‹ Le théatre espagnolChapitre 29 sur 77 · PRÉAMBULE : TITRE, AUTEURS, ÉDITIONS · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE : TITRE, AUTEURS, ÉDITIONS

Le vrai titre de San Gil de Portugal (car celui-ci ne venait qu'en second sur l'affiche) est Tomber pour se Relever. 11 y avait eu déjà une pièce de Tirso appelée Qui ne tombe pas ne se relève pas.

' Le drame fnt écrit certainement après 1650 et signé de « trois esprits » (tr^es ingénias) y Matos Fragoso, Jeronimo Cancer et Agustin Moreto.

« Et si aujourd'hui, disait aux spectateurs le gracioso Golondro on terminant, Matos, Cancer et Moreto ont eu rheur de vous plaire, que Tomber pour se relever vous serve d'exemple et nous vaille vos applaudissements. »

Bien que Moreto ne soit nommé que le troisième, ce qui indiquerait qu'il no fut chargé que de la troisième journée, il est évident que la première est de lui, ainsi qu'une bonne partie au moins de la seconde. Au reste, sa main se trahit partout, et il est probable que ses deux collaborateurs s'en remirent à lui du soin de revoir et d'écrire la pièce entière. Ce n'est pas un mystère ni un drame fantastique y ainsi qu'on l'a annoncé à l'Odéon, mais une comédie dévote ou sacrée ( « comedia divina, comedia de santos » ).

Matos, on le sait, était Portugais. Devons-nous inférer de cette circonstance que, compatriote de San Gil^ il en apporta à Moreto la légende? Cancer est l'auteur de ce Vejamen^ où l'illustre refundidor est pris rudement à partie. Mais il étiiit devenu son ami et son aide. Il dut faire le gros de la besogne, laissant au poêle la mise au point et l'écriture. Je crois reconnaître en plusieurs endroits la façon de cet ouvrier : c'est où le drame fléchissait un peu; il y fallut quelques étais, aux répétitions.

Tomber pour se relever ou San Gil de Portugal fut imprimé pour la première fois en 1662 par Melchior Sanchez, à Madrid, et publié, avec d'autres pièces « des meilleurs auteurs tl'Europe », chez Juan de San Vicente, « marchand de livres ». C'était la sixième pièce de la Collection.

J'ai sous les yeux la liste de toutes les éditions de

Morelo, du xvii* et du xvui* siècle, jusqu'à celle de La Huerta en 1785 ; elles ne sont pas moins de 55, sans compter les pièces imprimées isolément. Une 56* — avant la Bibliothèque Rivadeneyra — est de 1838. Dans aucune d'elles, complètes ou partielles, année par année décrites par Femandez-Guerra, n'est mentionnée celle sur laquelle j'ai fait ma traduction.

Je la signale aux bibliographes : Texemplaire, imprimé en têtes de clous, sans date, mais qui dut être publié entre 1770 et 1780, est sorti de chez Padrino, à Séville, et porte l'estampille d'un libraire de Lima, calle de la Imprenta, Je Tai trouvé dans un lot (retour du Pérou) de pièces détachées de divers auteurs, parues toutes de 1751 à 1785. Il contient quelques différences avec le texte que donne Fernaudez-Guerra dans la collection Rivadeneyra.

LE DÉMON

Le Démon est le principal acteur de la pièce des « très ingenios ».

x( Ce personnage est devenu si important, observe Quevedo, qu'il ne paraît au théâtre que dans des habits magnifiques, et il y parle avec autant d'assurance que s'il était le maître de la maison. »

Chez Moreto, chez Caldéron, c'est un seigneur impérieux en effet, un protagoniste, et Goethe a pu trouver l'ébauche de son Méphisto dans les compagnons sataniques de Cyprien ou de Don Gil. Môme « San Gil de Portugal » et le « Magicien prodigieux », ces rudiments de Faust ^ amants aveuglés par le Désir, embrassent — tel le Docteur — un fantôme pris pour une femme ; et les catholiques de Castille ont peut-être suggéré au panthéiste Allemand l'évocation d'Hélène.

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M"* d'Aulnoy, qui visita Madrid sous le roi Charles II, amusa beaucoup la cour de Versailles, en racontant qu'elle avait vu là-bas, dans les théâtres, les diables grimper aux échelles pour venir tranquillement prendre leurs places sur la scène. Le lecteur qui jugerait l'ancien théâtre espagnol d'après de telles relations de voyage se figurerait les Esprits de Ténèbres créés par les Maîtres castillans, sous la forme qu'offraient, au Moyen Age, nos Diableries : espèces de singes grimaciers, cornus, langue tirée, queue aux reins, fourche aux doigts, aegipans des forêts infernales, parfois jaillis d'une branche de flamme, qui troue le sol.

Ce sont là de pauvres diables! et ces hères n'ont rien de commun avec ElDnnojiiodes comédies «desantos ».

