VIE APOCRTPHE ; VIE RÉELLE
Gil Zarate se plaint vivement de Tincurie de ses devanciers, qui, jouissant des œuvres de Tirso, de Moreto, d'Alarcon, ne s'cnquirent souvent même pas de Tannée et du lieu de leur naissance.
Moreto est-il de Madrid ? de Valence ? issu d'une famille illustre ? ou le fils d'une comédienne ?
Voici, il n'y a pas bien longtemps encore, comment, après avoir bien fouillé son époque, ses biographes racontaient sa vie.
Agustin Moreto naquit, vers les dernières années du xvi* siècle, de la seftora Gabaila, Valencienne, professant Tart de la carat nia et de la farandula^ ce qui est proprement « baladine et comédienne ambulante » de petite troupe (8 acteurs et 3 actrices).
Elevé à Valence dans le métier maternel, il courut de là TEspagne, et vint jouer, avec des domestiques, devant le roi Philippe IV une comédie improvisée. De ces premières années aucune autre notion. Il dut com-
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poser assez vile un grand nombre de comédies et arriver à une haute célébrité.
Tout à coup il s'arrête, comme saisi de remords, se tourne vers le Ciel. A Tapogée de sa renommée, il renonce au théâtre, se réfugie dans les ordres et mène une vie d'austérités, en expiation, semble-t-il, d'une grave faute mystérieuse. Il outre les charités et les pénitences. L'hôpital de Saint-Nicolas n'a pas de maladies contagieuses qu'il ne soigne avec un zèle invraisemblable. Une pensée fixe le poursuit : celle du meurtre d'un jeune poëte tolédan, son ami, Baltasar Elisio Medinilia, très aimé de Lope, et dont on ne découvrit jamais l'assassin. Moreto, cependant, cède au besoin d'écrire deux ou trois pièces, comme poussé par une force invincible , uniquement pour y faire allusion à cette mort violente, el dans des termes tellement précis que seuls le meurtrier ou un complice pouvaient en parler de la sorte. Il va jusqu'à donner le nom, Toro, de l'armurier de Tolède qui forgea l'épée, arme empoisonnée, « mouillée, dit-il, de ton sang et de mes larmes »,
II meurt enfm, dans les premières années de la seconde moitié du xyu*" siècle, insérant dans son testament une clause étrange. Il demandait à être inhumé dans le champ des suppliciés, « enterre d'étranglés pow assassinat ».
Tel est le roman que vous auriez lu encore en 1855 dans les historiens littéraires de l'Espagne, et qu'on peut trouver, même aujourd'hui, reproduit en partie, dans certains dictionnaires biographiques.
Eh bien ! il n'y a pas un mot de vrai — mais pas un ! — dans toute cette histoire. Grâce aux recherches éclairées, de Fernandez-Guerra surtout, qui en consigna le résultat en 1856 dans la Biblioteca Rivadeneyra, la
vie de Moreto est reconstituée, authentiquemcnt comme il suit.
Don Agustin Moreto y Cabana naquit à Madrid, en avril 1618. Il fit ses études à TUniversité d'Alcalade Hénarès, où il entra à 16 ans, 163i. A 22 ans, il fréquentait déjà les maîtres du théâtre et les poètes illustres de Tépoque, Guevara, Tirso, Rojas'et Caldéron (1640). Mais il ne put être Tami de Lope de Véga, comme le prétendent ses biographes apocryphes, puisque le jeune écrivain n'avait que 17 ans et étudiait à Alcala quand Lope mourut.
Comme tous les auteurs d'alors, il dut être soldat, quelque temps, et voyagea. On le retrouve, en effet, dans les Flandres, bien que Fernandez-Guerra conteste le fait : il allègue qu'il doit y avoir confusion, comme en ce qui est de la faveur du poète, à la môme époque, auprès d.u marquis de Dénia et du duc d'Ucéda. Ces événements se rapporteraient au père de Moreto; le marquis et le duc étaient morts au temps du (ils.
Le bibliographe du xvii" siècle, Nicolas Ant^mio, qui eût pu nous éclairer là-dessus, est parfaitement muet.
Par des passages de ses comédies, le Cahallero et la Ressemblance à la Coitr, on peut croire que Moreto eut, rue des Infantes, à Madrid, des amours d'adolescent, et qu'il connut ensuite, intimement, « de grandes dames ».
Très vite après Alcala, il écrivit pour le théâtre (dès 1640). C'était alors un jeune homme à l'esprit vif, à l'allure décidée, et qui ne manquait point d'aplomb ni de désinvolture. C'est ainsi que le peint Le Sage, au livre VII, chap. xin, de Gil nias, d'après les mémoires qu'il put recueillir.
Il avait ses entrées dans les saraos et les « Académies des Magnats », môme dans l'Alcazar royal, et il était d e toutes les fêtes, littéraires et auti'es. Caldéron, pour
qui Moreto professa toujours un grand respect et une vive tendresse, l'introduisit au Buen-Retiro, et l'auteur de la Ressemblance à la Cour rima plusieurs comédies pour cette scène royale.
