LES CHEFS-D'ŒUVRE
Dans l'éclatante résurrection, sur les scènes allemandes, des anciens dramatistes castillans, le Richomme iTAlcala ou le Vaillant Justicier égala les triomphes de Caldéron. Le drame de Moreto (traduit par Dorhn) excita au même degré l'enthousiasme de Goethe, de Tieck, d'Immermann; il va de pair avec les plus beaux du théâtre espagnol.
Le rico-hombre (« richomme »), appelé à une autre époque magnat^ et qui devint au xvi' siècle le grand d'Espagne^ représentait la noblesse supérieure, touchant de près, parfois, aux races régnantes, tandis que le petit noble, V hidalgo, pouvait n'être qu'un gentillâtre, et môme qu'un paysan : en Galice, par exemple, où personne n'était roturier. Les ricos-hombres, au moyen âge, sont orgueilleux et puissants, grands seigneurs feudataires, ne tenant au roi que par un léger vasselago. Pierre le Cruel — la providence des dramatistes castillans — abaissa la superbe de ces leudes, comme en Allemagne, deux siècles plus tôt, Frédéric Barberousse avait humilié les burgraves, et comme en France, cent ans après, Louis XI abattra la féodalité. Le roi Don Pèdre et le roi Louis, protecteurs du Peuple contre les Grands, en dépit de la férocité qui leur fait
concevoir jusqu'au fratricide, sont demeurés populaires. Les chroniqueurs et les poètes ne disent point « Pierre le Cruel », mais « Pierre le Justicier ».
11 paraît souvent sur la scène espagnole; en silhouette, généralement. C'est lui, dans Caldéron, qui approuve la saignée du « médecin d'honneur » Don Guttiere. Ce roi-là n'entend guère la plaisanterie : le gracioso de ce môme drame, nommé Coquin, ayant voulu rire, Don Pèdre lui déclare gravement que, s'il ne le déride pas avant un mois, il lui arrachera les dents. On a trouvé ce bouffon peu gai; ses plaisanteries semblent forcées et froides. 11 y a de quoi !
Dans le Rico-hombre cVAlcala^ ce n'est pas un profil que Moreto nous donne du roi Don Pèdre : il le peint bien de face, et sous deux aspects, « justicier », puis « vaillant ». La couleur est énergique, et frappant le tableau des mœurs et de l'état social de Tépoque.
Don Tello habite loin de la cour et tyrannise toute une contrée. Son caprice règne. Le roi? on n'oserait l'invoquer contre lui : le sceau royal n'est obéi qu'autant que Don Tello y consent. Prié au mariage d'un vassal. Don Rodrigue, qui lui a demandé de l'honorer comme témoin, Tello enlève impudemment la jeune femme, Maria, le soir des noces.
Une autre femme, la noble Léonor, a été outragée par le rico-hombre ; elle pleure, avec Rodrigue, leur impuissance à se venger, quand passe le Roi. 11 poursuivait au galop son frère, Henri de Transtamare ; son cheval s'abat dans Alcala, et, sans se faire connaître, il se présente chez Don Tello. Surpris de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend, il se donne pour un soldat, et vingt fois pense se trahir. Le rico-hombre aime les soldats, et l'accueille ; mais il laisse librement éclater
son insolence et son mépris de la justice et du roi. Us se retrouveront à Madrid.
