‹ Le théatre espagnolChapitre 17 sur 77 · LENT RÉVEIL. — ROMANTISME · texte numérisé non relu

LENT RÉVEIL. — ROMANTISME

La situation politique de TEspagne, de 1808 à 1814, fut peu propice à la vie dramatique, anémiée et vacillante. La scène était alors dans un état pitoyable. Sans un acteur de génie, Isidore Maïquez, les théâtres eussent été abandonnés.

Les auteurs craignaient la censure, implacable et meurtrière ; beaucoup flottaient irrésolus entre Técole classique, représentée encore par des chefs autorisés, et le théâtre de VAge d'or^ dont la gloire semblait se relever lentement comme une résurrection.

De temps en temps. Ton jouait une pièce d'un maître ancien, mutilée, abîmée, autant par les censeurs que par les arrangeurs suivant les règles, qui la torturaient pour la faire entrer dans le cadre des « trois unités ». A part ces tentatives, on ne donnait pas autre chose que des imitations de nos mauvaises tragédies du commencement du siècle, plus quelque refundicion de Moreto ou de Rojas.

Mélendez et Moratin, les maîtres d'alors, qui prêchaient Tobservance des règles classiques, de-

vinrent suspects, furent délaissés. Bientôt ils disparurent d'eux-mêmes, rejetés, eût-on dit, par une révolte du patriotisme, dans le pays dont ils exaltaient le joug littéraire et d'où était venue la domination.

Au mois d'août 1812, le général Sébastian! assiégeait Cadix. La fière cité andalouse n'avait pas reconnu le roi Joseph. Retirée dans sa baie, la flotte impériale s'y était vue prisonnière sans combat, et la ville avait reçu entre ses remparts la Junte centrale et les premières « Cortès » — qui résumaient la liberté de TEspagne. Les assiégés résistaient depuis deux ans.

Au milieu d'eux, un jeune officier, d'une très ancienne et très noble famille, se faisait remarquer par sa bravoure que, durant l'investissement, plusieurs distinctions d'honneur signalèrent, et d'autres fois semblait rêveur comme un poHe en quête de rimes. C'était un auteur dramatique, en effet, et le seul, à peu près, qui se soit montré original dans cette période, Don Angel de Saavedra, bientôt promoteur de toute une révolution dans le théâtre, et qui méditait ses premières pièces, Atau/jjhe, AUator et Laniiza^ tragédies.

Dans les mêmes murs, un autre jeune écrivain, député (fonction alors bien nouvelle !) et destiné à la vie politique la plus brillante, Martine/ de la Rosa, venait d'achever une pièce nationale, la Veuve de Padi/la, encore un peu correcte et froide, mais où déjà se manifestait l'eflbrtdu retour au vrai drame des Maîtres. Ces deux jeunes gens — l'un, personnalité de la noblesse et de l'armée; l'autre, élu du peuple — représentants, à eux deux, d'une grande chose, la puissance dramatique et son avenir, ne formaient-ils pas, avec la Junte et les Cortès, entre les tours de Cadix bloqué, le palladium vivant de la race ?

Or, tandis que le général, lassé d'un long siège inu-

tile, à la veille d'y renoncer, épuisait sur la ville ses derniers boulets, Martinez de la Rosa se mit en devoir de faire jouer sa pièce devant le public canonné. La représentation, à laquelle assistait Don Angel de Saavedra, eut lieu sur un théâtre de bois, sous les bombes françaises; et comme protestation de deux nobles littérateurs, épris du théâtre patriotique, comme réponse à l'influence qui avait fait tant de mal à cette force vive de leur pays, c'était un spectacle qui avait sa fierté et sa grandeur.

Sébastiani leva le siège. Mais un an après, 1813, la restauration de Ferdinand VII, le retour à l'absolutisme amenaient de profonds troubles politiques, exilant, dispersant les novateurs, et les attentats à la liberté n'étaient pas moins funestes à l'art que les dangers de la patrie.

C'était le moment où Moratin, ayant cessé d'écrire pour le théâtre, poussait à l'exhumation des pièces primitives par ses travaux sur les Origines, qui ne parurent qu'après sa mort, mais dont on parlait déjà ; et dans le même temps, les magnifiques études de la critique allemande préparaient Téclosion du Romantisme, surtout par la découverte de Shakespeare et de Caldéron, rendus à leurs nations oublieuses.

Un souffle d'indépendance, une aspiration aux idées généreuses, un besoin d'élargissement politique et littéraire soulevaient alors en Espagne les esprits. De jeunes tribuns haranguaient le peuple, dévoilant un avenir inconnu jusque-là ; les Cortès, après des siècles d'absolutisme, proclamaient une Constitution (1820). Et, de leur côté, une génération nouvelle de poëtes apportaient des formes neuves, des élans passionnés, des chants enthousiastes. La censure était toujours aux mains des prêtres et des moines ; mais l'essor des

œuvres semblait prM à défier les mutilations : on sentait approcher une renaissance.

