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ALARCON

Plus encore peut-être que les autres Maîtres passés, Alarcon resta confiné dans l'obscurité la plus dense. Vous ne trouverez son nom ni chez les frères Schlégel, ni chez Sismondi, nichez Bouterweck. Signorelli le met au rang de Zamora ; il n'a entendu parler que du seul Domingo de DonBlas, pièce contestée. Avant 1846, personne ne savait rien de lui.

C'est parle Dictionnaire biographique de Nicolas Antonio retrouvé, c'est par Salva, par les deux érudits fran-

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çais Ferdinand Denis et PhiiarèleChasles que fut restitué au jour, dans sa belle et si intéressante figure^ Ruiz de Alarcon, «homme de finances, Indien, poëte et bossu ».

Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza naquit au Mexique (Nouvelle-Espagne), à Tasco ou Tachco, probablement dans le dernier quart du xvi" siècle. Quelques lignes de Nicolas Antonio et une citation de Balthazar de Médina {Chronique de la Province de San Diego de Mexico^ des religieux déchaux franciscains, 1682) sont les seuls documents que nous ayons à ce sujet. Nous y voyons que la famille du poëte mexicain était illustre et originaire de la petite ville d'Alarcon, province de Cuenca, en Espagne. Romanos avance ingénieusement qu'il dut être le fils du prêtre Juan Pacheco de Alarcon, — marié avant d'être dans les ordres. Ce Pacheco, mort en 1616, était en effet de la province de Cuenca, et son père portait identiquement les noms et prénom du dramatiste. Don Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza.

On suppose qu'il vint assez jeune en Espagne, où nous le trouvons, avant 1598. C'est à une fête baroque, près de Séville, racontée par Cervantes (qui, cette année même, quitta l'Andalousie ; d'où la date présumée). Alarcon avait sans doute débarqué d'Amérique sur cette côte. 11 prit part au tournoi de San Juan d'Alfarache, cuirassé de carton doré, suivant l'usage, et sur un cheval de carton, pareil à ceux des processions du Corpus. Ses bosses de derrière et de devant firent merveille. Il n'avait pas encore éprouvé la méchanceté publique : il dut se prêter à la gaîté de cette fête ; même il consentit à y présenter, comme les autres, un poème burlesque : c'était sur une dame qui suait des mains.

Puis, il n'est plus question de lui qu'en deux circonstances : en 1611, à propos de la publication, à Barcelone, d*un livre contenant plusieurs dizains, tous de poëtes valenciens, d'où Ton a conclu qu'Alarcon habitait alors Valence; — et en 1628, date où il est nommé, dans la capitale, prolocuteur du Conseil des Indes; situation élevée et très riche, qui explique la jalousie générale dont il fut l'objet.

Alarcon mourut en 1639.

Voilà tout ce que nous savons de ce qui concerne l'un des plus beaux génies de l'Espagne, un des six noms qui dominent son théâtre. L'incurie de ses contemporains, leur animadversion peut-être, ont fait sur sa vie un silence que sa fière modestie n'a pas daigné rompre.

Nul ne témoigna un plus superbe mépris de la gloire. Calomnié, vilipendé, outrageusement pillé, il haussait les épaules, ne répondait que par un sourire hautain.

Difforme au physique, au moral harmonieux et magnifique, il excita autour de lui une haine invraisemblable. Môme Lope, qui louangeait tout le monde, qui donnait place, dans son Laurier d'Apollon, aux moindres rimeurs, l'attaqua. Tirso, Gongora, Quevedo, tous s'acharnent après le Mexicain bossu. « Don Concombre d'Alarcon, poëte entre deux soupières ! » lui crie Tirso. Gongora l'interpelle : « Tortue ! Bêle à deux conques ! — Chameau ! » lui jette Guevara. « Etoffe rayée ! écrit Lope, tes vers sont de tous ; ne lui reprochez pas ce qui est la faute de tant à la fois ! — Œuvre de bossu ! murmure Montai van. — Œuvre mal écrite d'un poHe mal fait ! » reprend le Bévérend Père de la Merci, FrayTellez. Et Quevedo, allant plus loin qu'eux tous, déclare qu'il a « la poitrine levée comme un faux témoignage )>.