Une après-midi^ le roi Philippe IV, las d'une partie de jeu de paume, entouré de ses bouffons et familiers, et la tête rompue par Texpédition des affaires et les mauvaises nouvelles arrivant coup sur coup des progrès de la révolte du Portugal, voulut se distraire par un de ses passe-temps préférés, la représentation d'une comédie improvisée. On se rendit au Colisée du Buen- Retiro, et le roi, ayant indiqué pour sujet aux poëtes présents la Création du ^f oncle, leur distribua les rôles.
Celui du Père Eternel fut donné, en sa qualité de septuagénaire, à Luis Vélez de Guevara, huissier de la chambre de Sa Majesté, et l'illustre auteur alors de 400 pièces. Le personnage d'Adam, d'âge plus vigoureux, échut à Caldéron; on n'a pas retenu le nom de l'acteur, non moins célèbre sans doute, qui joua Eve; enfin, le quatrièiperôle, Abel, fut confié au jeune Moreto.
Une scène bien curieuse de cette comédie nous a été conservée — en petits vers de sept pieds, comme presque toutes. Adam avait volé au Créateur quelques friandises, et le dialogue suivant s'établissait :
« Père Éternel de la lumière, pourquoi restesrtu fâché contre moi ? — Parce que vous mangeâtes les poires. Et je jure Dieu, ainsi que cette Croix, que je vous mettrai aux galères ! »
Adam se défendait longuement, si longuement que le Père Éternel s'exclamait en l'interrompant :
« Par le Ciel supérieur formé de ma main ! que j'ai donc regret d'avoir créé un Adam si bavard ! »
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Cependant, Moreto, dans la coulisse, s'impatientait, ne voyant jamais venir son entrée. Adam poursuivait avec Eve une scène d'amour, qui n'en finissait pas.
Douceur de voir et d'ouïr !
Eve, chair de la chair mienne !...
Eve répondait, pâmée :
Qu'à jamais je t'appartienne, O mon bien !...
Alors, Moreto, avec une suprême inconvenance, acheva le vers, que Fernandez-Guerra se refuse à rapporter, le déclarant inaudible à des oreilles modernes.
Le roi Philippe IV et sa cour ne s'offensaient pas de ces gaillardises, dont on rencontrait l'équivalent, en ce temps-là, môme dans des couvents de religieuses.
Très peu de pièces de Moreto (sept, en tout) gardent des traces de Tépoque de leur composition. Les Tromperies d'une tromperie ou la Confusion d'un papier sont de 1641 ; l'auteur y fait allusion au soulèvement du Portugal. Dans Sans honneur pas de vaillance^ 1642, il est question du second mariage du comte-duc Olivarès. De la même manière, on a pu fixer les dates : 1648, pour la Vierge de l'Aurore ; 1652, pour la refonte de la Ressemblance, d'après le manuscrit original; 1653, pour De Dehors viendra,,. ; 1654, pour r Occasion fait le larron. Enfin, l'on sait qu'il écrivait Sainte Rosa du Pérou quand il mourut, 1669.
Schack prétend que Caldéron, dans le Feint Astrologue (1632), parle déjà du Joli Don Diègue, l'un des chefs-d'œuvre de Moreto. Cela ne saurait être, le poëte n'ayant alors que 14 ans. Caldéron mentionnait un proverbe courant auquel le type célèbre de Moreto
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allait faire une fortune. On disait d'un fat joli Don Diègue, comme ces noms « Jean-des- Vignes, Diego Moreno, Pedro de Urde-Malas, Perico de los Palotes, Diego de Bonne-Nuit, » etc., servaient à désigner d'autres figures populaires. Moreto n'écrivit sa comédie si connue que trente ans après, en 1662.
J'ai parlé, au chapitre de Solis, de la fermeture générale des théâtres, de 1644 à 1649. Des deuils de cour en avaient été Toccasion ; mais les conseillers rigides du roi remportant, l'art dramatique subit à ce moment de graves atteintes. Lope de Véga n'était plus là pour le protéger, du haut du Tribunal môme de l'Inquisition ; le Saint-Office proscrivit l'ancien Président de SCS familiers : Lope entier fut interdit. On défendit aux auteurs existants toutes pièces nouvelles (sauf les corné- (lies de saints). Il fallut bien refondre les anciennes ! crime qu'on a tant reproché à Moreto.
Les poètes ne devaient plus présenter sur la scène que des vies et des morts édifiantes, sans mélange d'amour. Par exception, on autorisait à côté des actes sacramentels les sainètes et les farces satiriques appelées entremeses. Les comédiens furent rigoureusement réglementés; les actrices, tenues A' être toutes honnêtes r défense, d'aller les voir.
