W ET V. MARGUERITTE
dément, et Claire comme une impulsive romanesque et exaltée. Et puis, il est excédé par la monotonie de leurs plaintes, constamment réitérées, invariables dans leur expression. Enfin ce drame, très sombre, manque d'air et de lumière. Le dialogue, solidement écrit, n'a point de ces traits qui passent la rampe, et font balle, et secouent le spectateur, et lui arrachent l'applaudissement...
La froideur relative de Taccueil fait à l'ouvrage s'explique encore par une autre cause. Il ne renferme que deux personnagesauxquels nous puissions nous attacher. Tout le reste n'est que remplissage. Non, vous n'imaginez pas combien il nous est égal que Jeanne Forget (la petite sœur de Claire) épouse ou non Claude Nerteuil! Leur papotage produit un etïet d'agacement. On ne -l'écoute pas. Bien pâle aussi, le profil de Mme Frénot, la mère de Jacques, et bien vaine la silhouette de M. Forget, son beau-père, un amateur d'objets d'art à la recherche de sculptures du « treizième». MM. Paul et Victor Margueritte n'ont pas su imprimer à ces figures épisodiques le relief indispensable, les colorer, les mettre en mouvement, les rendre scéniques. C'est affaire de métier, de « tour de main ».
Et pourtant il y a dans leur pièce des choses vraies, et même profondes, des coins de pénétrante analyse. Jlsont marqué avec beaucoup de justesse les effets de la jalousie, selon qu'elle exerce ses ravages chez l'homme ou chez la femme. La femme en souffre violemment, mais l'élimine plus vite. Il s'y mêle moins de vanité. « Sais-tu, dit Claire, ce que l'on trouverait, en cherchant bien, au fond de ta jalousie? Votre orgueil d'homme, votre sauvage instinct de propriétaire. Que de femmes à ta place «ussent oublié, pardonné vraiment! » Rien de plus exact. Quant au sens général de l'œuvre, c'est la bonne Mme>'Châtel qui le résume : « On ne pardonne que tant qu'on aime. Et si l'on aime, on n'oublie pas. » Cela revient à dire que la difficulté est insoluble et que les amants, lorsqu'une fois ils se sont meurtris par quelque trahison irréparable, et
s'ils n'arrivent pas mutuellement à se détacher, à se devenir indifférents, sont voués au malheur éternel. C'était la pensée de Musset. C'est apparemment celle de Porto- Riche. Je présume que s'il eût allongé d'un ou deux actes son Amoureuse, il fûtarrivé aux mêmes constatations que MM. P. et V. Margueritte. Peut-être nous y eût-il conduits par d'autres chemins.
L interprétation, très honorable, n'a pas l'éclat qu'on eût souhaité. Sans doute est-ce plutôt la faute des personnages que des acteurs. Mlle Berthe Cerny a traduit de son mieux le bouillonnement de Claire; elle est intelligente, compréhensive, maison ne doit pas trop exiger de ses moyens; c'est une comédienne de finesse et de charme, plutôt que de force. M. Grand est à peu près le contraire. Il a la flamme d'un héros romantique, et je le vois fort bien chaussant les bottes molles d'Antony, ou encore (car son allure et son accent sont modernes) jetant brutalement au parterre les « rosseries » de l'ancien Théâtre-Libre. Il fait de Jacques un « emballé » ; il ne rend pas assez intuitivement les dessous psychologiques de cet amant tumultueux, à supposer toutefois que Jacques ait des « dessous psychologiques ».
Comédie-Française : La Mère confidente.
C'a été un régal d'écouter la Mère confidente à la Comédie-Française. Cette pièce n'y avait pas paru depuis 1863, date de la dernière reprise. Elle n'a jamais pu se fixer, d'une façon durable, au répertoire, comme le Jeu de VAmour, le Legs, V Epreuve^ ni même d'une façon intermittente, comme les Fausses confidences. Et cependant elle n'est pas indigne de ces chefs-d'œuvre. C'était l'avis de fort bons esprits, de Sainte-Beuve, de Sarcey, de Larroumet, dont M. Jules Truffier, dans une érudite préface, invoque le témoignage. Elle contient des beautés très délicates, et présente, au point de vue de l'histoire des mœurs, le plus vif intérêt.
Songez qu'elle fut écrite en 1735., qu'elle traite de l'éducation des filles et de la sollicitude mateyielle, et donne de ces problèmes une solution étrangement hardie et neuve. Ils occupaient Marivaux : plusieurs de ses ouvrages portent la trace de cette inquiétude. Demeuré veuf assez jeune, près d'une charmante enfant qu'il adorait, mais inhabile à la gouverner parmi les écueils de la vie, il se prit sans doute souvent à regretter qu'une mère ne fût
point à ses côtés pour l'alléger de ce fardeau. Mais il eût fallu une mère attentive, tendre, dévouée. Celles qu'il voyait passer dans le monde n'étaient point bâties sur un tel modèle. Elles se souciaient peu de remplir les devoirs de la nature. Elles mettaient au jour leur progéniture et s'en détachaient aussitôt. Rappelez-vous les mémoires et les lettres de l'époque ; regardez, au Louvre, dans les toiles de Lancret, de Largillière, de Nattier, les silhouettes de ces petites bonnes femmes, étroitement corsetées, poudrées et peintes, avec des airs de marquises, raides sur le bord de la chaise, les bras arrondis, prêtes à se lever, le sourire aux lèvres, pour faire la révérence.' Leur. existence, jusqu'au mariage, n'était en effet que révérences et grâces apprêtées. Relisez deux pièces non représentées YEngouement et la Mode do Mme de Staal-Delaunay, où ces figurines prennent corps et s'animent. On y trouve un crayon exact de ce qu'étaient en ce temps (les comédies de Mme de Staal et de Marivaux sont contemporaines) les relations entre mère et fille. La mère distraite, agitée de mille soucis d'ambition ou de frivolité. La fille intimidée et craintive, et n'ayant pu jamais pleinement s'épanouir. Laissée d'abord aux mains des femmes de charge et des domestiques, puis pliée à la règle morne et stricte du couvent, elle rentre vers seize ans dans le plus indifîérent des logis ; elle n\v rencontre rien qui l'y réchaufTe, ni un doux regard, ni une caresse, ni le souvenir d'intimités anciennes et de baisers enfantins... Elle y est étrangère et comme en visite. A onze heures du matin, on l'autorise à franchir le seuil du cabinet de toilette, où madame sa mère se fait accommoder ; elle l'embrasse avec déférence sur le bout du front ou sous le menton, afin de ne pas essuyer le rouge ; la même politesse lui est rendue. On échange quelques mots, souvent grondeurs de la part de la mère, prompte à relever aigrement une faute contre le goût ou l'étiquette ; humbles chez la fille, dès longtemps accoutumée à ces mauvais traitements...
Il est à remarquer que presque toutes les mères de Marivaux sont acariâtres ; dans V Ecole des mères, dans les Fausses confidences, elles poussent la méchante humeur jusqu'à la brutalité. « Approchez, mademoiselle I s'écrie la mère de V Epreuve. N'êtes-vous pas sensible à rhonneur que vous fait monsieur de vouloir vous épouser, malgré la médiocrité de votre état? » Frontin ne peut s'empêcher de censurer ces excès de rigueur : « Ah! madame Argante, vous avez le dialogue d'une rudesse insoutenable ! »
Était-ce là l'essence de l'affection maternelle? Fallait-il nécessairement, pour être efficace, qu'elle fût bourrue? Ne pouvait-on la concevoir plus humaine? Ces questions se posaient dans l'esprit de Marivaux. La Mère confidente fut la réponse... L'ouvrage est court et de signification profonde, léger par le décor et le costume, grave par les sentiments exprimés ; et il dépasse le temps où il fut écrit ; il est de tous les temps, il est du nôtre. Marivaux est l'auteur classique le plus près de nous ; son œuvre exhale un extraordinaire parfum de « modernité ». Il lui arrive de faire du Porto-Riche, du Lavedan, du Donnay, et même du Romain Coolus ! C'est très curieux.
Les deux principaux caractères de la pièce sont empreints d'une grande justesse, qui provient de l'accumulation de traits précis et minutieux. Il ne s'agit pas d'une peinture brossée largement, comme les fresques de Molière, mais d'une jolie estampe où le fin pinceau de la gouache est uni au dur métal du burin. Cela, dans un enveloppement moelleux et spirituel, a beaucoup de force.
Angélique est une vraie jeune fille ; par là, dès ses premières paroles, elle nous touche. Quand elle cause avec la fûtée Lisette, on sent que son pauvre petit cœur est bouleversé. Elle aime Dorante. Et elle craint que cette inclination tenue secrète, non avouée, n'offense sa mère. Comment est-elle née ? Comme chez Agnès, de deux re-
gards croisés, de deux saluts échangés. Il n'en faut pas davantage... Angélique a rencontré quelquefois Dorante sur la promenade et lui a trouvé bonne mine. Dorante a marqué par son empressement et sa recherche le plaisir qu'il avait pris à ces rencontres ; il a pu, grâce à la complicité de Lisette, les multiplier. Ses desseins sont honnêtes, mais n'ayant pour tout bien qu'une petite légitime, il ne saurait espérer conquérir la main d'une riche héritière. Or, Angélique esttrès riche; elle en gémit, puisque ce maudit argent la rend inaccessible à plus pauvre qu'elle. Pourquoi est-ce ainsi? Pourquoi ne peut-on donner la moitié de ce que l'on possède à qui l'on aime ?
— Ce n'est pas un défaut d'être sans bien, dit-elle ; c'est un malheur, et pour moi ce n'est qu'une bagatelle. Ah ! quel plaisir j'aurais à enrichir Dorante ! Plus il me devrait, plus il me serait cher.
Chaque détail que l'on rapporte sur lui tourne à son avantage... L'insidieuse Lisette raconte qu'il vient de refuser une veuve opulente. « Il a eu la modestie de s'en taire, remarque Angélique. Ce sont toujours de nouvelles qualités que je lui découvre... » Elle Faime, mais sans effronterie, avec décence, avec scrupule ; elle obéit à des mxDuvements plus forts que sa volonté ; elle voudrait le fuir et n'en a point le courage. Elle gronde Lisette de favoriser ces coupables entrevues : « — .l'ai envie de m'en aller. — Partons donc! » s'écrie la suivante en riant sous cape... Angélique ne bouge point : « Une autre' fois, quand vous lui direz de venir, ne m'avertissez pas. Voilà tout ce que je vous demande... » Il est impossible de pousser plus loin le naturel, de le parer de plus de charmes.
Avec Dorante elle a de la pudeur, de l'émotion, peu de coquetterie. Elle est trop amoureuse pour être coquette.
— Me voyez-vous à regret? demande-t-il.
— Non, réplique- 1- elle naïvement : si j'étais fâchée de vous voir, je fuirais les lieux où je vous trouve et où je pourrais soupçonner de vous rencontrer.
En somme, elle ne s'appartient plus, elle est en péril, à rentière discrétion du séducteur... C'est à ce moment précis que la mère intervient pour la sauver d'elle-même.
La scène du premier acte, qui les met en présence, égale ce que Marivaux a produit de mieux nuancé; et il n'a rien écrit de plus subversif et qui choque plus violemment le commun usage et le préjugé. Mme Argante informe Angélique de la poursuite honorable dont elle est l'objet de la part d'Ergaste. La jeune fille repousse ce mariage avantageux.
— Vous n'épouserez pas Ergaste malgré vous, dit la mère. Vous savez comme nous vivons ensemble...
Et tout de suite elle devient tendre ; elle quitte le vous cérémonieux, le tutoiement lui paraissant plus propre à apprivoiser sa fille, à l'incliner aux expansions. « M'aimes-tu? demande-t-elle. — Vous n'en doutez point. — Pour m'en convaincre il faut que tu m'accordes une grâce. — Voilà un mot qui ne me convient pas. Ordonnez, j'obéirai. »
Mais Mme Argante n'est pas une mère tyrannique comme ses pareilles ; c'est une mère du « vingtième siècle », une mère amie, plus qu'amie, « camarade » de sa fille... c( Te rappelles-tu notre entretien, cette douceur que nous nous figurions toutes deux à vivre ensemble, dans la plus intime confiance, sans avoir de mystère entre nous? » Et elle lui propose de jouer ce rôle auprès d'elle, ou plutôt un double rôle, la mère et la confidente, chacune indépendante de l'autre, la confidente recevant des* secrets qu'elle s'engage à ne révéler jamais à la mère.
Angélique s'embrouille dans les deul^ termes. « Ma mère saura ce que je dirai à mon amie. — Mais non... » Peu à peu elle se rassure, s'enhardit. Et d'ailleurs ce jeu l'amuse...
— J'aime quelqu'un, dit-elle...
Ici la confidente s'oublie. La mère reparaît sournoisement, avec le visage et le ton de son emploi : « Vous
aimez? » demande-t-elle sévèrement... Et la poulette s'effarouche à nouveau. Et la dignité maternelle se déride. La mère redevient Tamie. Alors l'aveu s'échappe, ingénu, complet. On a vu le galant Dorante ; on Ta vu dix ou douze fois ; on le reverra encore : on ne peut s'empêcher de le revoir... « Veux-tu que je reprenne ma qualité de mère pour te protéger? — Non, vraiment... » C'est donc l'amie qui parlera. Elle fait un brin de morale à la fillette étourdie, une morale très douce, et qui la trouble bien plus que ne feraient de violents reproches. « Eh quoi ! te serais-tu crue capable de tromper la meilleure des mères, de te livrer à l'inconvenance de ces rendez-vous cachés? » Angélique convient qu'elle pourrait s'être abusée, et qu'elle ne s'était point avisée de tout cela : « Eh ! qui t'eût guidée, ma pauvre enfant? Ce n'est pas un domestique, payé pour te trahir ; non plus qu'un amant, qui met son bonheur à te séduire... » Elle s'arrête. La mère se garde d'intervenir et d'exciter, par un ordre brutal, la révolte d'un cœur trop épris.
