ÉCOLE VALENGIENNE: G. DE CASTRO
Dans le Laurier (V Apollon^ célèbre poëme qui parut en 1630, le « Phénix des Esprits » donne l'investiture IjTique ou dramatique à 273 poètes. Le nombre des auteurs qui dialoguaient alors des pièces est incroyable. Il serait impossible de les nommer tous ; et combien pourtant sont dignes d'être mentionnés ! Comme les peintres d'Italie, dont se glorifient, au siècle d'avant, les petites villes tout autant que les grandes, chaque maître a son style, sa manière...
Lope de Véga remplit l'époque. « Cela n'empêche pas, écrit Cervantes, le Docteur Ramon d'être extrêmement estimé ; les compositions du licencié Miguel Sanchez d'offrir une ingéniosité remarquable. Et nous n'en devons pas moins louer, ajoute-t-il, la gravité du Docteur Mira de Mescua, honneur singulier de cette nation ; la sobriété et les conceptions sans nombre du chanoine Tarréga; la douceur et la suavité de Guillen de Castro; l'acuité d'Aguilar; la pompe, l'éclat, le faste et la grandeur des comédies deLuis Vélcz de Guevara; comme il ne faut pas mépriser celles qui sont dues actuellement au talent aigu de Don Antonio de Galarza, ni ce que promettent \e^ Supercheries d'Amour de Gaspar de Avila : car tous ces poëtes et quelques autres ont contribué à préparer la grande machine que Lope a mise en mouvement. »
Agustin de Rojas (Voyage amusanl) en dénombre la foule et les apprécie l'un après l'autre ; ils ont également leur place dans le Para Todos {Pour Tous), où Montalvan étudie en détail le théâtre de son temps.
Le Docteur Ramon, que Cervantes nomme d'abord, fut, déclare-t-il, le plus fécond après Lope de Véga et le meilleur de tous. Qui était ce Docteur Ramon? Nicolas Antonio [Bibliotheca Hispana) nous Tapprend : un prêtre de Tordre de la Merci, « insigne écrivain, d'une vaste érudition, d'un génie heureux, etc., etc. ». Mais il ne dit pas un mot de ses pièces, tant louées par Cervantes et Lope.
C'est le môme, a-t-on supposé, que Fray Alonso Ramon, et il ne nous est guère parvenu de lui que le titre de quelques drames : le Siège de Morts par le duc d'Albe^ Trois femmes en une (que Schack a Tair d'avoir lue), le Saint sans naissance et Martyr sans no7n San Ramon,
Cependant le critique Mesonero Romanos, qui a beaucoup contribué à éclaircir l'histoire des Contemporains de Lope de Véga (2 vol.), affirme avoir vu dans la fameuse bibliothèque du duc d'Ossuna le manuscrit de deux pièces intitulées l'Espagnol parmi toutes les nations (1" et 2* partie). Il ajoute qu'elles ne doivent pas être de ses meilleures,- et que le renom de Tauteur et de ses panégyristes gagnerait à d'autres découvertes.
En 1588, Miguel Sanchez, surnommé le Divin, était déjà célèbre comme poète lyrique et dramatique. Les modernes (Lista, Zarate) ont ratifié les louanges qu'il reçut de son temps. Le Gardien Vigilant ^V\x\\\(\yxQ comédie que nous ayons de lui, avec sa loa initiale, les fait s'écrier: « Impardonnables sont les éditeurs de cette époque! Avoir laissé perdre le reste de ce théâtre! C'était une transition du drame romanesque entre Lope et Caldéron. »
11 était prêtre aussi, secrétaire de l'évêque de Cuenca, et il mourut avant 1009.
Ramon et Sanchez sont Castillans. Avec le chanoine
Tarrega, nous abordons le groupe florissant et compacte des Valenciens.
Dans le Corral de la Olivera, à Valence, peu après l'apparition de Viruès, avait été fondée en 1591, par Don Bernardo Catala y Valeriola, TAcadémie des « Nocturnes ». 11 en sortit une remarquable école de dramatisles, qui accueillit Lope dans sa jeunesse (1585) et semble avoir fait cortège à ses débuts. Les « Nocturnes » se réunissaient le mercredi. Luis Lamarca ( Théâtre de Valence) raconte leur séance d'ouverture, consacrée à la dause, à la musique et à l'art dramatique. Ils se donnaient entre eux des noms singuliers : Silence^ Ombre^ Ténèbres^ Repos^ Veille, Tarrega s'appelait Pewr; Aguilar, V Ombre ; Guillen de Castro, Secret; Don Luis Ferrer, le Nord; Carlos Boil, Soupçon; et Miguel Beneito, Tranquillité,
C'est vers 1590 que Francisco Tarrega composa ses comédies, dont on a conservé une douzaine. L'Ennemie favorable^ qui fut écrite à Madrid, dans les premières années du xvn* siècle, est, d'après Romanos, la dernière et la meilleure des 12. Elle n'a pas de gracioso. C'est une pièce intéressante : outre la loa qui la précède et qui traite ce bizarre sujet. Éloge des Femmes laides, elle s'annexe encore un « baile » (bal), qui est une piécette dansante, et comme un ballet parlé. Le genre, afors, en était très fréquent. La comédie ne venait qu'après ces divers levers de rideau.