En réponse à cet assaut d'aménités, pas un mot. La verve ne lui manque pas, cependant; il pourrait riposter; il ne daigne. Il réserve au Public ses coups, affronte son omnipotence, l'appelle en face « bête féroce ».

Le plus curieux, c'est qu'on traite Alarcon de plagiaire, quand c'est lui le volé! Et par tout le monde! Ses pièces courent sous le nom des autres. Corneille, en lui prenant le Menteur^ croit que c'est à Lope; et alors il ne se fait pas scrupule, jugeant que l'inépuisable appartient à tous. Au reste,.des éditeurs ignorants ou malintentionnés attribuent à Lope plus de 20 comédies de cette « étoffe rayée dont les vers sont de tous », comme il dit. Exemples: la Vérité suspecte, Avant de te marier prends garde à ce que tu fais^ qui n'est autre que les Maris en revue. On lui change ses titres... A la fin, il demande la parole. Un premier volume de son théâtre avait paru à Madrid en 1628, et un second à Barcelone en 1634; il écrit dans la préface de celui-ci:

« Sache, lecteur, que les 8 comédies de ma Première partie et que les 12 de cette Seconde sont toutes de moi, bien que quelques-unes soient devenues plumes de certaines corneilles, telles que le Tisserand de Ségovie^ la Vérité Suspecte^ les Mains en revue. » Etrange prévision dans ce reproche aux « corneilles », comme s'il eût pressenti que le plus illustre larcin lui serait fait par le Tragique français ! Et il ajoute, avec sa modestie hautaine:

« C'est la faute des éditeurs si plusieurs d'entre elles passent pour être à d'autres maîtres; et ce n'est pas la faute des auteurs à qui on les attribue, et qui montrent plus de dédain, en ne réclamant pas, que moi, dans le soin que je prends ici. J'ai voulu le déclarer, plus pour leur honneur que pour le mien ; car il n'est pas juste que leur renommée souffre de cette publique ignorance. »

Dans cette iniquité générale je dois pourtant dire que le Laurier d'Apollon de Lope, le Pour, Tous de Montalvan et la Bibliotheca Hispana de Nicolas Antonio reconnaissent la valeur d'Alarcon.

« Les comédies d'Alarcon, estime Alberto Lista, sont toutes originales, quant aux sujets et quant aux situations. En lisant Moreto, nous nous souvenons de Lope et de Tirso, bien qu'améliorés ; Caldéron se copie très souvent lui-mèmç ; Alarcon ne copie personne et ne se répète pas. »

Tout au plus fit-il un emprunt, avons-nous vu, au grand inventeur Mira de Mescua.

M Ses situations sont toujours neuves, ce qui paraissait impossible après les 1800 comédies de Lope de Véga. Le dialogue vif, intéressant, plein de grâce, abonde en mots inattendus dans le comique, en émotions terribles dans les scènes de drame. »

Quand viendra la grande éclipse du xvin* siècle, Alarcon sera le plus oublié de tous. On adaptera le Menteur de Corneille, habillant à l'espagnole ses personnages, dans de ridicules traductions, sans môme connaître l'existence du magnifique original.

Heureusement, on a aujourd'hui son théâtre complet. Il va de pair avec celui des dramatistes de premier rang.

Comparé aux cinq autres, il est peu fécond, n'ayant pas produit, en tout, plus de 25 à 26 pièces; chiffre restreint pour l'époque. Mais il est très soigné. 11 n'a pas l'abondance de Lope, ni la haute poésie de Caldéron ; il est plus profond, il aplus de goût, de correction et de philosophie.

Le peu d'œuvres qu'il a écrites portent un tel sceau d'originalité et de vigueur qu'il est impossible de ne pas les reconnaître entre toutes. Si Ion pouvait le confondre avec un autre, ce serait avec le seul Moreto.