— Ta confidente te laisse libre. Pourtant je te conseille de me suivre ; car le jeune homme est peut-être ici.
Angélique, convaincue, repentante de sa faute, renvoie sans le lire un billet que lui dépèche Dorante. Et c'est le fruit de l'affectueuse leçon qui vient de lui être si adroitement donnée.
La deuxième scène, où la mère et la fille se mesurent, ne le cède pas en délicatesse à la première. Angélique est retombée dans sa faiblesse. C'était inévitable. Elle a souffert que Dorante s'agenouillât devant elle, couvrît ses mains de baisers, et lui proposât un enlèvement. Cette fois, c'est sérieux... La mère confidente, qui surgit, n'a pas de peine à démêler au trouble d'Angélique que quelque chose de grave vient de se passer... L'interrogatoire recommence. La jeune fille, honteuse de sa rechute, essaye de mentir et déclare que tout est fini entre elle et Dorante. L'amie la félicite, en termes hyperbohques, sur
sa vertu. Et ces éloges qu'elle ne mérite point emplissent de confusion l'honnête Angélique. Elle ne peut les endurer... « Arrêtez, je vous trompe! » Elle avoue ses torts, mais s'efforce de les pallier, en plaidant pour Dorante ; elle peint son affliction, son désespoir et leur attribue cette offre criminelle d'une fuite clandestine. L'amie ne désarme pas ; elle montre avec fermeté à Angélique l'abîme oii elle court. « Il sait que tu es riche. — Il l'ignorait quand il m*a vue », s'écrie Angélique, jalouse de défendre l'honneur de l'homme qu'elle adore. L'amie change d'argument, comprenant que de ce côté la place est imprenable. Elle fait vibrer, -chez l'enfant, la corde de l'affection filiale... « — Ta mère ne survivra pas à cet affront; elle mourra de douleur et de honte. — Je préférerais mourir moi-même», dit Angélique. Elle se déclare prête à s'immoler, à renoncer à son rêve. Ses larmes coulent...
C'est à cet instant que se produit un revirement d'une grâce exquise. La mère confidente s'aperçoit aux pleurs, à l'accent des réponses d'Angélique, qu'elle chérit éperdument Dorante, et qu'il ne s'agit plus d'une amourette, mais d'un véritable amour; et soudain elle est retournée; elle s'émeut/ elle n'a plus qu'un désir : favoriser un amour si ardent et .si chaste, au lieu de le combattre.* Rien de plus joli que l'éveil en elle de ce second sentiment, que chaque phrase de la jeune fille affermit : « Que perdras-tu si tu perds Dorante? — Tout le bonheur de ma vie. » Rougissante, éplorée, elle supplie l'amie d'intervenir auprès de la mère pour l'apaiser et la rendre favorable.
— Je me repens d'avoir parlé. Mon ainour m'est précieux. Je viens de m'ôter la liberté d'y céder; je suis fâchée d'être éclaircie et plus triste qu'auparavant.
La mère est vaincue ; elle ne brisera pas ce cœur sincère ; son unique souci désormais sera de s'assurer si l'homme qui a su inspirer un tel amour enr est digne. Elle l'interrogera. Et c'est la scène finale, moins origi-
nale que les précédentes, mais d'un dessin très noble. Elle débute par un mot délicieux. Voyant arriver Dorante, buvant des yeux ce gentil cavalier, Angélique ne peut s'empêcher de murmurer : « Comment le trouvezvous, ma mère?», cri de fillette énamourée, saisi au vol par le plus merveilleux annotateur qu'il y ait eu des mouvements féminins.
Le reste n'importe guère. Dorante se justifie ; son oncle Ergaste le dote royalement ; les amants sont heureux. La pièce est finie. Elle renferme dans ses trois petits actes, qui durent à peine une heure, plus de substance psychologique qu'il n'en faudrait pour nourrir plusieurs grandes comédies.
Elle n'obtint à l'origine qu'un médiocre succès '; la figure de cette mère compatissante et bonne, sollicitant une grâce de sa fille, penchée sur elle avec précaution, écoutant d'une oreille émue les palpitations de son cœur, dut être incompréhensible aux spectatrices de 1735... Ce temps était très dur. Marivaux écrivait pour l'avenir ; il écrivait pour nous. Je ne puis vous dire quelle sympathie émanait de son lucide et tendre génie, l'autre soir. Hâtez-vous d'aller voir la Mère confidente avant qu'elle ne quitte l'affiche. Vous en aurez un pur ravissement...
La mise en scène, pieusement réglée par M. Truffier, évoque la féerie des parcs de Watteau. Les soies et les satins se poursuivent sous les arbres ; les trilles de la fiùte s'égrènent parmi les roses. Ergaste, étonné et rêveur, chemine dans les allées ; M. Truffier prête à ce philosophe la plus aimable physionomie, un certain flegme anglais fort savoureux ; on le dirait crayonné par llogarth. M. Dehelly porte élégamment l'habit de Dorante ; sa chalaur juvénile justifie Tengouement d'Angélique. Celle-ci, c'est Mlle Bovy, fine, jolie, menue, — un vrai Saxe. Je ne lui reprocherai que d'être presque trop intelligente dans le rôle, d'y introduire un excès de nervosité. Angélique est une charmante lille sans beaucoup
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de malice ; elle pleure quand elle pense avoir fâché sa mère, elle sourit quand elle aperçoit Dorante ; elle n'a que de bons sentiments dont ses yeux clairs sont illuminés. Mlle Du Minil faisait Mme Argante ; elle nous a souvent irrités lorsqu'elle jouait les jeunes premières ; l'emploi qu'elle semble avoir choisi est mieux dans ses moyens ; elle a agréablement nuancé l'attendrissement progressif de la mère-confidente. On l'y a goûtée.
Monsieur de Pourceaugnac.
Il est de tradition de jouer Monsieur de Pourceaugnac à la Comédie pendant les jours gras et d'offrir aux familles assemblées le défilé burlesque des matassins... Tandis qu'ils se bousculent à travers les fauteuils d'orchestre, réintègrent la scène par le trou du souffleur, armés de leurs instruments pointus dont ils menacent le naïf gentilhomme « limousin », de frais éclats de rire jaillissent de tous les points de la salle... Dans l'allégresse qu'excite ce spectacle, il entre une part de vénération. On s'y amuse, parce qu'il ne serait pas décent de ne s'amuser point aux farces de Molière. Convenons que celle-ci est une des moindres qu'il ait écrites, et qu'elle n'aurait pas grand crédit sur le public si elle n'était signée de son nom. •
Pour en goûter le sel, il faut se rappeler dans quelles conditions elle fut composée, évoquer le lieu et les circonstances de sa rep^-ésentation. Molière l'improvisa à Chambord en 1669 « pour le divertissement de Sa Majesté », ainsi qu'il est marqué au-dessous du titre de la brochure de 1670. Deux semaines suffirent à la monter
avec les chants, les danses, les intermèdes de LuUi. Elle parut le 6 octobre devant le roy, qui daigna l'applaudir. Sans doute prit-il autant de plaisir aux « à-côté » de la pièce qu'à la pièce même : il aimait la grâce des chanteuses et des ballerines, l'éclat des costumes, la fantaisie des masques et des travestissements... Dépouillée de cette pompe (difficile maintenant à restituer), l'œuvre semble mince, et malgré sa brièveté un peu languissante. Le comique en est énorme ; je ne crois pas qu'il agrée beaucoup aux femmes d'aujourd'hui; elles prisent médiocrement la grossièreté des plaisanteries scatologiques; elles se sont fait, à cet égard, une pudeur que ne connaissaient pas leurs aïeules. A la cour de Louis, ce genre de facéties n'effrayait personne. Il était de bon ton de s'en égayer; l'étiquette exigeait que l'on se tînt au courant des purgations royales et que l'on se communiquât les nouvelles inscrites sur le Journal : « Le roi prit à son réveil un bouillon purgatif, duquel il fut purgé jusqu'à neuf fois de matière très louable. » Les lavements jouaient un rôle considérable dans l'administration de sa vie; chacun se réglait sur lui ; les plus élégantes princesses usaient et parlaient librement du petit remède cher à M. Purgon. Je vous renvoie à la page célèbre où Saint-Simon expose l'aventure de la duchesse de Bourgogne debout, en robe d'apparat, contre la cheminée, et recevant un clystère de la main insinuante et discrète de Nanon, sa camériste, sans que ses hôtes s'en montrassent offusqués :
a Nanon, qui avait une main comme dans sa poche, passa derrière et se mit comme à genoux. Le roi, qui«en était le plus proche, s'en aperçut et leur demanda ce qu'elles faisaient là. La princesse se mit à rire et répondit qu'elle faisait ce qu'il lui arrivait souvent de faire les jours de comédie. Le roy insista. — Voulez-vous le savoir, reprit-elle, puisque vous ne l'avez point encore remarqué? C'est de que je prends un lavement d'eau. — Comment s'écria le roy, mourant de rire, actuellement
là, vous prenez un lavement? — Eh vraiment oui, ditelle. — Et comment faites-vous cela? Et les voilà tous les quatre à rire de tout leur cœur. Nanon apportait la seringue toule prête sous ses jupes, troussait celles de la princesse qui les tenait comme se chauffant et Nanon lui glissait le clystère. Les jupes retombaient, et Nanon remportait sa seringue sous les siennes; il n'y paraissait pas. Ils n'y avaient pas pris garde, ou avaient cru que Nanon rajustait quelque chose à Thabillement. La surprise fut extrême et tous deux trouvèrent cela fort plaisant... Depuis la découverte, elle ne s'en contraignit pas plus qu'auparavant. »
Un tel respect entourait le souverain que son lavement devenait chose auguste; mais lorsqu'il n'était pas lui-même en cause, la bassesse des fonctions corporelles servait de thème à de grasses plaisanteries; elles sont d'essence gauloise, et vous savez que les plus saintes personnes, les gens d'Eglise, n'y répugnent pas, car c'est faire œuvre pie que d'humilier et ridiculiser le corps, cette guenille, siège de tous les appétits et de tous les vices.
Ces sortes de joyeusetés affluent dans Pourceaugnac ; on en a les oreilles rebattues, la tète pleine; l'ouvrage n'existe que par et pour elles; elles en sont, si j'ose ainsi dire, le fondement. « Il pleut des femmes et des lavements », s'écrie Pourceaugnac... « Ne sens-je point le lavement? » demande- t-il encore. Et de fait, une pénétrante odeur de clystère vous monte aux narines; elle s'exhale du dialogue, jaillit du sol, suinte des murs; à chaque angle de décor, une seringue s'embusque; chaque porte, chaque fenêtre dissimule«in matassin aux aguets; et cela finit par être grandiose, lyrique, puissant, impressionnant .. Cette immense levée de seringues tourne à l'épopée. Pourceaugnac est V Iliade des apothicaires...
Malgré tout, pour y trouver de quoi se réjouir, il faut s'imposer un petit effort d'imagination, se dire que
les spectateurs d'il y a deux cents ans y prenaient un plaisir extrême, et que si le nôtre est moins vif, c'est qu'apparemment nos mœurs ont évolué dans le sens de la u pudicité » britannique, et que nous cherchons ailleurs des motifs de gaieté moins francs, moins innocents, moins honnêtes que ceux-là et que, plus raffinés d'esprit, nous sommes sans doute plus corrompus, et qu'il serait excellent de revenir aux vieilles sources et de se refaire une âme neuve. Nous nous excitons à rire, mais nous rions du bout des lèvres. Le cœur n'y est plus. Pom-ceaugnac n'éveille en nous qu'un esbaudissement voulu, réfléchi, rétrospectif. Ce n'est pas là la joie véritable.
La pièce nous surprend aussi par son extraordinaire dureté. Ah I les gens de cette époque manquaient de « duvet »! Et Molière, si pitoyable aux choses de l'amour, si prompt à s'attendrir sur sa propre faiblesse, si généreux aux amants, partage par ailleurs cette rudesse. Les bourreaux qui tourmentent l'infortuné Pourceaugnac sont féroces; ils le harcèlent; pas une minute ils ne le laissent respirer. Et à quels alliés ont recouru Eraste et Julie? Sbrigani est un coquin mais non un coquin joyeux, qui s'amuse de ses fourberies comme Scapin ou Mascarille ; il est maître de lui, méthodique, il ourdit ses mystifications ainsi qu'un général son plan de campagne et les accomplit froidement, sans un sourire. Il a un passé ténébreux, il dut s'enfuir de son pays pour écliapper à la corde ou aux galères. C'est un « chef de bande », un redoutable malfaiteur... Il n'est qu'un petit saint auprès de Nérinc. Les louanges qu'il accorde à celle-ci nous font frémir :
« .le puis vous en donner sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour 12.000 écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce faux
contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qui vous avait été confié, et que l'on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre les deux personnes qui ne l'avaient pas mérité. »
Voleuse, tricheuse, faussaire, receleuse, menteuse, parjure, telle est Nérine... Elle forme avec Sbrigani un couple sinistre. Les complices qui les assistent dans Texécution de leurs desseins, apothicaires, médecins, avocats, atteignent au dernier degré de Fimbécillité ou de la gredinerie. Les uns bégayent, ânonnent des mots absurdes et dénués de sens ; les autres ouvrent un large bec sur la proie qu'on leur offre et la dévorent. La consultation médicale du premier acte est admirable et terrible. On sent que Pourceaugnac ne sortira pas vivant des griffes de ces deux hommes noirs. Tout ce qui fut écrit depuis deux siècles sur les crimes de la législation aliéniste et les séquestrations arbitraires se trouve contenu dans cette scène. Le premier médecin prend l'offensive ; le second dodeline de la tète et acquiesce. Le patient ne peut dire une parole, esquisser un geste de protestation ou de colère qui ne se retournent contre lui... S'il s'agite, c'est qu'il souffre d'un accès de démence furieuse; s'il demeure stupide, c'est qu'il est atteint de mélancolie. Mais qu'il soit fou, cela ne saurait être mis en doute : c'est le « postulat » antérieur et supérieur à la discussion, assises robustes où toute l'argumentation s'échafaude, raisonnement dune logique, d'une solidité merveilleuses.
