ÉCLIPSE DU XVIII<^ SIÈCLE : ÉCOLE CLASSIQUE FRANÇAISE
Avec Tavènement des Bourbons, un joug nouveau vint peser sur le théâtre.
Une autre race d'œuvres régna : le virus classique s'inocula dans la dramaturgie espagnole. Ce fut un poison qui atteignit aux sources vives de la production. Plus de Pyrénées !.,, hélas ! plus d'originalité escarpée qui s'asseyait sur des sommets, pure de tout contact et libre des règles étrangères !
Trois critiques se donnèrent la triste tâche de forger les chaînes et de sceller la servitude à l'art de leur patrie : Luzan, Blas Nasarre et Montiano. Que leur mémoire demeure chargée de ce crime littéraire !
Déjà, en 1713, le marquis de San Juan, Don Francisco Pizarro Picolomini, avait traduit Cinna, Car ce fut,
singulier retour ! Corneille, d'abord et surtout, que Ton imita, et il advint que, dans l'oubli où les Maîtres tombèrent, on adapta le Cid français, sans penser à l'autre !
C'est Ignace de Luzan le fondateur de l'école française, le chef des Gallicistes. Sa Poe/iyw^ parut en 1737. Puis, BlasNasarre, le Boileau espagnol, donna en 1743, dans la Préface des Comédies de Cervantes, les règles de l'art dramatique.
Il devint de bonne compagnie de se moquer des Anciens. Le parti national, timide, les anti-gallicistes^ les « patriotes >' n'osaient les défendre. Les Maîtres, proscrits, ne furent plus lus. On les enveloppa dans la réprobation des médiocres d'alors, et l'on crut qu'il fallait se tourner vers Corneille, Racine et Molière.
Blas Nasarre insulte Lope et Caldéron ; il met au-dessus d'eux Wicherley, Maîféi et... Riccoboni. Complétant le trio, derrière Luzan et Blas Nasarre, Montiano yLuyando déclRve^ par patriotisme^ que l'Espagne, elle aussi, a des pièces « régulières », et qu'elle n'a pas produit que de grossiers écrivains, tels que Lope de Véga, etc. Pour appuyer ses dires, il écrit des tragédies, bien conformes aux règles, Ataiilphej Virginie^ 1750, « pourtant, insupportables », avoue naïvement Moratin.
Le grand public, il faut le dire, regimba contre cette élite. Il regrettait tout bas les anciens, et Luzan ne pouvait lui faire préférer au Chien du Jardinier et à Luis Pérez de Galice sa traduction de La Chaussée, la Raison contre la Mode. Les deux tragédies de Montiano ne furent pas représentées.
D'autres copiaient simplement Racine. Trigueros, en 1752, donna Britanniciis, qui fut traduit également par Sébastian y Latre. José Clavijo y Fajardo écrivit une Andromaqiie, et Llaguno y Amisola, en 1754, Athalie,
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la meilleure de ces translations. On les loua, on trouva les vers fort bons, mais leurs auteurs ne purent parvenir à les faire jouer.
Autour de l'auteur de Maître Lucas^ quelques drames et comédies, de couleur faible, s'étaient fait jour: Pedro Scoti de Agoïz (que suivit son fils Francisco) avait donné au théâtre plusieurs pièces dans le goût des anciens Maîtres, et des zarzuelas ; on représenta de Don Diego Torrès y Villaroël rHûpital où UAmour guérit de r Amour ; Lobo {les Martyrs de Tolède) imita Bancès Candamo ; Tomas de Afiorbc y Gorregel, chapelain des religieuses de F Incarnation, s'efforça de suivre les Caldéroniens dans le Chevalier du Ciel^ le Fantôme de Saragosse, etc., tout en sacrifiant aux idées nouvelles avec une tragédie, El Paulino. Un tailleur, nommé Juan Salvo y Vêla, obtint un succès fantastique avec le Magicien de Salejme, Pedro Vayalarde^ tissu d'extravagances : il en donna une deuxième partie, une troisième, et jusqu'à cinq ! Canizares n'eut pas grand peine à s'élever au-dessus de cette populace dramatique. Mais, après sa mort, ses successeurs, encore plus pâles, furent de plus en plus submergés par les théories des réformateurs.
Peu de noms méritent d'êlrc tirés de l'oubli ; Rodriguez de Ledesma, Ibanez y Garcia, Delgado, Frumento, Bustamante, José de Lobera y Mendiela, qui encombra une affiche de ce long titre, La plus grande pénitente^ miracle de charité^ la vénérable sœur Mariana de Jésus^ fille du vénérable tiers-ordre de pénitence de N. S, P. Francisco de la cité de Tolède ; deux comédiens, Marcos de Castro et Vicente Guerrero (continuateur de Claràmonle, 2"" partie du Vaillant Nègre en Flandre), qui fut acteur, « canoniste et théologien » ; José Julian de
Castro, « poëte d'aveugles », auteur de Mieux vaut lard que jamais, et que Moratin déclare « non dépourvu de grâce »...