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Tous deux, en effet, s'adonnèrent aux sujets moraux, et si Moreto montra plus d'art, Alarcon a plus d'énergie et de logique. » Antonio Gil de Zarate [Manual de literatura).

En 1852, dans l'excellente collection Rivadeneyra, Hartzenbusch, pour la première fois, donna un Alarcon intégral.

Des 26 pièces qui composent le recueil, « il n'en est pas une qui ne se distingue par la science de la composition et la simplicité dans l'action, sans laisser pour cela d'être intéressante ; la langue y est d'une pureté rare, et le style si élégant et si choisi que personne en ceci ne le surpasse et que peu l'égalent, dans des cas qu'il est possible de compter. » (Mesonero Romanos.)

Ses vers, souples et sonores, sont dénués d'affectation et de cultéranisme. 11 est le plus propre — de préférence à tous les poètes dramatiques — à servir de modèle pour le pur castillan.

Avec les Mu7^s entendent y la Vérité suspecte ^ Acquérir des Amis et les deux parties du Tisserand de Ségovie^ la gloire d'Alarcon n'aurait déjà rien à envier aux plus grandes.

La première de ces pièces contient des traces d'autobiographie, — ainsi qu'une autre, les Faveurs du Monde. 11 partage en deux son nom, Juan Ruiz Alarcon y Mendoza, pour le donner à un personnage de chacune d'elles : ainsi les Faveurs du Monde ont pour protagoniste Garcia-Ruiz Alarcon, et les Murs entendent Juan de Mendoza (De môme Lope de Véga dans la Dorotea^ Cervantes et quelques autres). Juan de Mendoza, comme l'auteur, est disgracié de la nature, mais aimant, fier et noble.

Les Murs entendent auraient eu pour titre chez Cor-

neille le Médisant^ s'il les avait pris pour donner un pendant au Menteur, C'est une comédie de caractère qui eût été digne de figurer à côté du chef-d'œuvre comique du maître français. J'en citerai ce joli trait :

Deux jeunes gens, Juan et Mendo, parcourent la rue Royale, à Madrid, considérant les édifices.

« Quel est ce magnifique hôtel ? demande Juan. — Un hôpital, élevé par un financier de la ville. » Le questionneur s'extasie, loue la munificence de l'homme qui a fait ce palais pour les pauvres. Et Mendo, négligeamment : « Il avait fait d'abord les pauvres. »

L'ensemble des deux drames qui portent au fronton ce titre le Tisserand de Ségovie constitue un monument considérable dans la littérature dramatique espagnole. C'est une épopée en action, d'un très haut soufQe.

Certains auteurs en contestent la Première partie^ la trouvant entachée de cultéranisme : ils voudraient la rejeter du théâtre d'Alarcon. Hartzenbusch incline à croire qu'elle n'est pas de lui ; mais il n'en est pas bien sûr, et il la donne avec les autres. C'est une des conceptions les plus énergiques, un des drames les plus impressionnants que je connaisse. Le siège que supporte Fernando Ramirez dans l'église Saint-Martin, seul contre une foule, n'ayant pour allié qu'une jeune fille dans la maison qui est de l'autre côté de la rue ; puis, l'émouvante sortie qui lui est ménagée, dans les circonstances les plus dramatiques, captivent le spectateur à un degré rare. Maintenant, l'assailli de tout à l'heure a changé d'être : en s'échappant de l'église, il y a laissé son cadavre. Fernando Ramirez est mort ; il est désormais le tisserand Pedro Alonso. « Où irons-nous? demande-t-il à sa vaillante libératrice, qui s'est unie à lui dans lafuite et dans le péril. — A Ségovie. — Et là-bas, que dois-je

faire ? — Tisser, jusqu'à ce que soit prêle la trame de la vengeance. »

Le second drame n'est pas moins farouche. Plus romanesque peut-être qu'épique, il semblequ'un Dumas père y ait collaboré avec Shakespeare. Pedro Alonso (ou Ramirez) triomphe de tous les dangers avec un courage cruel. Pour s'évader de prison, il prie son ami de lui porter un coup de couteau dans la figure. A l'acte suivant, il brûle ses mains à un brasier jusqu'à ce que ses liens éclatent, et à la fin, tel un autre Monte-Cristo, se fait connaître à ses puissants ennemis dans le moment où il les frappe, un à un, de l'épée juslicière.