Le Pré de Valence est une jolie comédie de mœurs, tableau exact du temps. Deux drames fiers, le Sang loyal des Montagnards de Navarre et la Duchesse Constante, furent joués à l'époque des débuts de Lope, de qui Tarrega, alors, était l'émule.
La Fondation de l'Ordre de Notre-Dante-de-la-Merci
n'est que curieuse. Pedro Armengol, de brigand devient le modèle de toutes les vertus, se consacre à la libération des prisonniers en Alger, trouve sa sœur renégate aimée du Dey, la convertit, est sauvé par la Vierge, revient en Espagne avec nombre de chrétiens et fonde rOrdre des Mercenairps^ « Nuestra Seftora de la Merced, rachat des captifs ».
Les autres comédies de Tarrega sont rares et inférieures : la Persécution d'Amalthée^ le Troc des Destiîiées, VÉpoiix supposé furent bien accueillis dans leur nouveauté, mais aujourd'hui plairaient peu.
Tarrega manque d'invention ; mais il compose bien, dialogue facilement, est écrivain de goût, connaît la scène. Trop occupé de compliquer ses plans, il multiplie les coups do théâtre, et il ne lui reste plus le temps de développer les caractères. Le drame historique est plutôt chez lui épisodique. Tels sont le Siège de Rhodes^ la Prise et la Captivité du roi François Premier.
On ne sait pas exactement Tannée de sa mort, mais ce fut après 1608.
Le nom de Gaspar de Aguilar est inséparable de celui de Tarrega. C'est un des plus célèbres des Nocturnes, très prisé de Lope. On rappelait « le Discret Valencien ». 11 vint de Valence à Madrid, s'attacha à la maison du duc de Gandia, et fort bien vu de la cour, loué de Cervantes, de Lope, d'Agustin de Rojas (comme plus tard de Nicolas Antonio), il acquit bientôt une des plus hautes renommées de Técole.
Supérieur à son ami Tarrega, il a laissé 12 pièces, pleines de situations très dramatiques et de passages d'excellente poésie. Les deux chefs-d'œuvre d'Aguilar sont le Marchand amoureux et la Gitane mélancolique.
Que Bélisaire, le « nijarchand amoureux », pour
éprouver deux femmes, feigne d'être pauvre, et qu'une des deux lui reste dévouée, voilà qui n'est pas neuf; mais ce qui est amusant et occasionne de fort bonnes scènes, c'est qu'il est amené à croire que le couard sous le nom de qui il avait mis sa fortune est sur le point de la garder et de lui enlever par surcroît la maîtresse demeurée fidèle.
L'action de la Gitane mélancolique se passe à Rome, sous Tempereur Titus. Malgré l'absurdité du titre, on doit reconnaître que cette pièce, d'un art exquis, est très pathétique et fort bien conduite. Je mentionnerai encore la Force de r Intérêt (pas morale du tout), le Malheur sans espérance^ qui renferme des scènes très émouvantes, et dont le dénoùment est d'un bel effet ; la Vengeance honorable^ et enfin les Amants de Carihage^ drame qui retrace, non sans grandeur, les amours de Massinissa et de Sophonisbe.
Des qualités d'élégance et d'imagination distinguent cet écrivain, habile à mettre en relief les caractères et en qui il faut admirer la vivacité des expositions. Toute cette école de Valence a beaucoup de brillant, moins de naturel, et l'on peut lui reprocher les concetti en masse, le défaut général de l'époque, le gongorisme ou cidtisme, manière affectée de parler, mise à la mode par le poète Gongora. La biographie de ces auteurs est peu connue : on ignore généralement les dates de leur naissance et de leur mort. Quant à Aguilar, il mourut de chagrin vers 1623, pour n'avoir pas vu apprécier par les ducs de Gandia, comme il le méritait, un épithalame qu'il avait composé en leur honneur.
Deux poètes de talent se présentent ensuite, Ricardo del Turia et Carlos fioil.