Dans TAlcazar royal, où Pèdre a fait mander Don Tello, il feint de ne pas le voir, le laisse attendre, riiumilie, Texaspère. Puis, violemment, il le contraint au respect, allant jusqu'à une correction manuelle, jusqu'à saisir la tôte de cet homme dévoré d'orgueil et à la cogner à plusieurs reprises contre une colonne. Il est la justice, et le prouve. Et quelle jolie scène que celle du soldat et du contador^ à qui il donne audience, tandis que le richomme se morfond à attendre, sans pouvoir comprendre que le roi ne s'empresse pas de le recevoir immédiatement. « L'administration de Murcie est vacante, dit au roi le contadoi\ espèce de trésorier-payeur général de ce temps-là, et pour les services que j'ai rendus je demande... — Est-ce rendre des services que de s'enrichir? » répond le roi. Et il donne la place au pauvre capitaine, un peu rude dans son parler, mais brave et probe. Le militaire ravi rend grâces. Don Pèdre lui tend la main et serre la sienne à la briser. « Lâchez ! lâchez-moi ! crie le capitaine furieux, ou sinon... — Voilà comment j'aime le soldat ! » fait le roi en riant. Et le capitaine en s'en allant riposte franchement : « Et moi aussi, j'aime les rois comme ça ! »
A son tour, Don Rodrigue vient demander justice. Il reconnaît son hôte d'Alcala. Mais ici Pèdre est le roi. « Que voulez-vous ? — Sire... vous le savez. — Comme passant, non comme roi. — Eh bien donc. Don Tello, le richomme d'Alcala, qui donne à la tyrannie le nom de pouvoir, m'a volé ma femme... — Qu'y puis-je? Si vous y consentîtes, il faut bien que j'y consente aussi. — J'étais sans épée. — Et dans la suite, vous fûtes désarmé toujours ? — Je ne peux venger mon injure
contre son pouvoir. — Ce n'est donc pas Tinjure qui vient se plaindre, mais la peur ? — Sire, je ne crains pas rhomme, mais la puissance de son nom. — Et quand l'homme est seul, sa puissance combat-elle avec lui? — Alors, quand je vous demande justice, vous ordonnez que je me balte... — Je ne veux pas que vous ayez à vous battre ; je voudrais que vous l'eussiez fait. »
Don Pèdre ajoute qu'il peut lui rendre sa femme, mais non son honneur. « Dois-je entendre qu'il m'est permis de tuer Don Tello? — Comme roi, je vous le défends ; comme gentilhomme, je n'ai rien à vous dire. » Rodrigue croit comprendre : la dague à la main, il défie le ravisseur ; on les arrête.
Quant à Tello, Pèdre le vaincra, non en noblesse et en justice seules, mais par Tépée. Comme il a été mieux que lui justicier^ il veut que le richomme confesse qu'il est plus que lui tmillant, Tello ne l'avait-il pas accusé, dans sa seigneurie, au premier acte, de n'avoir su frapper qu'un chanteur et qu'un prêtre ?
Pèdre, caché dans un manteau, s'en va le tirer luimême de sa prison, alors que, condamné à mort, le rico-hombre amèrement se plaignait de succomber sous la puissance royale, mais non par la valeur de l'homme. Ah ! s'il pouvait défendre sa vie, épée contre épée ! entre Don Pèdre et lui, les rôles changeraient!... Le roi, déguisé, l'amène dans l'allée obscure d'un parc. Ils se battent. Tello est blessé. On accourt avec des flambeaux, et c'est pour éclairer le richomme humilié, à la merci de son souverain. « Valez- vous ce chanteur et ce prêtre? » dit Pèdre.
D'autres éléments dramatiques s'ajoutent à cette action, qu'égaie le gracioso Peregil (Persil) : il y a l'apparition du fantôme de ce prêtre que le roi a tué ; il y a l'évocation du fratricide futur et la silhouette d'Henri
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de Transtamare. L'hisloire du rîchomme semble détachée d*une grande épopée historique, enveloppant les amours de Tello et de Léonor (qu'il épouse au dénoûraent), de Rodrigue et de Maria (qui est rendue à son mari), dlnès et de Peregil... car tout se termine par des mariages, telle une. simple comédie; tandis que le spectre sanglant des champs de Montiel s'ébauche dans un proche avenir...
Le Roi Vaillant et Justicier {siutre titre du Richomme)^ drame héroïque vraiment national, marqué du sceau du génie, est une œuvre magistrale, d'une vigueur étonnante, aux vers serrés et prompts, à la poésie large et haute. Il n'est pas sans analogie avec la pièce de Lope, le Meilleur Alcade est le Roi, Le seigneur tyran (infançon) contre qui sévit le Justicier Alphonse Vil, roi de Castille et de Léon, s'appelle aussi Don Tello, et enlève, comme son homonyme, la femme de son vassal Sanche, au moment des noces, où il est parrain. La conduite des deux drames est très différente. Le malheur d'Elvire, chez Lope, est plus complet que celui de Maria, la femme dé Rodrigue, chez l'auteur du Richomme; et le roi, qui est venu en personne fouler aux pieds l'orgueil de Tinfançon, ne peut rendre à Sanche sa femme avec l'honneur recouvré qu'en faisant surseoir à son office le bourreau : il force Tello, avant de lui prendre la tête, de donner à Elvire sa main.
Mais l'idée première du drame de Moreto a été tirée de deux autres pièces : d'une, d'abord, très vieille, de Lope, les Fiancés (rHornachiielos^ et surtout d'un drame qui a donné lieu à bien des dissertations et à des recherches nombreuses. Le véritable original du Richomme (VAlcala s'appelle le Roi Don Pedro à Madrid on Vlnfançon d^Illescas^ et fut inscrit parmi les œuvres de Tirso. Il est attribué, également, sous son second
titre, à Lope de Véga; d'autres éditeurs l'adjugent à Caldéron, et, plus généralement, on a soutenu qu'il était d'Andrès de Claramonte.
