ÉLÉMENTS. - DRAMES SIMILAIRES
San Gilest une refundicion d'une vieille pièce de Mira de Mescua, l'Esclave du Démon, J'ai eu occasion de dire que cette môme œuvre fournit des scènes importantes à la Dévotion à la Croix et surtout au Magicien prodigienXj de sorte que nos « trois esprits » semblent avoir copié Caldéron, tandis qu'ils se sont, avec lui, inspirés d'un drame antérieur.
Si VEsclave du Démon réclame pour son auteur l'invention du sujet, il ne peut supporter le parallèle avec Tomber pour se relever. Il faut avouer, cependant, que la comedia de Moreto, Matos et Cancer lui ressemble beaucoup.
Don Diego aime Lisarda sans espoir. Elle est promise à un autre. Il se décide ù employer la violence. Il appuie une échelle au balcon de la jeune fille et se dispose à l'escalade. Survient un pieux ermite, nommé Don Gil, qui le dissuade de l'acte, par l'éloquence de son exhortation. Diego repentant se retire ; mais Gil, qui luttait déjà contre V amour que lui avait inspiré Lisarda^ succombe à la tentation de profiter de Tinstant. L'Occasion fait le Larron,,, d'honneur, pour emprunter un titre de refundicion à Moreto.
Il monte donc par Téchelle, enjambe le balcon, pénètre dans la chambre, et se jette dans les bras de Lisarda.
Le valet de Diego est resté endormi dans la rue. En rêve, il parle avec son maître. Don Gil s'imagine entendre la voix du Démon ; sa passion satisfaite, il semble s'éveiller d'un cauchemar. Il se persuade que, pour un moment de plaisir, c'en est fait du salut de son âme, vendue à l'enfer, et il se décide à s'abandonner entièrement à sa luxure. De son côté, Lisarda^
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qui a cru recevoir Diego, s'aperçoit de son erreur et se désespère. Elle voit son honneur perdu, son amant infidèle, son père prêt k la châtier... Elle se détermine à fuir avec Don Gil.
II est aisé de voir, par cette première journée, quelle admirable transformation Moreto a su faire de cette ébauche.
Au deuxième acte, les amants sont, comme dans San Gil^ saltéadors, bandoleros, bandits dans la montagne. Là, le drame des « très ingenios » suit pas à pas celui du « Docteur ». C'est sans doute Jeronimo Cancer qui tenait la plume et qui appliquait lui-même sa théorie du Vejamen, qu'il attribue à Moreto. Nous trouvons, choz Mescua, la scène du père et de la sœur, Leonarda, arrêtés par Don Gil. Leonarda se rend au couvent, et Gil, subitement enflammé de désir pour la cadette, tente d'user de violence envers elle, comme avec l'aînée. Leonarda résiste, s'enfuit, et Gil appelle à son aide le Démon. Le bandolero engage son âme à Satanas,et il obtient de lui en échange une femme qui a la forme de Leonarda. Gil croit posséder cette apparence infernale ; il n'étreint qu'un squelette.
D'effroi, il tombe à terre, invoque Dieu... L'Archange saint Michel et Satanas combattent dans les airs. L'Ange triomphe et oblige le Maudit à lâcher sa proie. Alors, Gil. désabusé, consacre le reste de ses jours au Soigneur, affermi dans sa résolution par la nouvelle qu'il apprend de la conversion de Lisarda et de sa mort bienheureuse.
VEsc/avp (lu Démon est la source principale de notre San Gil ; mais je trouve encore dans l'œuvre de Moreto et de Matos des relations avec bien d'autres pièces espagnoles, et comme l'originale expression de plusieurs drames similaires.
Je mentionnerai rapidement les rapprochements principaux, en suivant les divisions des trois journées.
V tableau. — Rien n'indique dans tout le premier acte que le drame deviendra « fantastique », et le premier de ses trois tableaux ne laisse pas deviner qu'il va s'agir d'une comédie sacrée. Le début de Tomber pour se relever fait croire à une pièce d'intrigue et d'amour, rien de plus.