On a discuté la personnalité valencienne qui se cachait sous le pseudonyme de Ricardo del Turia. Les
probabilités sont en faveur de Luis Ferrer de Gardona, gouverneur de Valence, l'un des Nocturnes. Je n'entrerai pas dans les détails de la discussion. Des quatre pièces qui nous restent sous ce nom, la meilleure est la Trompeuse trompée. Puis vient la Combattante Espagnole^ qui se passe dans l'Amérique du Sud. Mais, plus que ses comédies, ce qui nous plaît dans Ricardo del Turia (Richard de Tiiria, la rivière de Valence), c'est sa vaillante défense du Théâtre National contre les <( Térentiens et les Plautistes », la Boussole de la Poésie Espagnole.
Par extraordinaire, nous avons la date exacte de la mort de Carlos Boil Vives de Canesma, le 22 février 1621. Un seul drame nous est parvenu de cet auteur, et cette œuvre unique donne de sa valeur une haute idée : c'est le Mari Assuré^ que précède une loa des plus curieuses, où sont nommées toutes les belles dames de Valence alors vivantes. On regrette beaucoup la perte d'une autre comédie, le Pasteur de Ménandra.
Mais il convient de nous arrêter pour mettre à part le plus renommé des valenciens, ami de Lope, et digne d'être comparé aux premiers maîtres du théâtre espagnol, l'illustre Don Guillen (ou Guillem) de Castro y Belvis.
Guillen de Castro, né à Valence en 1569, eut la vie la plus dramatique et la plus agitée du monde. D'une très noble famille, il compromit par son caractère hautain et turbulent sa fortune, ses titres et toutes les positions auxquelles il lui fut donné d'atteindre.
De Valence, où il était capitaine de la cavalerie gardecôtes, il passa à Naples, puis à Madrid. Il occupa des situations élevées et lucratives ; son talent et sa renom-
mée furent considérables : il perdit tout par ses coups de tête et son orgueil. 11 mourut si pauvre qu'on dut Tenterrer par charité (en 1611, à Tàge de 62 ans) à rhôpital de la Couronne d'Aragon.
Son portrait, entouré de ceux de Tarrega et de Gaspar de Aguilar, avec les autres poëtes valenciens, au nombre total de 31, tous peints parle célèbre Ribalta, se trouvait au monastère d'Alcira, d'où ils furent extraits pendant la domination française. Ils existent tous aujourd'hui, dans l'Académie de Saint-Charles, à Valence.
Le nom de Guillen de Castro évoque tout de suite la figure du Cid. On s'imagine qu'il doit son illustration à Corneille. Le grand Tragique « fit l'honneur », lit-on souvent, au maître espagnol de lui emprunter son sujet. Et, là-dessus, on n'est pas éloigné de croire que Fauteur français tira sa tragédie d'une conception informe, comme un joyau de sa gangue, ou une belle statue d'un bloc. La vérité est que la Jeunesse du Cid est un drame admirable, où Corneille a pris l'essence de sa pièce, avec des scènes entières, sans utiliser toutes les beautés qu'il contient, et que, du reste, Tesprit français de l'époque n'aurait pu admettre. Déjà la tentative de Corneille était hardie ; il fut âprement attaqué, et il ne réussit que par son génie.
Certes, il est demeuré lui-môme. Souvent, il est forcé de choisir, et il le fait avec goût et mesure, transposant, omettant ; parfois, il en vient jusqu'à la traduction mot pour mot; mais suivre de près le texte espagnol ne le fuit pas dévier de son personnel caractère, et Schack est d'un parti-pris révoltant quand il considère le OV/ français comme « un simple exercice de rhétorique ». (Je ne parle pas de l'injustice de Voltaire, au Commentaire perfide, qui n'est pas compétent, et qui ne
pouvait juger Castro.) Cependant il ne faut pas immoler à la gloire de Timitateur la valeur incontestable de Tccrivain original. Corneille a écrit un chef-d'œuvre, qu'il a extrait d'un autre chef-d'œuvre.
Je ne m'attarderai pas à la comparaison des deux Cid. Le parallèle en est établi, avec plus ou moins de bonheur, dans les cours des lycées et dans nos manuels de littérature. Je dirai seulement les traits essentiels du drame de Castro. Les différences se feront jour d'elles-mêmes.
La Jeunesse du Cid^ première paréie^ est plus théâtrale que la tragédie française, et le cadre en est plus large. Elle débute par la cérémonie où le Roi arme Rodrigue chevalier. Le rôle de l'Infante, plus développé, s'explique davantage. Le choix du gouverneur du prince y est mis en scène, ainsi que plus tard la bataille contre les Maures, dont le Cid, chez Corneille, fait le récit. C'est devant le Roi et sa cour que le Comte soufflette Don Diègue, quoi qu'on fasse pour s'y opposer. Don Diègue, comme dans la Romance que suit pas à pas Guillen de Castro, pour éprouver la patience de ses trois fils, leur serre les mains à les faire crier. Mais Rodrigue se révolte. « Lâchez-moi ! lâchez-moi, à la malc heure ! Si vous n'étiez mon père, je vous donnerais un soufflet. — Ce ne serait pas le premier ! » réplique Don Diègue, parlant seulement alors de son affront ; car il est sûr, maintenant, d'avoir trouvé dans Taîné de ses fils le sang généreux qui le vengera.