Cette période d'attente et de transition est surtout remplie par trois écrivains qui portent le double caractère de poëtes et d'hommes d'État. Il était difficile dans un temps si tourmenté, à cette époque de vie publique, de ne pas entremêler la politique et la littérature. De ces trois auteurs, nous en avons entrevu deux, déjà, au siège de Cadix, Angel de Saavedra et Martinez de la Rosa. Le troisième est Manuel Eduardo de Gorostiza.

II était né en 1790, à la Véra-Cruz, au Mexique. Son père, général, gouvernait la province, et sa mère descendait... de sainte Thérèse.

De 1815 à 1819, Gorostiza s'illustra par des comédies restées célèbres. Indulgence pour tous, Don Diéguito, les Coutumes d^antan, Tel pour quel, et après la Constitution de 1820, par des piécettes politiques d'un très vif succès. Quand le système tomba, il dut émigrer en Angleterre (1823).

Le Mexique ayant secoué le joug de TEspagne, on voit alors Eduardo de Gorostiza jouer un rôle en Europe. Deux fois à Paris, il signe des traités de commerce et d'alliance pour le Mexique avec la France. Il écrit à cette époque Tune de ses meilleures comédies, Avec toi un oignon et du pain ^ qui inspira, paraît-il, à Scribe son vaudeville une Chaumière et son Cœur.

A Mexico, membre du Conseil du Gouvernement, il ne délaissa point le théâtre. Il composa jusqu'à sa mort, arrivée en cette ville, un certain nombre de pièces ; mais je n'ai pu en trouver les titres. Ses premières comédies sont seules connues ; écrites dans la manière de Moratin, mais plus variées de ton.

Marlinez de la Rosa occupe dans le théâtre espagnol une place importante. C'est dans la chaîne ininterrompue de la poésie dramatique Tanneau de transition entre deux siècles ; il semble s'étudier à un jeu de conciliation et de modération, et sa physionomie littéraire a quelque rapport avec celle, chez nous, de Casimir Delavigne.

Né en 1789 à Grenade, il avait 19 ans et professait déjà au collège Saint-Michel, quand les armées de Napoléon envahirent TEspagne. Il s'engagea sous le général Castafios et prit part à la bataille de Baylen. Puis la junte insurrectionnelle l'envoya en mission à Londres. Il y resta trois ans, 1808-1811, étudiant la Constitution anglaise et produisant des poésies (parmi lesquelles un poëme, Saragosse^ vibrant de douleur et d'enthousiasme patriotique). En 1812, il revint en Espagne, fut élu député de Grenade, aux premières Cortès, et vint, avec ses collègues, s'enfermer dans Cadix, où nous Tavons vu faire jouer la Veuve de Padilla, drame caldéronien, en plein siège. Le public investi eut également la primeur de sa comédie de début. Ce que peut un emploi^ satire, eu deux jolis actes, de la manie dos places.

L'année suivante, Martincz de la Rosa fut emprisonné pour son libéralisme, et le poète subit la déportation, en 1814, dans les />;'e«rfiW d'Afrique. Il employa les six années de son exil à diverses œuvres littéraires, et lors de la Constitution de 1820 redevint député, puis fut ministre. Plus classique que jamais, il donna une comédie célèbre, la Mère au bal et la Fille à la maison, A l'intervention française de 1823, les libéraux durent s'enfuir devant le retour de l'absolutisme : Técrivainministre se réfugia en France et y demeura jusqu'à la mort de Ferdinand Vil, 1833.

Alors s'engageait la belle lutte des poètes nouveaux contre les classiques. Martinez de la Rosa, en dehors du théâtre, avait écrit un Art poétique et des poëmes académiques, élégants et corrects. Mais, à Paris, le spectacle de cette brillante littérature en travail, qu'il voyait de près, lui fit modifier un peu ses principes d'art. Il n'osa suivre le poëte de Moïse ni l'auteur de Cromivell; mais il sortit désormais du chemin classique et s'avança dans la voie intermédiaire. Il écrivit en français et fit jouer (juillet d830), à la Porte-Saint-Martin, un drame, Aben-Htimeya (qui était une sorte de refonte A' Aimer après la Mort de Caldéron). Le succès flatteur qu'il obtint fut surtout de courtoisie envers un noble exilé.