Hartzenbusch a écarté la paternité de Lope (on avait confondu avec le Caballero (rillescas), et restitué Tœuvre à Tirso. Le Roi Don Pedro^ drame de Tirso, fut, dit-il, refondu par Claramonte, en 1626. Or voici que depuis ce jugement Tannée de la mort de Claramonte est découverte, fixée à 1618 ! L'on a donc décidé que la pièce de 1626 était une refonte de deux drames distincts, l'un de Tirso, l'autre de Claramonte. Mais ceci, vraiment, ne fait pas grand chose à Ttruvre ni à la gloire de Moreto.
Dédain pour Dédain passe, on l'a vu, pour la plus parfaite, comédie du théâtre espagnol. C'est à elle que Moreto doit son renom impérissable. Tout y est achevé, les caractères, le développement de passion dans l'âme de Diana, qui contient tout le drame, la couleur des tableaux qui se suivent, d'une finesse, d'une élégance exquises.
On a l'habitude de reprocher à Moreto de prendre ses pièces à tout le monde. Ainsi, Dédaiti pour Dédain ne serait qu'une comédie de Lope arrangée {/es Miracles du Mépris). Il n'y a, certes, aucun rapport entre les deux. Carlos et Diana sont très prudents, s'arment contre l'amour. Ce ne sont pas des amants qui méprisent; ils se gardent. Tout l'intérêt de cette étude profondément psychologique est dans Teffort continu de Diana pour surprendre une défaillance chez l'homme qui fait profession d'indifférence vis-à-vis d'elle — désireuse uniquement d'en triompher et sur l'heure de l'en punir cruellement. Le gracioso Polillo, qui est un garçon de tête et de sens, maintient son maître énergi-
quement dans la voie étroite, bordée de précipices, où le vertige attire à chaque instant Carlos. L'abandon d'une minute, il est perdu. Diana sans cesse Tattaque pour le trouver en défaut, et près de s'évanouir il doit se maîtriser sans cesse, faire preuve d'une présence d'esprit aigu et froid. Elle se blesse à ce jeu, s'ensanglante... C'est un des plus jolis duels d'âmes qui soient au théâtre.
L'idée en paraît chère à l'auteur et semble se rapporter à des événements de sa vie : il y revient dans d'excellentes pièces, telles que Moi pour vous et vous pour un autri% et le Pouvoir de r Amitié,
La liste des précédentes comédies où Moreto aurait puisé pour El Desden con el Desden est assez longue. Aux Miracles du Mépris on ajoute deux autres pièces de Lope, la Belle Laide et la Vengeance des Femmes ; il a fait tellement oublier la première qu'il semble que ce soit lui qui invente : Dédain pour Dédain aurait plutôt quelque parenté avec l'autre. On rapproche encore de la môme pièce Pour vaincre ramour il faut le vouloir vaincre de Caldéron, la Jalousie guérit de la jalousie de Tirso, le Mépris en qui aime de Montalvan et Ce à quoi oblige le dédain do Rojas.
Mais qu'importe que d'autres aient traité avant Moreto ce sujet éternel ! Sa supériorité est telle qu'on ne peut lui opposer d'antérieurs modèles. Ce terme de modèle serait bien impropre ! et aucune de ces umvres ne subsiste devant la sienne. Au contraire, il a été imite de toutes parts.
Laissons la Princesse d'Élide. Il serait cruel d'insister sur la défaite de Molière, qui dut rapidement, et parordre, ébaucher sa pièce pour un divertissement de cour. Le bouffon y est insipide ; la plus jolie scène de la comédie castillane, celle du bal, a disparu ; celledu
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jardin, si charmante, est indiquée à peine ; toute la couleur est changée et ternie. « Cette rage des écrivains français de tout faire se passer en un jour, gronde Schack, contribua au pâlissement. » Les auteurs espagnols qui triomphent de la comparaison des deux pièces sont absurdes ; mais nos critiques des deux derniers siècles le furent bien davantage de prétendre que Molière avait perfectionné Moreto. (Peut-être l'auteur de la Princesse d*Élide s'est-il ressouvenu de Diana lorsqu'il créaCélimène.)
