors, les autres...).

11 aimait les bizarreries; les événements rares, extraordinaires, lui étaient familiers. Il met un ours dans le Cavalier sans nom; il introduit des fantômes même

dans les pièces profanes {Obliger contre son sang, Pas de Bonheur ni de Malheur, etc.). Mais à côté d'excentricités et de folies, il a des pages qui sont des merveilles. Plusieurs des pièces qu'il a laissées sont de tout point remarquables.

Mescua fut l'un des premiers poètes lyriques et dramatiques de son temps. Il appartient bien à Técolede Lop^; dans l'art de présenter les sujets, comme de dessiner les caractères, il subit, de façon évidente, l'influence du souverain.

Mira de Mescua égale parfois Lope de Véga. Beaucoup des pièces du « Docteur » étaient confondues avec celles du « Phénix »; exemples : V Animal Prophète, \q Riche Avare, les Martyrs de Madrid, la Disgrâce de Bélisaire, la Sainte Inquisition^ le Pasteur Loup, L'auteur de la Bibliotheca Hispana met les deux maîtres sur le même rang.

Ils moururent la même année, 1635.

L'un des plus féconds auteurs de cette surabondante époque fut Luis Vélcz de Guevara (1574-1644). Douze ans avant sa mort, il atteignait déjà au chiffre de 400 pièces. Montai van, dans le Para Todos, le couvre d'éloges certainement exagérés : toutes les 400, à l'entendre, seraient des chefs-d'œuvre, plan et poëme. Pièces « de bruit et de corps », avec spectacles, apparitions, batailles, elles ont pour personnages des rois ou des saints. Voici, dans le petit nombre qui a été sauvé, les plus importantes :

Le Potier d'Ocafla, le Roi pèse plus que le Sang ou le Blason des Guzman (deux drames justement célèbres), la Lune de la Sierra, prototype du glorieux Garcia del Castafïar de Rojas, Régner après la Mort ou Inès de Castro, chef-d'œuvre du maître. Guevara reprenait la

YieîITe tragédie portugaise aprè& 01i¥a, Bermudez et Mexia de la Cerda ; mais cette fois, œuvre inspirée et vigoureuse, dépassant la conception primitive, elle devenait lun des modèles du théâtre espagnol.

Né à Ecija, en Andalousie, Guevara étudia d'abord la procédure. C'était un étrange avocat. Il riait toujours, et en riant il sauvait de bons criminels. Au sortir de rUniversilé de Séville, il était venu à Madrid, où il se fixa jeune, et il plaidait. Un jour, au milieu de sa plaidoirie, après s'être montré fort pathétique en vue de captiver la faveur des juges pour un malfaiteur de la pire espèce, il se mit à chanter une chansonnette qui fit éclater de rire le tribunal. La sentence rendue au-delà de ses espérances, le fiscal en rappela. On réforma le jugement : l'accusé fut condamné à mort et l'avocat frappé d'une amende. Alors il se mit à plaider contre le fiscal et les juges, se refusant à payer, si bien que le roi Philippe IV vint h prendre connaissance lui-même de ce procès singulier. Guevara parut devant le souverain, déployant un esprit de tous les diables, et il lui expliqua la cause d'une manière si comique que le Roi ne put s'empêcher de pouffer à son tour. Bref, par ordre royal, non seulement l'amende fut levée, mais le client du joyeux avocat — qui avait demandé la revision — vit commuer sa peine capitale dans celle des galères.

Dès lors, le roi prit Guevara en affection et ne put bientôt plus se passer de lui : il le nomma huissier de sa chambre, et, ayant reconnu que l'avocat andalou possédait tous les dons d'auteur dramatique, il le chargea d'écrire les comédies qui se jouaient sur les thé&tres de la cour. Lui-môme, de son auguste main, taquinait la muse comique : il choisit le nouvel huissier pour revoir ses pièces. Vêlez de Guevara,

choyé du roi, heureux de la protection du duc de Veraguas, du comte de Saldafia, dont il était secrétaire, et de la compagnie des meilleurs poètes du temps, Caldéron en tête, mena à la cour de Madrid, jusqu'à l'âge de 74 ans, une brillante existence. Il n'eut qu'un défaut, dit le biographe ; ce fut son excessive passion pour les femmes : de quoi ni la vieillesse ni la maladie ne purent le corriger. Il mourut en 16i-4.