Philarôte Chaslcs a écrit une fort belle étude sur le premier Tisserand^ et Schack, à son endroit, n'élève aucun doute sur la paternité d'AIarcon. En les admirant l'une et l'autre, que je crois fermement du môme auteur, je ne sais si je ne donnerais pas la préférence à r « apocryphe » sur Tauthentique.

Acquérir des aniis^ poëmc sublime de l'amitié, est presque égal au Tisserand de Ségovie. Chasles regrette que Corneille ne l'ait pas connu. Du chef-d'œuvre tragique d'AIarcon, dit-il, il eût fait un autre chef-d'œuvre, comme dans le comique, le Menteur^ avec l'admirable Vérité suspecte.

Le critique allemand Frédéric Schack porte aux Français une telle haine que, pour ravaler Corneille, il abaisse un peu l'original de sa comédie. Sans doute, concède-t-il, la Vérité suspecte est parmi les plus rares et peut être qualifiée de premier ordre ; toutefois, Rojas, Tirso, Moreto, Lope et Alarcon lui-môme en ont écrit de meilleures, plus ingénieuses dans la conception, et offrant plus de force comique, plus de grâce et d'élégance. « Mais, ajoute-l-il, ses beautés ressortent surtout

quand on les compare à Timitation sèche et terne de Corneille, transformant en une pièce insupportable un tableau plein de vie. »

Nous voilà loin des écrivains qui répètent que Corneille honora Alarcon en lui empruntant \e- Menteur, et ce faisant, lui conféra la gloire!... Appréciations évidemment injustes d'un et d'autre côté, ainsi que je Tai observé pour le Cid. Admirons deux belles œuvres, chacune dans son goût, avec le caractère d'un auteur autre et d'une différente littérature.

Corneille a transposé la comédie espagnole. Elle ne se passe plus à Madrid, mais à Paris. Dorante y ment avec moins d'élégance que Don Garcia, et Cliton est plus yracioso que Tristan : car le compagnon de Garcia est mieux qu'un valet ; c'est une manière de comeil que lui a donné son père. Du reste, les graciosos d' Alarcon ne sont pas des figures conventionnelles, mises là pour les besoins du drame : il les prend dans la vie et les mêle à l'action.

La pièce française avait été jouée en 10ir2, deux ans après la mort de l'auteur original, sans que la Verdad sospechosa eût cessé d'être tenue pour œUvre de Lope de Véga : Corneille avait pu se tromper à la signature. Un peu plus tard,-dans VExamen du Menteur, il déclare qu'il a traduit en partie et en partie imité la comédie de Juan d' Alarcon (car il a fini par savoir qu'elle n'était pas de Lope, le livre de 1634 lui étant tombé dans les mains, celui-là précisément où l'auteur se plaint d'être dépouillé par les corneilles).

Ce sont les plus belles scènes qu'il traduisit.

La description de la, fête sur l'eau, plus vraisemblable en Espagne, est fort jolie dans le texte français ; mais combien supérieure dans l'original ! Le dialogue du père et du fils : « Ltcs-vous gentilhomme? » se trouve

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tout entier dans Alarcon. Ici Corneille est à Taise : le ton s'est élevé ; ces grands mots d'honneur et de noblesse lui sont aussi familiers qu'aux maîtres espagnols, et il se sent de leur famille. Géronte parle presque comme Don Diègue, et, si Tonne savait Dorante coupable, en fausse posture, on s'attendrait à ce qu'il répondît : « Tout autre que mon père... » La scène n'a rien à envier à celle que nous lisons en vers castillans, entre Don Beltran et Don Garcia; rien... que Toriginalité.

