IV. Je prends la plume pour élucider ce point capital
Le sujet est neuf, Fimportance ignorée, les limites indécises, les données complexes, les moyens imprévus , la solution désirable : — analyser est nécessaire.
J'entre en matière par une question multiple.
Qu'est-ce que F édifice théâtral, selon les besoins auxquels il doit pourvoir, selon les ressources qu'il peut utiliser?
Ceux qui mêlent aux devoirs journaliers d'une vie laborieuse le repos des distractions choisies vont au théâtre pour voir le spec-
tacle; ce qui les attire, c'est la vue, l'audition, l'intérêt moral de la scène, où sera réalisée la promesse de Taffiche,
A ceux-là, que n'a pas encore envahis cet impitoyable besoin de bien-être qui doit être un jour notre maître légitime à tous, vous donnerez satisfaction complète par le seul exercice du droit commun de voir à peu près et di entendre passablement. Faciles à contenter en dehors de ce point capital, ils ne se récrieront ni sur la modestie du siège, ni sur Texiguîté de l'espace qu'ils trouveront disponible.
L^ amateur, plus exigeant, réclame la diversité des points de vue, la liberté d'aller s'asseoir plus près ou plus loin, selon qu'il voudra jouir des détails ou de l'ensemble des œuvres, en bas, en haut, à droite, à gauche^ suivant son désir d'apprécier un point de la scène, de suivre un rôle, de saisir telle nuance particulière dans le jeu d'un acteur, d'écouter résonner une note, de juger une expression, une pose, un costume, l'un
enfin (Je ces mille riens curieux et fins qui constituent l'originaUté si incontestable et si contestée des œuvres scéniques de notre temps .
Jamais, pour celui-là, vous n'étendrez assez la variété des places qu'il pourra choisir.
P^ailleurs, à côté de cet amateur exigeant, il faudra répondre aussi aux gens modestes ^ aux mal mis, aux honteux, qui veulent voir sans être vus et auxquels il faut ménager ces régions . ombrées, qui donnent à nos salles lumineuses des aspects aussi vigoureusement accentués, sinon aussi pittoresques, que les contrastes des sombres abris de verdure au milieu d'un parc inondé de soleil,
Les gens de loisirs demandent plus pncore.
Jls veulent trouver au théâtre l'appât des curiosités mondaines qu'excitent les grandes réunions, le spectacle de la tenue en public, l'examen et la critique facile de la toilette des femmes, les rencontres fortuites oii prévues des relations banales, l'occasion de connaître QU d'observer les notoriétés ou les gloires con-
tempoTaines, qui pénètrent les foules groupées autour de nos représentations comiques, dramatiques ou lyriques.
Est-il, pour cette oisive élégance du monde, assez de loges ouvertes aux regards, assez de flots lumineux répandus dans les salles, assez de points de vues ménagés sur les voisins, assez de facilités off'ertes à ces distractions incessamment renouvelées, qui changent une foule compacte et gênée en un public dispos et bienveillant?
Mais de tous les intéressés, les plus difficiles, sinon les plus bruyants dans leurs réclamations, \ auteur et Xartiste, les croit-on indifférents à telle ou telle organisation monumentale du théâtre? Est-ce que la scène sera jamais assez pourvue de ressources pour répondre assez bien à cette double et légitime exigence de celui qui a conçu et de celui qui reproduit?
Combien de finesses de chants perdues dans des vaisseaux impossibles, combien d'expressions inaperçues à cause des distances, com-
bien de gestes faussement appréciés sons des jours et des raccourcis mauvais; combien de jeux froids, compassés, sans action, parce que l'acteur est mal en scène, parce que sa voix ne porte pas, qu'il le sent et qu'il en souffre I
Et le responsable par excellence, celui sur qui tout repose, qui engage et qui risque et son temps et son capital et celui des autres, quelles conditions n'impose-t-il pas? Et quelles conditions n'a-t-il pas droit d'imposer? Il ne faut pas qu*e l'édifice théâtral soit une cause de ruine pour lui. Il faut qu'il y trouve Jes ressources d'une bonne et rémunératrice exploitation. Les places et le revenu que ces places procureront, en conséquence de leurs valeurs diverses, devront être suffisamment nombreuses et suffisamment recherchées. La quantité ne sera- 1- elle pas souvent , sinon toujours, un empêchement à ce que l'artiste constructeur fasse du théâtre un bon établissement industriel en même temps qu'im lieu d'agrément complet?
Est-ce tout? — Non.
Dans ce concours d'intérêts divers, deux voix s'élèvent encore au nom de l'intérêt général.
En voici d'abord une qui parle de santé publique. V hygiéniste envisage nos salles de spectacle comme de vastes lieux de réunion, où doit être assurée la salubrité d'une longue habitation commune dans une capacité close et, par conséquent, limitée d'étendue. Belle question , que la science et ses applications savent résoudre aujourd'hui et qui n'est encore résolue dans aucun théâtre!