Je trouve des inspirations indirectes du Desden con el Desden en des œuvres éloignées et chez des poètes considérables. N'en reconnaît-on pas des transpositions dans Turandot de Gozzi, où la princesse de Chine, aussi fière, aussi belle, aussi froide que la fille du Comte de Barcelone, met en déroute comme elle les poursuites des plus nobles prétendants et, à la fin, est vaincue par l'énergie du chevalier que nulle difficulté ne rebute? Et la Loueuse (Locandîera) de Goldoni, dont le rôle est poussé à la gaîté, ne dépense-t-elle pas autant de coquetterie que la Diana de Moreto pour venir à bout du seul de ses galants qui la pique par son insensibilité? Mais les deux pièces italiennes ne sont qu'une fantaisie et un vaudeville. Allons plus haut ; élevons-nous à Marivaux et à Musset : Des scènes de Dédain pour Dédain font penser au Jeu de V Amour et du Ha^sard, Mais Carlos et Diana évoquent bien plus justement les figures de Perdican et de Camille. 11 y a aussi dans la pièce espagnole le personnage de Rosette : elle s'y nomme Cintia, et nous appréhendons un moment que la comédie ne devienne drame. Carlos, pour irriter Diana jusqu'à la folie, doit persuader à la jolie suivante qu'elle ne rêve point, qu'il l'élève réellement au rang d'épouse.
« Vous avez mauvais goût ! murmure Diana, que la douleur rend presque muette. — Mauvais goût, Madame? Gintia passe, regardez-la. Même de loin, vous reconnaîtrez toutes les raisons que sa beauté me donne de la choisir. Voyez ces cheveux magnifiques emprisonnés, et qui no veulent pas que je reste libre. Considérez comme son beau front s'unit à ce délicieux visage, et comme ses yeux boivent la lumière de tous les astres du ciel ! » Il détaille une à une toutes les beautés visibles de la jeune fille, et chaque parole est une flamme qui brûle rorgueilleuse Diana.
La vérité s'échappe enfin de ce sein fermé ; c'est à Gintia que Diana se confesse, dans un torrent embrasé de passion, d aveux tumultueux comme une lave. Ghez le poëte français, Rosette meurt du coup : on ne badine pas avec Vamourl Mais les Espagnols nous ont habitués aux femmes qu'on sacrifie. Gintia souffre et se résigne ; elle acceptera un autre galant, et, comme pis aller, le prince de Béarn lui paraît tout à fait sortable.
Le RicO'hombre de Alcala et le Desden con el Desden ont été excessivement joués et produisent toujours un très grand effet. Les deux pièces ont été publiées à Paris, Tune et lautre : la première — non traduite — dans une curieuse Golloction formée par le philosophe Auguste Gomte (Librairie Schmitz, 1854) ; l'autre, dans la traduction d'Habencck {Chefs-d' Œuvre du Théâtre espagnol)^ parue en 1862 chez Hetzel.
Après Dédain pour Dédain, les deux plus célèbres comédies de Moreto sont le Joli Don Diègue et De Dehors viendra...
Le Joli Don Diègue est le chef-d'œuvre du genre dit « de figuron », que son auteur a pour ainsi dire créé. C'est le type du fat, du mignon, amoureux de sa taille,
qui se bichonne comme une femme. L'œuvre est charmante, et, plus encore que dans sa conduite, le mérite en est dans le mérite soutenu, dans les fins détails de la « figure » (un peu chargée, comme toutes celles qui emplissent uniquement le cadre de ces sortes de comédies). On s'y moque du style précieux, et le gracioso Mosquito (il n'en est que de spirituels chez Moreto) peut être signalé comme Tun des plus plaisants entre ses confrères. — Moreto s'est inspiré pour cette pièce de celle de Guillen de Castro intitulée le Narcisse dans son opinion.
Très amusante et très goûtée est la comédie la Tante et la Nièce^ plus connue sous le titre (qu'on abrège de moitié) De Dehors viendra qui de la Maison nous chassera. Une vieille coquette, une ingénue quelque peu évaporée, un capitaine d'aventures, bon vivant militaire, un docteur en droit poltron, avec un gracioso très drôle, écuyer, du nom de Chichon, sont les personnages. On trouvera les figures poussées au grotesque ; toutefois, les caricatures (le Licencié et Don Martin) sont plutôt du second plan. L'auteur a fait de la Veuve, Doiia Cecilia (la Tante) et de l'Alférez Aguirre des copies très exactes de types de son temps. Qu'importe que cette comédie ait gardé quelque chose de Quand nous arrivèrent-ils? de Lope, et de VEau Ferrée de Madrid? Moreto transforme, rend siens les éléments venus d'ailleurs. Voulez-vous voir ce qu'est vraiment une imitation, une réduction inférieure d'une œuvre maîtresse ? Lisez la piètre transcription que fit de la Tante et la Nièce Thomas Corneille dans le Ba?*on d'Aïbikrac.