Dans ce même Examen du Menteur^ oii, loin de relever le mot de Tauteur mexicain qui semble le viser, il écrit : « De quelque main que parte cette comédie.., je n'ai rien vu dans cette langue qui m'ait satisfait davantage, » le poëte à qui Ton devait déjà le Cirf, Horace, Cinna^ Polyeucte et Pompée^ ajoute humblement qu'il donnerait bien deux de ses plus belles œuvres pour avoir été l'inventeur de celle dont on le fait le larron.

Le dénoûment d' Alarcon est préférable. Car Don Garcia y est puni, forcé par son père d'épouser la femme qu'il n'aime pas. « Ah ! je perds mon bonheur ! » soupire-t-il. Pourtant, il avait enfin dit la vérité! Mais, dans la bouche d'un menteur, même la Vérité G^i suspecte.

Chez Corneille, Dorante est averti à temps pour ne pas s'enferrer : il ment une fois de plus, et à ce coup Ton croit qu'il dit vrai. Il épouse donc celle qu'il aime, et a raison sur toute la ligne. Ce qui est d'un bien mauvais exemple.

Par un si rare exemple apprenez à mentir,

souligne le dernier vers de la pièce. Étrange compliment de gracioso que fait là Cliton au public !

HISTORIQUE t39

Ce n'est pas une des moindres gloires d'Alarcon que d'avoir créé la comédie d'où sortit Molière. Sans le Mentetir^ en effet, Molière l'avoue à Boileau, il eût bâti quelques pièces d'intrigue, telles que la première version du Dépit Amoureux; il n'eût pas conçu le Misanthrope, La France doit donc à l'Espagne la tragédie et la comédie. Et le drame... — Car elle le demandera aux grands Castillans autant qu'à Shakespeare, et c'est d'eux encore, après le Cid et le Menteur^ modèle de V Étourdi, que frocèderoni Hemani et Ruy Blas, sujets espagnols.

Au premier acte des Seins privilégiés (ou Jamais beaucoup n'a coiUé peu)^ le comte de Galice trouve chez sa fille le roi Alphonse, comme Ruy Gomez de Silva le roi Don Carlos; or, Elvire aime Rodrigo de Villagomez, et, de même que Doua Sol éprise d'Hernani, la jeune fille est doublement épouvantée : d'abord, par l'introduction nocturne, dans sa chambre, de ce violent et puissant rival de l'homme qu'elle a choisi, et ensuite par l'arrivée du vieillard, qui les surprend. Tel Garcia del Castaftar, dans le drame de Rojas, dont les rapprochements avec celui d'Hugo ne sont plus des coïncidences.

Mais voici qui a une saveur très espagnole : afin de faire croire à tous que c'est à lui, et non à sa fille, que le roi a rendu cette visite de nuit, le comte de Galice reconduit son hôte aux flambeaux jusqu'au seuil du palais royal. Les deux journées qui suivent ce premier acte mouvementé sont très variées, emplies de scènes intéressantes. Au premier plan est la nourrice de Rodrigo de Villagomez, Jimena, cette figure d'héroïne populaire, fort amusante dans son patois paysan, luttant avec les bêtes fauves sans le secours du fer, dévouée à son maître comme un bon chien, et qui enlève entre

ses bras vigoureux le roi Alphonse pour Tempècher de seconder Tattaque de Ramire contre Rodrigo. C'est Jimena qui est l'occasion du privilège^ titre de cette curieuse pièce. Alphonse confère la noblesse à toute femme nourricière d'un Villagomez.

La Cruauté pour V Honneur n'est inférieure à aucun des drames dont j'ai parlé ci-dessus, pas même au TUserancL Une sorte de « Dimitri » espagnol, un faux roi Alphonse le Fort, qui revient de la Terre sainte, révolutionne T Aragon. Dans une suite de scènes émouvantes, il est mis en présence de la reine et des princes ; et à Sanche, l'héritier du trône, qui le combat, il déclare tout à coup : « Eh bien, oui ! je ne suis pas le roi ; mais ta mère un jour a failli, et je l'ai eu d'elle. Vois maintenant si tu veux être parricide. » Et il prouve ce qu'il a dit. L'action rebondit avec plus de force. Au dénoûment, dans une scène d'une grandeur farouche, le fils frappe l'imposteur.

