‹ Le théâtre et la poésie: (questions d'interprétation)Chapitre 8 sur 12 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Dans le vers de Racine, la p:*emiére syllabe est plus courte que la seconde; c'est le contraire qui a Heu dans celui de Victor Hugo.

Est-il nécessaire de parler encore des quantités dans les mots « confiance •, • inquiet », • dt*licieux I, dans lesquels on ne prononce jamais Tt, nous dit M. Psichari.

Je suppose ce vers :

C'est Tasile pieux où rêva ma jeunesse !

Supprimer la muette du mot asile, prononcer t pieux 1^ comme le substantif ■ pieu », c'est montrer qu'on n^entend rien à la diction poétique.

(1) Phèdre, acte V, scène VI.

(2) Tristesse dVlympio (Les voix intérieures)* .

— i3i ^ J'ai cité déjà le vers de Corneille :

Source délicieuse en misères fécondes.

Je n'insiste pas.

Libre aux poètes de Tavenir de compter ces mots comme ils l'entendent, nous nous conformerons aux quantités qu'ils auront établies, mais encore une fois ne désorganisons pas les œuvres du passé, en les soumettant à des règles que leurs auteurs n'ont point pratiquées.

C'est en vue de cette conclusion que j'ai longuement combattu certains points de l'article fort intéressant de M. Psichari.

Je pense que, suivant le cas, il peut être aussi nécessaire de maintenir les comédiens dans le respect des harmonies rythmiques, qu'il peut être bon de les encourager à se conformer « aulangage usuel qui supprime les e muets ».

Comme le dit M. Jules Lemaître : la prononciation de la prose est une chose, la prononciation des vers en est une autre.

Et encore pourrait-on ajouter que ce ■ langage usuel » n'est même pas celui de la belle prose nombreuse et cadencée.

Lisez à haute voix qUelqUes-unes des pagc^' célèbres de Renan (1), par exemple sa dédicace

(\) Ce n'est pas à M. Psichari que je me pcr mettrais de faire celte recommandation i

à sa sœur Henriette, eu tête de la Vie de Jésus : si vous soumettez strictement aux quantité? du « langage usuel » ces admirables phrases, vous les privez de leur noblesse, sans rien ajouter à leur simplicité, et vous n'arriverez sûrement pas à la plénitude de leur expression.

VU. Voyelles et consonnes

Tout le monde connaît aujourd'hui le fameux sonnet d'Arthur Rimbaud, le sonnet des voyelles :

A noir, K blanc, I rouge, U vert, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances Jatenlcs. A, noir corset velu de mouches éclatantes Qui hourbiltcnt autour de puanteurs cruelles.

fiolfes d'ombre. E candeur des vapeurs et dos tentes. Lames des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles. î, pourpres, sangs crachés, rires des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes.

U, cycles, vibremeuts divins des mers virides, Paix des pâtis semés d animaux, paix des ridu<« Que Talchimie imprime aux grands fronts studieux.

0. suprême clairon plein de strideurs étranges, Silences traverses des mondes et des anges ; 0, Toméga, rayon violet de ses yeux !

Quelques-uns admirent ces vers et croient à Tabsoluc sincérité du poète ; d'autres beaucoup plus nombreux s'en moquent et traitent avec

une irrévérence railleuse ces nouvelles recherches de sensations qui leur semblent donner trop beau jeu au charlatanisme de certains écrivains en délire. Cependant, par la constatation de l'audition colorée, la science s'empare de ces questions : il est vrai qu'elle ne peut pas nous dire encore s'il y a là une fâcheuse confusion de sens troublés et malades ou une promesse d'évolution et de progrès dans l'espèce ; elle ne sait pas si les êtres qui possèdent ces dons rares, ces facultés bizarres, sont des précurseurs ou de simples neurasthéniques, candidats au ramollissement final, maïs enfin, en recherchant les lois qui régissent ces phénomènes, elle nous interdit d'en parler trop légément.