Après les stances de Rodrigue, traduites presque vers à vers (« Mon père est l'offensé, étrange peine ! et l'offenseur est père de Jimène ! »), le défi a lieu, en présence de tous. C'est pour cela que Rodrigue baisse la voix, prenant à part le Comte. « Je veux te dire deux mots. Ce vieillard qui est là, sais-tu qui il est? —
Je le sais. Pourquoi ? — Parlons bas, écoute. » La traduction du poëte français est encore, ici, presque littérale, jusqu'au vers
. A quatre pas d'ici je te le fais savoir
que suiventles magnifiques coups de clairon de Corneille.
Dans Toriginal, les deux hommes n'étant pas seuls, la querelle, jusque-là, est contenue. Jimène, anxieuse, la suit des yeux ; Don Diègue attend, plein d une oj^ieilleuse espérance. Tout à coup le ton s'élève.
« Tais-toi, enfant ! Ceci peut-il être ? Va-l-en, chevalier nouveau, va-t-en ! Apprends d'abord à combattre et à vaincre : après, tu pourras t'honorer de te voir vaincu par moi, et alors je n'aurai pas à rougir de ma victoire et de ta mort. Laisse là ton injure, car il poursuivrait mal une vengeance avec du sang, celui qui a du lait sur les lèvres. — C'est sur toi que je m'exercerai, riposte Rodrigue, voulant et combattre et m'instruire : tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais tuer. Mon épée mal enseignée te dira, à mon bras habile, que le cœur est le maître en cette science non apprise, et je serai content de mêler, dans mon injure, le lait de mes lèvres et le sang de ton sein. »
On se précipite, on les sépare. Don Diègue s'exalte : i€ Je sens un feu qui m'embrase ! — Hélas ! c'est fait de moi, » murmure Jimène. Elle essaie de retenir Rodrigue. « Pardonnez, Madame : je suis le fils de mon donneur. Comte, suis-moi. »
Dans la scène où Jimène et Don Diègue viennent se jeter aux genoux du Roi (« Sire ! sire ! justice ! ») plusieurs vers de Guillen de Castro se retrouvent chez Corneille ; de môme, quand Rodrigue vient, dans la maison du Comte, s'offrir en victime expiatoire. « Tu me hais ? — Je ne le puis. — Que feras-tu donc ? —
78 Lfi THÉÂTRE ESPAGNOL
Pour mon honneur, quoique femme, tout ce que je pourrai contre toi... avec le désir de ne pouvoir rien. — Ah ! Jimène ! qui aurait dit... — Ah 1 Rodrigue ! qui eût pensé... — Que mon bonheur s'achèverait ainsi ! — Et que mon bien ne serait plus ! »
C'est un roi maure, Almanzor, que Rodrigue envoie devant lui, ambassadeur de sa victoire, etquile nomme Cid en présence de son souverain. Puis Rodrigue retourne guerroyer, et alors nous trouvons Tépisode du Lépreux, une admirable scène, éliminée par Corneille. Pour le tirer de la fondrière, personne n'ose toucher la main du maudit. Le Cid la prend et la baise. « Tout est nécessaire, Rodrigue, affirme le pauvre gravement: là-bas, frapper l'ennemi ; ici, secourir tes frères. » Il a faini ; tous se détournent de la nourriture qui lui est servie. « Il n'y a qu'une assiette, » murmure un écuyer. Le Cid fait asseoir le paria près de lui : « Nous mangerons au môme plat. » Puis, il s'endort. Alors le lépreux souffle sur lui, et en même temps se transfigure : c'est saint Lazare, patron de l'Espagne, resplendissant de lumière, qui bénit le héros bienfaisant et lui révèle l'avenir de gloire.
Aux derniers tableaux, « le combat dont Chimène est le prix » n'est pas, dans le drame espagnol, un simple tournoi de cour. Le Cid n'a point pour adversaire un Don Sanche, vaincu d'avance, et qu'il désarmera en se jouant. C'est un duel entre deux peuples. Un géant, Martin, champion d'Aragon, défie les chevaliers de Castille et humilie leur roi. Sa défaite entraînerait celle de sa nation ; mais personne n'ose l'attaquer. Il entre, il parle au roi avec arrogance; le Cid, présent, ne peut supporter cela. Voilà le défi du géant relevé. Mais Martin, méprisant, double la provocation. Le Roi n'at-il pas, pour satisfaire Jimène, promis sa main au
vainqueur de Rodrigue ? Eh bien ! Martin aura deux trophées : il remettra à son maître la ville en litige, il apportera à Jimène la tête du Cid.