« Votre raisonnement est si beau, dit le second médecin à son collègue, qu'il est impossible que Monsieur ne soit pas fou; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devînt pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait... »
Tandis que le malheureux hoTnme, suant et soufflant, se débattait entre ses tortionnaires, nous songions que
naguère, à cette même place, Coquelin cadet écoutait ces mêmes dissertations sur la folie réelle ou imaginaire, et nous en avions la gor^e un peu serrée. Pauvre, pauvre Cadet! Que Tironie de la destinée est cruelle !...
Avouons-le, tout cela manque de joie. Il n'est pas jusqu'aux personnages résolument grotesques, comme l'apothicaire, colonel des matassins, qui ne traînent notre entendement sur des images lugubres : « Voici déjà, déclare-t-il, trois de mes enfants, dont ce grand médecin m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours, et qui dans les mains d'un autre, auraient langui trois mois. » Ce grand médecin revêt vaguement l'apparence d'un vampire, suceur de sang; et cette impression s'accentue quand, plus tard, il crie au bonhomme Oronte : « Simon malade m'échappe, je m'en prendrai à vous. Il me faut un malade; je le prendrai où je pourrai... » Non, tout cela n'est pas gai. Ce n'est que brutalité, cynisme et amertume...
Qu'y a-t-il donc dans Pourceaugnac qui détende l'esprit et nous apaise ? Il y a Pourceaugnac. Pourceaugnac est charmant. Cette figure, sur laquelle pleuvent les nasardes, est modelée avec une délicatesse infinie. Et si elle nous paraît burlesque, comme Va. voulu l'auteur, elle n'est nullement antipathique.. Ici nous nous séparons de lui. Nous n'allons pas jusqu'à cl>érir Pourceaugnac, mais nous ne pouvons lui refuser une certaine grâce ; il nous inspire une commisération qui revêt presque les couleurs de l'amitié. Sbrigani le peint descendant du coche et dévorant à belles dents un morceau de pain. Quand on déjeune frugalement et de si bon appétit, on n'est pas* un méchant homme... Il débarque à Paris. Aussitôt la canaille, ameutée par nos fourbes, de hurler après ses chausses...
(A ce propos, une petite observation que me suggère la mise en scène de la Comédie... Pourceaugnac arrive
époumonné, ahuri, se défendant tant bien que mal contre les gens malintentionnés qui le persécutent et dont le rusé Sbrigani feint de le délivrer. Mais ces gens, on ne les aperçoit pas, ils demeurent dans la coulisse comme si une chaîne invisible les empêchait d'avancer, on est étonné qu'ils s'arrêtent brusquement. S'ils continuaient de poursuivre et d'entourer leur victime, cela rendrait le tableau plus vivant et pittoresque...)
Pourceaugnac est un provincial... Sujet éternel de raillerie, mille fois repris par les dramaturges de tous les temps. D'innombrables pièces de Regnard, de Dancourt, de Picard, de Scribe, la Cagnotte et le Chapeau de paille d'Italie de Labiche, ne sont que des variantes de Monsieur de Pourceaugnac.
Le provincial est ridicule aux yeux du Parisien pour beaucoup de raisons : d'abord parce qu'il n'est pas Parisien — c'est la plus vaine et la meilleure, car elle renferme implicitement toutes les autres... Le provincial ne sait pas s'habiller, ou il porte des vêtements de forme surannée ; ou, s'il s'est fait faire des habits à la mode, il s'en affuble avec gaucherie, il en gâte l'élégance par quelque énorme faute de goût. C'est à quoi ne manque pas Pourceaugnac ; son pourpoint bariolé de couleurs inharmonieuses devait exciter la risée des courtisans, particulièrement chatouilleux à l'endroit de la toilette... Ensuite, le provincial est plein de présomption, il ne doute de rien. « — N'irez-vouspas au Louvre ? demande Sbrigani. Il faudra bien aller faire ma cour, répond Pourceaugnac. — Le roi sera ravi de vous voir. — Je le crois. » Entendez-vous les éclats de rire des gentilshommes pressés autour du fauteuil de IBa Majesté?... Enfin le provincial a l'imagination rétrécie par les mesquineries, les jalousies, les rivalités de préséances locales; sa vanité s'attache à de très petites choses et s'en nourrit.
Voilà l'image que le Parisien, fier de la prééminence qu'il s'attribue un peu sottement, se trace du provincial,
le dédain dont il l'accable... Molière accumule ces traits en son personnage. Grimarest prétend qu'il Favait portraicturé d'après nature et qu'un vrai Pourceaugnac existait alors, qui promenait au théâtre et dans les ruelles sa suffisance... Le chroniqueur Robinet semble corroborer cette hypothèse :
11 joue aussi bien qu'il se peut Ce marquis de nouvelle fonte Dont, par hasard, à ce qu'on conte L'original est à Paris.
Mais Molière n'avait pas besoin d'attendre que les provinciaux vinssent à Paris pour les observer ; il les avait vus chez eux. M. Eugène Rigal, au cours d'un important ouvrage paru d'hier (1), fait remarquer que le grand comique aimait, surtout vers la fin de sa vie, à évoquer les souvenirs que lui avaient laissés ses longs vagabondages à travers champs... Tel un capitaine qui se plaît à narrer ses premières campages. Remémorez-vous les jolis vers de Dorine :
Vous irez visiter pour votre bienvenue
Madame la baillive et madame l'élue
Oui d'un siège pliant vous feront honorer...
Dans Pourceaugnac,, nous entrevoyons au second plan, mais nettement dessinée, la ville de Limoges, avec son petit monde d'officiers, de juges, de fonctionnaires royaux, de hobereaux pleins de morgue. Nous dînons chez le traiteur Petit-Jean; nous nous promenons au cimetière des Arènes. M. de Pourceaugnac est fort bien apparenté ; il parle avec satisfaction de son cousin l'assesseur, de son frère le consul, de son neveu le chanoine. Et sur tous ces Limosins, Molière verse le fiot de ses railleries ; il s'y acharne; on dirait qu'une secrète rancune l'anime contre eux (Qui sait... Peut-être avaientils mal accueilli une de ses « tournées »... Le comédien
(1) Molière, 2 vol., chez Hachette.
est vindicatif.) Molière déteste les habitants de Limoges et leur assène de roides coups de boutoir :
« Une personne comme vous est-elle faite pour un Limosin? dit. Nérine à Julie... Que ne prend-il une Limosine et ne laisse-t-il en repos les chrétiens?... » Et plus loin : « Les Limosins sont brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes... »
Le nom même de son héros constitue une offense. Il n'éveille que des idées dégoûtantes et bestiales. Pourceaugnac est Limosin de pied en cap, c'est-à-dire, dans rintention de Fauteur, un exemple achevé du ridicule et de la bassesse.
Eh bien, en dépit de l'opprobre dont il est chargé, il ne nous inspire pas ces sentiments. Pourceaugnac vaut infiniment mieux que les aigrefins acharnés après lui. Il leur témoigne une confiance ingénue et qui nous touche. Voyez avec quelle bonhomie il se laisse tirer les vers du nez par ce pendard d'Eraste, et s'abandonne aux soins de cette mauvaise peste de Sbrigani... U a des scrupules de brave homme, un grand souci de sa respectabilité. Quand on lui insinue que Julie est une jeune coquette de réputation douteuse, il repousse, malgré l'argent qu'il en retirerait, ce mariage : « Je ne veux pas me mettre sur la tête un chapeau comme celuici ; et l'on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnac. » Il s'insurge également contre la peine de la pendaison, qui ferait tort, dit-il, à ses titres de noblesse. Et je veux bien que sous cette défense, se cache la crainte effroyable qu'il a d'être pendu ; mais qu'il prenne soin de la dissimuler et qu'il invoque des raisons si honorables, ceci prouve en sa faveur. Non, toute dignité n'est pas éteinte dans l'âme de Pourceaugnac. Joignez qu'il possède une certaine finauderie naturelle et disserte congrument des choses de la justice. Il est laid, balourd, avantageux, dénué de séduction ; il n'est point vil ; une gaucherie provinciale assez savoureuse émane de lui ; burlesque à Paris, peut-être fera-t-il
à Limoges un personnage considéré, bon époux, père excellent, fidèle serviteur du roi. Et vraiment il est si vilainement dupé, et par de si vilaines gens, qu'on ne peut lui refuser un peu de compassion et d'estime.
M. Siblot a très judicieusement esquissé sa silhouette, la maintenant à mi-chemin de la comédie et de la parade de tréteaux ; il s'est abstenu d'outrer la caricature, il lui a gardé forme humaine; cette sagesse dans l'interprétation d'un rôle qu'il est si aisé de pousser à la charge n'a point déplu, au contraire. Cependant il ne faudrait pas l'exagérer, ni muer en drame une pochade carnavalesque. M. Louis Delaunay assombrit effroyablement le premier médecin aliéniste ; à l'écouter, « on a froid dans le dos », comme dit l'autre ; il y met un peu trop de conviction, pas assez d'extravagance. M. Ravet rend de façon plus bouffonne le gâtisme obséquieux du deuxième médecin; M. Groué bégaye agréablement les sottises de l'apothicaire et porte alertement sa seringue ; Mmes Thérèse Kolb et Lynnès faisaient Nérine et Lu-' cette ; elles ont l'encolure des deux commères et baragouinent plaisamment les patois languedocien et picard, sans avoir soin toutefois de mettre assez en valeur les mots français ou francisés qui rendent vaguement intelligible ce galimatias. M. Dehelly est un Eraste de belle mine. Mlle Berge une Julie aimable. Et Ïruffier-Sbrigani menait la troupe au combat, avec la verve et la pieuse ardeur qu'il puise dans son amour pour Molière...
La Cérémonie du Malade imaginaire. — Le Mariage forcé. — Les Femmes savantes.
Molière a été fêté, cette semaine, selon le rite accoutumé, par la représentation de deux de ses œuvres, auxquelles on a ajouté un compliment et une petite comédie de circonstance. Autrefois, il n'était point de ces soirées commémoratives sans le Malade imaginaire ; et l'on ne jouait le Malade que pour la Cérémonie ; et l'on ne donnait la Cérémonie que pour procurer au public la joie de voir défiler sous ses yeux tous les acteurs de là troupe et de les saluer au passage ; il marquait à chacun d'eux ses préférences, ses sympathies, son admiration; il les remerciait des succès obtenus, des efforts accomplis. Cette manifestation discrète, ces applaudissements nuancés perpétuaient une tradition excellente.
C'était d'abord une façon touchante d'honorer le dieu du logis; tous ses fils, sans exception, tous les membres de la Compagnie, devaient, ce jour-là, s'âssemblei* autour de lui et chanter en chœur le Dignus est intrare : on n'admettait comme excuse que la maladie, dûment constatée par les médecins de service. Et la célébration de cette messe annuelle avait encore un autre avantage : elle sanctionnait en quelque sorte et resserrait le lien qui rattache de temps immémorial la scène au parterre. Les
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comédiens, s' avançant vers la rampe, saluant les spectateurs, rendaient hommage à leurs juges. Et ceux-ci semblaient dire : « Nous vous connaissons, nous vous suivons, nous apprécions vos mérites et encourageons votre zèle. Continuez à bien faire. » Voilà ce que contenait implicitement la Cérémonie du Malade imaginaire. Surannée et puérile par elle-même, elle avait une signification symbolique. Il serait à souhaiter qu'elle ne tombât point en désuétude. M. Jules Claretie, si sensible aux grâces du passé, la restaurera. Et ce sera une manière très spirituelle d'obliger les sociétaires vagabonds à rentrer au bercail pour cette date précise du 15 janvier. Fussent-ils au bout du monde, qu'ils devront revenir. Ainsi, dans de certaines familles, étroitement unies, estce un scandale quand, aux jours anniversaires, un des enfants manque d'offrir ses vœux à l'aïeul.