En 1746, Ferdinand VI succéda à Philippe V, son père. Son premier soin et le plus constant fut raffermissement de la paix. Une reine intelligente, charmante, aimant et protégeant les arts, adorée de son mari au point que le roi ne put lui survivre. Maria Barbara de Portugal, fit briller la jeune cour d'un lustre toutneuf. Entre lesauteursà l'ancienne mode, si faibles, et les partisans des règles classiques, si ennuyeux, elle ne trouva pas d'éléments pour fournir le théâtre du Buen-Retiro Thiver et celui d'Aranjuez Tété. Ferdinand fit venir d'Italie le chanteur Farincllo et lui confia la direction des scènes royales. Le Buen-Retiro devint rOpéra italien, et la reine et le roi, se désintéressant de la comédie et du drame, laissèrent les théâtres de Madrid se débattre dans le néant.
Les deux plus importants — de la Cruz et du Principe — n'étaient plus à ciel ouvert; ils venaient de se transformer en de véritables salles de spectacle, le premier en 1743, et le second en 1745, gardant toutefois leur organisation rudimentaire et leur orchestre de 5 violons.
Ce qui se passait alors dans l'un et dans l'autre semblera assez peu ordinaire. Les « aficionados » de la Compagnie qui jouait au Principe avaient pris le nom de Chorizos et portaient à leur chapeau un ruban doré ; ceux qui tenaient pour la troupe de la Cruz s'appelaient Polacos et arboraient au sombrero un ruban bleu de ciel. Les amateurs qui fréquentaient le théâtre de los Cafios furent surnommés Pandtiros,
Il y avait un frère trinitaire déchaux, le Père Polaco, chef du parti de la Cruz, et vociférateur infatigable, qui
acquit parmi les mosqueteros la réputation du juge le plus compétent en matière de comédies et de comédiens. Il courait d'un bout du théâtre à Tautre, animant les siens et interrompant, les jours de première, par tous les bruits et trépignements possibles, quelque pièce que la salle des Chorizos donnât, si par malheur elle n'avait pas reçu d'avance son approbation. En revanche, il soutenait d'applaudissements forcenés toute représentation du théâtre Polaco. Un autre frère franciscain, le Père Marco Ocana, amateur aveugle et passionné des deux Compagnies, s'asseyait, en habit séculier, au premier rang du balcon, tout près de la scène, et de là ne cessait d'envoyer des brocards aux acteurs et aux actrices, les faisant rire, leur jetant des dragées, les contrefaisant aux passages les plus pathétiques. Le parterre, qui le connaissait bien, applaudissait à tous ses tours et grimaces.
Peu à peu, le public perdit le goût... et la foi.
Jusqu'à Zamora et à Canizares les autos s'étaient joués dignement. Mais la représentation en devint impossible.
Un jour que l'ange Gabriel annonçait l'Incarnation du Verbe à la Vierge, et que la Vierge, sous les traits de la célèbre Mariquita Ladvenant, lui répondait — traduite en beaux vers castillans — la phrase connue : « Quomodo fit istud, quoniam virum non cognosco ? » le public éclata de rire. Du parterre et du balcon on jetait à la pauvre Mariquita de grossières apostrophes... Le spectacle fut interrompu avec grand scandale.
Des plaisanteries irrévérencieuses émaillaient les pièces tirées de l'Ecriture. La Samaritaine habitait rue du Puits ; Jésus mourait place des Trois-Croix...
Charles III fut obligé d'interdire toute représentation sur un sujet sacré. C'est ainsi que prirent fin les
autos, qui tiennent une si grande place dans Thistoire du théâtre espagnol. Le décret qui les supprima définitivement fut signé par Tarchevôque de Tolède, le H juin 1765.
Au milieu de ce gâchis dramatique, les théâtres se partageaient au hasard entre les goûts, donnant tantôt une pièce d'un imitateur de Bancès Candamo ou de Canizares, qui conservait encore la structure extérieure des œuvres des Maîtres, et tantôt une tragédie classique — Zelmire^ ou bien Hypermnestre^ de Pablo Olavide, ou encore Mérope et Pol f/phonie d'Xnionio Baza — pôle-mêle avec les traductions françaises. Ainsi Ton représentait au Théâtre de la Cruz le Misanthrope et Athalie^ en môme temps qu'on applaudissait au Principe l'acteur Udefonso Coque dans le Nègre le plus prodigieux ou le Magicien d* Afrique.