Elle commence un peu comme Marthe la Pieuse, bien que les deux œuvres se présentent très différemment, pour l'allure des scènes comme pour les caractères. Il est question, dans l'une et dans l'autre, de deux sœurs dont le frère a été tué en duel ; leur père annonce à l'une d'elles qu'il a décidé de la marier, et la jeune fille ne veut pas entendre parler de ce projet, s'étant prise de passion pour l'auteur du meurtre. Marta dans Tirso, et dans Moreto Violante (qui s'est appelée à TOdéon Inès) ne sont pas du sentiment de la Chimène du Cid, qui, partagée entre le devoir et l'amour, se croit obligée de feindre de la haine pour Rodrigue. Que leur amant ait versé le môme sang qui coule dans leurs veines, cela ne paraît pas leur importer beaucoup.
Maria est une hypocrite. Violante (ou Inès) une déterminée. Elle tient tête à son père, Don Vasco de Norofia, et dès les premiers mots de la pièce Faction part, la lutle s'engage. L'autre fille de Don Vasco, tranquille et douce, Léonor, contraste parfait avec sa sœur, calme son père, conseille timidement l'intervention de Don Gil, dont l'éloquence « manie les cuîurs », tan<lis que la révoltée, sans perdre de temps, écrit à Don Diego de venir l'enlever. C'est bref et net.
Les deux filles du vieux Gomez, dans l'autre pièce, ont des caractères tout différents. Maria et Lucia
viennent en scène, chacune de son côté, soupirant toutes les deux pour le même homme, le meurtrier Don Philippe. Elles s aperçoivent, se surprennent, feignent de se lamenter sur leur deuil tout récent, et en arrivent à s'accuser réciproquement de tendresse pour Tennemi couvert du sang fraternel. La rusée Marta invente une histoire d'arrestation de Philippe, de prison à Séville, pour décourager Tespoir de Lucia, et là-dessus entre Gomez, le père, lisant une lettre. Elle est d'un vieux riche, le capitaine Urbina, qui lui demande la main de Marta; mais il veut cacher quelque temps cette offre.
Si Moreto a été influencé par le début de Marta la Piadosa, on conviendra que son originalité reste absolue.
2* tableau, — Dans la garçonnière où Don Diego espère emmener Violante, et qui va retentir tout à rheurc de la grave éloquence de Don Gil, Brito apporte le billet invitant le jeune homme à Tenlèvement. Un riche vêlement sur un fauteuil attend que le maître s'en pare. « Mais que ne donnerait-on pas pour ce qui vient de sa maîtresse ! » Diego cherche des yeux autour de lui, voit le fauteuil. •< Est-ce assez de cet habit, dit-il à son valet, pour le plaisir de ta nouvelle? 11 est H toi. »
C'était une habitude on Espagne, quand un domestique — ou môme une autre personne — annonçait quelque chose d'heureux, de demander des étrennes [pedir alhricias), et le cavalier proportionnait la valeur <lu pourboire au plaisir de l'information. Il donnait ce qui lui tombait sous la main, un objet de toilette, une bague, un habit. Tels les spectateurs et spectatrices des courses de taureaux faisant voler dans le cirque mouchoirs, chapeaux, éventails, bijoux, et se dépouillant davantage à mesure que l'enthousiasme grandit.
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Dans Maison à deux portes^ Caldéronfait aussi gratifier un valet par le seigneur Lisardo du même présent. Calabazas remercie joyeusement son maître de lui donner un habit tout fait, et joue à lui seul une jolie scène où il montre tout ce que ce cadeau lui évite d*ennuis, dialoguant avec un tailleur imaginaire.
« Seigneur maestro, combien faut-il d'aunes de drap ? — Sept et trois quarts. — Quinones n'en demande que six et demie. — Qu'il le fasse ! mais s'il y arrive, je veux m'arracher la barbe. — Combien de taffetas ? — Huit aunes. — Allons ! sept. — Impossible! sept etdemie, pas une ligne de moins. — Et de toile de Rouen ? — Quatre. — Ah non ! — S'il en manque un doigt, je ne pourrai pas. — Et de soie ? — Deux onces, avec trente de laine. — Etde boucassin, pour les bordures? — Une demi-aune. — Etde serpillière ? — Autant. — Des boutons ? — Trente douzaines. — Hein ? trente douzaines î —Oh ! vous pourrez compter. »
Il entre encore dans d'autres détails, puis, après avoir pris mesure, donne rendez-vous à Tartiste en coupe, pour le lendemain matin.