... Oui, plus j'y songe, et plus je me convaincs que la Cérémonie du Malade n'est pas une chose tout à fait vaine. On peut au surplus la remplacer par la Cérémonie du Bourgeois gentilhomme^ ou même inventer une autre Cérémonie. L'essentiel est que, une fois l'an, nous ayons, assemblés au complet, sous l'égide de Molière, les serviteurs de sa Maison. Et puis c'est un spectacle qui n'est dénué ni de charme pittoresque ni de grandeur, que la vue de ces comédiens, de ces comédiennes, chacun vêtu du costume de son emploi, drapé dansles plis du manteau rouge. La solennité de leur cortège, formé d'après l'ancienneté sur un double rang, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre; la diversité des physionomies; la gravité olympienne des tragiques marquée du sceau de la fatalité; le cordial embonpoint des financiers; la sveltesse des valets, un peu alourdie et fatiguée chez les vieux de la troupe, sémillante chez les jeunes, enfin les sourires de ces dames, sourires innombrables et délicieusement expressifs, le sourire las de Phèdre, le sourire triomphant de Célimène, le sourire ingénu et passionnéde Rosine, le sourire indulgent et gras des mères,
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le sourire vinaigré des prudes. Toutes ces préséances et ces révérences avaient leur noblesse. C'était un des derniers vestiges subsistant de la France d'autrefois, de Fépoque où la même politesse et les mêmes beaux usages régnaient au théâtre et à la cour... Décidément, il faudra restituer la Cérémonie...
Le Mariage forcé inaugurait et les Femmes savantes clôturaient la soirée. Le Mariage est une des petites pièces de Molière le plus souvent représentées ; elle ne quitte point le répertoire ; elle est fort plaisante, si une interprétation convenable en soutient la verve et la met en valeur. On peut dire quelle ne renferme que d'excellents rôles ; les plus courts sont dessinés d'un crayon si net qu'ils font figure de caractères. Alcidas n'a qu'une scène. Il suffit. Tout de suite, on reconnaît en ce cavalier courtois, pratique, parfaitement bien élevé, friand de la lame, qui donne le choix à Sganarelle ou d'épouser sa sœur, ou de recevoir un coup d'épée, ou de périr sous le bâton, l'ancêtre des petits messieurs reproduits par milliers dans notre théâtre moderne, les aigrefins de la « haute », les arrivistes, qui se poussent dans la vie par l'intimidation et l'audace, et accomplissent des actions douteuses en invoquant le point d'honneur. Alcidas, c'est, avec plus d'élégance, FAnnibal de VAventuiHère, et c'est le duc de Septmonts... M. Dehelly a gentiment rendu son allure impertinente et féline.
Le personnage de Dorimène se développe en moins de cent lignes, mais avec quelle surprenante fermeté ! Il est complet. C'est une esquisse de maître. Chaque mot porte. Dorimène a l'intention de tromper le 'mari ridicule auquel elle ne se donne que par calcul. Elle ne le cèle point à son amant Lycaste ; mais elle a loyauté de prévenir le pauvre Sganarelle, non de l'infortune qui l'attend, mais des habitudes nouvelles et du train qu'on prétend lui imposer. « La sévérité de mon père m'a tenue jusqu'ici dans une sujétion la plus fâcheuse du monde... J'ai
cent fois désiré qu'il me mariât pour sortir de la contrainte oij j'étais... Vous êtes venu heureusement pour cela et je me prépare désormais à me donner du divertissement... Comme vous êtes un fort galant homme et que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur ménage. J'aime les visites, les assemblées, les cadeaux, les promçnades, et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon humeur »... Ce programme est juste à l'opposé de celui qu'a formé Sganarelle ; il ne se marie qu'afin d'avoir un foyer paisible, peuplé d'enfants, et de « posséder une belle femme qui lui fera des caresses, le dorlotera et le viendra frotter quand il sera las ». Et .les malheurs de Sganarelle ne nous touchent point, parce qu'il ne songe qu'à lui, et mérite le sort que lui réserve l'impitoyable Dorimène. Ce sont deux égoïsmes en conflit : î'égoïsme de l'homme mûr qui ne demande à l'hymen que le repos ; I'égoïsme de la fille qui y cherche uniquement le plaisir... Le mariage, conclu dans des conditions pareilles, est fécond en désastres ; il n'a des chances de bonheur que s'il se fonde sur une inclination réciproque et unit deux êtres en parfait rapport d'âge et de sentiment. L'amour et la jeunesse en sont les conditions nécessaires. Molière n'a jamais varié sur ce point, sauf pourtant dans V Ecole des maris. C'est que lorsqu'il écrivit cet ouvrage, il était luimême amoureux d'Armande Béjart et plaidait, en faveur d'un mari quadragénaire, les circonstances atténuantes. Bientôt il revint de son erreur. V Ecole des femmes porte la trace de ses déceptions cruelles ; il s'affermit plus que jamais dans la conviction que l'on ne saurait impunément contrarier la nature. Le seigneur Géronimo le déclare expressément à Sganarelle : « Si la plus grande des folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, d-m^ hi <^nWnn où nous devons être le plus sage. »
Cette pièce résume donc, sous la forme la plus animée et plus piquante, l'opinion de Molière au sujet du
mariage ; il prenait la question fort au sérieux et ne la traitait point de bagatalle. Il est à remarquer que l'adultère n'est envisagé par lui que comme le résultat des unions disproportionnées ; que Dorimèneen fasse porter à Sganarelle, Angélique à George Dandin, c'est dans l'ordre, il le juge nécessaire ; mais l'idée ne lui vient pas qu'un mariage d'amour, consommé dans des conditions normales, puisse avoir ces conséquences. Nulle part, dans son théâtre, on ne voit deux époux se haïr et se trahir après s'être mutuellement et sincèrement aimés. Ces cas passionnels, qui alimentent toute notre comédie contemporaine, il les ignore. Il ne conçoit point que le bonheur conjugal soit menacé de quelque accident, s'il est édifié sur les bases qui en assurent, selon, lui la durée. Seule, se préoccupent de l'avenir les barbons échauffés dont l'imprudence est un défi aux lois naturelles. Et c'est pourquoi Sganarelle s'en va solliciter l'avis des philosophes.
Cette consultation renouvelée de Panurge (le Mariage forcé est la plus « rabelaisienne » des pièces de Molière) se déroule avec une admirable ampleur. Pancrace et Marphurius, sortis armés et barbouillés des pages du Pantagruel^ incarnent en leurs pesantes personnes trois siècles d érudition barbare et de stupidité scolastiquo. Les interprètes en doivent faire de larges et puissantes caricatures, à la Daumier. M. Joliet ne nous donne qu'un Marphurius superficiel. Evidemment M. Truffîer est d'une encolure physique un peu frêle pour Pancrace. Mais avec quelle intelligence, avec quel goût du texte et quel esprit il construit la ligne générale et met en relief les traits srgnificatifs du personnage ! ^
Je m'aperçois que j'ai passé sous silence Sganarelle et Dorimène. Ce sont deux élèves fraîchement émoulus de l'école. M. Lafon est doué d'un embonpoint inquiétant et précoce qui le voue, avant la vingtième année, à l'emploi des manteaux. Son ventre et ses bajoues sont la moitié du rôle ; l'autre moitié — la force comique — lui
viendra plus tard ; il a besoin d'imprimer de l'accent à sa diction molle et inexpressive... Mlle Provost est déjà célèbre. Depuis ses débuts retentissants, on la considère comme une des grandes espérances de la Maison. Je ne l'avais aimée qu'à demi dans le Legs ;ieVy avais trouvée artificielle, nerveuse à l'excès et d'une nervosité mal réglée. Dans Dorimène, elle a reconquis ses avantages. On n'a pas plus de grâce et de perfidie. Et son coquin de petit sourire et la flamme de gaieté qui pétille au coin de ses yeux en disent long sur les mésaventures réservées au pauvre Sganarelle.
Les Femmes savantes ont été jouées avec éclat par les premiers sujets de la Compagnie. Chaque audition nouvelle de cette pièce fortifie en moi l'impression que je vous ai déjà livrée, je crois. Elle ne produit plus le grand effet qu'elle faisait jadis ; on l'écoute avec une sorte d'indifférence ; il est visible qu'elle a cessé de répondre à l'état des mœurs, à l'évolution qui s'est opérée dans l'éducation des femmes. Les boutades de Chrysale, qui excitaient les joyeux applaudissements du parterre bourgeois (il s'y applaudissait lui-même, y trouvant l'écho de ses propressentiments), tombent maintenant dans le silence. Armande n'est plus du tout odieuse; on apprécie sa délicatesse, le choix de ses mots, l'élévation de ses pensées ; on la plaint d'être repoussée par Clitandre, et l'on en veut à Clitandre de la dédaigner (peut-être le talent et le charme de Mme Bartet accentuent-ils cette sympathie) ; mais en dehors de l'interprète, elle va au rôle, qui s'est rapproché de nous. Lorsque Philaminte expose le plan de son Académie, on l'estime fort raisonnable, fort modérée ; la plus timide de nos féministes va plus loin qu'elle et sans soulever aucune réprobation. (MmePierson, par son jeu enveloppé etdiscret, contribue à la rendre aimable... Je vous assure que Philaminte est une femme délicieuse.) Et certes, ll(3nriette continue de nous ravir. Pourtant, nous jugeons ({u'elle témoigne une aversion (>xcessiv<î |)Oui- la science, et (}u'un peu plus
instruite, un peu plus ornée, elle n'aurait que plus de séduction. On lui a parfois reproché d'être trop libre dans ses propos; ce n'est point ce qui nous choque. Nous devinons (et c'est . un trait d'observation très profond) qu'elle a grandi sans direction morale, entre un père médiocre et une mère distraite, qu'elle a poussé au hasard comme une herbe folle dans un champ ; son manque de « duvet » vient de là.
Oui, nous chérissons Henriette. Cependant, il nous serait agréable qu'elle eût feuilleté quelques livres, quelques bons livres, et en eût gardé le parfum, et qu'elle prisât les beautés de la poésie et de la musique. Tout cela, d'ailleurs, elle se l'assimilirait aisément. Il suffit, pour en être assuré, de la regarder à travers Mlle Marie Leconte. L'exquise comédienne ajoute au rôle tout ce dont notre imagination se plaît à le doter. Considérez-la, quand le pédant débite son morceau sur la princesse Uranie. Comme elle s'ennuie spirituellement! Quelle malice pétillante, quelle joie, lorsqu'éclate la querelle entre Vadius et Trissotin! Si elle est sensible au ridicule de ces méchantes rimes, elle ne le serait pas moins à la grâce des beaux vers. Et sans doute, unelarme mouilleraitelle ses yeux sincères, si on lui récitait du Racine...
Il suffirait donc d'une très légère retouche pour qu'Henriette demeurât l'idéal de lajeune fille française, telle que Jules Lemaître l'a dépeinte dans son joli sonnet :
Ta grâce apaiserait le juste aux rubans verts, Simple et bonne Henriette, ô ma chère Française ! Sans louche pruderie et sans candeur niaise, Tu regardes Clitandre avec tes grands ^ux clairs.
Qu a d'autres Trissotin porte ses petits vers! Ton brave esprit connaît les hommes et les pèse : Admirable bon sens, et qui nous ravit d'aise, Car ta gaîté persiste et rayonne au travers.
Acceptant sans humeur la nature et la vie
Comme elles sont, jamais tu n'eus la moindre envie Ni d'être un esprit pur, ni d'être un bel esprit.
0 très loyale amie et très sereine amante,
Dont le cœur va tout droit et la sagesse rit.
Le grand Molière en toi mit son âme charmante.
On se rend compte des raisons qui affaiblissent pré sentement Fintérêt des Femmes savantes. C'est une pièce à thèse. Or, soit que la thèse soutenue par Fauteur ait triomphé, soit qu'elle n'ait pas reçu l'approbation des générations suivantes, dans les deux cas l'ouvrage où elle est exposée est condamné à vieillir. La postérité n'a point corroboré les idées de Molière sur l'éducation féminine. Elle les a dépassées, elle est allée plus avant. De là, la caducité des Femmes savantes ; l'œuvre passe insensiblement au second rang, derrière Tartuffe^ le Misanthrope^ Y Ecole des femmes : c'est encore un chef-d'œuvre, ce n'est plus un grand chef-d'œuvre. 11 renferme d'ailleurs des parties incomparables qui le maintiendront à la scène; Trissotin et Vadiuségayeronttoujours le public. Et puis on y trouve la peinture d'un travers éternel, universel : le snobisme des femmes engouées de bel esprit, soucieuses de tenir un salon littéraire, de gouverner les élections académiques, de protéger les jeunes poètes, de composer elles-mêmes des essais et de solliciter la louange... Ceci ne saurait périr. Et la meilleure preuve, c'est qu'il a suffi à Edouard Pailleron de composer à nouveau les Femmes savantes pour recueillir le plus fructueux succès, un succès qui ne meurt pas. Le Mçnde où fon s ennuie n'a jamais quitté l'affiche. Or vous n'ignorez pas que Bellac c'est Trissotin, Saint-Réault c'est Vadius, miss Lucy c'est Armande, Mme de Céran c'est Philaminte, Roger c'est Clitandre... et qu'Henriette revit sous les apparences de la sémillante Suzanne de Villiers... Seulement, Henriette suit les cours de la Sorbonne ; elle lit des romans. Elle est au poinL
M. Georges Berr faisait Trissotin, M. de Féraudy Vadius. Ces deux figures s'opposent. Trissotin est le pédant de salon, Vadius le cuistre de collège. M. de Féraudy prête à Vadius une énorme vérité caricaturale, conforme à la tradition. M. Georges Berr et un Trissotin presque trop léger ; un rien déplus il serait charmant ; et je veux bien que Trissotin ne soit pas repoussant d'aspect, mais il ne faut point nous laisser oublier que ce drôle a des dessous sinistres, une âme intéressée et basse, sœur de celle de Tartuffe... M. Berr se rattrape par Tart de bien dire. L'entendre distiller le sonnet d'Uranie est un régal digne des dieux.