Après les pièces que j'ai citées plus haut se placent les Fils de la Barbue (surnom de Dofla Blanca de Guevara), drame chevaleresque de belle allure, et le Diable à Cantillane, comédie gracieuse, pleine d'esprit. Puis : la Restauration de l'Espagne ou l'Aube et le Jour (c'est l'épopée du libérateur PéUxge), la Conquête dOran^ le Siège de Rome par le roi Desiderio^ la Valeur n'a pas d'âge ou le Sanison d'Esti^amadure^ les Mutinés des Flandres ; Attila^ fléau de Dieu ou la chaire de saint Pierre ; le Prince Esclave ou Scanderberg ; la Fille de Gomez Arias, imitée par Caldéron. Enfin, des autos : rAbbesse du Ciel^ la Cour de Satan ^ etc.

J'ai parlé de la pièce qu'il écrivit avec Mira de Mcscua et Goello (d'autres disent Francisco de Rojas), le Débat du Diable et du Curé de Madridejos, A la fin de sa vie, il composa divers drames, en compagnie de ces mêmes auteurs — Coello et Rojas — et de Caldéron. Lui aussi, comme le « Docteur », subit, à son insu, des collaborations d'outre-tombe. De même que Lope, Guillen de Castro et Mira de Mescua, Guevara fut inventeur d'un grand nombre de sujets exploités après lui : par les Irois dramatistes ci-dessus nommés (Coello, Rojas, Caldéron), puis par Cubillo, Matos, Diamante, etc. Plusieurs de ses pièces furent perfectionnées par Alarcon et Moreto.

Luis Vêlez laissa un fils, Juan Vêlez de Guevara, également auteur dramatique : on confond assez souvent les comédies du fils avec celles du père. Cette étude n'ayant pour objet que le théâtre, je n'ai rien dit des autres œuvres de Guevara ; mais il n est pas possible de passer sous silence la plus célèbre, le roman original le Diable Boiteux^ qu'au siècle suivant imita Le Sage.

Don Diego Jimenez Enciso n'est pas la moins curieuse figure du groupe andalou. Né à Séville, en 1585, il est qualifié de « poëte discret » ; mais la discrétion est pratiquée principalement par ses biographes. Nous savons qu'il fut chevalier de Saint-Jacques, et que c'est un des auteurs « dont Cervantes, Lope et Monialvan parlent avec le plus d'amour. »

A cause de quelques lignes du Para Todos sur les Médicis, il passa — très longtemps après — pour avoir imaginé, le premier, la comédie de cape et d'épée (Bancès Candamo). Enciso s'adonna bien plutôt, cependant, au drame historique. Il a traité des sujets très particuliers.

Les Médicis de Florence^ c'est Lorenzaccio. Vif, naïf, à fleftr d'dme^ quel rapprochement amusant l'on en pourrait établir avec le drame de Musset ! — Mais voici mieux : il fit jouer un Don Carlos ! [V Infant Don Carlos,) Déjà !... Le dramatiste avait pu entendre des témoins oculaires de cette tragédie, toute palpitante. Un écrivain du temps de Philippe II (né sous ce règne) mettre sur la scène espagnole Don Carlos et Philippe lui-même, ceci est loin d'être banal. Schiller eût été bien intéressé, s'il l'eût connu, par la lecture de ce Don Carlos encore chaud du drame. Enciso ne parle pas du tout du roi terrible, à la manière des courtisans.

Il écrit SOUS le fils, et il dit du père en plein théâtre : « Cet homme n'est pas un roi, c'est un fantôme. » Sans la reculée des siècles, concevoir aussi modernement le sombre maître de TEscurial, c est remarquable et hardi.

Le Plus grand exploit de Charles-Quinl (rhistoire de cette famille hantait l'auteur !) est l'abdication et la mort, au couvent de Saint-Just, du père de Philippe.

Très érudit, très consciencieux, Enciso composa encore diverses pièces fort vantées. Mais, à côté de ces trois drames, les autres — Ti^omper pour régner. Jalousie sur le cheval^ les deux parties du Vaillant Sétyillan^ Sainte Marguerite^ etc. — nous attireraient peu, et je ne sais pas s'ils survivent.

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