Traducteurs et copistes condamnent en chœur la moralité du Théâtre National. Et à leurs récriminations se joindront des clameurs plus modernes : « Sous des couleurs charmantes, ce ne sont que dépravations de sentiments, fuites de jeunes filles, violences, valets entremetteurs, etc. » Le théâtre poli qu'ils préféraient, Regnard, Molière, était-il donc, dirions-nous, moins... rosse? Iparraguirre avait traduit le Malade imaginaire et Y Avare : ces deux comédies avaient de quoi les édifier ! Chez un peuple qui tenait si haut le respect de l'autorité paternelle, que pensait-on, par exemple, du fils d'Harpagon répondant à la malédiction de son père : « Je n'ai que faire de vos dons » ?
Parfois, quelque pièce d'un des grands Anciens revoyait le jour. Nous avons un programme de spectacles de 1768, où les noms de Lope, Montalvan, Caldéroii, Moreto, Rojas, Solis, Zamora et Canizares alternent
2i8 LE THÉÂTRE ESPAGNOL
sans choix — dans Tordre du relevé que j*ai sous les yeux — avec ceux de Baza, Regnard, Laviano, Corneille, Moncin, Métastase, Cuadrado, Molière, Valladares, Racine, Concha, Goldoni, Nifo et Voltaire.
Quelques-uns de ces oubliés coudoyant ainsi des gloires signèrent un grand nombre de comédies. Antonio Valladares y Sotomayor n'en produisit pas moins de 115, qui vont de Guzmaa le Bon^ sujet national, à VÉcole des Femmes, De Luis Moncin je pourrais transcrire les titres de plus de 30; José Concha, Fermin de Laviano ont beaucoup écrit... En somme, stérilité. Malgré la longue liste des noms et des pièces, pas d'auteurs et pas d'œuvres.
Au dernier tiers du siècle, cependant, Comella recueillit une grande réputation, et en partie la mérita. Don Luciano Francisco Comella fit jouer plus de 70 pièces : ce fut lui qui se maintint le plus près du style et de la forme de l'ancien drame. Catherine II à Cronstadt, Frédéric II au camp de Torgau étaient des sujets nouveaux pour le théâtre caldéronien. On a de Comella un Guillaume Tell, le Tyran Gessler, Je relève dans la liste de ses œuvres ces titres inattendus : Louis XIV le Grand ; les Amours du Comte de Cornminges ; Christine^ reine de Suède ; Viriathe ; le Nègre sensible, et le Phénix des femmes^ Alceste. Evidemment, cela changeait le public de ses personnages accoutumés ,
Comella eut pour disciples Gaspar Zavala y Zamora (très fécond) et Rodriguez de Arellano.
Dans cette languitude générale de la scène, éclate la spontanéité, le curieux talent à part, vigoureux et vivant d'un auteur exceptionnellement original, Don Ramon de la Cruz Cano y Olmedilla.
Né en 1731 à Madrid, mort vers 1795, Ramon de la
Cruz occupe une place très personnelle dans Thistoire de Tart dramatique espagnol. Ses compositions courtes, pleines de vie, d'observation et de spirituelle malice, ont une couleur, une gaîté, un naturel étonnants. Il faut remonter jusqu'aux pasos de Lope de Rueda pour retrouver une impression analogue. Les pasos sont comme des ébauches des saine tes que Ramonde la Cruz porta îi leur plus haute perfection. Car la plupart de ses 300 pièces (dont le tiers environ fut imprimé) sont des sainètes en prose, genre où il est le premier de tous les auteurs espagnols. Il excelle à rendre le langage des faubourgs (bas peuple et bourgeoisie) ot à en saisir les mœurs. II a fait aussi de très amusantes parodies de ce goût néfaste de la tragédie dans un pays réfractaire à cette forme; exemple, Manolo^ « tragédie pour rire ou sainète pour pleurer ».
Le Mari suffoqué^ le Muhiielo^ la Zara, le Veuf^ le Divorce hetireux^ la Nuit de NoëL la Florentine y le , Licencié Fanfulla^ la Querelle des Marchandes de châtaignes^ Une Matinée au Marché, le Renégat et les Cordonniers^ la Prairie de San Isidro^ et cent autres sont de purs chefs-d'œuvre. On a appelé Ramon de la Cruz un Henry Monnier castillan ; mais plus littéraire.