M. Baillet interprétait le rôle de Clitandre par lequel il débuta, voilà trente-deux ans, à la Comédie, et qu'il ne jouera plus, puisque l'heure de la retraite a sonné pour lui. Le public laia montré sa bienveillance en le couvrant de chaleureux applaudissements lorsqu'il a paru sur la scène. Il les devait à un artiste consciencieux et fidèle, à une carrière si longue si si honorable.
Le lendemain, une petite fête réunissait quelques dévots de Molière dans l'arrière-boutique d'Edouard Pelletan. Ce libraire est un véritable amant des livres. Il en publie de fort beaux, auxquels il donne des soins paternels et pieux. Il vient de rééditer le Misanthrope, avec des planches d'un noble et vivant caractère dessinées par Jeanniot ; il a joint au Misanthrope la Conversion d'Atceste, qui supporte ce voisinage sans en être accablée. Courteline occupe un tabouret près du fauteuil de son maître; et il y est solidement assis... Des notes d'Anatole France, en guise de préface, complètent le volume. C'est un dialogue aux Enfers, entre une ombre inconnue et l'abbé Douillet. L'ombre prétetid avoir servi d'original pour la figure du Misanthrope ; elle n'est pas sans en concevoir de l'orgueil, car les ombres ne dépouillent pas entièrement les vanités terrestres ; elle est ramenée à l'humilité par la sagesse de l'abbé Douillet. Et comme l'abbé s'exprime dans la langue d'Anatole
France, et comme il empruntait la voix de M. Le Bargy, nous prîmes à Fouir un plaisir rare. Voici ce que, parmi d'autres choses, il nous fit entendre :
« Le Misanthrope est étrangement prévenu en faveur des hommes. Il leurprête toutes sortes de bonnes qualités qu'ils n'eurent jamais, qu'il n'a pas davantage, puisqu'il est homme comme eux. Quand il s'aperçoit qu'il s'est trompé, c'est aux autres qu'il s'enprend, non à lui-même. N'est-ce point plaisant? Vous n'êtes misanthrope que par déception. »
L'original du Misanthrope reproche à l'abbé Douillet d'attaquer la vertu en le ridiculisant. Mais ce dernier redouble et précise sa pensée :
« Ne mettez pas ainsi la vertu dans votre jeu... Il y a beaucoup de souci de soi-même et quelque égoïsme dans la misanthropie. Cela encore la rend un peu ridicule. Et ce n'est pas tout. La misanthropie ne va pas sans un excessif orgueil. Pour être ainsi l'ennemi du genre humain, il faut que vous vous imaginiez valoir mieux que tout le genre humain. C'est possible. Mais vous auriez eu meilleure grâce à ne pas le savoir. Je vous trouve ce dernier ridicule. »
L'abbé déclare, en finissant, qu'il ne faut pas haïr les hommes, mais les mépriser. Ceci, c'est la misanthropie des gens qui ne se mettent point en colère. Cet abbé Douillet s'accorderait sur beaucoup de points avec Philinte.
Aux phrases lucides et limpides d'Anatole France succédèrent des vers de La Fontaine et de Boileau, lus idéalement par Mme Bartet. Nous eûmes aussi unmenuet de LuUi, la chanson du roi Henri, Si le Jioij in avait donné; et nous eûmes un cri de Mme la comtesse do Noailles, qui crut devoir protester contre des louanges trop modérées décernées par Sainte-Beuve à Racine...
Et tandis que ces musiques et ces récitations s'achevaient dans l'étroite officine du bon libraire, sous l'œil pensif de M. France, et devant des auditrices à grands
rhapeauxj je songeais à la gloire de Molière. Elle eut des variations, quelques éclipses, une apogée. Il y a environ vingt-cinq ans, elle prit une forme, si Ton peut ainsi dire, religieuse. C'était le temps oii notre cher Georges Monval rédigeait le Moliériste, organe spécial, qui n'entretenait ses lecteurs que du grand homme, ou des problèmes biographiques, ou des difficultés historiques le concernant. Cette église avait son pape, — c'était Monval, — son clergé, ses fidèles, ses conciles. On s'assemblait le 15 janvier, au café Corazza; puis, après une communion enthousiaste et frugale, sous les espèces du pain, du vin et de quelques mets modestes, on se rendait en corps à la Comédie... Le Moliériste mourut. Le culte a perdu de son rayonnement ; il n'a plus recours aux manifestations extérieures. Pourtant il continue de vivre ; il a de profondes racines dans nos cœurs... Nous l'honorons en secret... Nous sommes tous les fils de Molière.
DUcoie des Femmes.
Mlle Lifraud a fait un heureux début. C'est une des plus gentilles Agnès qu'ait eues depuis longtemps la Comédie. D'abord, le physique est charmant ; petit nez spirituel, bouche en cerise, yeux où la gaminerie et la tendresse brillent tour à tour, taille menue mais non point gauche, allure modeste mais non point embarrassée. C'est une erreur d'exagérer Tair ennuyé d'Agnès. Si la pupille d'Arnolphe est une ingénue très naïve, sa naïveté n'a rien de morose. Cette fleur en bouton ne demande qu'à s'épanouir; un rayon printanier l'illumine. La femme existe déjà en elle et se cherche. Il faut qu'on sente et la joie de ce cœur qui éclôt à lamour, et la malice rieuse de cet esprit qui s'éveille. Mlle Lifraud nous a donné tout cela; elle a un peu trop détaché et dit trop en manière de couplet les vers fameux :
Et là-dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.
Il en est d'autres qu'elle a nuancés avec un naturel délicieux et une grande finesse ; elle a même eu une trouvaille, dans la scène où elle lit le petit livre rouge que son tuteur lui confie. KUe a été si fort impressionnée par
MOLIÈRE 30o
le sermon qui précède, par l'affreux tableau des supplices de Tenfer et la méchanceté bourrue du prédicateur, qu'elle a visiblement envie de pleurer. A mesure qu'elle déchiffre Les maximes du mariage, sous l'œil sévère qui l'épie, sa voix s'altère; on l'arrête à la quatrième maxime... heureusement; à la cinquième, elle éclaterait en larmes. Je ne crois pas que Mlle Lifraud ait inventé cette mimique ; elle l'exécute à ravir. Son succès a été vif. Et tout le monde s'accordait à la féliciter de son entrée à la Comédie, et à louer la Comédie de cette excellente acquisition.
M. Leloir a joué Arnolphe avec profondeur. Quelquesuns l'accuseront de le pousser au noir. Nous connaissons l'antienne. Mais comment faire avec ce diable de rôle? Si on le joue sincèrement, on y est triste. Il n'est pas douteux qii'Arnolphe ne souffre le martyre, et que l'inconsciente cruauté d'Agnès ne le mette au supplice, et qu'il ne l'aime passionnément comme les hommes d'âge mûr quand ils sont blessés par l'amour... 11 est certain aussi que ces transports prennent chez lui un aspect ridicule, parce qu'il est laid (surtout en comparaison d'Horace), chagrin, sentencieux, jaloux et sans jeunesse (on était vieux alors à quarante-cinq ans, mais nous avons changé cela)... Il est donc nécessaire, pour tout concilier, de se montrer à la fois, dans le personnage, dramatique par le fond des sentiments, et grotesque par la façon de les traduire. M. Leloir y réussit, ce me semble. Il est entièrement possédé, on le devine, prêt aux pires concessions, aux pires lâchetés pour garder ce qu'il adore. Il se juge, il méprise sa faiblesse :
Dans le monde, on fait tout pour ces ani«iaiix-Ki.
Mais quoi, on n'est pas maître de ses sentiments. Agnès indifférente, Agnès ingrate irrite d'autant plus l'ardeur du barbon qui la poursuit. Elle le ramène et le mène oii il lui plaît ; il suffit qu'elle veuille le voir à ses pieds, rependant et soumis, pour qu'il y tombe. Si elle l'exige, il
lui demandera pardon des torts qu'elle a eus et de ce qu'il a enduré par elle :
Ce mot et ce regard désarment ma colère.
M. Leloir a mis dans ce vers un accent humain, sorte de détresse qui nous ont touchés. Et lorsqu'il s'arrache « un quartier de cheveux », il est très suffisamment comique. C'est une belle interprétation.
M. Dehelly déploie une grâce jeune, légère et sautillante qui est dans la tradition du rôle d'Horace. MM. Truffier et Mlle Dussane — Alain et Georgette — se donnent allègrement la réplique; mais je ne puis celer que Mlle Dussane paraît un peu trop délurée et intelligente dans cette fille des champs, qu'Arnolphe a choisie à souhait. M. Silvain est le Chrysalde idéal, bon homme, caustique, le franc bourgeois de France à la langue bien pendue, bourguignon salé, amateur de fine chère, buveur gaillard, et sans doute, à ses heures, coureur de cotillons. Il aime la femme, et la bouteille, et les historiettes qu'on se raconte après boire, les coudes sur la nappe. Et il a le jugement droit. C'est un homme de sens et un brave homme.
Le Misanthrope.
Nous avons eu le Misanthrope avec Mlle Berthe Cerny. Pour la première fois la brillante artiste se mesurait à un grand rôle du répertoire. On attendait impatiemment cette épreuve, la seule qui consacre chez-Molière une actrice et lui confère ses lettres de noblesse... Digna est intrare... M. Le Bargy devait avoir l'honneur de lui donner la réplique ; il a eu tort de s'y dérober. Tout le désigne à jouer Alceste : sa force, la netteté de sa diction, et jusqu'à Fàpreté agressive qui est un des traits de son tempérament. Il eût rendu à merveille un des aspects du rôle, sinon tous.
Cette considération n'est nullement négligeable. Un comédien de talent se tire à peu près d'affaire, quel que soit le personnage où il s'essaye ; il n'y est supérieur que si, par ses qualités et ses défauts, dans quelque mesure il lui ressemble. Delaunay en fit naguère l'expérience. Jamais il ne parvint à réaliser entièreme^ la physionomie de l'homme aux rubans verts. Il avait beau enfler la voix, rouler des yeux terribles ; on reconnaissait en lui l'aimable enjouement d'Horace et la sémillante désinvolture de Valentin Van Bruck. Au contraire, lorsque Worms entrait en scène, on éprouvait la sensation immédiate du rôle : son visage chagrin, son teint
brouillé, un peu maladif, la passion qui grondait en lui, la flamme de tendresse dont Tardeur le dévorait, tout cela c'était Worms, et tout cela c'est Alceste.'M. Leitner fut son élève. Il Ta pris comme modèle. Il n'en pouvait choisir un meilleur. Il a du feu, le généreux emportement qui convient, un organe sonore, une articulation nette, l'art de dire intelligemment, de rythmer et de nuancer les vers ; on a goûté la chaleur d'accent qu'il communique aux plaintes et aux fureurs jalouses de l'amant éconduit. Je ne lui reprocherai qu'une fâcheuse tendance à la déclamation. Il chante, de ci de là, des airs de bravoure, particulièrement dans la scène finale, quand trahi de toutes parts, abreuvé d'amertume, il poursuit le dessein de chercher un endroit écarté où d'être homme d'honneur il ait la liberté. Ce mot de liberté, M. Leitner le fait sonner superbement comme au refrain d'un hymne patriotique. C'est une erreur. La colère d'Alceste, ici, cède le pas à la douleur profonde, à l'accablement, à la tristesse. Il éprouve une lassitude infinie, l'écœurement de vivre que connaissent les êtres désabusés, irrémédiablement meurtris, et dont le cœur saigne. Il se concentre en lui-même ; il n'a qu'un désir : la solitude. La liberté n'est pas une conquête où il aspire : c est un refuge.
Célimène, comme Alceste, exige de l'interprète des dons naturels. Pour incarner ce personnage, qui résume tout ce qu'il y a dans l'âme féminine de séduction, d'esprit, d'égoïsme et de cruauté, il faut être doublement femme. D'abord, il est nécessaire d avoir de la taille, de l'aisance en scène et de porter sans contrainte les toilettes somptueuses et pesantes du siècle. Il faut encore savoir manier l'éventail. C'est un muet langage qui achève les vers de Molière et supplée à ce qu'ils ne disent pas expressément. La sortie de Célimène, au dernier acte, ne s'expliquerait pas sans ce coup d'éventail qui signifie mille choses. Célimène coule vers Alceste un regard enjôleur, qui, pour la première fois, ne le réduit pas à l'obéissance :
MOLIÈRE 30î)
— Vous résistez, mon ami, songe Gélimène... Tant pis pour vous... Un de perdu, dix de retrouvés... Et puis, demain, nous nous reVerrons... Je sais mon pouvoir... Et entre nous tout n'est pas fini.
Voilà ce que pense Gélimène et ce qu'elle indique par ce coup d'éventail léger, ironique, impertinent, où elle met à la fois un soupçon d'agacement, du dépit, de la menace. Ce coup d'éventail est un avertissement:
— Prends garde, pauvre Alceste ! Gélimène se vengera de l'affront que tu lui fais. Tremble, si tu n'es pas entièrement guéri... Ses petites griffes te déchireront.
Que faut-il de plus pour que Gélimène se révèle complètement à nous? Il faut que ses yeux s'adoucissent par instants et donnent l'illusion de la tendresse. N'oublions pas qu'elle se surveille toujours et qu'elle est éternellement comédienne. G'est par ses yeux qu'elle retient Alceste, ou l'apaise, ou le persuade, ou le confond, tandis que son sourire le raille. Ainsi, elle exécute en virtuose la gamme de sentiments que le génie de Mozart introduira dans sa sérénade de Don Juan^ la fameuse sérénade dont la mélodie est caressante et l'accompagnement moqueur.