Il rentra en Espagne après la mort du roi, et la Régente l'appela, en 1834, pour lui confier le poste de premier ministre. Il donna encore au théâtre Œdipe, Morayma, la Jalousie sans fondement, la Conjuration de Venise, « drame romantique », d'un romantisme modéré, pareil à son libéralisme, et moins près du More de Venise que de Marino Faliero. Ambassadeur à Paris, premier secrétaire d'État et Président du Conseil... je ne le suivrai pas dans le reste de sa carrière purement politique. Je n'ai pas non plus à parler ici de ses œuvres oratoires, historiques et philosophiques. Il mourut en 1862.

Un troisième poêle fut également orateur et écrivain politique, en môme temps que fougueux officier, parfait gentilhomme, même peintre remarquable ; c'est le compagnon de Martinez de la Rosa au siège de Cadix, le colonel de cavalerie Don Angel de Saavedra, duc de Rivas, chevalier de Malte, grand d'Espagne, marquis d'Andia et de Villesinda.

Né en 1791, à Cordoue, mort en 1865, il fut blessé

plusieurs fois dans des actions d'éclat, proscrit à deux reprises, pair du royaume, mêlé à toutes les agitations de son époque ; un jour ministre (1836), le lendemain exilé (régence d'Espartero), puis ambassadeur à Naples (jusqu'en 1848) et à Paris (en 1854). Il écrivit cependant beaucoup : pièces, romans, poésies, œuvres diverses.

Il commença par des tragédies, dont une, Alialor, eut un gros succès. Mais les drames qu'il composa ensuite, Arias Gonzalo^ Tu vaur autant que tu as^ le Creuset de la Loyauté^ la Mauresque d^Alajuar révélèrent une orientation nouvelle.

Le vent romantique soufflait pleinement. La victoire définitive de Shakespeare et de Caldéron sur les scènes allemandes ébranlait tous les théâtres. En France, des œuvres retentissantes triomphaient : les drames de Dumas et d'Hugo sonnaient comme des clairons la destruction des vieilles Jérichos littéraires.

L'Espagne reçut leur influence — cette fois, heureuse, car ces maîtres semblaient descendre des anciennes gloires de son théâtre national. Elle reprenait ce qui venait d'elle, mais non plus desséché ni défiguré par l'étroite et mesquine formule que subit en frémissant Corneille, et que, en 1827, Hugo, dans la Préface de Cromwelly déchira.

Don Angel Saavedra s'enthousiasma. Il adopta les pièces d'Hugo, de Dumas, môme de Casimir Delavigne, et il donna h l'Espagne un drame vibrant et magnifique, comme le premier gage d'une conquête nouvelle. Don Alvaro ou la Force du Destin,

Don Alvaro est de 1835. C'est le premier modèle romantique paru dans la Péninsule. Verdi a fait un opéra de ce drame à large envergure. Aujourd'hui, les pièces du duc de Rivas sont tombées dans un oubli des

plus injustes : car on y trouve une imagination puissante et féconde, des vers riches, colorés, énergiques, une harmonie et une habileté peu communes. Prose et vers — avec ses gitanos et muletiers andalous parlant leur dialecte — son œuvre, révolutionnaire^ se présentait très neuve. Ses compositions non dramatiques, et par-dessus toutes un poëme épique, Florinde, sur les temps les plus anciens de l'histoire d'Espagne, sont également remarquables... Saavedra de Rivas fut le chef d'un mouvement dont une foule de jeunes talents sortirent.

Cependant la grande impulsion était donnée. Le retour au Théâtre national s'était opéré lentement, depuis les premières années du siècle. Mais quelles préventions jusque-là ! VAthénéiim^ joumsl des frères Schlégel et de Tieck, puis les belles Leçons de Wilhelm Schlégel, à Berlin et à Vienne, avaient fait justice des mépris et des ignorances. Et l'on comprend, soit dit en passant, leur sévérité pour la critique française, qui s'était particulièrement distinguée à cet égard. « La Harpe ne savait que par ouï-dire qu'il y eût un théâtre espagnol. » Villemain [Essai historique sur Shakespeare) écrit qu'au xvu* siècle, « chez toutes les nations de l'Europe, excepté en Italie, le goût se montrait à la fois grossier et corcompu ». Enfin, voici un échantillon de nos jugements formulés en 1810, par Lecoulteux de Canteleu {Essai sur la Littérature espagnole) :

« Ainsi la noble simplicité de la nature fut sacrifiée par des pédants qui, incapables de sentir le beau et pleins de mépris pour les règles de l'art, asservirent l'un et l'autre à leurs froides et extravagantes combinaisons. Les uns violèrent toutes les lois du théâtre et introduisirent sur la scène espagnole cette multitude de vices choquants que rien n'a pu déraciner. Christo-