Dans son livre sur la LiUéralure de tout à l'Iieare (1), M. Charles Moricc nous cite les lignes suivantes de M. Ghil ;

<c Conslatanl les souverainelés les Harpes sont blanches ; « et bleus sont les Violons mollis souvent d'une pbospUo- « rescence pour surmener les paroxysmes ; en la plénitude K des ovations les Cuivres sont rouges ; les Flûtes, jaunes^ a qui modulent Tingénu s'étonnant de la lueur des lèvres ; « et sourdeur de la Terre et des Ciiairs, synthèse simpleu ment des seuls instruments simples, les Orgues toutes « noires plangorent (2),... », etc.

(1) Perrin et Cie, éditeurs.

(2) René Ghil, ïraité du verbe.

- i34 - Et M. Charles Morice ajoute :

t René Ghil a eu le lort. surtout, de prendre au sens littéral, du peu naïvement, le sonnet des voyelles d* Arthur Rimbaud. Tous les journalistes ont fait de même, et que de gorges cliaudcs ! Comme on dauba sur le grand poète :

A noiv^ E blanc, 1 rongea U verly bleu..-

et les journalistes ne soupçonnaient point de quel rire énorme eut ri Tabsent s'il les eût entendus ! Car ces bonnes gens donnaient de tout leur cœur dans le panneau qu'avait pensé à leur préparer — un jour de gailé — le pince-sansrire qui ne dormait pas toujours au fond du génial poète. — Non pas qu'en eil'et les sons (puisque toute la nature lui est soumise) échappent aux prises d'une loi de coloration, sons et couleurs n'étant qu'une double et symétrique émanation de la lumière ; mais cette loi, sans rien d'absolu, est nécessairement individuelle ; en sorlc que le seul sens réel du sonnet célèbre est en une manifestation d'Artbur Rim baud par la sorte spéciale dont cette loi s'empruntait de ee tempérament. Rien de plaisant dès lors comme de voir René Ghil discuter en ce document personnel l'affirmative d'une vérité en soi, y relever des erreurs, préférer l'I bleu, l'O rouge, ru jaune, puis substituer aux couleurs les instruments musicaux tels qu'il vient de les colorer : t A, les orgues : E, les harpes ; f, les violons ; 0, les cuivres ; U, les flûtes. »

Sans aucun doute, il était encore plus inutile pour moi que pour M. René Ghil de faire un si long détour pour en revenir à ces comparaisons dernières ; celles-ci, du moins, ont Tavantage de se borner au domaine do la musique : elles indiquent de réelles analogies entre des sonorités qui ont entre elles une évidente parenté.

Sur cette question des voyelles, un livre

serait à faire (1) qui, précisément, constaterait la variété des timbres, la richesse de certaines harmonies imitatives et, sans aller aussi loin que l'audition colorée, rechercherait les affinités générales qui existent entre la peinture et la musique, ces affinités ayant été depuis longtemps affirmées par des images qui s'appliquent tour à tour à l'un et à l'autre de ces deux arts.

Au point de vue do l'harmonie des syllabes, aucune autorité ne serait meilleure à consulter que celle des très grands diseurs de la musique qui, par leur habitude d'élargir les 'sons, en arrivent à se pénétrer de ce qu'ils contiennent en réalité. Je sais que dans cet art du chant, ils sont extr.^mement rares ceux qui ont laissé subsister dans le corps des mots la valeur supérieure du langage parlé ; mais les exceptionnels artistes qui ont su ou pu résister à Ta peu prés des méthodes de « bafouillement » , sont de bien grands maîtres dont les comédiens devraient reconnaître la compétence.

Ce que j'ai essayé de faire pour Ve muet, d'illustres diseurs comme Gounod ou comme J.

Faure l'ont fait pour les voyelles en général ; ils ont montré combien leurs sonorités sont

(1) On m*afiirme que M. Robert de Souza fait en ce moment un ouvrage sur ce sujet.

souples et variées, ils ont osé dire que par la différence des timbres, par l'opposition des sons fermés (1) et des sons ouverts, notre langue avait des ressources que la langue italienne elle-même, si admirée au point de vue musical, ne pouvait trouver dans ses mots plus éclatants, mais plus monotones (2).