Mlle Berthe Gerny a fort joliment rendu cette gaminerie spirituelle. Elle se paye avec beaucoup de bonne grâce la « tête » des gens ; elle rit sous cape ; elle s'amuse de ses malices ; elle a eu dans sa réplique à Arsinoë des inflexions d'un comique très fin, lorsque la prude lui fait aigrement observer qu'il est facile d'avoir des amants.
Ayez- en donc, madame...
Elle s'est appliquée à moderniser, à « actualiser » le rôle ; elle en fait une délicieuse « caillette »*de nos jours, insouciante, inconséquente, frivole, vaine de sa beauté, friande d'hommages, désireuse par-dessus tout de maintenir sa royauté, agréablement médisante, mais non pas cruelle, ni mauvaise, ni perfide. Et l'on ne peut dire qu'elle ait trahi l'intention du poète. Si l'on relit le
texte, on s'aperçoit en effet que Gélimène est cela ; elle a plus d'égoïsme que de méchanceté véritable. Les persiflages qu'elle dirige contre ses- galante, y compris Alceste, et d'une façon générale contre la cour et la ville, sont assez inoffensifs. Ses « portraits » du second acte n'excèdent pas la portée habituelle du « débinage » mondain; ils égratignent plutôt qu'ils ne blessent. Cléonte est un excentrique et s'habille ridiculement. Damon parle haut pour ne rien dire. Timante vous glisse à Toreille des mots mystérieux qui n'ont pas de sens. Géralde ne cite jamais que duc, prince ou princesse ; Belise est ennuyeuse ; Adraste, trop magnifique ; Gléon se fait un mérite de son cuisinier ; Damis a la manie des jeux de mots. La belle affaire, vraiment ! Il faut avoir l'humeur atrabilaire d'Alceste et prendre tout au tragique pour s'offenser de ces « potins. » Nous en entendons bien d'autres, en notre vingtième siècle ! Gélimène se montre très modérée. Les billets même qu'elle adresse à Oronte, à Acaste, à Glitandre, et qui excitent leur ressentiment, sont d'innocents badinages. Elle déclare que la prose d'Oronte la fatigue autant que ses vers, elle traite d'extravagants les « petits marquis » et distribue à chacun son paquet. Y a-il-il là de quoi tant se fâcher ? Et si elle les encouragé et les flatte, puis leur glisse entre les doigts, c'est le manège du « flirt. » Gélimène est une flirteuse, une « allumeuse ». G'est précisément l'allure que Mlle Gerny lui a donnée. Sa compréhension du rôle est très défendable. Molière ne l'eût pas désavouée.
Seulement, voilà... Il n'y a pas que Molière qui soit l'auteur du Mùarilhrope... Depuis 1600, des milliers d'hommes et de femmes, d'acteurs, de critiques, de philosophes y ont collaboré. Le chef-d'œuvre s'est enrichi de deux siècles de méditations et de gloses. Les personnages qui y évoluent ont insensiblement changé de physionomie, ils se sont développés, amplifiés, ils sont devenus « types ». Gélimène n'est plus une coquette^ elle est la coquette. Si l'interprète se laisse trop vivement
influencer par cet élargissement du rôle, elle le solennise à l'excès, elle le fige; si elle n'en tient pas compte, elle l'amoindrit et le rabaisse. 11 est nécessaire de ne tomber ni dans l'un ni dans l'autre excès, de créer une Célimène naturelle et vivante, mais aussi de lui prêter une certaine noblesse de ligne, qui la maintienne dans la sphère idéale où le consentement unanime l'a placée. Célimène n'est pas de l'anecdote, c'est de l'histoire. Ce n'est pas une dame quelconque, c'est un caractère, une figure. L'actrice doit, selon son tact et ses moyens, concilier ces deux points de vue. Dans la mesure où elle y réussit ou y échoue, elle s'approche ou s'éloigne de la perfection, elle joue avec ou sans style. L'autorité qu'il est indispensable d'imprimer au personnage, pour lui donner sa pleine signification, est efl'ectivement ce qu'on dénomme le style. Et telle est la faiblesse de l'interprétation de Mlle Cerny. Le soin minutieux, ingénieux qu'elle prend du détail lui fait un peu trop oublier l'ensemble. Chacun de ces détails est exquis ; ils sont insuffisamment coordonnés ; ce qui manque, c'est l'architecture, la charpente de l'édifice. Le tableau est brillant et mal composé. Il papillote... La séduisante comédienne remédiera aisément à ce défaut, pour peu qu'elle s'y applique. Car elle possède — et c'est l'essentiel — toutes les qualités du personnage...
En l'écoutant, je cherchais à résoudre le petit problème qui a sans cesse aiguillonné la verve des commentateurs et mis à l'épreuve leur sagacité, à savoir de déterminer si Célimène aime Alceste... Les avis sont partagés... Sarcey dit non ; Faguet dit oui, ce me semble ; Jules Lemaître dit oui et non... D'ailleurs, dans la pièce même, la question est posée par Philinte à Miante :
Mais croyez-vous qu'on l'aime aux choses qu'on peut voir ?
Elle répond :
C'est un point qu'il n est pas fort aisé de savoir. Commentpouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?
Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même. Il aime quelquefois sans qu'elle sache bien, Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.
rlépondre de la sorte n'est pas répondre. Cela nous laisse indécis. On peut dire qu'Alceste inspire à Célimène toutes sortes de sentiments, hormis l'indifférence. Il l'agace, il l'attire, il la rebute, il irrite sa curiosité ; elle se fait une gloriole de réduire cet ours, qui ne plie que devant elle ; c'est une grande satisfaction pour sa vanité, c'est un plaisir de dompteuse; et elle éprouve encore une joie maligne à l'exciter, à le « faire grimper à l'échelle »; elle est taquine, comme l'est aussi Philinte. Au quatrième acte, on peut se demander si elle n'est pas un peu touchée, malgré tout, par l'excès d'amour du malheureux Alceste. Une pointe d'affection presque tendre perce sous ses rebuffades :
Je suis sotte et veux mal à ma simpHcité De conserver pour vous encor quelque bonté.
Mais aussitôt après, son refus de prononcer entre lui et Oronte, la duplicité de sa déclaration ambiguë à l'un et à l'autre nous plongent de nouveau dans l'incertitude. Quand elle est finalement démasquée, elle devient humble, elle a comme un regret, comme, un remords qu'elle exprime à Alceste :
J'ai des autres ici méprisé le courroux,
Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.
Est-ce l'amour ?... Non, puisqu'elle ne veut point accompagner Alceste dans son désert, désert qui eût été apparemment un château ou quelque agréable maison des champs. Si elle l'aimait, elle consentirait d'être sa femme, sachant fort bien qu'elle le ramènerait promptement à Paris et qu'il n'aurait pas l'énergie d'y résister. Au reste, ce dénouement olïre quelque obscurité et donne des armes à Emile Ollivier, qui proclame détestable le dernier acte du Misaulhrope et porte sur lui le même ju-
gementqu'Alceste gur le sonnet dOronte... Célimène repousse la proposition d'Alceste :
La solitude effraye une âme de vingt ans.
Donc elle refuse de l'épouser, car je suppose qu'Alceste ne lui offrirait pas de l'accompagner au désert sans qu'un hymen régulier consacrât leur union. Mais tout en refusant elle accepte :
Si le don de ma main peut contenter vos vœux, Je pourrai me résoudre à serrer de tels noeuds.
Il est sous-entendu que Célimène ne s'accommode que d'un mariage sans exil, d'un mariage qui ne l'écarté pas du monde ; mais cela n'est pas indiqué formellement, et cette petite contradiction apparente choque l'oreille.
On disserte à l'infini sur les chefs-d'œuvre, quitte à ne rien dire de bien nouveau. Il y aurait une étude amusante à faire sur l'évolution de Philinte ; mais sans doute a-t-elle été déjà faite. Lui aussi, il s'est transformé, à l'exemple d'Alceste et de Célimène, et non moins foncièrement. Le Philinte de Molière est un cavalier de bonne mine, sensé, obligeant ami, observateur perspicace des vices humains, misanthrope à sa façon, mais misanthrope aimable, élégamment dédaigneux. A mesure que le public s'attachait à découvrir de nouvelles nuances dans Alceste, on eût dit qu'il s'appliquait à effacer celles qui marquent Philinte ; il généralisait sans mesure les deux caractères et les opposait brutalement. Alceste devenait synonyme de droiture, de courage, de désintéressement; Philinte, de veulerie, de lâche complaisance, d'indécision. Si bien que dans l'opinion commune, Philinte exprimait tout le contraiPe d'Alceste, et que lorsqu'on veut aujourd hui désigner, dans la langue courante, l'homme intègre et fier, on dit un Alceste^ et d'autre part l'homme mou, faible et vacillant, on dit un Philinte... Le premier est devenu l'emblème de tous les progrès réalisés après lui ; il symbolise laffranchisse-
ment des peuples, la conquête des libertés publiques, l'âme révolutionnaire, l'idéal des vertus républicaines. C'est le soldat d'avant-garde. Le second symbolise l'esprit conservateur, le respect de la morale conventionnelle, l'amour des formes protocolaires, l'aveugle superstition de la hiérarchie. C'est le réactionnaire, le « bourgeois. »
Quelques critiques ont été plus loin. Ils soutiennent que Philinte est un « Alceste assagi » et qu'Alceste, vaincu par la fortune, est destiné à se muer en Philinthe ! lime semble que ce sont deux races d'hommes absolument différentes et incapables de se confondre. Je veux bien qu'ils méprisent l'humanité, mais non pas de même manière. L'un se divertit, l'autre s'alarme de toutes choses. AJceste n'a que vingt-cinq ans (ceci fut établi à l'aide de déductions très savantes). Philinte en a trente-cinq. Alceste eût-il dix ans, vingt ans, quarante ans de plus, je présume qu'il continuera de s'indigner et de bouilhr, tandis que Philinte, dès son entrée dans le monde, a dû commencer de sourire et de railler. Regardons autour de nous. Nous y découvrons, avec moins de pureté et moins nettement tracés, ces deux caractères éternels. Il y a les Philinte qui se résignent; il y a les Alceste qui s'insurgent. Les Alceste qui deviennent des Philinte ne sont pas de vrais Alceste. Je reproche justement à M. Henry Mayer de n'avoir pas su garder à Philinte son sourire. Il le joue en morne raisonneur, sans piquant, sans grâce. Philinte est l'ironie faite homme. C'est un « Guitry ».
Mlle Du Minil a dit remarquablement la venimeuse tirade d'Arsinoi' ; elle est la femme du rôle, onctueuse, doucereuse, pateline. Ses câlineries grassouillettes de dévote impriment à sa méchanceté une force redoutable ; on lui peut appliquer le mot de Joubert sur Fénelon : « Elle a le fiel de la colombe » ; et le mot d'Edmond About sur Ulbach : « C est une burette d'huile dans laquelle on a versé du vinaigre... »
Mlle Géniat débite honnêtement, d'une voix un peu
rude, le couplet de la sincère Eliante; Truffîer dessine un Oronte très fantaisiste ; sa mimique est plaisante ; tandis qu'il essuie les censures d'xMceste, un nuage passe sur son front, ses lèvres se pincent et Ton sent que « la moutarde lui monte au nez ». Dehelly et Grandval silhouettent avec agrément les marquis.
La Comédie a fait à Molière la politesse d'un décor tout neuf, copié sur les appartements de l'hôtel Lauzun, moins nu que l'antique salon carré qui, durant deux cent cinquante années, servit de cadre au Misanthrope. Je crois l'innovation bonne. Il est puéril et même criminel de bouleverser les œuvres classiques, en détruisant l'unité de lieu ; il est excellent, par un choix judicieux de meubles et d'accessoires, de restituer leur atmosphère. Le décor unique-, évocateur du passé : c'est la vraie solution. Le détail de cette mise en scène nouvelle n'est pas encore réglé avec une précision suffisante.
Les liaisons dangereuses (d'après le roman de Choderlos de Laclos).
Ce fut un bien jolie journée... M. le comte de Clermont-Tonnerre nous a donné la comédie. Il possède à Maisons-Laffîtte une salle de spectacle, bâtie parmi les constructions légères qui peuplent son parc. C'est un lieu charmant, évocateur des grâces d'autrefois. Un peu peu plus loin, se dresse le vieux château construit par Mansard et que TÉtat vient d'acquérir. Et quoique le pays se soit transformé, que le domaine ait été morcelé et mutilé, il y tlotte encore comme un parfum d'élégance ancienne, cette odeur que l'on respire à Versailles, à Marly, dans les endroits oii les femmes spirituelles et sensibles furent aimées par de très grands seigneurs. Un tel cadre appelait une œuvre raffinée et galante. Nulle ne lui convenait mieux que les f^iaisons dangerenses..
Vous savez la faveur qui accueillit, il y a quelque temps, le Hasard du coin du feu. M. Nozière avait arrangé, resserré avec beaucoup d'habileté et un scrupuleux respect du texte ce dialogue de Crébillon. Pour le
roman de Laclos, la tâche était autremeut malaisée. Le goût n'y suffisait plus. Il fallait un travail de création personnelle. En effet, ce livre renferme des figures d'un dessin admirable, des caractères profonds ; mais les traits d'analyse et d'observation qui en font le prix n'y sont pas ramassés ; ils se répandent à travers des lettres dont chacune est un récit ; les personnages s'y racontent plutôt qu'ils n'y vivent ; ils n'ont pas ce raccourci vigoureux qu'exigent les planches. Il s'agissait de les tirer du volume, de les mettre en action et en conversation et de faire en sorte que par leur attitude, par leurs discours, ils restassent conformes aux originaux et que nous eussions le sentiment que c'étaient bien les héros du livre qui passaient sous nos yeux, et non de froides et infidèles copies. M. Nozière y a réussi dans une large mesure; je ne crois pas qu'il soit possible de mieux exécuter une besogne si délicate, d'y introduire plus d'art, un plus fin doigté, une plus intime compréhension du modèle. S'il n'a pas tout rendu, c'est qu'on ne peut enfermer dans les trois actes d'une comédie l'infini détail d'un roman de cinq cents pages. Il y a des nuances, des complexités intraduisibles. On est obligé de simplifier si l'on veut demeurer rapide et clair.