La scène finale est assez étrange. C'est Jimène, au rebours de la pièce française, qui feint d'avoir appris la mort de Rodrigue. Elle se présente à la cour en habits de fête; elle a reçu d'Aragon, explique-t-elle, l'espoir que justice enfin lui était rendue. Don Diègue et le roi sont inquiets : mais ce n'est qu'un prétexte pour apprendre la vérité. Elle ne l'attend pas longtemps. On annonce un chevalier aragonais qui, aux termes de l'engagement, apporte la tête de Rodrigue, Émoi général. Jimène se trahit. Elle aimait, avoue-t-elle, le fils de Don Diègue, et, plutôt que d'être au vainqueur, elle s'enfermera dans un couvent. Là-dessus, Rodrigue entre. La stupéfaction est unanime. « Qui inventa ces fausses nouvelles ? s'écrie le Roi. — Elles étaient vraies, » repart joyeusement le héros. [1 a dit qu'un chevalier arrivait d'Aragon apportant la tête de Rodrigue à Jimène. Or ce chevalier, c'est lui: et pouvait-il venir sans sa tête ?
Lo Roi trouve qu'il a raison, et qu'il n'y a plus à s'en dédire : Jimène sera mariée le soir même. C'est ce que n'osa conclure Corneille, qui permet d'entrevoir seulement la possibilité de cette union.
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.
Scudéri ne l'accusa pas moins d'avoir décidé leurs «épousailles, « accomplissant en vingt- quatre heures ce qui ne serait pas supportable en vingt-quatre ans »,
Cette critique dénotait une ignorance profonde. Le vrai Ruy Diaz de Bivar, le rude Cid des Ro)na7\ces ne ressemblait guère au parfait chevalier Rodrigue, de Guillèn de Castro, raffiné encore par Corneille. 11 disait
à Ximena: « En tuant ton père, je t'ai pris un homme ; je t'en rends un. Voici ma main. » Et Ximena songeait bien, vraiment, à l'amour! Si elle voulait Ruy, c'est, dit le texte, parce qu'elle voyait s'accroître son bien. Us n'eussent eu aucun scrupule, soyez-en sûrs, à se marier dans les vingt-quatre heures. Môme, si Ruy Diaz préféra Ximena à l'Infante Urraquo... c'est uniquement parce que la fille du Comte était plus riche. Cela n'empêche pas les deux maîtres, le Castillan et le Français, d'avoir conçu deux nobles pièces, et par conséquent d'avoir eu raison; ni le Cid Campéador d'être demeuré la plus haute figure de l'âge héroïque des Espagnes.
La Seconde partie de la Jeunesse du Cid^ sans être au rang de la première, est un drame superl)e, étincelant de beautés. Le siège de Zamora, ce sujet qui, avant et après Castro, défraya tant de pièces, l'emplit presque entier. Rodrigue, en dépit du titre, n'y est plus jeune et ne prend pas grande part à Taction, ayant donné sa parole de ne pas combattre contre Zamora. L'Infante Urraca (de la Première partie) <»st enfermée dans la ville investie ; elle rappelle au Cid les événements de l'autre drame, et comment il fut armé chevalier. Dans les égards qu'il lui témoigne, Rodrigue met un peu plus que du respect et du dévoûment : il semble, décidément, éprouver pour elle quelque intérêt assez tendre. Guillen de Castro, qui suit les Romances jusqu'à introduire dans son dialogue des strophes textuelles du vieux poëme, s'est bien gardé de reproduire le passage où le Cid propose à l'Infante de quitter Chimène... si l'Altesse le désire.
Dans toute la pièce, le Cid, grave, énergique, conserve une magnifique attitude. Lorsqu'après le meurtre du roi Sanche par le traître Bellide, il fait prêter serment au nouveau roi, Alfonso, on dirait qu'il va écra-
ser, en la louchant, cette louche figure. Le Romancero du Cid de Victor Hugo (Légende des Siècles)^ dont les chapitres s'intitulent le Roi couard^ le Roi félon ^ le Roi parjure^ etc., donnera bien cette impression. Mais, à l'issue du drame de Castro, Alphonse n'est pas encore muni de tous ces titres : il n'a droit qu*au soupçon d'avoir trempé dans le fratricide, ce qui est déjà notable, et il est tout à ses amours avec la douce Zaïde.
