‹ Le théatre et l'architecteChapitre 9 sur 12 · LÉS REPOS · texte numérisé non relu

LÉS REPOS

Maïs une salle, ainsi préparée et pourvue des commodités et des agréments qui viennent d'être décrits, répond -elle à tous nos besoins ? Y trouverons-nous tout ce que nous pouvons désirer dans une vie de plusieurs heures, où nous voulons mêler les satisfactions d'une curiosité largement éveillée aux repos naturellement recherchés dans les intermèdes de nos travaux ou de nos occupations? Tout ce qui tient longtemps l'esprit et le corps attachés à un même sujet ou à une même position est une fatigue. Celui qui viendra s'as* seoir aux places d'un théâtre , quelque bien

disposées qu'elles soient, sera menacé d'impatiences de corps, qui deviendront vite des souffrances, s'il n'a pas la facilité de changer quelquefois déposition, de sortir, de marcher, de voir autre chose que la scène et la salle, s'il n'est pas libre même de sacrifier à ses habitudes de chaque jour, à ces petites faiblesses de goût^ que beaucoup partagent, que presque tous tolèrent, s'il ne peut aller fumer ^ disons le mot. J'ai plus sérieux à faire ici que de la pruderie de langage et, puisque je m'atta<)ue à l'élude d'un besoin — c'est la grande donnée de l'architecte — je ne puis l'analyser à moitié au risque de le mal comprendre et de conclure à faux. D'ailleurs, en constatant un fait, un vice^ si l'on veut, en tenant compte de la nécessité d'en faire la part, je ne néglige en rien de plus légitimes et plus naturelles e^cigences, et, par exemple, celles que les femmes ont droit de faire écouter ici. Mais le théâtre est avant tout un lieu de loisir, donc de liberté individuelle ; le loisir n'est réellement complet que s'il laisse à chacun la pos«

sibilité de Futiliser, comme il Tentend^ à sa manière, suivant sa nature. 11 faut que^ sans gêner personne, on puisse y venir assister en amateur de Fart ou en causeur du monde, en travailleur de la pensée ou en curieux de Téclat, en chercheur d'émotions ou en distrait de toutes choses, eu habitué blasé ou en naïf attentionné de la scène, en actif coureur de passe-temps ou en nonchalant observateur de mœurs, A tous ces mondes, l'attrait de l'acteur ou l'aspect de la salle ne suffisent pas. Que chacun trouve à portée de sa place un lieu où il puisse facilement se reposer; pour tous, ce lieu sera souvent fréquenté , pour quelques-uns il sera longuement occupé, si l'on y est à l'aise, plus à l'aise que dans la salle, si l'espace est large, si les sièges y sont bons, s'il offre l'agrément de galeries gracieuses bien garnies d'objets artistement choisis, s'il contient des fleurs, s'il se complète de promenoirs couverts et d'un jardin suffisant, s'il conduit à des localités plus secrètement préparées pour tous. A ces couditiiin», les en*

tr'actes amèneront toute la salle dans ces lieux de repos. Pourquoi n'irait-on pas, s'il est facile de s'y rendre, si l'on n'est pas obligé à la gymnastique impossible, qui nous conduit aujourd'hui de notre place au foyer?

A celui qui me demandera comment on peut obtenir un pareil résultat, je répondrai : par le très-simple moyen de l'espace et, surtout, par une meilleure utilisation de cet espace.

Ici, rien à améliorer sans place. Et sans grosses dépenses, ajoutera-t-on? Avec accroissement de dépense peut-être? Mais j'assure encore ici du bon placement de ces capitaux, assez restreints d'ailleurs.