« Déjà une heure ! Que ce tailleur se fait donc attendre ! Mais j'entends frapper. C'est lui. Seigneur maestro, vous m'avez retenu tout le jour chez moi. — Je n'ai pas pu venir plus tôt. J'avais à façonner un jupon de dessous pour une femme, et il y fallait tant d'étoffe que ça n'en finissait plus. Ah ! seigneur cavalier, c'est un ouvrage bien sec ! — A votre place, je le mouillerais. Mais... essayons. Oh! oh ! la culotte est étroite. — Bah ! c'est du drap: ça s'élargit. — Le pourpoint a trop d'ampleur. — C'est du drap ! ça rétrécit. — Le drap s'élargit donc et se rétrécit à la volonté du tailleur? Le manteau est court. — Il couvre au moins la moitié de la Jarretière; aujourd'hui, ils ne se portent pas plus longs. — Qu'est-ce que je vous dois ? — Peu de chose ; autant dire . rien. — Enfin, combien? — Mettons vingt pour la culotte,
vingt pour le pourpoint avec les manches, dix pour le manteau, trente pour les boutonnières, et... » et pour ceci et pour cela tant et tant d^impertinences que me donner un habit tout prêt, plus ou moins à ma taille, c'est me faire présent d'un vrai bijou : Je m'en vais serrer le vôtre, et je vous remercie. »
3* tableau, — C'est une conception très espagnole que celle (le Don Gii et de Don Diego échangeant leurs vêlements et leurs destinées (le Troc des Destinées est le titre d'une pièce de Tarrega) ; sous le propre balcon de sa dame, le ravisseur, au moment du rapt, saisi de repentir tout à coup, baissant le front sous la parole divine, laissant là projets de séduction, vie accoutumée, plaisirs, habitudes, et courant se jeter dans un couvent.
Tel, dans un autre drame de Morelo, saint Alexis, averti d en haut, épris de renoncement, au moment où, les épousailles célébrées, il allait goûter les joies du mariage, s'enfuit, loin de sa femme et de son foyer, jusqu'à Jérusalem, et va se prosterner aux Lieux Saints.
Ces coups de la Grâce étaient fréquents ; ils se multiplièrent au xvii'' siècle, dans la Péninsule, produisant une sorte d'endémie, qui sévit particulièrement sur le théâtre. Tout ce qui touchait à la scène, auteurs, directeurs, acteurs, fut frappé, et la contagion atteignit les plus jolies comédiennes et les plus vantées.
Il faut en lire dans Casiano Pellicer {VHistrionisme en Espagne) les cas nombreux, parfois singuliers.
Je ne reviens pas sur les poètes, Lope, Caldéron. Moreto, Solis et tant d'autres, dont parfois les prises d'habit furent bien brusques.
Les deux plus célèbres directeurs de compagnies de farsantes, Sébastien de Prado et Ortiz, se firent prêtres.
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Ce dernier, l'un des plus adroits comédiens de son temps, renonça au siècle, puis y rentra, jetant la soutane aux aloès, qui sont les orties d'Espagne. Il remonta sur les planches dans la troupe de Roque de Figue roa.
Mariana Romero fut infidèle comme Ortiz, se donnant à Dieu pour le tromper après. D'actrice elle se fit nonne ; puis, fatiguée du théâtre et du couvent, se retira finalement chez elle.
Marie ou Damiana de Riquelme, « recherchée pour sa beauté, respectée pour sa vertu, inimitable artiste dans le brusque changement des sentiments, » transporta ce dernier talent de la scène dans la vie, et quand son mari mourut se fit religieuse.
Clara Camacho — tel le Saint-Genest de Rotrou — fut touchée de la Grâce en jouant un auto, et passa, sans transition, des planches au cloître.
Francisca de Baltasara, Tune des interprètes principales des comédies de Tirso, et celle dont on disait : « Tout en elle est bien, môme sa figure, » eut une conversion bruyante. Lorsqu'elle prit le voile, on composa sur cet événement la comédie la plus folle : la Francisca y était mariée au sultan Saladin, revenait à la foi chrétienne, confondait le Démon, et s'en allait se rendre ermile à Carthagène.
Maria Calderou (rien de commun avec le poète), aimée du roi Philippe IV, mère du second Don Juan d'Autriche, et la plus renommée des comédiennes de l'époque, fut presque un personnage politique : elle reçut l'habit des mains du nonce, qui s'appela, depuis, Innocent X.