Dans renseignement de diction poétique tel que je le revc, ces études ne seraient pas négligées ; on y opposerait naturellement rémission des voyelles à Tarticulation des consonnes, rimportancc de ces éléments variant avec les textes.

Je faisais un jour cette observation à une jeune lilie qui, au Conservatoire, devait dire des vers de Racine pour son concours de tragédie et une scène de la Princesse Georges pour la comédie. Douée d'une voix admirable d'harmonie, elle était créée pour faire chanter les voyelles delà poésie racinienne, mais elle ignorait encore l'art de « mordre les mots et d'exprimer les sursauts de la passion par Taccent d'une articulation nerveuse ».

Je lui dis, avec une exagération qui était sans dangers pour elle : « Soyez pénétrée de

(1) Dans l*art du chant on les appelle parfois d'une manière pittoresque des sons bouchés.

(2) Voir l'ouvrage si intéressant de J. Faure, La voix et le Cliant.

cctlc véritj qu'avec Kaciiiu vous n'aviez que des voyelles, et que maintenant, dans votre scène de comédie, il ne reste que des consonnes », et cette exagération même lui rendit peutêtre plus de services que bien dos longues leçons.

Ce dosage approprié de rémission et de l'articulation, est une des plus merveilleuses aptitudes de Sarali Bernhardt ; les critiques qui avnicnt célébré la « voix d'or » avec le plus d'enthousiasme, ont blâmé parfois les martèlements exagérés de sa diction dans les œuvres modernes, mais sans cetto lutte entre des qualités contraires, la grande artiste n'aurait pas pu jouer aussi supérieurement la Reine de Jiuy Blas et Fedora^ doua Sol et la Tosca {\).

Le charme est presque toujours dans les voyelles ; l'accent est dans les consonnes ; celles-ci forment le squelette des mots, l'ossature des phrases, les voyelles en sont la chair.

Au point de vue de la diction, ce sont à pro-

(1} Dans un article sur [zeil, M. H. Fouquicr s'exprimait ainsi]: i Ce qui fait la grandeur de celle artiste, et ce que je n'ai jamais si bien vu que ce soir, c'est le mélange qui est en elle, d'une poésie qui en fait un être impersonnel légendaire et d'une précision quasiment effrayante dans ]a réalité du geste. » {Figaro du 25 janvier 1894.) C'est ce mélange que j'ai constaté dans la diction supérieure, par l'opposition des voyelles et des consonnes.

prévient parler les consonqes qi|i déterrpinent la ligne et forment le dessin des périodes, aussi a4-on pu dire que si le dessin est la pro-^ bitô de l'art, l'articulation est celle du diseur, puisque Tarticulation c'est le jeu des conson* nés.

Quand on a la faculté indispensable de faire porter la parole, on trouve daus Tattaquc juste et variée des consonnes des ressource^ très précieuses pour faire jaillir ou pour faire chanter les mots. Voyez les nuances qu'où peut trouver dans Tarticulation de la lettre l i^Q\\r les adjectifs suivants :

tendre^ tenace^ terrible:,

ou encore

Irisie^ traître.

Si j'ai dit que le charnie des uiols réside dqus les voj^elles, je sais combien l'attacjue des consonnes peut y ajouter parfois. LecA est sou^ vent d'une douceur infinje ; écoute? ce vers de Léon Dierx :

J.os ppuplicrs rangés cUqolipjaipnt (iaps ](^ brisp (1).