ItiO LE THÉÂTRE ESPAGNOL

val de Viruès, Lope de Véga et Montalban furent les principaux et premiers fauteurs de cette innovation, qui trouva bientôt des imitateurs outrés dans les Caldéron, les Salazar, les Gandamo, les Zamora. » Et cet étonnant répartiteur de renommées à chacun dues ajoute : « Le bon goût a repris ses droits... Un des premiers à qui l'Espagne a l'obligation d'être revenue aux principes d'une saine littérature est Don Gregorio Meyons y Siscar (?). »

C'est contre ces appréciations stupéfiantes que les pères du Romantisme eurent à réagir. Les représentations triomphales, en Allemagne, de la Dévotion à la •Croix, du Magicien prodigieux, etc., traduits par Schlégel, du Vaillant Justicier de Moreto et de Honnis le Roi^ personne! de Rojas, transcrits par Dorhn, et de quelques autres, l'admiration de Goethe emportèrent les résistances. Mais ce fut surtout la figure de Caldéron qui s'érigea. « On fut môme injuste pour les autres, » déclare Schack, dans cette glorification d'un seul. En 1813, Sismondi écrit qu'il est si difficile de se procurer les originaux qu'il est obligé d'en parler sur la foi des Allemands. Mais les Maîtres allaient reparaître un à un. Dionisio Solis, le premier, apporte à l'acteur Maïquez Garcia del Castafiar, et voilà Rojas dans la gloire. En 1819, c'est le tour de Tirso, qui éclate avec une jeunesse extraordinaire, et dont Ferdinand VII ne peut plus se passer.

Le Romantisme ramena les autres. Car il était, par essence, le retour naturel aux grands artistes libres d'autrefois, et son nom même, rappelant les sources traditionnelles du Drame (« romances », Romancero, romantique), indiquait une filiation. Avec lui les poètes populaires firent leur rentrée victorieuse : une légion de critiques se leva, allant au-devant d'eux.

HISTORIQUE 24i

ouvrant les voies, livrant les derniers combats. Les ensevelis que Ton croyait expirés résurgirent. Il s'agissait de restituer Lope, de retrouver Alarcon, de délivrer, de relever Tœuvre intégrale de Moreto et de ceux dont on n'avait encore sauvé que quelques drames. Agustin Duran commença Tattaque, et une fois de plus se fit jour la vérité de cet adage :

« Le xix^ siècle a remis debout les colosses. »

LES DRAMATISTES-GRITIQUES

Comme on creuse des villes enfouies, on pratiqua des fouilles dans ce théâtre perdu ; on déblaya des cendres de Toubli des entassements de comédies et de drames ; on exhuma des Pompéïes de chefs-d'œuvre. Les Allemands avaient entrepris, à la suite de Caldéron, une restauration complète. L'édition monumentale de Lope de Véga, à Leipsick (Jean-Georges Keil, 1830) secoua les indifférences, stimula le zèle des érudits espagnols.

Il fallait produire les textes, et d'abord les rétablir, brouillés, changés d'auteurs, imprimés à Valence, à Barcelone, à Saragosse, à Bruxelles, à Anvers, à Lisbonne, à Madrid ; puis rendre aux poètes leur lustre, leur valeur réelle.

Les six maîtres du premier ordre, consacrés un à un, prirent la tôte : il y avait à ranger derrière eux 410 auteurs et plusieurs milliers de pièces. On s attacha, surtout, à constituer le second rang, ajoutant aux dramatistes de l'Age d'or, de Miguel Sanchez à Cafiizares, quatre ou cinq noms échappés au néant du xvin* siècle, Ramon de la Cruz, La Huerta, Jovellanos, Quintana, Moratin.

Dans l'immense foule — inconnue, à cause de la perte

d'innombrables manuscrits, de l'extrême rareté des éditions, de la négligence des auteurs et imprimeurs, de l'injuste dédain et du honteux oubli de tout un siècle — on trouva, depuis les conceptions de la plus haute valeur jusqu'aux avortements du goût le plus déplorable, une grande quantité d'œuvres très difficiles à classer. Beaucoup, si ce n'eût été le nom de leurs signataires, ne méritaient pas de figurer au rang supérieur ; comme aussi chez les écrivains placés dans le second ordre il s'en rencontrait de si heureuses qu'elles l'auraient disputé avec avantage à des productions de ceux du premier.

Le travail de la critique fut considérable.

Alberto Lista devint l'oracle de la jeunesse. Dans ses Leçoîhs de l'Athenœum, il expliquait, ramenait au jour la longue théorie glorieuse, depuis les Églogues de La Encina, les premiers drames de Naharro, les pasos de Rueda et de Timoneda. En 1826, parut une Collection générale de Comédies choisies, réunies par Jeronimo de la Escosura. Chaque fois qu'un drame, longtemps disparu, était retrouvé et joué, il obtenait un succès éclatant. On ne le présentait pas toujours sous sa forme intégrale; les arrangements, les refontes déguisèrent d'abord beaucoup d'œuvres, et ce ne fut qu'un peu plus tard, vers 1840, lors d'une seconde série de critiques — ceux que j'appellerai les u dramatistes-critiques », la plupart étant eux-mêmes de remarquables auteurs de comédies — que le respect du texte rigoureux donnera des éditions authentiques et scrupuleuses.