Au rebours de ces conversions, Pellicernous conte une histoire de décloîtré, qui n'est pas un fait isolé en ce temps ; c'est l'aventure d'un fils de famille, Juan
Antonio, moine par la volonté de ses parents et qui, un beau jour, quitta la communauté et s'engagea dans une troupe de farsanies. Son père dut recourir à la force pour l'obliger à réintégrer sa cellule.
Les pièces d*alors retlètent cet état de choses : ces trocs de frocs pour des habits galants, et à Tinverse, étaient pris de la vie réelle. Le juste, Taustère, son humble cape dépouillée et le riche manteau revêtu, s'en va vers la Malice « inhérente à ce vêtement de péché ». Et voilà Gil ravissant Dona Violante et l'associant à sa fuite.
4* tableau. — Volontiers, en Portugal comme en Espagne, celui qui avait commis quelque acte violent, rendant hasardeux pour lui le séjour des villes, s'allait jeter dans la montagne. Tout comme en Corse, après une vendetta, on gagnait le maquis. Au reste, le délinquant de la Péninsule, de même que celui de l'île, pouvait être noble, sympathique et, jusqu'à un certain point, honoré. Le métier de batu/olero, ou de bandit, cachait parfois de fiers courages, embrassé par tout homme ouvertement en lutte contre la société. 11 arrivait très bien au proscrit de venir à résipiscence et de recevoir sa grâce, aidé par de hautes protections : le rci l'amnistiait, lui et ses compagnons. C'est le cas d'un bandolero de Caldéron, Urréa, dans Trois Châtiments en un seul^ et c'est aussi celui d'un autre bandolero, Hernani, à qui le roi Don Carlos — l'empereur Charles-Quint — restitue ses titres.
Les bandoleros sont très populaires dans la littérature espagnole, et le théâtre conslamment les emploie: Eusebio, de la Dévotion à la Croix ^ est bandolero, et Julia, échappée de son couvent, le rejoint en bandolera. Paulo, l'ermite du drame de Tirso, le Damné pour manque de foi, que le Démon, sous la figure d'un
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Ange, abusa, lui persuadant qu'il devait avoir môme fin que le malfaiteur Enrico, se fait bandolero, car, pense-t-il, à quoi bon s'exténuer dans la pénitence, s'il est promis à la damnation comme ce bandit ? Or Enrico est sauvé et Paulo perdu. La pièce porte ce soustitre : la Peine et la Gloire échangées : encore un troc de destinées.
Je pourrais prolonger la liste des drames à brigands de sierras : je n'en veux mentionner qu'un, parce qu'il a de grands rapports avec San Gil^ c'est San Franco de Sienne, où, de môme que dans la Bindolera de Flandre (de Cancer), le capitaine des voleurs est une bandite.
La maîtresse auprès du chef, cela est l'ordinaire : que les compagnons obéissent à Violante ainsi qu'à Don Gil, c'est dans Tordre. Doua Sol suivrait Uernani dans les défilés dos monts d'Estramadoure :
Vous viendrez commander ma bande, comme on dit V
Mais dans le drame de Moreto, Franco, terrassé par le Ciel, s'est enfui, pèlerin aveugle sur les routes, pénitent agenouillé dans les grottes, et Lucrecia, irnlce de l'abandon, s'est mise avec sa suivante, Lesbia,à la tète de mauvais soldats, qu^elle a enrôlés en b.indoleros, et qu'elle commande, dans la montagne.
Au môme tableau, il convient de signaler la similitude de l'appel au Démon, dans San Gil et dans le Magicien prodigieux. Cyprien et Gil prononcent textuellement la mî^me phrase (emprunlée à Mescua), suivie de la réplique identique du Demonio : « Pour jouir de cette femme,je donnerais mon âme! — J'accepte. »
5' tableau. — Le Démon est absent de San Franco de Sienne. L'être surnaturel qu'ont pour compagnon les voleurs, c'est l'Ange gardien de Lucrecia ; il s'est fait bandolero avec elle. N'est-ce pas d'une naïveté tou-
chanle ? 11 joue auprC^s de Lucrccia — dans quel esprit différent ! — le rôle du Maudit vis-à-vis de Violante, il guide la banderola vers Tantre où prie le saint, son ancien amant.