De 1765 à la fin du siècle, il amuse Madrid. On joue dans les maisons particulières et sur les théâtres ses caprices dramatiques, sainètes pour chanter, tragédies burlesques, tonadillas, zarzuelas. 11 fait revivre pour nous dans ces piécettes les tertulias^ le Prado, laPuerta del Sol (réunions et promenades de Madrid), et surtout Lavapiès et Maravillas.
Avec un troisième, le Rastro, ces deux faubourgs, grouillants, très vivants, cachant à demi des rues assez borgnes, partageaient vers 1740 le privilège d'abriter à Madrid les muletiers, les manolos, les chifTonniers,
les forçats libérés et les ivrognes. Le peintre Goya, dans sa jeunesse, dut fréquenter longuement Maravillas et Lavapiès.
Laissons-nous attarder au patio de la Maison de Tocame -roque : c'est la vaste cour à arcades et galeries, avec fontaine, d'une bâtisse ruinée, où cohabitent plusieurs familles pauvres, vivant à Tarabe, tout autour. Nous y assisterons au duo-duel de la Petra et de la Juanaqui, jupe retroussée et rouge œillet à la tempe, s'injurient et jouent du couteau. Ailleurs, des ouvriers cordonniers, avec jotas et séguidilles, donnent une fôte à leur patron. Il y a le Retour des Noces à jeun et la Visite à Voccasioji d'un deuil ^ chez le brodeur Gervasio, trois jours après qu'il a perdu sa femme Abundia. Les volets sont clos ; un filet de lumière filtre à peine, et Ton distingue, rangés le long de la muraille, les parents et les amis de la défunte, immobiles et silencieux.
Ces petits actes rapides, mouvementés, dialogues avec un entrain d'enfer, sont de libres produits indigènes, dont la forte, la franche saveur repose des importations froides et forcées.
EFFORTS POUR REMETTRE EN LUMIÈRE L'ANCIEN THÉÂTRE NATIONAL: LA HUERTA; MORATIN
Cependant le parti patriotique finit par oser, bien qu'avec précaution, protester contre la tyrannie étrangère. A cet essai de réaction des anti-gallicistes un écrivain surtout attacha son nom.
Vicente Garcia de la Iluerta, 1734-1787, défendit, le premier, les vieux poêles. Il ménagea ses compatriotes, les auteurs espagnols disciples de Luzan et de Montiano ; mais il se montra hardi contre les modèles frança.is. Il
fît plus : il édita un choix de pièces de l'ancien théâtre, pour tâcher d'en raviver le goût (1786).
Ce choix ne fut pas, à vrai dire, des plus heureux. Il embrassait plutôt des comédies de figuron que de grands drames héroïques ou religieux ; Candamo et Cafiizares y étaient admis de préférence à Tirso et à Caldéron. Lope de Véga s'en trouvait entièrement exclu. Le « Phénix » effrayait cet audacieux. De l'auteur de Maisoîi à deux portes il prit peu de chose : plutôt des comédies de cape et d'épéc ; les meilleurs drames historiques, r Alcade de Za/améa, le Prince Constant^ lui parurent trop irréguliers. Pas un auto !
Garcia de la Huerta composa à son tour quelques pièces, dont une seule fut due aune heureuse inspiration, la Raquel [Rachel), qui est la Juive de Tolède de Mescua, attribuée à Lope et à Diamante. Le succès de Rachel^ 1771, fut énorme. 11 y avait longtemps qu'on n'avait entendu une œuvre de cette valeur. Pièce « conciliatrice », Rachel dépasse de beaucoup les productions dramatiques de ce temps. Plan, caractères, intérêt, tout y est loué par la moderne critique, et surtout les vers « magnifiques », ce qui plaira toujours aux Espagnols. Elle eut une popularité considérable et sa vogue durait encore au milieu du siècle présent, constatée par Gil de Zarate.
Mais La Huerta restera surtout comme champion des Maîtres anciens : peu éclairé, sans doute, et maladroit dans sa défense, il prépara de loin, cependant, la restauration des Génies déchus. Il attaquait vigoureusement la K vanité puérile » de la critique française, la régularité « ennuyeuse et scrupuleuse » de Racine, pleine de froideur. Injuste à son tour, il trouvait le Mariage de Figaro « pitoyable d'un bout à l'autre », ajoutant : « Quand les Français imitent les Espagnols, ils
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ne sont pas supportables. » A la fin, il on vint à se soumettre, même à traduire. Après Racket^ sa meilleure pièce est Zaïre,., de Voltaire.
L'effort de La Huerta contre les criticastres se fit mal ; mais il mérite la reconnaissance de tous ceux qui ont l'amour du théâtre espagnol.