Une acarlémie s'était formée sous la direction d'Alberto Lista, le Myrte, qui eut pour principaux membres Jero-, nimo de la Escosura (l'auteur de la Collection de 1826), Ventura de la Vega et Mariano de Larra.

Don Ventura de la Vega, l'élève préféré de Lista,

professeur et auteur, naquit à Buénos-Ayrcs en 1807. Directeur du Conservatoire de Madrid, secrétaire particulier d'IsabelJe II, officier de la Légion d'Honneur, il fut surtout célèbre comme poëte lyrique {la Défense de Séville, VAgilaiion^ VEnthoiisiasme), Mais parmi les œuvres qu'il donna au théâtre (Z)ow Fernando de Antequera, un Jxdes C^6ar d'une longueur démesurée, etc.), il en est une qui a été placée au premier rang des pièces de cette période, V Homme du Monde. Carlos de Ochoa la publie dans le recueil des sept chefs-d'œuvre de l'époque moderne.

Ventura de la Vega commeni^a, comme la plupart de ses contemporains, par traduire des pièces françaises. A son tour, il inspira nos auteurs dramatiques, et Scribe doit à la Seconde Dame Revenant l'idée du Domino Noir, Il écrivit trois pièces qui sont des sortes de drames lyriques. Jouer avec le Feu^ le Début d'un Artiste y Trésor caché. L'ancien disciple de Lista mourut en 1865, et l'année d'après ses œuvres (en espagnol) furent publiées à Paris.

En tête des feuilletonistes et chroniqueurs du premier tiers de ce siècle, et si haut que sa place, depuis, reste toujours vacante, brille Don Mariano de Larra, 1809-1837.

Ce fut le roi des journalistes. D'une réputation sans égale, d'une jeunesse, d'un entrain endiablé d'esprit, de méchanceté, d'humour, il flagella sans pitié et sans crainte ministres, écrivains, orateurs, fonctionnaires. Il acquit l'unanime renommée d'un redoutable railleur et d'un irréprochable styliste. Elégant et pur, il assassinait courtoisement d'un trait de plume, et savait rester poli tout en étant amer et parfois sanglant. Marié, père de trois enfants, célèbre, entouré de la considération

générale, tout-puissant par sa plume, sûr d'un avenir splendide, il se brûla la cervelle, à 28 ans, parce qu'une femme mariée, qui fut quelque temps sa maîtresse, changea d'avis et ne voulut plus de lui.

Le père de Mariano de Larra était attaché au roi Joseph. Mariano le suivit en France après la guerre et fit ses études à Paris. Possédant à fond la langue française, il s'efforça plus tard de faire proscrire de la castillane tous les gallicismes. Il fonda en 1832 le Pauvre petit Parleur^ journal en lettres, comme autrefois le Spectateur d'Addison. Au quatrième numéro, le gouvernement l'arrêta. Mais, un an après, Ferdinand VU étant mort, Larra, sous la régente Christine, se sentit plus libre: il collabora aux feuilles avancées, le Monde^ la Revue espagnole. Il voyagea en Angleterre, en Portugal, en France, recevant partout l'accueil le plus flatteur, précédé d'une réputation considérable. Peu avant son suicide, il écrivit une pièce au titre bien significatif. Ton amour ou la mort.

Les qualités de Mariano de Larra sont la vigueur, Ténergie du style, l'observation et la profondeur. Il fit jouer de très bonnes traductions des pièces françaises de son temps; de ses œuvres dramatiques originales, il n'y a guère à citer qu'un assez bon drame, Macias VÉnamouré^ et qu'une comédie de mœurs, Plus de comptoir^ d'une valeur moyenne.

Autrement important pour l'histoire du Théâtre fut un écrivain du môme temps. Don Manuel Breton de los Herrcros, 1796-1873. La comédie, dans celte évasion des inspirations étrangères et dans ce retour aux indigènes éléments, trouva en lui un représentant tout à fait supérieur, et ce sera l'un des principaux noms, assurément, de la période castillane contemporaine.