Cet indispensable travail de « filtrage » sest accuiiipli surtout aux dépens de Mme de Merteuil et de Cécile Volange. Il est certain que le puissant relief de ces figures perd ici de sa netteté, de sa force. Elles se réduisent un peu à l'état de silhouettes. Nous qui avons l'œuvre de Laclos présente à l'esprit, nous suppléons aux lacunes de la réalisation scénique. Je me demande quelle impression en tirerait un spectateur moins instruit. Pénétrerait il les mobiles qui déterminent les deux amants criminels? Verrait-il les dessous de leur scélératesse? C'est la question ([ue je posais lorsque MM. Gumpel et Delaquys firent représenter naguère une pièce tirée d'un épisode des Liaisons. J'exprimais le vœu
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qu'un auteur plus hardi s'attaquât au fond du roman, à ses deux caractères essentiels ; je ne croyais pas que ce désir dût être si promptement exaucé; et je ne me dissimulais pas l'extrême difficulté de l'entreprise.
En ce qui concerne Valmont, cela va encore. Le public est aidé, dans la pénétration du personnage, par le souvenir de ceux de sa race qui l'ont précédé au théâtre et l'y ont suivi. Valmont est une variante du type de l'éternel séducteur. 11 s'appelait, cent ans plus tôt, don Juan ; il s'appellera, cent ans plus tard, Priola. On s'attend à lui voir commettre les infamies, déployer les ruses, ourdir les pièges nécessaires à sa « fonction ». Et comme il porte l'épée en , verrouil et pivote sur des talons rouges, on devine aussi qu'il symbolise la psychologie amoureuse de son temps. Elle nous' est connue. Moins brutal dans la forme, mais aussi féroce que les Wardes, les (iuiche, les Lauzun et les grands débauchés du dix-septième siècle, Valmont ne recherche dans son commerce avec les femmes que des jouissances égoïstes et passagères ; celles-ci lui suffisent, car, ainsi qu'il se plaît à le répéter, « l'amitié, unie au désir, procure l'illusion de l'amour. » 11 est intelligent et sensuel ; sa sensualité s'affine par le secours de l'intelligence ; son intelligence s'assouplit par la culture de la sensualité- S'il recherche en de certains cas la conquête intérieure d'une maîtresse, c'est parce qu'il estime que le don de son cœur augmentera les délices de sa possession et qu'il en aura une volupté plus vive. D'une façon générale, il se défie du sentiment, et l'appréhension qu'il en éprouve est l'aiguillon qui excite sa méchanceté.
Car Valmont est méchant. En cela il ressemble au Don Juan de Molière, artiste et dilettanfb, avide de se repaître des douleurs qu'il crée. Rappelez-vous ses paroles : « Les inclinations naissantes ont des charmes inexplicables; l'ivresse de l'amour est dans le changement... » Priola tient à peu près le même langage à son fils, qu'il voudrait façonner à son image : « Ne te pro-
pose qu'un but : ton plaisir. Il n'y en a pas de plus rare que de se faire aimer des femmes sans les aimer soimême, puis de les abandonner sans pitié. Ce plaisir est d'autant plus délectable qu'il cause une souffrance plus cruelle à celles qui le donnent. » Comme eux, Yalmont est cruel; il l'est par curiosité d'abord, pour jouir de l'embarras ou de la douleur de ses victimes. Son orgueil se complaît à ce spectacle. Il l'est également par inclination naturelle, par instinct. C'est un homme de proie, un chasseur, un conquérant ; l'immoralité des moyens dont il use est pour lui ce que sont, pour les soldats les plus humains, les dures nécessités de la guerre. S'il débauche la présidente de Tourvel, c'est parce qu'il est amusant de détourner une dévote, et que sa chute s'accompagne de remords intéressants ; mais c'est aussi que ces scrupules lui sont un obstacle et que l'obstacle irrite son humeur belliqueuse et l'invite à l'assaut.
Des raisons du même ordre l'entraînent à suborner la jeune Cécile. Sans doute, il a à punir Mme de Volanges qui a tâché de lui nuire dans l'esprit de Mme de Tourvel. Mais il s'épanouit au milieu des catastrophes que cet accident entraîne : les larmes d'une mère, le désespoir d'un fiancé, le malheur d'une maison. Et à cette joie satanique s'ajoute un mobile plus mystérieux. Valmont est méchant pour se punir de ses velléités de faiblesse. 11 est homme malgré tout ; parfois sa sensibilité se trouble; il ne se pardonne pas ces fugitives défaillances; il se venge sur la vertu de l'émotion qu'il a ressentie et qui a risqué un moment de l'attendrir. Et cette victoire remportée sur la nature développe outre mesure son orgueil. Il est ombrageux, irascible, plein d'amourpropre, jaloux de su gloire « professionnelle ». La passion qu'il prétend avoir pour sa candide présidente ne résiste pas à de piquantes ironies qui le mettent en fâcheuse posture et diminuent son prestige : « Oui, vous aimez Mme de Tourvel, mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez sacrifiée. Vous en sacri-
fierez mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. » Somme toute, un libertin cérébral, vaniteux, conscient du mal qu'il fait, heureux de le faire, se complaisant dans la corruption, vicieux avec méthode : voilà Valmont. Tel il ressort des pages du livre, tel à peu près nous Favons revu. Ingénieusement, M. Nozière a rassemblé, groupé, épingle les traits de sa physionomie. Il le montre au premier acte faisant le siège de la présidente, puis au second triomphant d'elle. D abord elle résiste, et sous la pâleur de son visage on devine l'inquiétude, le frémissement d'un cœur déjà blessé. Tout contribue à l'affoler : l'humilité de Valmont, sa feinte bonté envers les pauvres, l'hypocrisie de sa fausse conversion, l'atmosphère de ce château où Ton n*entend à travers les portes que des bruits de baisers, oii l'on n'aperçoit dans les charmilles du parc que des ombres enlacées. Le séducteur dispose le filet où elle viendra se prendre. Mais comme il n'est pas homme à endurer la solitude, il cache auprès de lui la jeune danseuse Emilie... vous savez bien... cette aimable fille d'opéra qui lui sert de pupitre pour écrire à sa dévote. D'une brève indication du roman, M. Nozière a tiré une scène aussi libre qu'une estampe de Fragonard, une paraphrase du Verrou tiré et du Sacrifice de la rose. Valmont indolemment couché sur son ottomane, Emilie blottie à ses pieds, commence à tracer les lignes qui achèveront la déroute de Mme de Tourvel. Bientôt ses mains s'égarent. Le billet est interrompu. 11 ne s'achève qu'à la prière d'Emilie, soucieuse d'épargner la vigueur de son amant et de lui ménager pour tout à l'heure une brillante victoire. Ceci indique le ton de l'ouvrage. Il va jusqu'à l'extrême limite de la galanterie. Un pas de plus, ce serait l'obscénité. M. Nozière ne l'a point franchi. Son dialogue musqué et poivré reste de bonne compagnie. Cela ne dépasse pas le cynisme des petits conteurs du dix-huitième; et cela n'est point trop pastiché d'eux; cela coule de source. C'est exquis.
L'autre scène, où se consomme la défaite de la présidente, succède immédiatement à celle-là et n'en est pas séparée comme dans le livre par un assez long intervalle. M. Nozière a abrégé les atermoiements interminables de Mme de Tourvel ; de même il précipite sa capitulation ; Valmont l'enlève au pas de charge, avec presque trop de promptitude. Il avertit son confident de ce qui va se passer : « Sur cette chaise, il y aura une première escarmouche ; une plus sérieuse sur ce fauteuil ; et sur ce sopha, la bataille achèvera d'être gagnée. » Cette suffisance est dans l'allure du grand triomphateur. M. Nozière s'est inspiré d'un passage d'une de ses lettres où il vante la « pureté de sa stratégie » (le mot est charmant) et se compare à Turenne et à Frédéric. L'événement s'accomplit comme il l'a annoncé. La présidente est vaincue. Valmont l'emporte pâmée dans la chambre voisine. Elle revient à elle pour découvrir la duplicité de l'amant qu'elle avait cru sincère et lindigne comédie qu'il lui a jouée. Il y a quelque brusquerie et quelque lourdeur dans cette fin d'acte. Ceci tient à l'accumulation un peu artificielle des péripéties et au rôle du vieux roué, l'ivrogne et indiscret Belleroche — un rôle inventé de toutes pièces pour la commodité de l'action: cela tient à la façon dont le personnage fut interprété par M. Dieudonné qui l'a écrasé de tout son poids. Néanmoins, considérés dans l'ensemble, ces deux actes laissent une agréable impression de griserie voluptueuse, et la figure de Valmont en jaillit, modelée avec autorité, finesse et précision.
Mais Valmont a une complice. Et là l'adaptateur se heurtait à d'insurmontables embarras ; car il n'était plus aidé par l'intuition et les préparations antérieures au public. Il avait l'obligation d'expliquer entièrement, et comme une chose neuve, le caractère de madame de Merteuil. Or, ce caractère a des dessous psychologiques d'une surprenante profondeur; il a besoin d'être analysé et défini ; il se développe dans le roman ; à la scène il
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semble obscur... Si Ton n'a pas gravées dans la mémoire les lettres admirables où la détestable héroïne de Laclosse met à nu et se juge, on ne pénètre pas, on ne saisit point les mouvements compliqués qui la font agir ; sa froide et implacable férocité reste une énigme. Cette femme est la parfaite associée de Yalmont, son équivalent féminin, plus subtile, ^plUs pervertie, surtout plus vindicative. Yalmont serait capable de générosité ; il renoncerait à la perte de Cécile dont il ne se promet pas une grande ivresse. Mme de Merteuil s'y acharne; elle veut que cette jeune proie soit dévorée, et cela parce qu'elle eut à se plaindre de M. de Gercourt, le fiancé, et que jamais elle ne pardonne une offense. Cette inexpiable rancune, cette soif de vengeance est son trait le plus saillant.
Il y en a d'autres. Elle est merveilleusement dissimulée; elle enveloppe de douceur ses machiavéliques combinaisons. Son ravissement est de tromper, de devenir par ruse la confidente de sa pire ennemie, la conseillère de l'enfant qu'elle mène au déshonneur. « J'ai prêché Cécile sur la fidélité conjugale, écrit-elle, et lui ai dit du mal de Gercourt; par là, d'autre part, je rétablis auprès d'elle ma réputation de vertu et j'augmente en elle la haine dont je veu3i gratifier son mari. J'espère arriver au but en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester fille. » Son travail corrupteur obtient un plein succès. Elle excite l'idolâtrie de Cécile; elle s'assure du même coup l'estime et la confiance de sa mère : « A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère, un de la tille; et je ne pus m'empêcher de rire en lisant dans tous deux littéralement cette même phrase : « C'est de vous seule que j'attends quelque consolation. » N'est-il pas plaisant de consoler pour et contre, et d'être ie seul agent de deux intérêts directement contraires? » Elle savoure ces intrigues; elle y manœuvre supérieurement; son expérience achevée,
jointe à sa vivacité d'esprit, à son « tlair » de curieuse, lui livre les homnties ; elle sait comment les prendre, comment les garder, et que pour les retenir, il faut se faire retenir par eux ; toute la gamme des coquetteries lui est familière ; elle en joue en virtuose.