Il y a, à la fin de la première journée, une apparition « shakespearienne » du roi Fernand (celui de la tragédie de Corneille), qui fait une fort belle scène. Mais la plus admirable est celle de la bataille sous Zamora, avec le défi de Diego de Lara jeté à la ville. Contre lui, le vieil Arias envoie, un à un, ses fils, qui tombent tous dans ce terrible duel, rougissant plus, à chaque fois, la garde de Tépée de Lara. A la fin, le père lui-même veut assister, comme parrain, son dernier enfant. Que l'exhortation est grande ! et comme le jeune héros répond fièrement ! Ils entrent dans larène, et Rodrigo, mortellement frappe, blesse à la tète le cheval de Diego, qui emporte son maître hors de Testacade. « Père ! je suis vainqueur ! » crie le mourant avec une joie exaltée. Le Cid, juge du camp, est forcé de déclarer Diego de Lara défait. Tous les fils d'Arias sont morts, mais Zamora est victorieuse.
Dans la réaction contre les Français, au xviu* siècle, La Huerta, pour rabaisser Corneille, s'efforce de diminuer l'auteur de la Jeunesse du Cid, Ce qui était bien maladroit, observe LaBcaumelle.
N'eût-il écrit que ces deux drames, Guillen de Castro occuperait encore une place très élevée parmi les poëtes de son pays ; quand bien même Coi'neille ne l'eût pas illustré par sa retentissante imitation, cette conception suffirait à sa gloire.
Mais il en a d'autres qui la lui assurent : la Force de rHabittide^ les Mal Mariés de Valence^ où il mit en scène une partie des traverses de sa vie ; le Parfait Chevalier^ œuvre des plus remarquables : dans le type de Don Martin Centellas Tauteur incarne, au milieu d'aventures saisissantes, toutes les perfections chevaleresques que son haut et noble esprit concevait.
Malgré quelques jolies comédies de cape et d'épée — Prétendre^ dans la Pauvreté; Se tromper en trompant les autres ; le Narcisse dans son opinion — il est inférieur, en ce genre, à Moreto, Rojas, Guevara et Solis ; tandis que la Jeunesse du Cid [la, première partie surtout) soutient la comparaison avec les meilleurs poëmes des plus grands.
Se» autres pièces ont pour qualités la vivacité, la douceur ( « douceur et suavité de Castro », dit Cervantes), le pathétique, Tcnergie dans les passions. 11 en fit quarante.
C'est dans les drames historiques qu'il est le plus à Taise; heureusement inspiré, il s'y affirme maître de premier rang. Ce sont : la Pitié dans la Justice et V Amour Constant, pièces très célèbres ; le Petit-fils de son père, Patjer de la même monnaie. Où veulent les Rois vont les Lois, VOrgueilleuse Humilité', Dans ces compositions éclatent la hardiesse, le goût délicat et la vigueur de conception de celui qu'on a appelé le plus chaleureux des Valenciens.
La souplesse de son talent lui fit entreprendre tous les genres. 11 essaya des comédies fournies par les Nouvelles de Cervantes, telles que le Curieux Impertinent. Nous n'avons pas les deux parties de Don Quichotte, et c'est regrettable : il eût été curieux de voir Guillen de Castro dans un sujet où, à la scène, tous les autres échouèrent. Il tenta les comédies de mœurs, la Force
du Sang^ A combien s'estime l'honneur^ etc. 11 se mesura avec les drames de chevalerie, le Comte d'Alarcos, le Comte fPIrlos^ la Naissance de Montesinos^ Détrompé avec délices (dont les personnages sont Charlemagne, Gaïffer, Roland, Olivier, Garin, « l'infante » Genièvre, « Régnier de Montalban, » etc.). Il risqua une incursion dans le drame mythologique avec Progné et Philomèle et une autre avec la Pomme de la Discorde^ oîi il eut pour collaborateur Mira de Mescua. Enfin, il composa des comédies divines, par exemple : le Meilleur époux^ saint Joseph ; le Prodige des Montagnes ou sainte Barbe ^ et la Décollation de saint Jean-Baptiste,
Comme poëte lyrique et dramatique, Castro n'eut audessus de lui que Lope de Véga, qui fut son grand ami et lui dédia plusieurs de ses pièces : les Créneaux de Toro^ entre autres, en 1620. On voit par cette dédicace que Castro avait écrit ses deux drames du Cid avant cette époque, et qu'il était capitaine du Grao (Port) de Valence. De son côté, il fit hommage d'une pièce, avec un tendre respect, à la fille de Lope, cette Marcela, si accomplie.
Corneille ci le quelques vers de Se tromper en trompant les autres. Lord Holland parle des Merveilles de Bahylone: il ce montre fort révolté de voir le poil poussé sur la « brute babylonienne » (Nabuchodonosor), les cornes, les sabots des pieds ; le roi broute l'herbe et rumine sur le théâtre.
Le Fils de son a'ieul (ou, si Ton veut, le Petit-Fils de son père) a pour héros Bohémond et le fils qui lui naquit de sa propre fille Théosinde. L'enfant maudit est élevé comme le Sigismond de la Vie est un Songe de Caldéron, ou que le Fils des Lions de Lope, dans une solitude absolue. On le délivre ; il sauve Bohémond, épouse une princesse, est un prodige de douceur et de vertu.