Il naquit à Quel, dans la province de Logroûo. C'était un adolescent lors de Tinvasion française; mais à 18 ans il se faisait soldat, et, poëte patriotique, chantait la liberté. Ses premières comédies furent jouées en 1823. On était en pleine servitude dramatique. Le Père Carrillo, censeur, défendait tout. Gil de Zarate ne pouvait faire représenter Rodrigo ni Blanche de Bourbon. On ne permettait que des traductions françaises. Breton de los Herreros fut obligé de traduire Andromaque^ Iphigénie^ Mithridate et les Enfants d'Edouard. En 1824, il put faire passer une pièce qu'il avait écrite à 17 ans, la Rougeole chez les Vieillards : le succès en fut si vif qu'il décida de sa vocation, jusque-là hésitante ; il se mit dès lors à écrire pour le théâtre, avec une constance et une fécondité qui ne se lassèrent point. C'est le plus abondant et le plus populaire des poètes comiques de ce siècle. Tant en œuvres originales qu'en refontes et en traductions du français et de l'italien, il composa plus de 200 pièces. Une quarantaine, au moins, réussirent ave éclat.

Voici ses meilleures comédies : Marcela, Je m'en retourne à Madrid, Tout est farce en ce monde, Metirs et tu verras ! Le qu'en dira-t-on et le qu* est-ce que ça me fait^ Qui est-elle ? Mon secrétaire et moi. Elle c'est lui, fe Quart-d'heure, Un fiancé pour la petite, les Deux Neveux, l'Ingénue, la Fausse Illustration, le Gros Homme, Un tiers en discorde, la Rédaction d'un journal, la Famille du Pharmacien, l' Ami Martyr, T École du Mariage, Sait-on qui gouverne ? le Médecin du Mort, la première Leçon d'Amour.

De ses traductions une seule est à mentionner, écrite en vers excellents et où il fit œuvre personnelle ; ce sont ces éternels Enfants d'Edouard. Il ne réussit pas dans le drame : on ne peut omettre cependant de citer le

Batelier de Rasages^ où il y a des scènes charmantes. Mais il ne faut pas parler A'Elena ni des pièces qu'il écrivit à l'ancienne mode, telle Vellida Dolfos; encore moins de ses tragédies.

L'œuvre de Breton de los Herreros est spirituelle et légère, originale, d'une grande simplicité et d'une parfaite saveur. Sa prose est élégante; son vers riche, vif, aisé. Il reproduit avec fidélité les mœurs, les travers et les ridicules. C'est lui vraiment qui inaugure l'époque moderne, dans la comédie, du moins, toute renouvelée.

Au premier rang des dramatistes qui furent en même temps des maîtres-critiques, se placent Gil de Zarate et Hartzenbusch. Après l'auteur des Origines^ Leandro de Moralin, après Agustin Duran, Dionisio Solis, Martinez de la Rosa, Jeronimo de la Escosura, Alberto Lista, ils ouvrent la seconde ligne des restituteurs du vieux théâtre, prêchant d'exemple, mêlant l'exécution à la théorie, la production personnelle aux études et divulgations des anciens chefs-d'œuvre.

Don Antonio Gil de Zarate est Tun des écrivains dramatiques à qui le théâtre espagnol contemporain doit le plus. Il fut Tun des premiers à s'efforcer pour tirer le drame de sa torpeur et lui rendre le mouvement et l'éclat.

Les débuts du po(?te n'eussent point fait présager le rôle qu'il allait remplir. Blanche de Bourbon parut au plus fort de la lutte des Classiques et des Romantiques, et ceux-ci, malgré la valeur de la pièce et le bon accueil que lui fit le public, la malmenèrent. Zarate fut atteint par les critiques. Les jeunes gens qui le sifflaient étaient l'avenir, et, foncièrement, il partagait leurs théories; mais sa pièce, longtemps repoussée par la censure (ainsi que Rodrigo^ représenté dans la suite) datait: dans son

esprit, il en avait rejeté la formule. Aussi, changeant brusquement de front, il écrivit un drame dans l'autre manière, Charles II r Ensorcelé, 1837.

Depuis Caldéron, nulle pièce peut-être n'excita un enthousiasme pareil dans la Péninsule. Des mois entiers, le public ne put s'en rassasier. Venant deux ans après le Don Alvaro du duc de Rivas, elle consacra définitivement la victoire du Romantisme dans le pays qui l'avait conçu et où il avait pris ses premières armes.

L'auteur de ce drame triomphal avait alors 41 ans.

Né en 1796 à TEscurial, il était venu à Paris à l'âge de 8 ans, et fut mis en pension à Passy (1804). Il y oublia l'espagnol. Rentré en Espagne, en 1811, il lui fallut rapprendre sa langue. Mais les événements publics ne lui avaient pas permis d'achever ses études; il dut retourner en France, 1817, pour s'y perfectionner dans la physique et les mathématiques, où il comptait chercher sa voie. Deux ans après, il revenait en Espagne (1819). Après plusieurs traverses, il se trouve arrêté à Cadix par l'état troublé du pays, et ne peut atteindre Madrid, il y écrit donc, avant de rentrer dans la capitale, trois comédies, ultérieurement jouées et très bien accueillies, /'//i/r/^«/</. Prenez garde au jt fiancés ! Un an après la noce.