Et puis vient V homme de progrès, qui mesure les ressources de cette époque aussi ingénieuse à mieux faire qu'ardente à plus demander; l'homme de progrès, .qui a enregistré les goûts du public, qui a écouté la voix des artistes et des auteurs, qui a étudié l'intérêt des propriétaires de privilèges ou des directeurs de troupes; l'homme de progrès, qui veut que tous les besoins soient satisfaits. A ces foules, qui constituent le public encom-
brantet encombré de nos théâtres, il demande que Ton prépare des accès divers, nombreux, larges et directs; des places convenablement aménagées dans des salles où l'air, par toute saison, se renouvelle avec abondance, et maintienne à portée de chaque spectateur une température toujours égale et toujours agréable; pour le spectacle, une audition régulière, la vue aisée de la scène et des aspects étendus dans la salle; pour les sorties, des dégagements faciles et prompts ; pour les repos, des localités voisines, grandes et variées : cellesci fermées, celles-là simplement ouvertes, d'autres sans abris aucuns, mais pourvus de verdure .
Voilà bien les horizons nombreux qu'une reconnaissance générale développe à la vue de celui qui s'engage dans l'étude du théâtre moderne. Voilà les difl'é rentes étapes qu'il doit franchir avant d'atteindre à l'idée nette du monument. L'architecte doit parcourir les unes après avoir considéré les autres, et il sait
que, seule, cette voie peut le conduire à son but d'artiste. Est-il libre de le faire et ne rencontre -t-il pas, dès l'abord, des impossibilités qui limitent son action en restreignant sa responsabil ité ?
Est-ce que, mal renseignée sur son véritable intérêt, l'industrie privée qui exploite le théâtre moderne n'impose pas à l'architecte , avant tout et au nom d'un minimum indispensable, la nécessité d'entasser les spectateurs les uns sur les autres de manière à rendre impossible tout bien-être?
Est-ce que la dépense croissante des mises en scène et des engagements des artistes n'est pas un obstacle qui paraît insurmontable à l'emploi de capitaux suffisamment forts pour perfectionner la ventilation, le chauffage, la sonorité et l'éclairage des salles?
Est-ce que la même pénurie n'est pas un vélo qui se place devant toute augmentation de valeur de la construction ou du terrain qu'elle exige, pour y comprendre les vastes localités utiles aux repos pendant les entr'actes ?
Est-ce que les contrôles en usage, que Fadmiuistration théâtrale et l'administration de l'assistance publique effectuent par nne seule porte, ne sont pas un empêchement absolu à Taccroissement des entrées et des sorties , à la suppression des queues et à la commodité des accès?
Est-ce que les règlements de police, qui imposent l'éloignement des magasins de décors, ne sont pas une cause de manutention ruineuse, par la dépense en main-d'œuvre et en transports, et par les détériorations qu'elles font éprouver aux décors?
Si tout cela est, comment l'architecte peutil répondre à l'appel qu'on lui fait? comment peut-on le traiter en agent responsable dans la question?
A-t-il la moindre action sur les données qui précèdent?
Je crois que le théâtre moderne, comme Fart est capable de le constituer, répondrait à toutes les exigences qui se sont produites jusqu'à ce jour* Je crois même que l'artiste peut
marcher en avant de ces exigences en préparant des aisances sur lesquelles le public n'a nulle raison de compter.
Mais ce but ne peut-être ateint qu'à deux conditions principales, les autres découlant forcément de l'adoption de celles-ci :
1** Donner aux théâtres beaucoup plus de terrains qu'on ne l'a fait jusqu'à présent;
2° Engager, contrairement aux idées reçues et acceptées par les industriels de la scène, de plus gros capitaux dans l'établissement des théâtres, ce qui revient à augmenter le loyer du monument ou la charge locative consentie par les concessionnaires de privilèges.
A ceux qui envisageraient une pareille tendance comme une contradiction des intérêts économiques de l'industrie du théâtre^ j'oppose, dans les pages qui vont suivre, cette opinion contraire, qu'en répondant à ces conditions, on obtiendra pour résultat doublement désirable et avantageux :
1° D'assurer à l'exploitation théâtrale de
plus gros revenus pécuniers et une plus grande sûreté ;
2** De doter notre temps d'édifices salubres, commodes, agréables et attrayants comme il n'en a pas encore existé.
Ainsi se pose^ dans une séduisante originalité , cette question curieuse du monument théâtral de notre temps.
C'est le rôle de l'architecte de résoudre ce vaste problème plein d'actualité.
Je vais dire quelles ressources fécondes cet artiste possède pour passer de l'exposé du problème à la solution monumentale.
Je crois pouvoir constater en même temps, qu'en considération des besoins de notre époque, de ses goûts, de ses penchants an bien-être et de son facile laisser aller à l'usage de tout ce qui lui est offert de véritablement agréable pour l'emploi de ses loisirs, les capitaux utilisés à accroître la valeur première de l'immeuble du théâtre seraient fructueusement placés.
J'espère encore montrer que, si on fournit ainsi à l'architecte la possibilité financière et économique de réaliser la conception que les ressources de son art lui permettent de produire, le théâtre peut être chez nous un établissement non-seulement recherché du consommateur, mais productif pour l'industriel , non-seulement un édifice utile et durable, mais un monument nouveau plein de granv/ deur, de caractère et d'attrait.