Quels mots sont plus jolis que clmte ou çlm-^ mant quand ils sont dit après une sorte de t'alentissement sur le ch. Ce que les chanteurs

appellent un rotardeTuent, donne uuô ^ensatiQU

(1) Crépuscule,

à peu prés du môme gepre. On retient pour ainsi dira la consonne, on la fq,it attendre imperceptiblement et son attaque ainsi préparée s'en^ veloppe d*upe grâce particulière,

Talma pratiquait cette nuance de diction sup les consonnes. Dans ley famcu* vers de sou rôle de Néron :

Excilé d*un désir curieux, Cett^ nuit jp |*ai vue arriver en ces lieux, Tr^tii I^VftPt m <îiel ses y^px mquillés d^ js^rn^ps Qui brillaient ai| travers des (lambeaux et des ^rmes. Pelle sans ornement, dans le simple appareil D^qne beaiilé qu'on vient d'arracher au somrnpil*

ÇPritafit}iiyii$ (acte U, spènc II)

Talma faisait attendre ainsi le b du mot belle ; il en préparait l'attaque (l) tandis que sa physionomie exprimait Tardente admiration qu'il avait éprouvée, puis il articulait fortement cette consonne en n'accordant au contraire à la voyelle qu'une sonorité mystérieuse.

Ce sont là des indications que, seul, l'enseignement oral peut donner tout entières ; un cpurs supérieur de diction ne doit pas les u^gll' ger.

Je n'ai pas rintention de m^ocpupcr \q\ de la prQnPneiatjon usuelle, i) existe ppur cela des

(1) J*ai plus souvent admiré ces nuances de diction chez les grands diseurs de musique J. Faure, Darcipf, Tliérésa que chez les comédiens !

livres spéciaux très bien faits et très précis ; j'essaie de me tenir plutôt sur un terrain d'art en dehors et au-dessus des régies de grammaire et de syntaxe, mais, puisque j'ai parlé de cours supérieur, je souhaiterais précisément qu'un sentiment artistique prévalût parfois sur un usage douteux, pour fixer la prononciation de certains mots.

Je prends par exemple le mot Allégresse :

Les dictionnaires spéciaux nous laissent la latitude de prononcer les deux / ou d'en supprimer un, et je crois que souvent les professeurs de diction en profitent pour imposer une vague préférence personnelle en dehors de préoccupations artistiques.

Quant à moi je comprends qu'on dise :

Quelle c Alégresse^^ aurez-vous en voire âme.

Quand d*un époux si beau vous vous verrez la femme (1).

OU encore

Avec une « Alégresse'B aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère (2).

car ici la valeur de la phrase n'est pas sur ce mot seul ; elle s'éparpille sur lui et sur les deux adjectifs « pleine et sincère • pour éclater ensuite sur le mot < combattrai », ma^'s comment admettre qu'on dise :

(i) Tartuffe.

(2) Horace.

Tous s*y montrent portés avec tant c d^Alétjresse « (i). Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse.

Ici il faut faire sonner superbement les deux /, cela s'impose comme dans cette expression :. dos transports d'Allégresse.

Le mot est ainsi beaucoup plus expressif, il reprend l'allure (2) et la vibration qui lui manquaient : la relation entre la pansée et son expression sonore devient plus logique, plus étroite. Pour ces raisons, je crois que Particulatîon des deux / est préférable dans ce mot puisqu'elle est indispensable dans certains cas et ne saurait nuire dans les autres.

Mais un mot sur lequel il n'y a pas d'hésitation possible, à mon avis, c'est le mot « désir » qu'on prononce indifféremment.

Déâir, désir, d'sir,

J'entends souvent dire d'sir à la Comédie Française et non par les moindres comédiens : cela m'indigne toujours ! Je comprends qu'on dise désir dans le répertoire de Marivaux ; le désir (ou même le d'sir) de plaire ne me choque pas outre mesure, pas plus que :

(t) Cinna.

(2) Voyez donc ce que devient le mot « allure >) sans le redoublement des /.

Tous vos désirs, Esllicr, vous scronl accordés (I).

Mais est-il possible qu'on dise :

Lo désir de l'iminorlalité.

OU

€ Former des désirs pour leur damnation » ('2).

OU encore

« Vous ne desirez point la femme de votre prochain, ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, etc., etc. ».

Dans cette dernière phrase, empruntée à la Bible, la suppression de l'accent aigu me paraît constituer un abominable contresens ; Tusage n'a plus rien à voir là dedans, le sens artistique suffirait à nous affranchir de règles maladroites ou contraires aux nécessités de l'expression, quand les petits travaux de toutes les Académies possibles voudraient nous les imposer.

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