Je vais encore parler de l'Opéra. Il m'est utile de prendre cette salle, qui tient la tête des théâtres luxueusement installés, pour y rattacher ma discussion. Le lieu de repos de l'opéra est le plus grand foyer de Paris. Ce foyer mesure environ 400 mètres carrés, et, pour conduire à ce foyer, cinq rangs de couloirs s'étendent sur une surface totale d'euviron 800 mètres carrés. En sorte que l'on peut

considérer que 1200 mètres sont ménagés à la promenade intérieure des spectateur, pendant les entr'actes. C'est un peu plus que la surface occupée par les sièges, dans la salle.

Cela peut paraître large déjà, et c'est large en effet ; mais le mode de distribution adopté et consacré partout, ne permet d'en profiter qu'avec gêne et grande incommodité.

Rendons-nous-en compte. — A quoi servent les couloirs? Pourquoi, de la salle, jeter le spectateur, qui cherche le foyer, dans ces longs, bas et étroits passages, qui n'ont ni l'agrément d'un salon ni l'intérêt d'une galerie?

Pourquoi , au sortir de la salle , le spec^ tateur ne se trouverait-il pas immédiatement dans l'espace consacré au repos lui-même ?

Pourquoi ces corridors superposés en étage, qui ont à peine 2 mètres 40 centimètres ou 2 mètres 50 centimètres de hauteur, — moins que la hauteur réglementaire de nos étages d'habitation, — pourquoi ces intermédiaires d'étouffemènts et de coudoiements ne seraientils pas de charmants balcons, bien ouverts.

bien aérés, bien égayés sur une galerie splendide pouvant recevoir tout le public de la salle?

Pour faire satisfaction aux différences d'fiabitudes et de goûts sociaux consacrés par les rangs mêmes des loges, rien n'empêcherait de couper en deux grands étages ce haut vaisseau extérieur à la salle, et gagnant la même élévation de comble. Il y aurait ainsi la pre- 7nière galerie desservant les premières et- les secondes, la deuxième galerie desservant les étages supérieurs. Chacune de ces galeries contiendrait autant de balcons que de rangs de loges y débouchant, et ces balcons, courant d'un côté le long du mur de la salle, se répéteraient le long du mur extérieur avec des ponts de communication entre ces deux cours de faciles promenades. Des escaliers, régulièrement distribués autour de l'enceinte extérieure et à l'extrémité de chaque passerelle, permettraient de descendre d'une place quelconque au plain-pied de la galerie, où pourraient être réunies, sur l'axe central

et longitudinal des motifs exposés, en goupes ou faisceaux, à la vue facile des balcons.

Une administration intelligente, pénétrée de cette vérité, que ses meilleures chances de succès sont attachées à l'attrait bien conduit qu'elle offre au public, veillerait à entretenir ces locaux dans un état de convenance si parfait, que les artistes y fussent aussi assurés d'y voir leurs œuvres à leur place, que les amateurs de n'y rencontrer que des sujets d'examen dignes de leur attention.

A vrai dire, je ne vois pas l'objection sérieuse qui peut être produite contre cette disposition.

Est-ce le foyer qui manque, le foyer où se trouvent avec certitude les gens de loisir? H est facile à ménager dans la partie centrale des galeries, sur l'axe du théâtre : ce sera une pièce plus large et plus importante que le reste.

Est-ce l'étendue qui effraye? Mais je trouve que, pour l'opéra, une double galerie semblable à celle que je propose, ayant 10 mètres

de largeur, avec des balcons larges de 3 mètres, n'exigerait qu'une surface dépassant de 80 mètres carrés à peine la surface construite aujourd'hui et affectée au foyer et aux couloirs * .

Est-ce donc l'architecte qui va renoncer?

Bien moins. Je le vois ici largement à son aise, eh face d'une composition originale à peu de frais et facilement pittoresque.