Je n'ai pas épuisé les pièces excellentes d'Alarcon. Changer pour trouver mieux et les Maris en revue sont deux comédies de premier ordre. Dans YÉpreuve des Serments^ la sorcellerie sert de ressort principal ; la Cave de Salarnanque est une féerie.

A ce propos, il ne faut pas confondre un autre Alarcon, auteur de la Sorcière [Jeteuse de Sorts)^ que j'ai mentionné dans un précédent chapitre, avec Ruiz de Alarcon (non plus qu'avec Francisco de Rojas ; car ce poëte contemporain du Mexicain et de Fauteur de Gfl/*cia del Castahar porte leurs deux noms à la fois, Andrès Alarcon y Rojas).

Une comédie mauresque tout à fait charmante, mais très folle, a pour titre Plntrigue de Mélilla, Et il ne serait pas permis d'omettre Vlndustrie et le Sort, le

Châtiment de VAmitiéy les Embarras d'ufi Mensonge (c'est le litre à peu près — on Ta vu — de la comédie d un autre Mendoza, Don Antonio Hurtado), sujet cher à Tauteur, qui y revient encore dans la Vérité sert tonjours.

Cette dernière pièce affiche une collaboration qui a de quoi surprendre, celle du « maestro Tirso de Molina ». Je ne sais comment le malicieux Gabriel Tellez put frayer avec Don Concombre ; mais il paraîtrait que Tirso et Alarcon écrivirent ensemble plusieurs pièces, parmi lesquelles la Vérité se^^t toujours et Ruse contre Ruse.

Un autre détracteur de « l'Indien bossu », celui qui rappelait « dromadaire » et « calebasse », Luis Vêlez de Guevara, travaille avec Alarcon à la même œuvre, les Hauts faits du Marquis de Cafiete, Ce drame, dont le sujet américain devait plaire à notre poêle (c'est le même que VAraiique Doinpté de Lope), est un véritable arlequin. Il n'a pas moins de neuf auteurs : trois par journée. Vit-on jamais pièce plus bariolée? Le premier acte est de Mira de Mescua, du comte del Basto et de Luis de Belmonte, qui l'écrivirent par tiers. Alarcon commença le second acte, passant la plume, pour le deuxième tableau, à Guevara, qui la remit à Fernando de Ludefïa, pour rimer le troisième. La dernière journée eut pour auteurs, dans l'ordre suivant, Jacinto de Herrera, Diego de Villégas et Guillen de Castro. Enfin Luis de Belmonte, de rechef, termine.

De tant d'illustres pères il ne sortit qu'un avorton. Les collaborations d'Alarcon ne furent pas heureuses : il ne réussit que dans les œuvres où il est seul.

Pour terminer cette revue, je citerai deux pièces, des moins bonnes assurément, mais dont la concep-

tion est trop bizarre pour n'en pas dire un mot au passage.