La Ressemblance à la Cour et le Caballerone le cèdent en rien aux pièces de même genre qu'écrivit Caldéron.
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La Ressemblance à la Cour est une merveilleuse refonte que Moreto fit de sa propre comédie la Ressemblance. Il ôta de celte œuvre de début, dont le sujet était heureux, mais la conduite maladroite, tout ce qui, de notre temps, eût semblé superflu ou mal en scène, et le remplaça par des parties tout autres, préparant mieux les revirements, élucidant les situations, comme s'il travaillait la pièce d'un autre auteur. L'œuvre fut améliorée « au quintuple », écrit Fernandez-Guerra. Ceux qui ont pu avoir entre les mains la première version, d'où Moreto tira cette comédie si remarquable, ont profondément admiré la façon dont un auteur sut se corriger, s'adapter lui-môme et « se refondre ».
Il estcertain que la Ressemblance à la Cour fait songer au Châtiment du « Je pensai que » de Tirso et à la Comédie amusante de Cervantes, et que les « sosies » n'en sont pas pris dans l'observation directe de la nature, mais d'après les Ménechmes de Piaule, comme déjà les Tromperies de Lope de Rueda, perfectionnées par Timoneda {Menecmos), Mais combien d'autres viennent des jumeaux latins! Depuis la Comédie des Erreurs de Shakespeare, et les « ressemblants » de Rotrou, de Regnard et de Florian, jusqu'aux Mémoires de Juan Garcia de Breton de los Herreros.
Toutes les qualités d'une jolie œuvre, urbanité, galanterie, fluidité des vers, esprit, clarté, correction et légèreté du style se font admirer à la fois dans le Caballero. C'est une délicieuse comédie de cape et d'épée. La conduite on est irréprochable; mais il ne faut pas lui demander de la vraisemblance, et l'on doit se contenter de se laisser amuser par un dialogue plein de vie et des situations franchement comiques. « Les maisons n'y ont pas de portes, et les voix se ressemblent toutes; ajoutez l'auxiliaire puissant des manteaux qui
cachent le nœud de la comédie, lequel sans eux courrait risque de se découvrir et de se défaire à tout moment. » 11 convient d'inscrire parmi les pièces de rang supérieur la Trahison vengée. C'est une véritable tragédie : point d'épisodes, absence de longueurs ; le dialogue est sévère, le style sentencieux. Elle a surtout d'admirable la droiture des caractères : celui, rude et franc, si original, de l'illustre Lope de Figueroa, et celui de la femme de Don Diego, Beatriz. Le culte de l'honneur y est farouche, poussé jusqu'à l'idolâtrie, et la hardiesse du dénoûment rend le drame digne de Caldéron.
Dans une autre note, voici encore deux pièces excellentes. On ne petit pas.,, et Fourberie en avant l
On ne peut pas.,, (que l'on trouve avec ce titre plus complet : On ne peut pas gai^der une femme) est une comédie de caractère de premier ordre. Profondeur d'analyse, science des passions, Moreto y montre les qualités d'un grand auteur dramatique. La conclusion est généreuse et naturelle : il n'y a de sûreté que dans la bonne foi ; impossible, autrement, de garder une femme. Lope avait écrit le Plus grand Impossible; On ne peut pas,,, est la môme pièce, dont laction a changé de milieu social. La comédie de Lope est plus élégante en la forme ; celle de Moreto plus vraisemblable et plus magistrale. Molière mit admirablement à contribution l'une et l'autre pour Y École des Maris ^ en y fondant des traits d'autres pièces encore. (J'ai parlé de l'imitation anglaise de Crown.) Comme la Fille à la Cruche^ On ne peut pas,,, débute par une assemblée littéraire : la condition de fortune des poètes y est présentée en contradiction avec ce que l'auteur en dit dans une autre pièce, V Occasion fait le Larron ou le Troc des Valises.