Le règne de Charles III, 1759-1788, avait été le signal de la réforme du théâtre, la période des traductions de Corneille et de Racine. Le mouvement qui se dessine vers la fin, à Tinstigation de La Huerta, est Toccasion de tentatives bizarres. On crut remédier à tout, réparer les injustices passées sans sortir de l'observance du système présent, rendre aux dramatistes négligés leur premier lustre, mais pur de toute imperfection, et l'on résolut d'appliquer — de force — aux chefs-d'œuvre de l'autre siècle les règles françaises.
Trigueros essaya d'ajuster à ce lit de Procuste r Étoile (le Sérille de Lope ; Sébastian y Latre fit de môme pour Prognê et P/iilomèle de Rojas et pour la Ressemblmice de Moreto. Mais ce dernier attentat révolta la foule : les spectateurs exigèrent qu'on jouât la pièce, le lendemain, dans sa forme naturelle. Elle eut un succès prodigieux.
Plusieurs œuvres de Caldéron, de Moreto et de Rojas étaient représentées en dépit des méthodes, et toujours avidement goûtées. On en défendit quelquesunes — le Caïn de Catalogne de Rojas, la Jalousie de saint Joseph de Cristobal de Monroy — sous prétexte qu'elles jetaient du ridicule sur la religion. Ainsi avait-on interdit les autos du Corpus. Mais tout ce qui put passer à travers les mailles de la Censure excita dans le peuple un vif enthousiasme.
Il serait injuste de ne reconnaître dans l'autre camp aucun écrivain de valeur.
Gaspar Melchior de Jovellanos, 1744-1808, illustre hommed'État (ministre etambassadeursous Charles III), jurisconsulte et philosophe, publia en dehors du théâtre des œuvres nombreuses. Il ne composa que deux pièces, dont une, Mnniiza^ est assez faible. Mais l'autre, rHonorable Criminrl^ vaut quelque attention.
C'est un drame en prose, du genre Diderot et Sedaine, écrit dans un style pur, et fort émouvant. D'une portée plutôt philosophique et morale, il a pourtant des scènes pathétiques, adroites ; le sujet en est élevé et neuf, la trame habilement ourdie : on ne peut lui reprocher que trop de correction. Les personnages n'ont pas assez de relief, et Ton voudrait plus de souffle et d'élan. Il fait songer aux pièces de Lessing. Très admiré des contemporains de son auteur, VHonorable Criminel îut imprimé en 1770 et ne fut joué que longtemps après. Il a été beaucoup imité. C'est d'après le drame de Jovellanos que Fenouillot écrivit Y Honnête Criminel,
Nicolas Fernandez de Moratin, 1737-1780, sentait et s'exprimait avec plus de force que la généralité des auteurs de son époque. Toutefois la noblesse des vers ne le sauve pas de la froideur et de l'ennui, et ses tragédies, dont on fit grand cas, Lucrèce, Hoîinesinda, Guzman le Brave, si elles sont régulières et correctes, n'ont pas pour cela plus de valeur scénique. Je ne vois pas que son fils, dans ses œuvres critiques — très estimées — les loue beaucoup.
Nicolas de Moratin fut très violent à l'endroit de l'ancien théâtre. En 1762, le journal le Penseur, rédigé par José Clavijo y Fajardo (le Clavijo de Beaumarchais et de Goethe), fit une campagne acharnée contre les drames
des Maîtres passés qu'on jouait encore ; Moratin, à ce sujet, attaqua les autos de Caldéron, prouvant^ écrit sérieusement son fils, qu'une nation civilisée et catholique ne devrait pas souffrir des pièces de cette espèce.
Pourtant il essaya — mais si timidement ! — un retour à la comédie du xvii° siècle, s'efforçant, avec la Petimelm (la Petite-Maitresse), de l'accommoder aux règles du jour. Cotte pièce-là, Moratin le jeune l'apprécie davantage. Mais que penser d'un auteur dramatique espagnol qui déclare Caldéron « intolérable sur la scène » ?
Shn disciple, José de Cadahalso (ou Cadalso), rima une pièce, Don Sanche Garde, en rimes plates, à la française, harmonie insupportable à des oreilles castillanes.
Cadalso, né en 1741, à Cadix, constitua avec ses amis Mélendez et Cienfuegos un cénacle littéraire et poétique, dont l'influence fut très vive. Les poëtes qui le composaient étaient dos hommes d'action, que ne retint pas la seule littérature. Cadalso fut colonel de cavalerie, tué à quarante et un ans au siège de Gibraltar, 1782. En outre de ses pièces, il laissait un recueil de vers gracieux et des œuvres de prose spirituelles et piquantes^ les Énidits à Veau de violette, les Lettres Marocaines.