Voyez-le dans le Magicien prodigieux. 11 se présente à Cyprien « habillé de gala », cause avec lui en homme du monde, en savant et en philosophe. Dans une autre scène, il a pris une forme galante, et de la fenêtre de Justine, qu'il veut compromettre, descend le long d'une échelle de soie. Puis, élégant toujours, c'est un naufragé tout trempé d'eau de mer. Cyprien étudie sous sa direction et finit par lutter contre lui, d'abord par la parole, ensuite corps à corps, comme Tlléraclès A'Alceste^ dans Euripide, étreint la Mort.

Tel il apparaît dans les comédies dévotes de Moreto ; dans Saint Casimir, ce martyr de la continence [Plutôt mourir que (le,,, pécher^ dit le secoml titre) ; dans Saint Alexis, cet autre chaste, qui se sauve le soir de ses noces, fuyant sa maison et Rome, afin de se conserver pur pour le Ciel ; dans V Adultère pénitente, Sainte Rosa du Pérou, San Gil,

Outre que le personnage est une figure sincère, à laquelle le spectateur croyait fermement, il sert à une psychologie extérieure, étant, debout, près du héros de

la pièce, la larve qu'il avait dans Tâme. C'est sa conscience infernale, comme TAngc est sa pensée divine. Tel le dédoublementdu cavalier en gracioso, celui-ci reflet du premier, caricaturant son action, projetant en charge Tombre de son geste.

Les anciens Castillans étaient très attachés à ces subtilités et développaient des allégories minutieuses dans les Moralités qu'étaient leurs Autos.

La Nef du Marchand de Caldéron nous fait voir l'Homme endormi, et près de lui son Désir éveillé. La Faute, que ne contente plus sa première victoire au Paradis Terrestre, aspire A' originelle à devenir actuelle: elle a convoqué ses trois principaux lieutenants (caudillos), le Monde, le Démon, la Luxure, et leur a enjoint de la suivre dans « les inextricables sentiers de l'humaine vie ». Elle les mène devant un rocher qui se fend et laisse apercevoir « le premier Adam », l'Homme, vêtu de peaux. Il dort, et son Désir, jamais assoupi,, lui parle :

« Naître pour vivre en mourant, Homme, ce n*est pas naître : c'est passer de cadavre expiré à Tétat de respirant cadavre. Sortons de ces montagnes, oubliant que nous y fûmes terre, et que terre nous y serons. Hardis, glorieux» résolus, vivons ce que nous vivrons ! Pour être morts, asses^ de temps nous reste. »

En songe, l'Homme répond :

« Désir, tu as bien dit. Pourquoi Fhomme naît-il, si réduit à boire sa sueur et à manger son labeur, satisfait de faire seulement nombre dans le siècle, il gaspille la vie, instant si éphémère qu'on en touche la fin quand on se croyait au début? »

Les acolytes de la Faute, juge-t-elle, en ont assez

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entendu ; elle les conduit en un autre lieu, et cette fois ce n'est plus un noir sépulcre de pierre qui s'ouvre, mais « un morceau de ciel ». La Nue renfermait le second Adam ; et Ton contemple, endormi, le Marchand « vêtu en Arménien », et avec lui son Amour qui veille.

« Si je no me trompe, c'est un homme encore, constate le Monde. — Surun doux lit de molles fleurs, ajoute la Luxure, sous le berceau de la nue, qui le couvre d'une ombre délicieuse, dans les brises légères du ciel et dans la rosée de Taurore, endormi de même, il repose. — De sorte, nous Tavons vu, conclut la Faute, que Fhomme, qui naît dans les ronces, exposé nu au chaud et au froid, naît capable de goûter le plaisir, la paix, le calme, la douce quiétude, et que si pour lui furent créées les larmes, c'est pour lui aussi que fut inventé le ravissement. »

Les trois suivants de la Faute répliquent en chœur : « Cela est clair ».

L'Amour, les yeux ouverts, instruit son maître sommeillant ; il lui dit le danger de son frère, l'autre Adam, que son Désir égare. Le Marchand se lève et marche au secours de l'Homme en péril, qu'il voudrait emmener sur sa nef, loin des ouragans, des écueils et des naufrages de la terre.

Sur la grande route où se sont rejoints les deux Adam s, se cachent, derrière des arbres, les détrousseurs d'âme. Ils entendent l'Homme refuser l'appui du Marchand, qui s'embarque seul et triste, suivi de Tunique Amour, tandis que les Cinq Sens et les Trois Facultés accourent prêter à l'Homme des richesses, qu'il lui faudra rendre : la Volonté lui donne un cœur, la Mémoire un anneau, et l'Entendement un cercle d'or dont il ceindra son front.

Alors les Compagnons du Mal se divisent : la Faute, à tout hasard, suit le Marchand, et les trois cambrio-

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leurs de la Grau Via où reste USommepCnêteent dMS

lui pour lui voler ses talismans. La Luxure, pâmée entre ses bras, emporte adroitement le cœur; le Monde lui persuade de passer à son doigt l'anneau, et le Démon fait main basse sur le cercle d'or. Dépouillé, ne pouvant plus rendre les « joyaux » à Téchéance, l'Homme est jeté en prison. Mais le Marchand revient et le délivre, désintéressant ses créanciers avec le chargement de blé de son navire.