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Le plus gai, le plus animé, le plus vivement intrigué des ouvrages dramatiques de Morelo a pour titre Fourberie en avant ! Dans son genre^c'est une des meilleures pièces de l'ancien théâtre. Le gracioso Millau en est Tàme. Au lieu d'être ajouté à Taction, comme chez beaucoup dauteurs, c'est lui le ressort principal. L*intrigue est d'une grande nouveauté, et toute la pièce conduite avec une rare maîtrise. Quant aux sources, on renonce à les indiquer : elles seraient en trop grand nombre. Mais ce dont Moreto s'est servi était si médiocre, si confus, si mal venu que vraiment cela ne saurait compter. Voici ce qu'écrit à ce propos Fernandez-Guerra :
« Il serait ridicule d'aller rechercher quels furent les aïeux de ce drame ; ils ne se reconnaîtraient pas dans leur descendant. C'est un auteur original que celui qui sait d'éléments vulgaires former une œuvre toute nouvelle; de ressorts mal employés, abolis, conséquemment inconnus, créer des sujets admirables où l'enchaînement des situations est naturel, où les détails exquis sont tous à leur place, où l'action se développe comme si elle était née vraiment là. »
« REFUNDICIONES »
On a fait à Moreto un assez grave reproche. Ses pièces les plus originales seraient de simples démarquages. Manquant d'invention, il se serait contenté d'exhumer des comédies oubliées, s'appropriant, par une façon autre et un changement de titre, des œuvres nombreuses de poètes précédents. C'est ce que les Espagnols appellent une refundicion,
Moreto a dans son théâtre, en effet, beaucoup de refiindiciones. Mais ces refontes ne sont point telles
que la malignité les accuse, et si le poëte n'y a pas l'invention première, il est loin de n'y point faire montre d'originalité. En redonnant la vie à de vieilles pièces mortes, et souvent mort-nées, Moreto suivait un usage général. Il n'a nullement la spécialité de refundidor, et cette réputation injuste pour son talent et pour son caractère, qu'on ne s'est pas avisé de faire aux autres, lui vient uniquement d'une très mauvaise plaisanterie de Tauteur comique Jeronimo Cancer.
Voici, dans le Vejmnen poeftco (Satire poétique) de Jeronimo Cancer y Velasco, le passage célèbre du chapitre « Songe du Siège du Parnasse et deTappel d'Apollon aux Espagnols » qui resta attaché à la renommée de Moreto :
(( Au milieu du péril, je remarquai que Don Agustin Moreto était assis, tournant et retournant des papiers, qui me parurent être des comédies très anciennes, dont personne ne se souvenait. Il disait à part lui : « Ceci ne vaut rien. De celle-ci on tirerait «quelque chose. Cet endroit peut ôtre utilisé. » Je m'irritai de lui voir ce flegme, tandis que tous avaient les armes à la main, et je lui demandai pourquoi il n'allait point combattre avec les autres. A quoi il me répondit : « Je combats plus que personne, car d'ici je mine « l'ennemi. — Il me semble que vous êtes en train de « chercher ce qu'il y a à prendre dans ces vieilles « comédies. — Justement ! répliqua-t-il ; j'ai trouvé « là une 7wme, vous dis-je. »
A cette mine ^MoToto joignit une fabrique. «Il y avait en lui deux hommes, formule un critique : l'un rare, élevé, sinon très inventif, et l'autre fabricant de pièces. » 11 constitua, à ce qu'il semble, pour répondre aux demandes assorties, par des pièces nouvelles, une espèce de société en commandite « dans le genre, écrit
encore le savant Mesonero Romanos, de ce qu'a renouvelé récemment Eugène Scribe, dans le moderne théâtre français ». Je crois qu'on le comparerait plus justement à Dumas père. Le plus curieux, c'est que co môme Jeronimo Cancer, quil'égratignait dans son Vejaynen^ fut, depuis, le plus empressé et le plus fidèle de ses associés et collaborateurs, au point qu'on ne connaît presque aucune de ses pièces qui soit exclusivement de lui seul, mais qu'elles furent toules composées avec <livers auteurs du groupe Moreto.
Le tempérament de Moreto le poussait à redresser ce qui était déformé plutôt que de s'essayer à des pièces neuves. Ne répugnant pas plus à cette orthopédie que Shakespeare ou Molière, il rendait bons les sujets les moins réussis.