Son ami Juan Mélendez Valdès, né à Fresno, près de Badajoz, en 1754, professa à Salamanque et eut pour élèves Cienfuegos et Quintana. Juge au tribunal de Saragosseenl789, puisprocureur duroià Madrid (1797), Mélendez prit part aux événements politiques de la fin du règne de Charles IV, et, tandis que Cienfuegos se battait pour l'Indépendance, il se rallia, au contraire, au roi Joseph, qui le nomma directeur de Tlnstruction publique. Après la chute des Bonaparte, Mélendez se réfugia en France et mourut à Montpellier, en 1817.
HISTOHIQUE 225
On a de lui, entre autres pièces, les Noces de Gamache, que Moratin apprécie longuement, louant la douceur des vers et la pureté du style, mais critiquant le ton, ainsi que la physionomie des personnages, et blâmant le poëte d'avoir voulu amalgamer Le Tasse et Cervantes.
Mélendez Valdès était l'un des principaux écrivains que soutenait le Penseur, l'organe virulent de l'école classique contre les nationaux. Les adversaires de La Huerta se réunissaient autour du rédacteur de cette feuille, Clavijo. Là, Mélendez rencontrait : Tomas de Iriarte, qui n'était pas un auteur sans talent ; traducteur de Destouches et des comédies de Voltaire (!), il composa aussi des pièces originales : Faire ce que nous faisons, 1770, le Jeune homme dorloté, la Fille mal élevée, 1788 ; — Ignacio Lopez de Ayala, auteur de Numance détruite, drame plein d'énergie et dont les défauts sont compensés par la belle peinture de i Rome usurpatrice : « Sa représentation, écrit Moratin (encore sous le roi Ferdinand VII), produit toujours grand effet » ; — Lopez Sedano, dont surtout une pièce, Jahel, réussit...
Nous touchons à la fin de ce siècle pénible, avec Cienfuegos, Quintana et le second Moratin.
Nicasio Alvarezde Cienfuegos, 1764-1809, né à Madrid, fit ses études à l'Université de Salamanque. Cadalso et Mélendez formaient alors leur école poétique. Il se joignit à eux, et le poëte lyrique Iglesias compléta le groupe.
Cienfuegos est plus connu comme poëte que comme auteur dramatique. 11 composa quelques pièces d'un style bizarre, mais non sans force ni sans éclat : Idomenée, Pittacus, la Comtesse de Castille, la comédie des Samrs Généreuses, et, très supérieure aux autres, Zoraïde. Fort érudit, il a laissé de jolies études philologiques sur la langue castillane.
Il dirigeait la Gazette de Madrid et le Mercure^ lorsque Napoléon fît venir à Bayonne le roi Charles IV avec son lils le prince Ferdinand, entrevue d'où sortirent la double abdication des deux Bourbons et la relégation du père et du fils à Compiègne et à Valençay. Cienfuegos écrivit contre l'empereur des articles qui lui valurent des poursuites. Lors de l'invasion française, 1808, il fit partie de Tinsurrection de Madrid, fut pris et condamné à mort. Mélendez et ses amis obtinrent qu'on le déportât, seulement, en France. Mais il mourut (1809) en arrivant à Orthez.
Manuel José Quintana, très célèbre écrivain, historien de la Vie des Espagnols illustres, poëte formé par Mélendez, Estela et Cienfuegos, et dont le premier recueil lyrique parut en 1795, journaliste fondateur du Semenario patriotico, auteur de l'inestimable Collection des poésies espagnoles depuis Juan de Mena^ censeur des théâtres sous Charles IV, secrétaire-rédacteur des décrets royaux et revêtu de diverses hautes fonctions sous Joseph Bonaparte, enfermé dans la forteresse de Pampelune à lavènement de Ferdinand VII, mis en liberté sous le gouvernement constitutionnel de 1820, qui lui restitua ses fonctions et ses titres, traversant d'une âme inaltérable les événements les plus troublés, gouverneur — de 1840 à 1843 — de la reine Isabelle II, et, en 1855, à plus de quatre-vingts ans, solennellement couronné par la souveraine poëte lauréat de TEspagne, n'appartient à cette Étude que par ses deux pièces, le Duc de Viséo et Pelage,
Il imita la première d'un drame anglais; mais il ne prit l'inspiration de l'autre que dans les plus pures traditions nationales. Pelage exalte les origines mêmes du pays et continue, isolément, bien que sous une forme simplifiée, la série des œuvres dramatiques
magistrales d'autrefois. La pièce est écrite dans un tel élan de patriotisme et en vers si vibrants qu'elle a arraché ce jugement à Gil de Zarate : « Elle durera tant que battront des cœurs espagnols. »
Né à Madrid, sous Charles III, en 1772, José Quintana vécut durant cinq règnes et mourut à 85 ans, en 1857.