En 1827, il irudnhii Pierre f/e PortugaL Puis la censure l'oblige à renoncer quelque temps au théâtre. On le retrouve de 1832 à 1835, rédacteur du « Bulletin du Commerce ». Enfin il parvint à se produire sur la scène, j'ai dit plus haut avec quel bonheur. Plus tard, il fut nommé conseiller d'Etat, grand-croix de l'ordre d'Isabelle, etc.

Charles II VEnsorcelé fut comme une revanche contre ce Père Carrillo, ce censeur stupide qui l'empêcha si longtemps de faire jouer Rodrigo et ses premières

pièces. Un roi imbécile, un moine odieux agent de l'Inquisition, inspiré de Claude Frollo, de Notre-Dame de Paris, et qu'il appelle Froïlan, ces personnages exaspérèrent les cléricaux. Ce drame, parfois un peu trop « Ambigu », a de beaux élans, et aujourd'hui encore on le représente avec succès.

Zarate fut plus calme dans Rosemunde^ une de ses meilleures œuvres. Avec quelques autres (de moindre valeur), Don Alvaro de Ltmay Afasaniello, Mathilde^ Guillaume Tell^ Gonzalve de Cordoue, Vu monarque et son favori^ la Famille de Folk/and, Cécile la petite aveugle, il fut moins heureux.

Sapièce la plus remarquablt* est, assurément, Guzman le Bon. Elle a pour sujet une tradition historique chère aux Espagnols ; les vers en sont énergiques, les scènes adroites, l'action bien menée.

Gil de Zarate eut une autre gloire : c'est un des grands critiques de son pays. Son Manual de Literaiura est l'un des livres les plus précieux que je connaisse pour l'histoire littéraire et surtout dramatique de l'Espagne. Je ne vois pas que ses pièces de théâtre soient restées, auprès des critiques récents, dans la môme faveur. Il mourut en 1861.

Don Juan Eugenio Hartzenbusch, né à Madrid en 1806, mort en 1880, était fils d'un menuisier allemand qui vint s'échouer en Espagne. Il eut des commencements difficiles.

Tout enfant, dans Tatelier de son père, il cherchait à lire, aux heures du repos, les classiques; puis il s'éprit des modernes, espagnols, français et italiens. Les Jésuites, lui trouvant d'heureuses dispositions, le demandèrent au réfugié allemand. Le vieil Hartzenbusch destinait son fils à l'ébénisterie, mais il laissa los Padres

remmener. Sorti de leur collège, Eugonio se voua à Télude du français, des beaux-arts et du théâtre. Il traduisit des pièces d'Alfiéri, de Regnard, de Dancourt, de Ducis et de Voltaire, adapta pour la scène moderne des comédies de l'ancien théâtre castillan, les Embarras (Vuïi hasard de Caldéron, la Confusion (Vun Jardin de Moreto, etc., donna deux tragédies origiiîales, Floresinde et Medea; un drame, Vlnfant Don Femand de Casiille. Le tout obscurément, sans pouvoir parvenir à la célébrité.

Vers 1825, découragé, il quitta le théâtre et s*en vint reprendre le rabot dans la boutique paternelle. Ce ne fut que dix ans après (1835) qu'il réussit à entrer à la Gazelle de Madrid, et par Tappui de ce journal put attirer sur ses pièces plus d'attention. Enfin, en 1839, il obtint son jour de gloire, avec lec Amants de TérueL

C'est un chef-d'œuvre de passion et de style. Il est resté au répertoire des théâtres de Madrid, demeuré, après plus d'un demi-siècle, aussi pur, aussi jeune qu'à sa première représentation. Le môme sujet, on s'en souvient, avait été traité par Montalvan et par Lope. Frédéric Soulié en fit une imitation assez malheureuse, jouée, je crois, à l'Ambigu, les Amanls de Murcie,

Doha Mencia (ou Une Noce sous rinquisilion) eut un succès égal ; ce drame et celui à' Alphonse le Chaste^ très applaudi, consacrèrent sa réputation. Hartzenbusch, dès lors, donna pièces sur pièces. Auteur à succès, membre de l'Académie, directeur de la Bibliothèque de Madrid, il acquit une haute situation dans les lettres. Le romantisme lui semblait une reprise de possession. Il publia successivement la Visionnaire, le Bachelier, la Mère de Pelage, la Loi de Race, la Pelile Archiduchesse, Mendarias, Jean des Vignes, Moi d'abord, etc., œuvres inférieures aux trois signalées ci-des-

SUS, mais toujours très soignées. Élégant et pur, sobre de style et brillant d'images, il émeut, sans exagérer TefFet et intéresse vivement.