Alors, l'économe et sage prudence du directeur nous montrera l'impossibilité d'un tel bouleversement. Encore non, car rien de tout cela n'est coûteux. Celle-ci aura peutêtre plus de raison de s'élever contre les compléments indispensables à ces longs espaces de repos, clos et couverts. En effet, pour satisfaire au programme qui commence ce chapitre, il faut encore préparer, aux' habitués du cAgare et aux amateurs de

4. En posant ces chiffres, je n'entends fixer aucune limite à rétendue des lieux de repos. Je veux seulement renseigner les esprits sur la portée et la réalisation possible de l'idée produite.

la vie en plein air, une suffisante promenade, quand il fait beau temps , et des abris quand il pleut. Il y aura donc un jardin, et de longs espaces couverts enceindront le cercle des galeries fermées. Ici , que dire à la grondeuse parcimonie? Qu'elle est mauvaise conseillère en de pareils sujets ; que quelques centaines de mètres de terrain peuvent être coûteux, mais que, s'ils sont utiles, nécessaires au théâtre moderne établi selon sa vraie donnée, ils deviendront vite productifs, et que le consommateur satisfait ne manquera pas; ^e ce qu'elle entend tous les soirs, sans le comprendre : ces cris de la foule qui se rue sur les trottoirs encombrés, a la porte du théâtre, c'est la réclamation la plus énergique • qui puisse s'élever en faveur de repos découverts et isolés de la circulation publique; que, lorsque la foule parle ainsi les pieds dans la boue, pour qu'on lui sèche les pieds, c'est qu'elle veut payer largement l'argent qu'on sèmera au bénéfice de ses agréments; que — mais tout ce siècle d'industrie

le hurle — que cette foule même est reconnaissante et prodigue envers le capital intelligent qui va au-devant de ces sortes de besoins* Mais non, cela ne suffirait pas.

11 faut serrer de plus près la question.

Voyons; de quoi s'agit-il? De doter le théâtre d'un jardin, où son public puisse se promener librement hors de portée de la circulation des rues, pendant la représentation. Mais que vois-je à Paris? Une municipalité ardente à distribuer Tair et le jour dans la ville, nonseulement avec bs longs courants des percements, mais aussi avec les dietlines élargissements des squares qu^^elle ^Aièrche à répartir partout. Quelle est l'utilité du square? C'est une accumulation d'air plus pur que dans log rues et entretenu tel, par un^ "Végétation soignée; c'est aussi un lieu de promenade Journalière agréablement dispo#ô poiirgies enlants * du voisinage. Ainsi, le square est utils paiv^ tout; il est seulement plus ou moins néoeÉ^flîrte selon le quartier. Je suppos»que Q^iltaitlf^e ces jardins, au lieu d'être fermés au pul^jk à

Vï

la nuit tombante, comme cela se passe, soient

fermes à l'heure où se lève la toile dans nos

théâtres, quel sera le sacrifice du public du

quartier, relativement à ces quelques squares?

Bien faible vraiment : il ne pourra pas entrer

pendant les soirs d'été , à moins qu'il ne se

fasse public de théâtre; car c'est pour les

théâtres que je propose de modifier un peu la

police de quelques-uns de ces lieux de ver*-

dure. La ville userait, en cette circonstance,

de son action directe pour faire que le théâtre

fût toujours accolé à un square, la réciproque

ji' ayant pas lieu.

Cette solution est gratuite ou à peu près

pour le théâtre. Je dis à peu près , car il ne serait pas juste que la ville et le public "lèn général payassent aussi cher un jardin à trois faces libres seulement qu'un espace dégagé de tous côtés; il ne serait pas juste non plus que lliomme de loisir, qui va aa théâtce, ue payât pas du tout un avantage réot dont il userait. Il y a compte à faire ici eiltre deftx intérêts qui, en s' entendant,

peuvent accroître singulièrement le bien-être et Tagrément de tous, sans créer, en fait, de nouvelles charges. Le théâtre tient de. trop près à la salubrité publique pour que la voix au nom de laquelle j'écris ne soit pas facilement écoutée dans la question municipale des squares, qui est aussi la question du repos découvert au spectale, et qui se lie à d'autres considérations développées dans le chapitre suivant.

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