6* tableau. — On n'a pas les dates de la composition de San Gil et de San Franco; mais je crois que celui-ci perfectionna Tautre. Moreto a dû reprendre seul le drame des « trois esprits ». La confession de Lucrecia à Franco est très saisissante : c'est dans la grotte, où brûle une lampe près d'un crucifix. A l'entrée de la pécheresse, le Christ se retourne de lui-même contre le mur. Elle s'adresse, tremblante, au complice de ses premières erreurs. Ici le Démon n'est pas en tiers, et l'amant, si je puis dire, n'est pas en double ; Franco est à la fois ce que, dans l'autre pièce, sont Diego et Gil réunis. Le saint, absolvant celle qu'il a perdue, relevant celle qu'il fit tomber (les termes du second titre de San Gil sont écrits ici en toutes lettres), n'a pas besoin de l'envoyer prêcher dehors la pénitence, puisqu'elle n'a plus à rencontrer le protagoniste du drame afin de le convertir. La scène est proche du dénoûment. 11 emmène Lucrecia dans un couvent de Carmélites, puis va demander lui-même asile à un monastère.
7' tableau, — La situation des personnages au début de la troisième journée est celle qui termine la Dévotion à la Croix, Curcio, père de Julia, vient, avec des hommes armés, cerner la montagne où le ravisseur de sa fille, Eusebio, est bandolero ; et Eusebio, traqué, succombe, comme Gil sera vaincu par Don Vasco.
Violante, les yeux rivés à la tête mort qu'elle tient, erre à travers la sierra, enseignant l'efficacité du repentir et le néant de la vie, troublant Gil, qui ne la reconnaît pas d'abord, et cette scène a une saveur fortement cas-
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tillane, rappelant taut un côté de Tancien théâtre espagnol. Elle n'est pas^ du reste, sans analogues. Les « trois, esprits » (les mêmes) la reproduisent à peu près dans Y Adultère pénitente. Sainte Teodora et dans le drame posthume de Moreto sainte Rosa sauvent aussi les amants qui se damnaient à cause d'elles.
Quant à la forme infernale que Gil prend pour la réelle Léonor, c'est encore une conception familière aux auteurs de ce temps ; nous la retrouvons dans Alarcon, Moscua, Caldéron. Parfois, c'est le Diable luimôme qui revôt une figure de femme. La théorie du Double n'est pas d'invention moderne. Elle est formulée dans les livres de magie et de sorcellerie, très poursuivis au xvii* siècle par les tribunaux de TÉglise (voir Michelet), et que les ecclésiastiques lettrés, comme Caldéron et Moreto, ont dû avoir entre les mains. Le principe en remonte môme plus haut, car elle existait <léjà dans les légendes païennes. Telle la tradition que suit Euripide pour sa tragédie d'Hélène : il feint que la fille de Léda, pendant tout le siège de Troie, est restée tranquillement en Egypte, où Ménélas, la guerre finie, vient la reprendre. La femme enlevée à Sparte par le Phrygien, raconte le poëte Stésichore d'Himère, qui traita ce sujet avant le Tragique, n'était que le fantôme d'Hélène, son double, son corps astral, si l'on veut ; de sorte que la Tyndaride nous est présentée — aspect imprévu — comme le modèle de la fidélité conjugale.
8* tableau, — On n'a pas osé, àJl'Odéon, montrer Gil embrassant le Double infernal et ne trouvant tout à coup sous la robe de Léonor qu'un squelette. Le spectacle chez les Espagnols ne faisait pas rire! L'horreur qui s'en dégageait semblait au public suffisante pour avoir raison, enfin, de l'endurcissement du pécheur.
Je rétablis ici la scène, qu'on a remplacée à la représentation par un récit.
DON filL; le DOUBLE DE LÉOXOR, assis et voilé; puis DON DIEGO, GOLONDRO
DOX GIL Ah! délice!... ravissement de tout mon être!... O beauté! {Un silence.) Mais pourquoi t'es-tu voilée?.,. Laisse, laissemoi revoir l'image radieuse du bonheur que j*ai possédé!
(Le Double reste immobile^ Don Diego est entrée et derrière luiGolondro se glisse.)
DON DIEGO
Homme aveuglé ! malheureux! quel est-il, ce bonheur que tu proclames ? De la cendre et du vent !