Le Maure des Étoiles est le plus singulier roman du monde. Lycurgue, le législateur de Sparte, se cache sous des habits de paysan ; il a pris le nom de Lacon. Mais le roi de Crète le fait rechercher partout pour venir gouverner son royaume : ainsi le veut Toracle d'Apollon. Pendant que son ministre Sévère, déguisé en marchand, emploie en Grèce des ruses subtiles pour découvrir le faux Lacon, le roi viole un peu la fille de l'absent, Diana, qui se défend toutefois, bien qu'elle aime son maître. Sévère force Lycurgue à se trahir : pour cela, il n'a eu qu'à faire exagérément Téloge des lois de Solon, meilleures que celles de Sparte, affirmait-il. « Qu'en sais-tu, marchand ? » Le législateur dévoilé. Sévère l'emmène en Crète. Voilà Lycurgue ministre à son tour. Il tombe amoureux de cette même Diana, la fille de son prédécesseur, et le roi, qui espère le « Montespaniser », la lui laisse épouser, puis s'empresse de l'éloigner le jour de ses noces. Pour arriver tout de suite à cette situation d'opérette, j'ai passé divers incidents, dont le principal est le duel de Lycurgue, redevenu Lacon, avec un jeune Cretois qui l'avait offensé à Sparte et qui se trouve être Téon, frère de Diana. Ce Téon a été emprisonné pour un méfait public; le ministre le délivre, puis endosse son vêtement rustique, du temps où il reçut l'injure, le provoque et le tue. Mais ceci n'a pas d'importance. Lycurgue se doute bien qu'on ne renvoie pas dehors, une heure après son mariage, sans nourrir de mauvais desseins. 11 revient et trouve le roi dans la chambre de sa femme. Que faire contre un roi ? il ne peut rien : car tous ces personnages, sous des noms grecs, sont des Espagnols de Philippe IV. Alors il se perce de son épée. C'est ce qu'il appelle res-

ter Mattre des Étoiles (Entendez par là « de sa destinée » ; car, de cette fa^on, il n'est pas déshonoré ; le roi ne le tae pas lui-même, et ne s'expose point à la vengeance des Spartiates ; d'où guerre, desastres, etc.). VAnfechrist est un auto d'une imagination bien extraordinaire, mais où les scènes- vigoureuses et les beautés de style ne manquent pas. J'y relève une invention chère à Tancien théâtre espagnol. L'Antéchrist, fils maudit d'une mère incestueuse, qui se donne pour le Messie à Jérusalem et dans un autre tableau règne à Babylone, a dans son harem de femmes noires, blanches et cuivrées, une chrétienne, Sofia. Elle lui résiste, elle s'échappe, sauvée par le prophète Elle. Dès lors, le Fils du péché, le bélial, la bête Céraste, au milieu de ses triomphes, ne pense qu'à cette femme.. On lui apporte les clefs de Jérusalem ; mais il déclare au faux Elie et aux puissances démoniaques, ses aides, qu'il confessera Jésus, fils de Dieu, si on ne lui rend sa chrétienne. Alors, comme chez Mescua, chez Caldéron et chez Moreto, le Démon suggère une forme infernale qui a la ressemblance de Sofia ; mais, dans son harem, ce n'est qu'un squelette qu'étreint l'Antéchrist.

Alarcon se singularisa par un soin constant dont peu s'étaient avisés jusqu'à lui : ce fut de donner un but moral à ses pièces. La magnanimité des conceptions distingue ce noble poëte. Son âme dut être belle, si elle se réfléchit dans ses œuvres.

Champion de la vérité en plusieurs drames, punisseur de la médisance {les Murs entendent) y professant la fidélité à la parole donnée [Acquérir des aniis)^ la religion des serments [t Épreuve des Promesses) ^ glorifiant l'amitié {les Maris en revue) ^ il a toujours pour fin

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Thonneur, la générosité, l'élévation des sentiments et des caractères. Sa galerie de femmes — des plus variées — fait contraste avec celles de Gabriel Tel lez le « Révérend Mercenaire ».

Il semble respirer naturellement lorgueil chevaleresque et rhéroïsme. Hué de son vivant, méconnu après sa mort, moqué, volé, oublié, il ressortit Tun des plus hauts, et par quelques-uns préféré à tous les autres.

Ce contrefait, d'une si rare beauté intérieure, nous apparaît cotnme une création romantique^ une de ces figures d'antithèse où se plaisait notre Victor Hugo : tel Quasimodo ou Gwynplaine. Esprit ardent et grave sous une enveloppe bouffonne, on dirait un symbole vivant du Théâtre espagnol : il a pour gracioso menant la pièce son propre corps, et le Drame aux élans sublimes, puissant et fier — mêlant les surhumaines grandeurs et les délicatesses charmantes — est son âme.

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