« Quant à nous, déclare Zarate, nous ne lui adresserons pas le moindre blâme pour nous avoir donné tant d'excellentes comédies, les plus grands de toutes les nations ayant suivi la môme conduite. 11 y a du mérite à avoir une idée, mais la mettre en valeur, en tirer tout le parti possible pour produire une œuvre parfaite, cela est-il moins digne d'éloges? L'entendement humain ferait moins de progrès si le scrupule était tel qu'il ne fût plus permis de toucher, pour laméliorer, à ce qu'un autre imagina, sans l'avoir dûment exécuté. Que Moreto ait reçu de Lope l'idée première de Dédain pour Dédain^ que nous importe ! s'il a produit une pièce admirable et infiniment supérieure aux Miracles du Mépris, Que ne s'est-il trouvé des esprits qui aient fait de môme avec tant d'heureux sujets du môme Lope, par son génie créateur imparfaitement ébauchés ! »
Une fois cependant,' Morelo ne fut pas imitateur, et semble vraiment avoir plagié. C'est lorsqu'il copia, à la lettre, la moitié et plus de la Paysanne de Vallecas
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de Tirso. Ceci semblera d'autant plus étrange que les deux poètes étaient amis. Il donna à sa refundicion ce titre qui semble un défi, VOccasionfait le larron.
Il paraîtrait que Moreto accomplit cet acte — dont on cesserait alors de s'étonner — à l'instigation de Tirso de Molina lui-m(*!me. La censure avait interdit la représentation de la Paysanne, Le « Révérend Mercenaire » pria son ami d'arranger la comédie sous son nom, pour qu'elle pût passer à la scène. « Bien que le fait ne soit pas certain, hasarde Gil Zarate, on l'estime assez vraisemblable. »
Au reste, Moreto, avons-nous dit, n'est pas le seul qui se repose de l'invention par la refonte.
Lope avait trouvé vierge le champ des romances, contes et chroniques. Mais ceux qui vinrent après lui (môme les plus grands, Tirso de Molina, Rojas, Caldéron...)?
La production était si touffue que, dans cette forôt de drames et de comédies, serrés les uns contre les autres, on ne trouvait plus de place pour faire pousser des pièces neuves ; on utilisait des sujets déjà employés en leur donnant plus d'air et de force, en leur ajoutant quelques greffes nouvelles.
Je ne rappelle ici que les plus célèbres refundiciones.
Le drame la Pitié dans la Justice de Guillen de Castro (le Venceslas original) est refondu par Rojas (On ne peut être père, étant roi), avant de passer à Rotrou. Dans le môme creuset, Rojas transmue encore la Lune de la Sierra de Guevara, la Femme de Peribafiezde Montalvan, le Commandeur d^Oca/la de Lope, et quelques autres, en Tineslimable joyau Hormis le Roi personne ou Garcia del Castahar,
Les Maris en revue d'Alarcon sont une transformation
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de la belle comédie Amant ^ Vaillant et Discret de Mira de Mescua — lequel est excessivement refondu.
Passons à Tirso : il y a une forte parenté entre Don Gil aux Chausses vertes et Pedro de Urde Malas de Montalvan ; entre le Timide à la Cour et Du mal le moins de Lope ; entre Comme doivent être les Amis et le Certain pour le Douteux (quelques scènes) du môme Lope.
A son tour, le Mercenaire fut l'objet de quantité de refontes, déjà de son temps. Montalvan lui prit les Amants de Téniel; Matos Fragoso la Vérité sert toujours (dont il fit Voir et Croire), V Élection par la Vertu (chez Matos V Enfant trouvé), Ruse contre Buse (qui devient le Meilleur A?ni, cest le Roi). La l'** sc^ne de Par la Cave et par le Tour sert aussi de début au Gardien vigilant de Miguel Sanchez : mais lequel copia l'autre? Le Jaloux prudent, qui a inspiré Rojas pour Garcia del Castafiar, est, en quelque sorte, refondu deux fois par Caldéron, et deux de ses principaux drames y prennent jusqu'à leurs titres : il y est question, en effet, du médecin d'honneur, du traitement et de la saignée, et il y est dit encore: « L'Outrage secret AcmdLaA^xxxiÇi satisfaction secrète, » Le double dénoûment d^Outrage secret s'y trouve exposé. Don Sanche raconte à Diana, la jeune femme dont il est jaloux, comment un mari se vengea de l'amant, en Tinvitant à une partie de bateau, en mer; puis de la femme, on la brûlant endormie dans sa maison. Le vieux Sanche ne voulait qu'effrayer sa femme; mais le Don Lope d'Almeida de Caldéron, qui a écouté ces histoires aux portes du drame de Tirso, prend au sérieux le double avis et le met à exécution. Tieck signale aussi la ressemblance du Médecin de son Honneur avec le Mariage par vengeance de Rojas.