DON GIL
Qui me parle ? C'est toi la cendre ! ce sont tes reproches qui sont du vent! Toi qui incrimines mss pensées et mes actes, viens et admire. Dis si tu sais rien de comparable à ces yeux d'étoile, à la pourpre frémissante de ces lèvres, au soulèvement adorable de ces seins nacrés. Quel bien égale une telle merveille ?
(Don Diego regarde fixement la forme muette et fait sur elle le signe de la croix.)
DON DIEGO
Ce bien, comme tous les biens mortels, est recouvert du voile d'apparence que votre erreur lui a tissé. Mais je n'ai qu'à le lever, et tu verras, non déguisées, ce que sont les joies de ce Monde.
GOLONDRO, bas
Ne la découvre pas, mon père ! Sans voile devant moi !
DON DIEGO
Gil, regarde ce que tu as étreint.
{Il arrache le voile et découvre un squelette^ dans les mîmes atours que la Dame.)
DON GIL
Ciel! qu'ai-je vu! Est-il effroi plus formidable!
GOLONDRO, saisi de terreur
Que les trois Maries m'assistent, et les six Nécessités! (Le Squelette s* enfonce sous terre y et des flammes jaillissent de la place oU il s'est abîmé.)
DON GIL C'était làLéonor!...
GOLONDRO, claquant des dents Jolie carnation, certes !
DON DIEGO Les plaisirs temporels se réduisent à ce que tu vois.
La scène du Magicien prodigieux o\x Cyprien étreint de môme la forme infernale de Justine n'a pas cette sobriété et celte force, et, dans son imitation de Mescua, Caldéron, il faut bien le dire, s'est montré inférieur à Moreto.
Cyprien, qui tient du Démon l'art de conjurer les esprits, évoque le double de Justine. La Forme paraît; il dialogue avec elle ; elle se cache le visage de sa mantille et fuit dans les bois [ad salices), Galathée funèbre, pour y être suivie. « Ces taillis, s'écrie Cyprien, offriront un lit sauvage à l'amour le plus prodigieux qu'ait éclairé le soleil ! >> Il court joindre le fantôme ; puis, après un bizarre monologue du gracioso Clarin — qui se blottit dans un coin pour « apprendre une bonne fois comment on violente une femme » — le Magicien et le Spectre reviennent.
Cyprien lève le voile et aperçoit un squelette. Il est plus étonné qu'effrayé. « Ainsi finissent les gloires de ce monde ! » déclare l'Apparence, qui s'évanouit. Le savant reparaît dans Cyprien: il veut se rendre compte. Son valet éperdu s'est jeté contre lui, balbutiant : « Si quelqu'un a besoin de peur, j'en ai à lui vendre. » Cyprien
le prend pour une ombre. « Une ombre ! moi ! » Alors, qu'il l'aide à retrouver la forme disparue ! u Qu'en a-t-on fait? — Elle s'est défaite. — Cherchons. — Ne cherchons pas ! — Je veux savoir ce qu'il faut penser là-dessus. — Moi, je n'y tiens pas. »
Le Démon survient. Cyprien discute avec lui, le serre de près, et finit par lui administrer une correction, aidé par le Dieu des Chrétiens, qu'il invoque.
Au lieu de cette lutte à mains plates, nous avons dans Morelo le curieux débat de l'Ange et du Diable, qui décide du salut de Don Gil.
Je renvoie au chapitre d'Alarcon, où une autre figure fantastique est embrassée pour la femme dont elle a la forme. Elle est mise en scène dans VAnteckrisi,
La conclusion ?
« A quoi bon s'attacher à un bien qui s'écoule ? et puisque les bonheurs humains doivent aboutir à cette fin lamentable, est-ce vraiment la peine de les goûter? » Ainsi les Don Diego et autres saints personnages proclame la vanité de vivre, dans nos dramatistes d'Espagne. Ils mènent tout droit au nirvana. A quoi bon naître ? La vie est laide — regardée à l'envers, comme la femme, dont ils ne montrent derrière la chair que le squelette. « Vois ce que tu as étreint ! » — Etait-ce un cadavre, a ce numient-là ? pourraient répondre Gil et les héros correspondants des drames similaires.
Un gracioso de Caldéron, Cosme, dans la Dame Rete- 7ianfy tire finement la moralité de ces histoires.
