‹ Le théatre et l'architecteChapitre 6 sur 12 · LA SALLE · texte numérisé non relu

LA SALLE

Je pénètre dans l'un de nos théâtres les plus vastes et les mieux disposés. Il y a foule aux galeries; dans les loges, brillent les toilettes; au bas , le parterre est plein, et l'orchestre, public à double face qui lorgne à la scène et qui lorgne aux balcons, se presse en s'installant : de tous côtés, les regards se croisent ou se cherchent, — c'est la grande occupation qui défraye l'attente du lever du rideau. — La scène s'ouvre, bien occupée :

l'attrait du sujet, l'excellence du jeu, la magnificence du décor, tout concourt à une puissante illusion, qui créera Tentrainement du

public et le succès de l'œuvre jouée. Aussi, la salle est comble — terme consacré, — et non sans raison ; car, dans ce vaisseau si brillamment éclairé, partout vous ne voyez que figures attentives, laissant à peine apparaître quelques fonds des parois. Assurément, dans des conditions aussi favorables, les plus nombreux emporteront de ce spectacle de choix le souvenir de grandes émotions, des sujets de méditation et de critique, quelques-uns, peutêtre, le germe d'une pensée féconde, tous le bienfait d'un loisir bien occupé de l'esprit.

Mais en sera-t-il de même des satisfactions des sens, des commodités du corps, de l'état de la santé de chacun des spectateurs? Est-ce que, pendant ces cinq actes qui se sont succédé, en captivant notre intérêt, nous avons tous bien vu la scène? Est-ce que nous avons toujours bien entendu? Est-ce que la température ne s'est pas élevée à un degré insupportable, dans les loges particulièrement et dans les parties hautes surtout? Est-ce que l'air, l'air pur, n'a pas manqué dans les neuf

dixièmes de la salle, où une atmosphère fatigante s'alourdissait de gaz délétères et de vapeurs organiques? A part quelques places exceptionnelles, mauvaises au point de vue de la scène, mais voisines des portes et des couloirs, est-ce que toutes les régions de la salle n'ont pas été plus ou moins affectées de cette compression extrême d'un grand nombre de personnes dans un espace clos?

Pendant les entr'actes, quelques-uns, les mieux placés à cet effet ou les moins paresseux à se déranger, ont pu prendre quelque repos dans les couloirs , dans le foyer ou hors du théâtre. Mais quel repos! Et combien, effrayés de la gêne des sorties, sont restés! Combien aussi sont rentrés chez eux plus malingres de corps que reposés d'esprit! Combien, l'été, n'osent affronter de pareilles fatigues exagérées encore pendant les chaleurs!

Tous ces inconvénients, disons tous ces vices, sont réels dans nos théâtres. Personne n'y échappe. Et, pourtant, l'accroissement de public, qui se groupe de plus en plus autour

— iode ûOH scènes, ne rend-il pas indispensable un remède efficace à cet état de choses? Certainement nos chemins de fer n'ont pas attendu d'être achalandés au point de voir leurs trains à moitié remplis, pour entrer dans la voie des perfectionnements, qui leur permettent d'améliorer tous les jours les voitures offertes aux voyageurs. Et, dans cette recherche incessante des convenances les mieux appropriées aux désirs de ceux qui sont transportés sur les voies ferrées, les compagnies sont assurées qu'elles travaillent pour l'accroissement du revenu de leur capital. On s'étonuerait vraiment de ne pas voir l'entreprise théâtrale marcher dans le même sens, au moins avec autant d'ardeur, alors que la consommation, à laquelle elle pourvoit, dépasse sensiblement la moitié de celle qu'elle pourrait fournir. Il me semble, en effet, que le rapprochement précédent impo.«e à l'industrie luxueuse, qui ne s'adresse qu'aux loisirs, fruits de l'économie, d'être à la piste de toutes les satisfactions que peut réclamer son public, avant l'industrie de né-

cessité, qui n'exploite que des besoins. La première, cependant, est notablement en retard, relativement à la seconde. Peut-être vat-elle se mettre à son niveau!

Que doit-elle faire pour cela? La souffrance du spectateur dans nos salles de théâtre est notoire. Actuellement ce spec<tateur :

Est soumisr à une température généralement beaucoup trop élei^ée et jamais réglée ;

Il respire un mauvais air; Il eiitend mal dans un grand nombre de places; et, dans toutes nos salles, même dans les meilleures, le son se répartit inégalement;

Il est, pour un grand nombre de places, mal assis ou gêné dans les changements d'attitude nécessités par une longue attention en même lieu ;

Il voit incomplètement de presque toutes les places, très -mal de quelquesunes, bien de quelques Autres.

