JUGEMENTS
Agustin Moreto est de tous les auteurs de Tancien théâtre celui doat il est resté à la scène le plus de pièces. Ce sont ses comédies qui, dans les reprises modernes, obtinrent le succès le plus soutenu. Il ne subit jamais d'éclipsc, comme Lope; mais Téclat et la popularité qui lui étaient dus lui furent toujours refusés. Pourquoi ?... Habent sua fatal répondent Viel- Castel {Revue des Deux Mondes, 1842) et Francisque SsLVcey {Conférence à POdéon^ 1897).
A notre époque, il est tenu très haut dans l'estime littéraire de son pays; mais chez nous, on Ta jusqu'ici peu ou mal connu. Le Vaillani Justicier Mend toujours une transcription française ; Habeneck traduisit Dédain pour Dédain, mais pas une étude, sauf l'article de Viel-Castel, ne nous a révélé le poëte. D'aucuns, môme, ont affecté de le rabaisser — qui ne l'ont peut-être pas vu d'assez près. Le traducteur du théâtre choisi de Tirso et d'Alarcon (Alphonse Royer) exalte ses clients et se montre dédaigneux pour ceux qu'il n aborda point. Il met Cervantes — dont il prétend avoir découvert l'œuvre scénique (alors que La Beaumclle avait traduit Numance) — à un rang dramatique beaucoup trop haut, et il écrit à peu près ceci :
« Entre Lope, Tirso et Caldéron, d'une part — avec Alarcon, si Ton veut — et les autres il y a un monde. Rojas et Moreto sont éloignés d'eux de toute la distance qui sépare le talent du génie. »
Avec toute la critique espagnole, je réclame pour eux ; surtout pour xMoreto. Et afin de ne pas ôtre suspect de partialité, de ne pas encourir le reproche que
j'adresse à mon confrère, je m'effacerai devant les juges naturels et « nationaux», les compatriotes du poëte, et n'emprunterai de jugements sur Tauteur de San Gil qu'à Zarate, Hartzenbusch, Fernandez-Guerra, Duran, etc. Je les résume ensemble.
Ses plans, disent-ils, sont les plus réguliers de lancien théâtre. Le premier pour les caractères, le relief des ridicules et Tart d'y rattacher les situations, il l'emporte en sagesse de composition sur ses contemporains. Poli et délicat plus que tous, mais aussi vif que les plus vifs, aussi charmeur que les mieux doués de charme. De s'appliquer à rester sobre et simple, cela l'empèche-t-il d'être puissant et terrible ?
Esprit flexible, s'assouplissant merveilleusement à tous les sujets, élevé, vigoureux dans le Richommt* iVAlcala^ interprète profond des passions dans Dédain pour Dédain, allègre et brillant dans la Rps.semhlance à la Cour, De Dehors riend?*a,..^ Fourberie en avant! inimitable de grâce et de sel attique dans le Joli Don Diègue, il a créé partout des « figures humaines », et ses types, d'une variété prodigieuse, sont « des réalités, non des ombres ».
11 a plus de vraisemblance et de naturel que les autres auteurs de la Péninsule, et c'est « le plus irréprochable de tous ». Son style est ferme et facile, d'une pureté qu'égale le seul Alarcon, rarement cultiste. Il a peut-être un peu de gongorisme dans les pièces galantes. (N'en faut-il donc pas du tout ? surtout chez un poète espagnol ? cette pointe de mièvrerie est quelquefois délicieuse !) 11 se distingue par l'élégance et la netteté de la forme, par un mélange de gaîté, de finesse et de noble courtoisie.
Il n'eut pas la force créatrice des anciens Maîtres, en particulier de Lope ; il est moins spontané que Tirso,
qu'il surpasse encore en grâce comique ; il n'atteignit pas à l'ingéniosité de Caldéron, bien qu'il ait des situations plus plaisantes, et, s'il parle une langue plus châtiée, il prête à son vers moins d'élévation ; mais il leur fut supérieur à tous dans la connaissance de la scène, le mécanisme de l'action, qu'il noue et régularise mieux que pas un, le talent de venir tôt au sujet, de disposer et de justifier les événements, apportant un grand attrait aux expositions (toujours remarquables chez les Castillans, mais plus chez Moreto encore), donnant de la nouveautc^î aux incidents, de l'intérêt à l'œuvre, et de l'effet. Ses dénoûments sont hors de pair.
Aucun auteur dramatique espagnol ne saurait être comparé à Moreto pour la science des mouvements de Fâme et l'élude nuancée des physionomies ; ses comédies témoignent d'une psychologie plus profonde que ce qu'en offrent généralement les œuvres d'outre-Pyrénées. Il montre un goût de vérité et d'observation qui à ce degré ne leur est pas ordinaire. Il ouvre le drame à la pensée, y fait la part de la philosophie, en élargit le cadre et le met plus près de l'idéal que nous souhaitons.
Ainsi s'exprime sur Agustin Moreto le chœur des critiques en langue castillane, mêlés à quelques-uns de ceux qui le jugèrent en français. Sismondi, si injuste pour Caldéron, n'a pour Moreto que des éloges. Viel- Castel se plaint qu'on ne lui rend pas assez justice, et Louis Viardot formule cette déclaration :
« Si Ton ouvrait un concours entre tous les théâtres d'Europe et qu'il fallût représenter l'Espagne par une seule pièce, il me semble qu'on ne pourrait mieux choisir que la comédie de Moreto intitulée El Desden con el desden, dont Molière a donné dans la Princesse dÉlide une copie décolorée. »
Moreto, d'après c(5t écrivain, ne partage plus, suivant
le jugement apporté à un précédent chapitre, la première place avec Rojas (« la meilleure tragédie est le Garcia; la meilleure comédie, El Desden ») : il est seul. Déjà, pour la plénitude de la force comique, tous lui reconnaissent la suprématie parmi les Six. Quelques critiques ne voulaient admettre au rang supérieur que trois dramatistes : Lope, Caldéron, Moreto; d'autres, que ces deux derniers. Certains, enfin, le préfèrent aux deux vieux maîtres. Zarate affirme : « Les pièces d'Âgustin Moreto sont les plus riches joyaux de notre couronne dramatique. »
L'on n'ose éliminer deux noms qui semblent résumer au théâtre toute l'Espagne ; mais si l'on regarde au nombre de qualités, si l'on considère l'excellence et la perfection des œuvres, et la présence, chez un seul, de dons si rares qu'ils furent à tous les autres presque étrangers, on peut être tenté, à côté de Lope de Véga et de Caldéron, d'inscrire sur la liste immortelle leur égal, Agustin Moreto, comme le premier.