Ce qui est le plus intéressant dans cette pièce, c'est réveil du jeune prince, du sauvage Abide, aux sensations qu'il ignorait: son amour pour Armésiade et sa première jalousie, son enthousiasme devant une épée. Héros pareil h ceux de Wagner, non moins incestueux, il fait penser à Siegfried. Le drame se déroule en scènes de grâce, et Ton y goûte partout cette suavité louée par Cervantes.
Dans le théâtre de Guillen de Castro, les rois sont généralement stupîdes. C'est une spécialité. Il en a une galerie d'étonnants : Bohémond, Nabuchodonosor, Ferdinand de Portugal {Oii veulent les rois), deux de Hongrie {V Amour constant, le Cavalier Niais), et encore un troisième, le plus idiot de tous, celui de la Pitié dans la Justice,
h' Amour constant résiste à toutes les persécutions du roi. Ce monarque a jeté son cousin Zélaure en prison, étant amoureux, lui aussi, de Nizida. Mais les deux amants se réunissent quand même, et le royal satyre, orgiaque et féroce, ne peut rien sur leur fidélité. En vain — scène curieuse et très délicate — la reine pousse l'abnégation jusqu'à prier Nizida d'être agréable à son auguste mari. Il n'a raison de Vamoiir constant que par la mort : à la fin, exaspéré, il fait tuer les deux jeunes gens.
Le Cavalier niais, qui est le chevalier Dantée, est aussi neuf que Abide, le fils de Bohémond. Il vivait en misanthrope, à l'écart ; l'amour le transforme. Des aventures, des ressemblances, des morts : et le drame aboutit à une scène oii Dantée et le prince de Hongrie, son parent, vont tuer, chacun, leur sœur. Ils ont le poignard déjà levé. Les deux pères interviennent, croisent les couples, et finissent bourgeoisement une intrigue très vive, en les mariant deux à deux.
Autre Hongrois : le roi de la Pitié dans la Justice
(On devrait y ajouter ce second titre : « ou la Puce à V Oreille »). Toute la première journée est remplie par les extravagances du prince imbécile. Mais une puce lui est entrée dans Toreille : il ressent des douleurs vengeresses, et il est amené au repentir. La deuxième journée appartient au fils : celui-là, nul insecte providentiel, aucune morsure modératrice de ses instincts ne Tarrôte. Il fait saisir un vassal dans son château et donne le choix à la femme, du supplice de son mari ou du déshonneur : elle cède par dévoûment, et le jeune monstre n'en fait pas moins frapper son prisonnier (conception analogue, entre parenthèses, à la nouvelle de Giraldi Cinthio qui fournit à Shakespeare sa comédie Mesure pour mesure : Epitia, pour sauver son frère Vico, se livre à Juriste, qui, en secret, ordonne tout de môme de tuer Vico dans sa geôle. On sait comment Shakespeare modifia cette situation des Hécatommithi^ en sauvant des griffes d*Angelo l'honneur d'Isabelle et lu vie de Claudio). — A la troisième journée, la veuve réclame justice, et « Tinfant » est enfermé dans un cachot. Mais le peuple pour lui se soulève, et le roi assagi, qui ne pourrait écouter ses sentiments d'amour paternel sans manquer à la justice, abdique en faveur de son fils. C'est le dénoûment de Venceslas^ chez Rojas et chez Rotrou.
Pour terminer l'Ecole Valencienne, il faut aux cinq Nocturnes étudiés ci-dessus ajouter un sixième, Miguel Beneito. Le Fils obéissant^ la seule pièce de cet auteur qui ait été imprimée et qui nous soit restée, ne justifie qu'à demi l'estime où le tenaient ses contemporains: on le citait comme un des meilleurs de l'Académie de Valence.
Après Beneito, les Valenciens comptent quelques
poëtcs encore, Ma rc- Antoine Orti, Ezquerdo, Maluendas.
Tous ces écrivains furent attirés à Madrid par Téclat de la capitale nouvelle et la renommée naissante de Lope de Véga. Ils se mêlèrent aux Castillans, en tête desquels brillaient Lope, Tirso, Ramon et Miguel Sanchez. A la suite de ces quatre chefs, ils trouvèrent d'autres dramatistes, qui méritent d'être nommés.
D'abord, Mexia de la Cerda et Grajales. Sur Tun ni sur Tautre on n'a aucun document. Mais du premier il subsiste la tragédie DoFia Inès de Castro^ qui fut une amélioration de la pièce de Bermudez et un acheminement vers le chef-d'œuvre de Guevara. Le licencié Juan Grajales a laissé le Bâtard de Ceiita, précédé de sa loa et de son bal (le Bocage du Manzanarès), C'est sa meilleure pièce ; mais je n'aurais garde d'omettre, pour la curiosité du sujet (plus de deux siècles avant Wag-ner ; — ces Espagnols ont tout traité!) la Fortune jrrospère et \ Adverse fortune du Chevalier du Saint-Esprit^ qui est l'histoire, en deux drames, du tribun romain Nicolas Rienzi.