Enfin Leandro Fernandez de Moratin est considéré par les Espagnols comme le dernier de leurs auteurs dramatiques classés. Bien des Collections de Tancien théâtre, commençant à Lope de Véga, ou même plus tôt, ajoutent à Solis et à Cailizares (s'ils ne prennent que deux œuvres de l'époque caldéronienne) une pièce encore, El Si de las Nihas^ de Leandro deMoratin. On le regarde comme de la grande lignée, digne de frayer avec les Maîtres, pas bien loin, même, du groupe consacré des Six.
Moratin (le jeune) a une double célébrité : comme dramatiste et comme critique.
Né à Madrid en 1760, il eut pour maître son père, le distingué poOte Nicolas de Moratin, qui avait essayé, d'abord, de l'éloigner des lettres. Il le perdit à vingt ans.
Leandro restait pauvre, avec sa mère à sa charge. Jovellanos, qui découvrit de bonne heure son mérite, le recommanda au comte de Cabarrus, qui l'emmena à Paris, en qualité de secrétaire. Leandro de Moratin s'y lia avec Goldoni et connut les principaux écrivains français en vogue l'an 1787,
A son retour en Espagne, il n'avait pas encore pénétré dans le public, malgré quelques menus ouvrages. A l'occasion du sacre du roi Charles IV, il fit une Ode (1788), qui lui valut une petite rente, insuffisante pour vivre. Deux ans après, en 1790, il donna sa pre-
mière comédie, le Vieillard et la Jeune fille, bientôt suivie d'une seconde, très originale, en prose, la Comédie Nouvelle ou le Café^ satire dirigée contre Comella et ses amis. Toutes deux remportèrent un plein succès.
Puis il se mit à voyager à travers l'Europe afin d'étudier les divers théâtres étrangers. Il retourna à Paris, en pleine Révolution, visita Londres, les Flandres, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, et se fixa à Bologne, où il écrivit la relation de son Voyage. Il ne revint en Espagne qu'en 1796, débarquant, après une longue et pénible traversée, à Algésiras. Mais des tempêtes d'un autre genre, plus violentes que celle qu'il essuya sur mer, l'attendaient dans sa patrie.
Je ne mentionne que pour mémoire une traduction d'Hamlet, avec des notes ; œuvre assez faible, qu'il fit imprimer en 1798. Sa comédie du Café, en attaquant tout un parti de lettres, en satirisant des personnages fort capables de s'en venger, lui avait suscité des ennemis, et peut-être avait-il voulu, par son absence prolongée et son séjour en Italie, laisser aux rancunes le temps de s'éteindre. Il les retrouva plus vivaces à son retour. II ne tarda pas à se heurter aux inimitiés et aux malveillances.
Dès l'année 1787, il avait composé une zarzuela, le Baron, qui devait être jouée chez la comtesse de Benavente; la représentation n'eut pas lieu, et le manuscrit du Baron courut de main en main. Pendant les voyages de l'auteur, diverses personnes s'en emparèrent, la jouèrent un peu partout, l'estropiant par des altérations ridicules. Un organiste de la chapelle royale, José Lidon, fit môme sur le texte de la musique « comme il sut et put ». Moratin, voyant sa zarzuela développée en trois actes et si défigurée, résolut de la récrire, en comédie. Il la destinait au « cotisée » de la Cruz.
Alors ses adversaires se hâtèrent, avec l'ancienne version, de fabriquer une pièce informe, où Moratin se trouvait insullé sous son propre nom, et ils la donnèrent, avant la sienne, au théâtre de ios Canos.
Le Baron — le vrai — ne fut joué qu'en 1803. Une cabale épouvantable Taccueillit. La représentation ne fut qu'une longue clameur, mêlée de protestations, et à la fin, l'acteur Antonio Pinto, ami de Moratin, sachant que, malgré les perturbateurs, le poëte avait pour lui la majorité de la salle, parvint, après beaucoup de peine, à se faire entendre : il proposait aux spectateurs de voter par oui ou par non si le théâtre devait donner Je lendemain une autre pièce. Mais le tumulte alors redoubla et devint tel que Pinto ne put mettre son projet à exécution.
Tout Madrid, tavernes, cafés et places, n'était plein, deux heures plus tard, que de la chute du Baron. Le lendemain, les courageux acteurs. Ponce, Pinto, Querol, Maria Ribera, se surpassèrent, et le succès éclata, unanime.
