‹ Le théatre espagnolChapitre 41 sur 77 · SCÈNE IX DON DIEGO, DON GIL, GOLONDRO · texte numérisé non relu

SCÈNE IX DON DIEGO, DON GIL, GOLONDRO

DON GIL

Le voici. Il faut qu'il m'entende.

GOLONDRO

Hum ! le sol est glissant, nous marchons sur de la fraîcheur,

DON GIL

Cette nuit, je vais à la conquête d'une âme. Je la ramènerai droit en arrière.

GOLONDRO

J'en doute ; elle est de travers.

DON GIL Sais-tu quelle heure il est?

450 LE TUÉATftE ESPAGNOL

GOLONDUO

Ma foi, je n'en sais rien... (Trébuchant.) sinon que tout est noir, qu'une odeur de fromage me rappelle que je n'ai pas dîné, que je suis fort mal d'aplomb, et que c'est un coup hasardeux que d'aller la nuit par les villes : tout vertueux que je suis, j'ai fait un faux pas, contre un banc.

DON GIL

Regarde, il est immobile. Je l'aborderai avec douceur.

DON DIEGO

Un homme s'approche avec une lanterne. Qui va là ? Kteins cette lumière.

DON GIL

J'accède à ton désir, car tu es dans les ténèbres ; et je ne m'étonne pas de te voir blessé par la lumière de la raison.

DON DIEGO

Je te reconnais. Don Gil.

DON GIL

Où vas-tu, homme obstiné? Sache que la pitié seule m'a fait suivre tes pas. Je suis venu pour te sauver du péché.

DON DIEGO

As-tu donc appris ce que je cherche?

DON GIL

Oui.

DON DIEGO

L'on t'aura mal renseigné.

DON GIL

Tu n'as qu'une pensée, posséder Inès. Tu prétends forcer la maison d'un illustre chevalier. Tu oublies que Dieu est justicier, et qu'olTenser autrui, c'est d'abord TolTenspr luimême.

SAN GIL DE PORTUGAL 45i

DON DIEGO

Ah ! si tu connaissais mon amour ! si tu voyais sa beauté, par qui s'éclairent les lieux où nous sommes, tu ne m'opposerais pas d'exemple, tu ne condamnerais pas mes transports !

Démence !... Tourne-toi vers Dieu; mets ta fange vile aux pieds de sa miséricorde !

GOLONDRO Et si tune peux pas en entier, convertis-toi pour la moitié.

DON DIEGO Je suis mon inclination !

DON GIL Tu marcties à un précipice.

DON DIEGO La passion est naturelle !

DON GIL Elle est vice, si elle obscurcit ta raison.

DON DIEGO

Ma raison n*est pas Tégale de la tienne ; mais je m'en accommode^ Vois-tu, ma nature est mauvaise.

GOLONDRO

On dit bien que Thomma est limon; c'est pour ça qu'il vous glisse.

DON GIL

Je ne te quitterai pas, que tu n aies quitté ton projet impie.

DON DIEGO

CVst donc moi qui te quitterai. A demain.

DON GIL

N'espère pas en demain, homme ! Le nombre de tes fautes

est limité, et tu ne sais pas si, pour être damné, il te reste encore à te charger de Tachèvement d*une seule.

DON DIEGO, frappé.

Dieu m'assiste! qu'as-tu dit?

DON GIL

Crois-tu donc en quelque endroit échapper au Juge? II connaît tes pensées, et sans le souffle souverain ni la Mer n'enflerait ses voiles, ni le Vent ne remuerait une feuille. Toutes choses se hâtent vers une fin déterminée; dans un être sont calculés les sensations et les actes, et il n'est pas jusqu'aux haleines qui n'aient un total d'avance fixé. L'égarement qui te pousse à entasser tant de folies obnubile ta conscience, plus avant plongée dans la nuit; pourtant le péché renferme la lueur qui brillerait devant toi s'il était pleuré dans la poussière !. Mais tes yeux ne sont pas dessillés. Il se fait tard, et peut-être ce qu'il te reste d'heures ne suffît plus. Ah ! malheureux, qui ne refrènes pas la soif de tes appétits, et qui ne sais pas, dans ta misère, si déjà ne sont pas pleines les pages du livre de tes attentats! Je te le dis : il est temps! ne songe plus qu'au but... Car, si un méfait te précipite, une vertu te donnerait des ailes ; tu peux rompre ta chaîne. Renonce à ton projet opiniâtre. On se sauve parfois en se refusant à commettre un seul péché !

DON DIEGO

N'en dis pas plus !... Je sens un feu ardent m'embraser; la glace qui durcissait mon cœur a été touchée par les rayons de ton verbe et se fond en ruisseaux jaillis de mes yeux. Laisse-moi pleurer : je veux m'attacher à tes pas. Car c'est à ta sagesse surhumaine que mon esprit abusé doit d'être détrompé. Je ne cherche plus que Dieu ! C'est Dieu seul que j*aime. Tout le reste est mensonge.

DON GIL

Ah ! viens dans mes bras ! Vois, Don Diego, l'ineffable bonté du Seigneur et son infinie miséricorde! Quand tu te livrais à l'erreur, j'avais pitié de toi, et maintenant je te porte envie!

DON DIEGO

Don Gil, pour que tu saches combien je suis changé, et comme mon aspiration unique est de renoncer au siècle, je veux troquer contre le tien mon habit. Je prends ta robe, ce riche joyau qui fut ta parure ; relique désormais, je la garderai en mémoire de cette seconde vie dont tu me fis don. Pour que je sois purifié par ton vêtement — contraire de ceux qu'on me vit toujours — et pour en ceindre mon corps comme une défense contre le monde, oh !• je te supplie, Don Gil, ce bien que ma ferveur sollicite, ne me le refuse pas !

DON GIL

Ta rare humilité me touche. Â la bonne heure ! changeons : bien que je ne sache pas à quoi peut te servir la cape d'un pécheur.

DON DIEGO

Adieu donc, profanes ornements, fausses gloires humaines, heureux si je puis avec vous dépouiller mon indignité.

DON GlL

Sans tes habits de faste, étranger dès cette heure aux délices du Monde, éloigne-toi de la mollesse inhérente à ce vêtement de péché. Pour moi, par mortification, j'en subirai le contact, et ce sera vertu de m'en couvrir un instant.

DON DIEGO Maintenant, embrasse-moi !

DON GIL Dans ce baiser fraternel reçois ma tendresse.

DON DIEGO

Puissé-je te payer un jour le bienfait de ma délivrance ! Je me mets en route pour pleurer jusqu'à mon dernier soir mes longues souillures. (Il sort.)

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