L'utilisation des procédés, que l'expérience a consacrés dans des applications importantes et connues, après que la science les avait indiqués, et l'emploi des ressources nouvelles que l'industrie donne à l'art, permettent aujourd'hui à l'architecte d'obtenir, sans accroissement sensible de dépenses, les résultats suivants :

Avoir une température régulière et douce dans toutes les parties de la salle et dans toutes les saisons;

Respirer un air sain, largement et également renouvelé dans toutes les parties de la salle ;

Entendre bien -et également bien dans toutes les parties de la salle;

Être convenablement assis partout avec une suffisante liberté daus les attitudes; Voir incomplètement de la plus grande partie des places, bien des autres.

C'est-à-dire que le constructeur de théâtre est aujourd'hui en mesure de remédier complètement aux 4/5 des vices qui affectent nos

salles. Pour ce qui coucerue la vue, il a peu dé bien à faire. Les salles les mieux disposées, à cet égrtrd, sont des modèles qu'il ne dépassera pas seusiblemeul. Ici, le champ de l'amélioration est géométriquement limité par le rapport, qui unit l'ouverture de la scène et la capacité que l'exigence industrielle d'un grand nombre de spectateurs et l'usage d'un vaisseau à parois visibles de tous les points de la salle même ont été d'accord à consacrer. Si l'exploitant de théâtre^ aussi bien que l'habitué des loges, pouvaient accepter des salles qui ne fussent pas plus liarges que l'ouverture de la scène, la vue de celte dernière y gagnerait pour toutes les places médiocres ou mauvaises aujourd'hui; s'ils consentaient à sacrifier les places attachées aux parois latérales, la vue y gagnerait encore plus, toutes les places devenant places de face. Mais, à ce compte, si l'on cherchait uniquement la perfection pour la vue de la scène, il n'y aurait qu'une bonne place, celle du point de vue.

Telle ne peut être la question posée, La salle

--sodé spectacle, sous le rapport de la vue, est un lieu de tous les points duquel on doit découvrir l'acteur le mieux possible ; mais, sous le rapport des convenances d'un public spécial, nombreux et riche, c'est un salon^ dans lequel tous doivent se voir réciproquement, le mieux possible ; sous le rapport industriel, c'est une capacité aussi grande que possible, qui doit être remplie au maximum.

Dans ces conditions , je le répète, les solutions connues présentent, à quelques petits perfectionnements près, tous les avantages que l'art peut réserver à nos goûts et à nos be* soins actuels ^

h . Toutes les applications se réduisent, d'ailleurs, à apprécier, relativement à une ouvertun de Bcène déterminée, l'importance réciproque des trois conditions : nombre des places à réserver; acceÉiibilité de Id vue du spectateur sur ta scène; accessibilité de lu vue dês spectateun entre eux.

Si la première et la dernière condition l'emportent sur la seconde, ce qui est le cas général, le plan de la salle sera circulaire ou voisin de celte forme, comme à TOpéra, à San Carlo^ à la Scala, à Munich et au théâtre de Saint-Pétersbourg.

Si la seconde et la troisième condition remportent sur la première, on éloignera, autant que possible, relativiement à l'audi-

L'architecte sera plus heureux dans Tageucement de sièges confortables, en développant de bonnes dispositions déjà partiellement appliquées dans quelques théâtres, en gagnant de l'espace par des encorbellements plus prononcés.

Mais son action sera plus efficace encore pour l'audition et la salubrité.

Ici, l'art peut tout et tout bien faire. Il le peut simplement 5 par un moyen unique et efficace. On ne respire pas dans nos salles; on y est soumis à une température excessive, parce que le vaisseau étant relativement restreint et à peu près clos, il ne s'y fait naturellement aucun renouvellement d'air, et que les pauvres artifices imaginéii

tion, les loges de face qui voient toujours bien, et l'on resserrera les loge^ latérales sur des parois à peu près parallèles au grand axe de l'édiâce. Le plan s'allongera. Cette application est aussi rare chez nous que les données qui doivent la faire naître.

finQn, si la première et la deuxième condition dominent la troisième, le plan s'élargit et l'on touche à la forme du Théâtre- Lyrique, disposition ingénieus3 el commode, mais en désaccord avec les goûts et les habitudes des gens de loisir.

pour ventiler n'y produisent, k vrai dire, qu'un résultat insensible aux spectateurs. On ne le croirait pas; mais il n'a rien été fait jusqu'à présent pour modifier cet état de choses, qui, sans difficultés techniques^ et sans dépenses considérables, peut être victorieusement changé, même dans nos anciennes salles. Maintenant, il se fait, en pure perte ^ une ventilation qui , en volume d'air entré dans la salle et extrait de la salle, représente la quantité d'air suffisante à un excellent aérage de tous les spectateurs. A l'Opéra plus de 1 00,000 mètres cubes d'air sortent, chaque heure, par la cheminée qui surmonte le lustre; cela représente pour chaque spectateur un cube de plus de 50 mètres*. Mais cet air, sait-on à quoi il sert? Il sert à ventiler, assainir et remuer sans utilité aucune, et avec des inconvénients conséquents que j'indiquerai plus loin, l'atmosphère centrale du vaisseau, atmosphère non habitée, non respirée par les spectateurs,

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