« Comment des épis de blé peuvent-ils avoir tant de valeur ? » hurle la Faute. « C'est le pain de vie ! » répond l'Amour, qui apparaît dans une gloire, élevant dans ses mains le calice et l'hostie.

Ces extériorités, multipliées dans les autos, se résumaient, dans les comédies sacrées, en un seul personnage, El Demonio. Le Démon donnait un corps, un essor, une voix à toutes les séductions, sensuelles ou intellectuelles — anneau de mémoire, cœur de volonté, cercle H*or de l'entendement, — s'adressant parfois à la dignité humaine, trompant par l'attrait de fausses vertus. La complexité de la figure tentatrice lui fait prendre dans les drames une ampleur, déployer une envergure où l'on cherche les sombres ailes d'archange qu'elle ouvre et les volutes de dragon qu'elle déroule sur les toiles de Murillo.

Voici, sans déguisement, au début de la Grande Maison (r Autriche — le seul auto de Moreto qui nous reste — le Monstre, en sa magnilique hideur.

Dans le palais du roi Ladislas, Hugo (l'hérésiarque Wiclef) hanté par la sinistre vision, s'écrie :

« Laisse-moi, spectre glacé, ne trouble pas de ton effroi ma rêverie. — Tu ne vois ni une ombre fantomatique, réplique El Demonio, ni un corps humain. — Quel est ton

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nom ? — Je suis serpent, et je trafne ma poitrine en spires d'albâtre, imprimant dans ma trace des squames de lumière, nacre d'étoiles. Je suis aigle, et mon vol inlassable passe d'un mont à Fautre, par-dessus leur âpre sourcillement, éteignant les lustres du ciel dans les salles empyréennes, avec le rapide vent de mes ailes. Je suis tigre, et je rauquerai, en vomissant des flots de poison, et ma robe aura pour rayures des ténèbres et des splendeurs. Regarde, et sache qu'éternellement, tout à la fois, rauque, vole et rampe ce tigre, cet aigle, ce serpent î »

Satan grandit ici de toute la hauteur et de toute rhorreuroù il atteint dans laParac/ise Lost, Vous vous rappelez ce chant du poëme ? De retour dans TEnfer, qui se désolait de sa longue absence, le Roi d'Orgueil vient se glorifier devant les Démons. Assis sur son trône, il attend l'acclamation : c'est une tempête de sifflements qui raccuoille. En même temps ses membres se collent k lui : il est reptile. Il s'enfle, il s*enfle... il veut parler, il siffle avec les autres. La salle s'emplit de monstres aux cris aigus, scorpions géants, aspics, amphisbènes, céractes cornus, ellopes et dipsodes terribles. Mais leur Prince les domine tous : c'est le Dragon !

Les Modernes ont fait du Démon une figure fière. Il est devenu le symbole de la Protestation contre toutes les tyrannies humaines et divines, le briseur des théocraties et des vieilles géhennes, un mâle Esprit, d'une noble beauté. Le Satan de Milton n'est que la Révolte ; mais de nos jours il change de nom, ayant engendré la Liberté.

Satan est mort; renais, ô Lucifer céleste!

Le vers d'Hugo résume la Fin deSatan^ rédemption suprême. Et n'est-il pas aussi un auto immense, une Moralité aux abstractions de génie, le poëmc du plus

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grand des Maîtres français? L'ange Liberté, vivante lumière, sortie des ailes blanches du Foudroyé — verdâtres élytres depuis sa chute — dissipe la Goule du Mal, la brumeuse Lilith-Isis. Puis la Vierge d'aurore, démolissant pierre à pierre les despotismes, dans le Paris de 89 renverse la séculaire Prison.

« C'est ta fille et la mienne ! » crie Dieu à Satan ;

Celte paternité sublime nous unit !

Il relève l'immémorial Déchu, et le père de Liberté redevient Archange.

Il semble que les Castillans aient entrevu ce rayon émancipateur ; mais leur éducation catholique, sous le Ilot des croyances et des traditionnels principes, ne leur permettait de lapercevoir que réfracté, dévié, faussé. Ils pressentaient dans ce serpent squame d'étoiles, dans cet aigle, dans ce tigre rayé de ténèbres et de splendeurs, THydre d'où sortirait la Révolution, le père de l'ange Liberté qui ruinerait les Bastilles, Comment ne l'eussent-ils pas eu en horreur et en détestalion ? Mais il leur apparaissait surtout comme Finspirateur et le propagateur de la Pensée libre, déliée du lien orthodoxe, le fauteur des audacieuses hérésies.

Dans le palais du roi Ladislas, Hugo (singulier rapprochement des noms !) a écouté Tardente parole cidessus relatée. Pâle, il demande : « Éclat brillant détaché des rayons du Jour, que veux-tu de moi? » Et lui, lançant à travers le monde l'Examen, qui ouvre les serrures des Dogmes et apporte ce bienfait aux hommes, la délivrance de l'Esprit, répond : « Que ton entendement aigu se fasse par toute l'Europe Vinstrunient de mes vengeances, »

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