Le Voyage amusant d'Agustin de Rojas prolonge cette liste par des noms et des œuvres d'auteurs très estimés, dont nous ne pouvons plus être juges.
C'est le « Juré de Tolède », Juan de Quiros, lequel, malheureusement, ne fît pas éditer ses pièces, vantées par Lope : le' manuscrit d'une de ses comédies, la Fameuse Tolédane^ existe, paraît-il, dans la seule bibliothèque du duc d'Ossuna. C'est ensuite Ilurtado de Velarde, né à Guadalajara, qui écrivait en style ancien, et dont il est resté une pièce assez bizarre, la Grande Tragédie des Sept Infants de Lara. C'est encore le licencié Lucas Justiniano, curé de San Ginès, dont on imprima, à Valladolid, en 1645, un auto, les Yeux du Ciel ou le Martyre de sainte Lucie ^ qui n'existe plus
qu'en manuscrit dans la bibliothèque du duc d'Ossuna. En manuscrit aussi, et dans la même bibliothèque, est un auto, la Nativité, des frères Gaspar et Cristoval de Mesa. (Cristoval est auteur d'un volume de Rimes et d'une tragédie. Pompée, oîi il versa dans l'opposition contre le drame national.)
Quant à Liûan, il n'est connu, en dehors de la mention d'Agustin de Rojas, que par ime lettre de Lope de Yéga au duc de Sesa. Le « Phénix » y parle des pièces de cet auteur jouées à Tolède, parmi lesquelles deux sont intitulées le Cid ; — un CîW, dont il ne fut jamais question ailleurs, et que Voltaire, qui avait « déterré », comme il dit, celui, postérieur, de Diamante, n'aurait pas manqué d'évoquer, pour mieux convaincre Corneille de plagiat, Lope citait également la Croix (TOviédo, la Scolastique , Bravonel, le Comte de Caatille,
Ceux que mentionne en plus le Voyage amusant — Galarza, Tovar, Chacon, Angulo, Don Gonzalo Monroy. Don Luis Gonzaga, le Docteur Vaca, Don Diego de Vera, Ordoftez, Ochoa, Félix Herrera, Caravajal, Almendarez — ont péri entièrement, sous l'eau noire de l'oubli, corps et biens, biographies et œuvres.
Tous veulent tenter la fortune de la scène. Une Portugaise, appelée par Philippe 111 pour apprendre le latin à ses enfants, DoAa Bernarda Ferreira delà Cerda, publie un volume de théâtre en espagnol : on y trouvait la tragi-comédie les Jardins et Champs Sabéens, Artéaga, disciple du fameux Gongora, écrit Gridonia. A travers les œuvres lyriques du maître lui-môme, Don Luis Gongora y Argote (de qui il sera parlé ailleurs), 1561-1627, on rencontre trois comédies, le Docteur Carlin, Histoire de Chasse, la Fermeté d'Isabelle, dont la médiocrité surprend, venant de cet incompa-
rable poCte. Enfin Quevedo, si supérieur en d'autres genres, composa, paraît-il, des pièces de théâtre peu géniales — tout un volume, disent les uns; une seule comédie avec Mendoza, affirment les autres — et que le temps n*a pas laissé parvenir jusqu'à nous.
Une figure demeure à part, hors du groupe : Don Diego Alfonso Vélasquez de Vélasco. Sa Lena^ très belle comédie en prose (il ne se produira plus de pièce en prose jusqu'à Jovellanos, au milieu du xviii' siècle) est, non plus imitée, mais inspirée de la Célestine^ et digne du modèle. Celte œuvre exceptionnelle, qui a excité l'admiration des critiques modernes (Mesonero Romanos égale la Lena à la prose de Cervantes et de Fernando de Rojas) est conçue sans aucun souci de l'époque où écrivait l'auteur. Il n'est pas de l'école de Lope, quoique son contemporain ; il remonte, par-delà Viruès et La Cueva, jusqu'à Torrès Naharro. Dans ses- Odes comme dans la Lena (qui s'appelle aussi, en de vieilles collections, le Jaloux)^ il semble être d'un demi-siècle en retard et déploie une hautaine' maîtrise. « Il ne vivait pas en Espagne, ni à Milan, où il séjourna, écrit Romanos, mais dans un autre monde, » D'une originalité et d'une indépendance absolues, Vélasquez de Vélasco est peut-être le seul écrivain dramatique sur qui Lope n'exerça aucune influence.