« Le Diable, raconte-t-il, se montra, un jour, à un berger, sous l'aspect d'une belle fille. Elégante, bien attifée, elle enflamma le pastour, et lui accorda tout ce qu'il voulut d'elle. Alors Satanas, reprenant son horrible forme, lui cria : <^ Malheureux ! considère de la tête aux pieds la beauté que tu as possédée ! » Mais le berger, sans s'émou-
voir, répondit : « Si tu prétends, vaine ombre trompeuse, effrayer un pauvre mortel, tu n'as qu'à revenir demain avec la môme forme que tout à l'heure, et tu verras si je suis moins amoureux et moins en train ! »
Le gracioso de San Franco de Sienne ne le cède pas en drôlerie à celui de San Gil: Dato emprunte, d'ailleurs, plusieurs traits à Golondro. Lui aussi revôt la bure et se coiffe du capuchon, veut passer pour saint, s'agenouille dans la montagne, les bras en élévation, comme ravi d'extase. « Hypocrite! » lui dit l'Ange Gardien bandolero, de môme qu'au valet de Gil le Démon. Dato menace — tel son confrère Golondro — de faire des miracles; mais le plus comique, c'est qu'il en fait! Deux ou trois fois, au nom de Franco, l'Ange Gardien consent que des prodiges s'accomplissent, et cela au moment précis où Dato, croyant plaisanter, les annonce. Les bandoleros sont à table: « Franco repenti? et toi, Dato, un saint? Allons ! ce n'est pas plus possible que de voir ce gibier qu'on nous sert tout rôti s'envoler. ))Dato justement découvre le plat, et, par la permission de l'Ange, les oiseaux s'envolent. Grande stupéfaction de tous; le plus émerveillé, c'est Dato. « Mais alors... c'est vrai ! je suis un saint!... »
Beaucoup de bandits deviennent des élus, dans le Théâtre Espagnol ; parmi les plus célèbres, deux surtout ont avec San Gil un air de famille : Cristoval de Lugo(/é» Riffian heureux de CeTy-àiiiès) et Pedro Armengol (la Fondation de V Ordre de Notre-Dame de la Merci du chanoine Tarrega).
9* tableau. — L'Odéon a mis en scène avec beaucoup de goût et d'art le Crucifiement de la Rachetée. C'est un dénoùment cher à Moreto, qui l'a repris ailleurs sous diverses formes. Dans r Adultère pénitente^ Teodora expire, entourée d'une gloire, et assistée par
les Anges, spectacle qu'admirent, agenouillés, tous les personnages du drame, y compris Tépoux offensé. Dans San Franco, au couvent des Carmélites, le fond de la scène s'ouvre, une croix radieuse apparaît, et au pied de la croix, Lucrecia, soutenue par deux Anges. Elle meurt et s'élève avec eux, les Esprits célestes emportent vers Dieu Tâme rédimée, tandis que d'autres, invisibles, entonnent le chant de gloire : Te Deum laiidamus Duminum ! Enfin, le dénoûment de Sainte Rasa du Pérou est identique à celui de San Gil de Portugal^ et Rosa meurt aussi (mais elle, pour les péchés des autres, car elle n'en commit point), pareille au Rédempteur, sur la Croix.
En résumé :
On voit que Tomber pour se relever est une refundicion générale^ et non pas de /'Esclave du Déntfni seulement. Ce drame semble présenter, en raccourci, tout le théâtre espagnol. Il porte trois noms, Moreto, Malos Fragoso, Cancer, vient d'un quatrième, Moscua, a le goût de Tirso et de Caldéron (rappelant de ces deux poêles plusieurs pièces) et fait songer encore à Cervantes, à Tarrega, à Alarcou. Il commence en comédie de cape et d'épée et finit en auto, emprunte à la Danse des Morts des crânes et des squelettes, fait défiler sous nos yeux les conversions subites, les trocs d'habits entraînant ceux des destinées, les bandoleros, le Démon, li»s grottes d'ermites, les personnages spectraux, les apparitions d'anges, sans oublier les pères qui parlent de tuer leurs filles si elles n'épousent le galant qu'ils proposent, les guitares sous les balcons et les enlèvements au clair do lune.
L'Odéon voulait donner à son public une sensation de l'ancien théâtre espagnol : oîi la trouver mieux que
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dans une refonte aussi large de ses éléments ? « refundicion » qui avait de plus la saveur de Tîgnoré, personne ne parlant jamais d'elle. On a donc choisi cette pièce oubliée, d'un auteur peu connu en France, et à qui était due toute grande notre admiration.