Quand on se fut un peu départi de tant de sévérité et qu'enfin on eut permis de nouveau les drames historiques, Moreto se remit à l'œuvre. De 1650 à 1654, il fit jouer un assez grand nombre de pièces, et à 36 ans réunit en volume celles qui avaient reçu du public le meilleur accueil : la Première partie de ses Comédies parut en 1654. C'est dans cette collection que se trouvent De Dehors viendra,.,^ Dédain pour Dédain^ Fourberie en avant! et les Juges de Castille. L'imprimeur de cette édition princeps était le « maudit » Diego Diaz de la
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Carrera, Entre tous les éditeurs voleurs, sans foi, ignorants et cupides, il jouissait de ce surnom !
Tant de difficultés éloignaient de la scène les portes. Dans le Para Todos^ Montai van en comptait jusqu'à 77 écrivant à la fois pour le théâtre : en 1658, on ne peut plus en citer quatre. Un moment, il n'y a que Caldéron, Moreto et Solis. Peut-être ces trois maîtres pensèrent-ils que les interdictions les atteindraient moins sous rhabit religieux et que ia qualité d'ecclésiastique leur donnerait, comme à Lope, Tirso, Montalvan, etc., plus de force. Autant cette explication-là qu'une autre! puisqu'on ignore pour quels motifs les trois amis renoncèrent au siècle, Caldéron en 1651 (un an après ce long relâche de cinq années), Moreto quelque temps plus tard, et Solis lors de la seconde fermeture des théâtres, en 1666, pendant la minorité de Charles II.
Je n'ai pu découvrir la date exacte à laquelle Moreto se fit prêtre, mais ce dut être peu avant 1657, année où le cardinal Don Baltasar de Moscoso (des Altamira), archevêque de Tolède, réorganisa la confrérie de San Pedro et y joignit l'hôpital de Saint-Nicolas : Moreto se trouve alors chapelain de cet archevêque, et Don Baltasar le loge audit hôpital, sans titre particulier ni charge.
Depuis ce moment, il soigne les malades, vit avec eux, mais sans abandonner le théâtre. C'est alors qu'il écrit : On ne peut pas,,.^ la Force du Naturel ^ le Joli Don Diègue^le CaballerOy la Ressemblance à la Cour. En 1664, il refond la Paysanne de Valtécas de Tirso, qui devient FOccasion fait le Larron, etc.
Prêtre, il n'en resta pas moins très lié avec s^s anciens amis d'Alcala, le portugais Don Juan de Matos Fragoso et le joyeux (bien que harcelé par la pauvreté) Don Jeronimo de Cancer, ses deux plus fidèles
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collaborateurs, ainsi qu'avec le grand Caldéron. Daas^ les « saisons » (lemporadas) que ces poètes faisaient à Tolède, ou bien quand Moreto séjournait à Madrid, il leur arrivait souvent d'esquisser ensemble une comédie, suivant la vieille habitude de leur fraternelle amitié.
Moreto composait Sainte Rosa du Pérou^ et la pièce était fort avancée, quand il fut atteint de la maladie mortelle, contractée sans doute par son dévoûment aux pensionnaires de son Hôpital, qui l'emporta à 51 ans et demi, en octobre 1669.
Il disposa, dans son Testament, qu'on l'ensevelît dans le pré du Carmen^ avec les restes de ceux qu'il avait assistés dans leurs maladies, parmi les doux de cœur et les humbles.
Le mystère de la mort de Baltasar de Medinilla a pesé injustement sur la mémoire de Moreto, qui n'en put matériellement être l'auteur, vu qu'il avait deux ans à cette époque (1620). On prit prétexte de la clause de son testament visant le lieu de sépulture, où on lut Pré (les Étranglés (Ahorcados) au lieu de Pré du Carmen; tandis que Moreto, recueilli dans une vie de charité et de religion, voulut être enterré, ce qui est tout simple, dans le champ des Pauvres.
L'inventeur de cette légende est Don Ramon Loaisa. Le nom de Moreto resta longtemps associé à l'événement qui avait frappé les imaginations. L'on fit sur ce sujet (les zarzueUis, des comédies, des nouvelles, des compositions lyriques, où l'on rappelait, en se trompant tout d'abord sur l'an de naissance de Moreto, que Lope tonna contre le meurtrier sans le nommer, tandis que Tamayo de Vargas s'était hasardé seulement à dire que Medinilla reçut la mort « de qui devait le moins la lui donner ».
Tous les portraits que Ton conserve de Moreto en Espagne, soit dans les musées, soit dans les théâtres, sont faux. Ils furent reproduits sans doute, pour la plupart, d'un tableau du temps que Ton voyait au Refuge de Tolède, mais qui ne s*y trouve plus. Il représentait, à mi-corps, un homme que l'on prit pour Moreto ; on y lisait Tinscription : « A Tâge de 55 ans >>. Or l'auteur de San Gil mourut dans sa 52* année.