Sur le théâtre de la Cruz fut représentée, Tannée suivante, la Mojigata (bigote hypocrite), qui avait eu auparavant une fortune analogue à celle du Baron : le manuscrit répandu pendant la longue absence de Fauteur, la pièce déflorée, jouée dans lès maisons particulières, portée au répertoire des comédiens en tournée et perfidement altérée. Cette fois, il n'y eut pas de cabale, et le public applaudit de toutes parts (1804). La Mojigata^ tartufl'e femelle, est une des comédies de Moratin qui ont le plus de valeur.
Mais un succès immense vint efl^acer tous les précédents : ce fut, en 1806, celui du Oui des jeunes filles^ qui est reconnu pour l'un des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol. Cette comédie, en prose, d'une jolie langue,
d'un dialogue preste et charmant, vaut surtout par le mouvement, la gatté et la grâce ; on y trouvera des figures un peu caricaturales et une morale assez banale, en somme, à savoir... que l'éducation influe beaucoup sur la direction de la vie.
L'auteur du Si de las Ni/ïas^ parvenu par cette pièce au comble de la renommée, et n'étant mort que 22 ans après, en 1828, on aurait pu croire à une succession d'œuvres, sinon de chefs-d'œuvre, depuis celle-là... Ce fut la dernière. Car je ne compte pas deux traductions de Molière, P École des Mai*is et le Médecin malgré lui (« à coups de bâton »), qu'il écrivit pour des bénéfices d'acteurs.
Il se disposait, en 1808, à commencer son grand ouvrage sur les Origines du Théâtre espagnol — livre très précieux et qui a jeté une vive clarté sur l'époque dramatique antérieure à Lopc de Véga — lorsque l'invasion française vint bouJeverser l'Espagne.
Alors il lui arriva des aventures.
II paraît que Moratin entra dans Madrid avec les troupes impériales, en sortit les suivant dans leur retraite jusqu'à l'Ebre... — mais « machinalement », dit son biographe, sans réfléchir. Cette distraction lui coûta cher. Il fut sérieusement inquiété à la restauration de Ferdinand VII, et ces événements semblent lui avoir un peu troublé la tête.
Il se renferma dans l'étude du théâtre primitif, et la production au jour des textes retrouvés, de La Encina, de Naharro, de Rueda, de Timoneda, etc. Le gouvernement royal, convaincu qu'il n'y avait pas en lui de malice, lui offrit une situation honorifique et lucrative. Mais il refusa obstinément, criant qu'on voulait l'assassiner. Il se voyait entouré de dangers imaginaires, au point qu'il finit par quitter l'Espagne.
HISTORIQUE 2ai
Il s'en revint à Paris, séjour de sa jeunesse, et à Bologne, où il avait habité autrefois. Mais jamais seul ! il lui fallut toujours un intime ami, logeant sous le même toit. Plus tard, il se confina dans Barcelone, avec un fidèle compagnon, nommé Silvela. La peste les chassa. Ils se réfugièrent à Bordeaux. Enfin, en 1827, emmenant toujours Silvela, le poète errant chercha un asile à Paris. Il y mourut Tannée suivante, et son tombeau se trouve au Père-Lachaise.
Moratin fit époque dans le théâtre espagnol. Mais son rôle nous semble supérieur comme critique. Il restitua les Origines, laissées en manuscrit à Silvela, à qui les acheta le roi Ferdinand, jaloux de les faire publier sous ses auspices. 11 contribua ainsi à remettre en lumière l'ancien théâtre national, poursuivant l'œuvre de Garcia de La Hucrta. Seulement, les préventions de sa poétique, son culte rigide pour le système français l'empêchèrent d'imprimer à cette évolution le caractère qu'il aurait fallu.
Le sentiment public fut plus fort que lui.
Le viol des frontières de l'Espagne par Napoléon, Tan 1808, et la période de contrainte qui suivit réveillèrent sous toutes les formes le patriotisme endormi. Il y eut une secousse du pays pour rejeter toute importation française en littérature et en art comme en tout le reste. Soutenu .par l'autorité de Moratin, pendant les vingt-cinq premières années du xix'' siècle, le classicisme résistera encore. Cependant, une jeunesse croissait, prête à suivre l'auteur des Origines^ non dans la voie de ses convictions d'école, mais seulement dans celle de ses recherches d'artiste. Elle ne voudra rien connaître de ses errances, de ses hésitations ni de ses retours. Elle l'honorera comme un maître, en professant un patriotisme politique et littéraire d'une
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logique plus ferme, et qui ne Teût laissé entraîner par aucune faiblesse, ni dans la retraite vers TEbre, ni dans le mépris de Caldéron.