J'ai dit que Caldéron imita, en deux drames, l'^v-
clave du Démoîi de Mira de Mescua (original, aussi, du San Gilde Moreto). Tieck appelle lattention sur ce fait que des strophes entières de la pièce de Mescua sont répétées mot pour mot dans la Dévotion à la Croix, En outre, le même drame du vieux maître, combiné avec V Ermitage galant, a servi pour le Magicien prodigieux. Mais Caldéron fit bien d'autres refundiciones ! De Mescua, encore, la Roue de la Fortune lui donne cet « Héraclius », objet de tant de controverses, En celte vie tout est vérité et tout est mensonge : pour Hérode, son « Tétrarque » {le Plus grand Monstre^ c'est la Jalousie), il imite à la fois Poyo, Prospère fortuite de Lope de Avalos et la Sagesse d'une Femme de Tirso (scène de la statue qui tombe). V Alcade de Zalaméa est combiné de deux drames de Lope, le Meilleur Alcade est le Roi et Fontovéjune, La Dame Revenant vient de diverses pièces (je les ai signalées en leur lieu), mais avant tout c'est une refundicion de la Veuve Valencienne de Lope. Siquis et Cttpido {ou Psiquis, Psyché) est un auto de Valdivicso, très amélioré. C'est pis que ce n'était est tiré de Tout arrive à rebours de Luis Alvarez (1630). Achille est pris à Tirso ; la Fille de Gomez Arias est la pièce de Guevara, refaite sous le môme titre, etc., etc.
Voilà pour le seul Caldéron! Avec les autres, on remplirait des pages ! Et dans les époques suivantes ! Chacun devient refundidor, jusqu'à Moratin ! qui ne travailla pas pour rien les Origines : il remonta jusqu'à Lope de Rucda et calqua sur le fanfaron Valléjo, de Eufémia, le Calemacho de son Oui des jeunes Filles,
Moreto lui-même n'échappa point à la refundicion. Et ce furent d'abord, en ce siècle, deux arrangements du Vaillant Justicier^ l'un de Dionisio Solis, dont la version est restée au théâtre, et l'autre de José Fernandez- Guerra, père du critique. Cette dernière refonte n'est
pas connue, bien qu'elle mérite, suivant Hartzenbusch, de l'ôtre plus que la première.
Presque toujours Moreto surpassa les précédents poètes dans les œuvres auxquelles il toucha, et les pièces qu'il a refondues ont supprimé et remplacé les primitives. S'il glana dans les moissons étrangères, et si Ton peut, en défaisant ses gerbes, reconnaître des épis d'autres champs, nul n'y prend garde.
Dans toutes les littératures, ne voyons-nous pas constamment les poètes reprendre et tâcher de perfectionner ce qui existait avant eux? N'en fut-il pas ainsi des Rhapsodies et des Iliades? et des nationales épopées d'Anonymes, Niehelungen^ Eddas et Romanceros? Le « créateur» de Richard III ^ à' Henry IV, du Roi Lear no fit-il pas surgir ces chefs-d'œuvre d'informes chroniques dialoguées, jouées sous les mômes titres, et notre grand Comique ne jeta-t-il point dans un moule personnel les farces italiennes et françaises, mftme de belles comédies de Plante, VAuhdaire [V Avare) et V Amphitryon ? Racine n'a-t-il pas refait Iphigénie et Ilippolyte{Phedre) d'Iuiripide, lesGnépes (P/aû/^//r.s) d'Aristophane? Voltaire avait bonne grâce vraiment à reprocher à Corneille l'imitation du Cid de Castro, lui qui avait écrit saMérope d'après celle de Mafféi, sa Sémiramis et d'autres menues tragédies à la suite de Crébillon; Marianne^ pour effacer Tristan; Œdipe et Sophonisbe pour corriger Corneille ; Oreste^ qui est ÏE/ectre de Sophocle, elVOrphe/in de la Chine ^ qui est Y Orphelin de Tchao^ traduit du chinois par le Père Brémare ! lui enfin, qui profitait de ce que Shakespeare n'était pas encore connu chez nous pour le dévaliser, tout en le traitant de sauvage ivre, et pour prendre dans Ofhello de quoi composer Ztt^ire !
Ce sont là, plus ou moins heureuses, des refundiciones^
et les plus grands, les plus illustres y ont recouru, depuis Homère jusqu'à Vollaire ; et, souvent, des œuvres, où fleurit une beauté qu'on croirait virginale, furent conquises — formes, avant leur rapt, étiolées et stériles, que de mâles génies ont su féconder.