Il fit jouer encore des « pièces de magie » (féeries), en rimes sonores et riches, avec des scènes originales, la Fiole enchantée^ et surtout une, très célèbre en Espagne (autant que chez nous les Pilules du Diable ou le Pied de Mouton)^ c'est — ressouvenir d'une fi^ire primitive de la scène espagnole — les Poudres de la mère Cèlestine.

Les études de Zarate et d'Hartzenbusch sur l'histoire de la littérature dramatique espagnole sont magistrales. Hartzenbusch, dans l'inestimable Collection Rivadeneyrsi [Biblioleca de Autores espafloles)^ de 1850 à 1860, présida à des éditions définitives (textes et biographies), de Lope de Véga (4 volumes in-8% un peu plus de 100 pièces), de Caldéron (4 volumes, toutes les œuvres dramatiques survivantes), de Tirso de Molina (un volume), et pour la première fois, d'Alarcon au complet.

Il trouva des collaborateurs précieux dans Fernandez- Gucrra y Orbe, à qui l'on doit la belle édition de Moreto (un choix de 33 pièces) ; dans Ramon Mesonero Romanos, qui fut chargé de Francisco de Rojas, ainsi que des auteurs de second ordre, en deux séries, Contemporains de Lope de Véga (2 volumes), de Sanchez à Montalvan, et Dramatistes postérieurs à Lope de Véga (2 volumes),- de Solis à Cafiizares ; enfin dans Eduardo Pedroso, le savant collecteur des Autos Sacramentales, Ramon Mesonero Romanos avait donné, dès 1826 (il nous l'apprend lui-même), des refundiciones de Tirso, Aimer par signes, la Dame des Oliviers^ Dieu te donne chance, fils. (Fernandez-Guerra, de môme, écrivit quelques pièces, ainsi que son père.)

Eugenio et Carlos deOchoa furent des biographes d'une grande autorité. Le premier est le plus célèbre. C'est le créateur de Tintéressant Trésor du Théâtre espagnol^ public à Paris, en 1837 (chez Baudry), et qui portait en tête les textes élucidés par Moratin (La Encina, Cota, Naharro, etc.). Cette collection parut entre celle de Jeronirao de la Escosura, de 1826, et la Biblioteca, de Rivadeneyra. Eugenio de Ochoa translata en langue espagnole de nombreux ouvrages français. Il adapta Afathilde d'Eugène Sue, traduisit Hemani^ des romans de Victor Hugo, George Sand, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié et le Voyage en Orient de Lamartine. Il composa quelques pièces originales, Incertitude et Amour^ Un jour de l'an, 1823, etc. Carlos de Ochoa publia plus tard — également à Paris, 1860' (chez Ilingrey) — une Anthologie en deux volumes, comprenant une pièce de chacun des principaux maîtres, de Cota et de La Encina à Cafi izares, puis, chez les modernes, des sept dramatistes les plus importants, depuis Quintana.

Don Patricio de la Escosura, né en 1807, historien qui fait partie de ce cercle d'érudits, a fait jouer aussi quelques drames : Don Jaime le Conquistador, la Jeunesse de Hernan Cortez, la Cour du Buen-Retiro, dont les personnages sont, autour de Philippe IV, Olivarès, Vélasquez, Caldéron : l'action a pour protagoniste le comte de Villamediana, poëtc amoureux de la reine, comme on sait, et à qui son imprudence valut une mort mystérieuse et tragique.

Amador de los Rios, 1818-1878, historien, critique et poëte, plus qu'écrivain dramatique, se rattache au môme groupe. Né à Rasna, près de Cordoue, mort à Séville, il commença en 1861 son grand ouvrage, Histoire de la Littérature espagnole. La mort l'interrompit

après le 1" volume (in-8* très compactes) : il n'en était qu'à la fin du xv* siècle. Les deux ou trois pièces qu'on a de lui sont plus érudites qu'intéressantes ; ce sont Philippe le Hardi et Don Juan de Luna. Il laissa encore Embarras d'amour et d'honneur.

Don Francisco Javier de Burgos et quelques autres moins notoires, Canete, Rosell (auteur, aussi, de quelques pièces. Avant de te marier^ Pour une montre et un chapeau, etc.), Mora, Del Pidal, etc., complètent cette liste de critiques et historiens dramatiques. Cayetano Alberto de la Barrera dressa le grand Catalogue,

Grâce à ces féconds travaux, les jeunes, désormais, étaient remis en contact avec les Anciens. Ils purent croire revenues les conditions de la production ancestrale. Ce fut une éclosion de drames.

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