Enfin — dernier trait — elle se dédommage de l'impuissance où elle est d'aimer autrement que par caprice, en s'offrant le spectacle de l'amour, en stimulant des passions qu'elle ne peut plus ressentir. En ceci elle ressemble à Valmont. Alliés ensemble et combinant leurs efforts, ils ont une puissance inouïe de dépravation. Ils érigent en système leur haine du sentiment, leur culte exclusif de la volupté, leur sécheresse d'âme. « J'occupe mes loisirs, dit Yalmont, à composer une sorte de catéchisme à l'usage de mon écolière ». Et quand, une fois, ils ont sacrifié, avili la malheureuse fille, ils la balayent dupied, ilsTaccablent d'un insultant et hautain mépris. Elle ne compte plus pour eux ; c'est un objet cassé que l'on jette aux ordures. « Quand Gercourt ne pourra plus douter de sa' déconvenue, écrit Mme de Marteuil, peu nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se console pas. » Ainsi, non contents d'avoir ravi sa pureté à Cécile, ils l'abandonnent avec indifférence aux représailles d'un mari déçu... Poussée à ce degré, la méchanceté devient hideuse. M. Nozière a arrangé tout cela; sa marquise de Merteuil n'est plus le monstre effrayant que Leclos châtie un peu puérilement, à la fin du livre, en lui envoyant une petite vérole qui la défigure. Ce n'est qu'une « femme du monde », sensuelle et vicieuse, très joliment silhouettée d'ailleurs, mais dont on ne sait pas pourquoi elle est si vaniteuse et si mauvaise. Le dramaturge n'a pu l'éclairer que d'indications insuffisantes et sommaires.
n a également altéré Cécile. lien fait une victime de Yalmont. Evidemment elle l'est. Mais c'est une victime étrangement bénévole et qui n'oppose qu'une bien faible résistance à l'ennemi. Elle se défend à peine ; elle
lui ouvre la place, par terreur, je le veux bien, mais une fois qu'il y est entré, elle ne l'en chasse plus, elle partage son plaisir. Valmont confesse dans ses lettres qu'il l'amène à toutes les « complaisances », et vous concevez ce que de sa part une telle expression signifie! Mme de Merteuil trace son profil : « Cela n'a ni caractère, ni principes. Jugez combien sa société sera douce et facile? Elle a une fausseté naturelle qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur. » Au fond, Cécile, c'est un Greuze ; c'est la cruche cassée, ou la petite fille qui pleure son oiseau mort; elle a toujours l'air étonné de ce qui lui arrive. N'empêche qu'elle profite de l'heure et du moment et rend les baisers qu'elle a reçus par surprise. Après s'être abandonnée aux transports de Valmont, elle écrit au chevalier de Danceny : « Je vous aime, je vous adore, je n'aimerai jamais que vous. » Et elle Iç croit! Et ses grands yeux sont pleins d'innocence! Cette inconscience. M. Nozière l'a atténuée. Et peut-être théâtralement a-t-il eu raison ; il a voulu que la figure de Cécile Volanges fût le sourire, le coin d'idylle du drame ; il fallait la purifier pour que notre sympathie s'y attachât. Aussi précipite-t-il le trépas de Valmont; il le fait surprendre par Danceny au sortir de la chambre de Cécile, puis tuer dans un duel immédiat. Valmont n'a pas le temps de se lasser de Cécile, ni Cécile de pardonner à Valmont et de prendre goût au péché. Le personnage se trouve de la sorte quelque peu banalisé, ramené au type traditionnel de l'ingénue, avec des nuances, cependant, que l'art souple et sincère de Mlle Marie Leconte a su exprimer. Regardez bien l'éminente comédienne dans la scène de séduction au troisième acte, si la bonne fortune de l'y rew)ir vous est offerte. Elle a des effrois, des pudeurs alarmées, des palpitements de pauvre petit oiseau effarouché, des égarements, des demi-abandons qui reconstituent, en leur entier, l'âme et le tempérament de cette fille trop impressionnable. C'est merveilleux de vérité, de mesure, c'est
un chef-d'œuvre d'interprétation intuitive. Les mêmes compliments sont dus à Mlle RoUy, chargée de personnifier la marquise de Merteuil; elle n'en fait pas une esquisse superficielle, elle descend jusqu'au tuf, et suggère ce qu'elle ne dit pas expressément. Cette création, venant après l'héroïne de Vers V amour, de Gandillot, la place au premier rang. Mlle Nelly Cormon est une présidente absolument belle, un portrait de Nattier animé et vivant; elle a poussé de façon émouvante le cri tragique dont Mme de Tourvel accueille la fin du scélérat qu'elle adore. Mlle Cartier met un naturel délicieux au service de la danseuse Emilie: on n'a pas plus de grâces, et des -grâces mieux déshabillées.
Du côté des hommes, je louerai l'aisance aimable de M. Dehelly, la chaleur de M. Dessonnes.
Valmont, c'était M. Grand. Que de périls dans ce rôle, où la force se doit allier à une élégance soutenue et légère I M. Grand possède la force ; il lui manque la fleur de distinction et d'impertinence sans laquelle le personnage est incomplet. Mais — à l'exception de M. Le Bargy — je ne sais trop qui, parmi nos acteurs, aurait pu s'acquitter avec plus d'éclat d'une besogne si difficile.
En résumé, c'a été un régal... Nous le devons au remarquable talent, au tact littéraire, à l'esprit de M. Nozière, au zèle intelligent de ses interprètes, à la munificence royale et à l'afTabilito de l'amphitryon. Nous serions bien ingrats de ne les en point — tous — remercier.
Comédie-Fkançaise : Amoureuse (reprise), comédie en trois actes.
Célébrer les mérites à^ Amoureuse est un lieu commun. Nulle œuvre n'a exercé une plus profonde influence sur le théâtre actuel. La plupart des pièces jouées depuis quinze ans se sont inspirées d'elle. On l'y retrouve, ou dans le sujet, ou dans le développement des caractères. Elle renferme une matière psychologique si riche et. si dense, que de chaque trait de son dialogue, on a pu, en le développant, tirer un ouvrage. Je ne saurais mieux la comparer qu'à ces essences puissamment concentrées, dont une seule goutte suffit à parfumer un grand vase... Elle ne contient rien d'inutile. Et ce qui fait son originalité, c'est que l'auteur ne se préoccupe point d'y introduire une thèse ; il ne se pose ni en sociologue, ni en réformateur, ni en satiriste ; il n'a qu'un souci : peindre des âmes. Mais il les crée, il les pétrit avec tant de force que ce qu'il n'exprime pas, il le suggère. Sa lucidité est si pénétrante, sa sensibilité si fine qu'elles éveillent Xïdée,, et que sans le vouloir, presque sans le savoir, il devient moraliste et philosophe.
Qu'y a-t-il au fond de cette comédie, plus douloureuse qu'une tragédie? Le duel de deux cœurs, l'analyse d'un des éternels malentendus de l'amour. Les protagonistes choisis par M. de Porto- Riche, nous les connaissons; il ne s'est pas lassé, avant et après Amoureuse, de modeler leurs figures. Lui, c'est l'homme adoré, conscient et orgueilleux de son pouvoir, doué d'une sorte de fascination qui éveille les sympathies, excite les passions féminines ; il se nomme Marcel dans la Chance de Françoise^ Renato dans VInfîdèle, François dans le Passé. Elle, c'est la femme éprise, subissant la domination du mâle, résignée à souffrir, mais capable, quand la souffrance est trop aiguë, d'un mouvement de désespoir ou de révolte; elle se nomme Françoise (si elle n'est encore que passive), Vanina ou Dominique (si elle s'insurge). Tels sont les deux adversaires, pour ne pas dire les deux ennemis : la femme qui aime, l'homme qui se laisse aimer. Et cet homme par la coquetterie, la ruse, le mensonge, le goût, de tromper, est une femme. Et cette femme, par la loyauté, le courage, la fermeté, la sincérité, est un homme. Aucun d'eux ne possède proprement les qualités ou les défauts de son sexe. Cette interversion est encore une singularité du répertoire de M. de Porto-Riche, et qui donne à ses personnages comme un air de parenté. Evidemment l'écrivain a une vision un peu spéciale des choses de l'amour; mais pour lui être particulière, elle n'est pas à ce point exceptionnelle qu'elle reste en dehors de l'humanité. Au contraire, les héros et les héroïnes de ce théâtre vivent d'une vie très générale; nous nous mirons en eux; nous les avons coudoyés, aperçus, sinon incarnés nous-mêmes. Leurs paroles et leurs gestes frémissent dans nos consciences. Il n'y a pas eu, depuis Racine, un art plus suggestif, plus intuitif. Or, tout cela. Amoureuse le réalise avec une plénitude, une vigueur à la fois et une souplesse, enfin avec une autorité d'exécution magistrales.
Etienne et Germaine Fériaud forment un couple typique.
Etienne a dépassé la quarantaine; Germaine n'a pas atteint la trentaine. Ils se sont unis un peu par surprise. Elle avait dix-huit ans, lorsqu'il a demandé sa main, non pour lui, mais pour le compte d'un ami, Pascal Delannoy ; elle a évincé le soupirant et retenu l'ambassadeur; de celui-ci émane le rayonnement don-juanesque dont M. de Porto-Riche se plaît à doter ses séducteurs. Il avait beaucoup vécu et de toutes les manières; le mariage lui apparaissait comme le port au navigateur vieilli qui s'y repose de ses campagnes. Germaine y aborde dans des dispositions très différentes : elle est neuve, impatiente de jouir de la vie; ses appétits se concentrent sur un objet unique : l'époux qu'elle a élu et qu'elle aime infiniment, exclusivement, goulûment... Du désaccord entre cette jeunesse et cette maturité, entre cette ardeur impétueuse et cette ardeur ralentie, entre celte passion accapareu'se et ce libertinage capricieux nait le drame. Une émotion intense en jaillit; elle provient non des complications de l'intrigue, mais de la vérité des sentiments; sa source est intérieure. L'époux, l'épouse, l'ami, témoin amer d'un bonheur qui s'est édifié sur les ruines du sien propre, ces trois êtres torturés, l'auteur les dissèque; son scalpel met à nu les fibres de leur sensibilité, et son génie créateur les anime, les fait vivre. Il n'est pas sans intérêt de se pencher vers eux et de les examiner la loupe en main. On a écrit des volumes sur Alceste... Les personnages d'Amoureuse ne prêtent pas moins à la glose... Et ils sont tout de même, par leurs conditions d'existence, par leur façon d'être et de penser, plus près de nous.
« Ah'! que je suis fatigué? » C'est le premier mot d'Etienne, quand il entre en scène. Il est las en effet, rassasié et déçu. Il éprouve le vague ennui (Tune coquette trop adulée et pour qui les hommages de la galanterie n'ont plus de ragoût. Etienne est l'homme-courtisane, l'homme-fiUe. 11 plaît aux femmes, il le sait, et s'ingénie à allumer en elles par de savantes manœuvres la curiosité
et le désir ; il joue ce jeu sans eflort, il obéit au penchant de sa nature, à une sorte d'instinct infaillible... Pascal le lui dit : « De ton passé de libertin, tu as gardé avec les femmes des allures, des façons, des coquineries qui provoquent l'amour, et à sa suite la jalousie. » Ces succès multipliés, l'habitude qu'il a de vaincre le rendent fat. Fatuité énorme, monstrueuse, offensante et qui donne envie de le gifler... « Je n'ai pas de chance, gronde-t-il, elles m'aiment toutes... » Si on le complimente d'avoir des cheveux abondants et bouclés, il répond : « Ce qu'ils m'ont fait d'ennemis!... » Et comme son ami Pascal, le comparante une « cocotte » que les regards suivent dans la rue, ajoute : « Heureusement que tu n'es pas vénal », Etienne s'écrie : « Ah! mon ami, j'aurais pu gagner des millions. » Ses anciennes maîtresses le persécutent. Mme de Chazal voudrait qu'il louât le petit entresol redevenu libre où il la recevait jadis : « Il est libre, il a de la veine!». Use refuse à Mme de Chazal. Et à Mme Henriot qui soupire, elle aussi, après ses faveurs, il donne insolemment un numéro de tramway, le numéro 53. .. Qu'elle attende!... Un sultan dont les favorites se disputent le mouchoir ne serait pas plus méprisant. Et ces impertinences, ces provocations, ces roueries, il en use envers sa jeune femme ; il se plaint d'être accaparé par elle et il fait en sorte d'aiguillonner sans relâche ce sentiment. Regardez-le bien. On dirait d'an gros chat s'amusant d'une souris. Il a des feintes, des froideurs, des retours de gentillesses, des brutalités, des inégalités d'humeur favorables à entretenir la fièvre passionnelle. L'amour meurt d'une trop parfaite quiétude. Plus sûre d'Etienne, Germaine l'aimerait avec moins d'emportement; il prend plaisir à agacer, à aviver ses soupçons; il fuit, pour l'obliger à courir: il lui impose la tâche de poursuivre une conquête qui n'est jamais achevée. Tout est toujours recommencer... « Tu es un amant, tu n'es pas un mari », murmure-t-elle en se blottissant dans ses bras. Elle le devine traître, et s'accroche à lui, justement parce qu'il
lui échappe. « Mens-moi un peu, tu ne me fais plus de tes chers mensonges. » Et il ne laisse pas d'être flatté d'une si complète victoire. « Si je ne t'avais fait souffrir, que de choses charmantes n'auraient pas été dites. »
Il se montre donc condescendant et quelque peu dédaigneux à l'égard de Germaine ; mais il est en outre dur, méchant, agressif; il cherche constamment l'occasion de la blesser; l'importunité d'une tendresse trop absorbante ne suffirait pas à expliquer sa cruauté. Il y aautre chose. Qu'y a-t-il?... C'est ici que l'observation de M. de Porto-Riche devient tout à fait clairvoyante Etienne en veut à Germaine non pas de ce qu'elle l'aime trop, mais de ce qu'il l'aime plus qu'il ne souhaiterait l'aimer ; il est secrètement humilié de sa faiblesse, et il se venge... Lui, l'homme à bonnes fortunes, qui prenait et n'était pas pris, cette fois — qu'il l'avoue ou non — est vaincu. C'est un fait. Le frôlement de la robe de Germaine, son baiser, l'ensorcellement de ses caresses le grisent. Il succombe. 11 se ressaisit après la chute, et s'en relève avec une sorte de dépit exaspéré, qui le précipite aux pires violences de langage. En somme c'est lui le plus faible ; il s'en aperçoit : d'où sa rancune. Il méditait d'aller en Italie assister à un congrès médical. Germaine, tout en feignant de l'engager à partir, l'a retenu. Quand sonne l'heure des explications, il énumère les petits pièges que lui a tendus sa subtilité féminine, et dans lesquels il a trébuché : « Tu me donnes des avis excellents, mais tu t'arranges pour que je ne puisse pas en profiter. Tu me fais changer d'idées. Tu me mets dans un état d'esprit contraire aux conseils que tu me donnes et propice aux vœux intimes que tu n'oses formuler. » Oui, c'est elle la plus forte... Elle le vainc par la volupté, et par la douceur, et par les larmes ; mais en même temps elle allume l'incendie. L'orgueil du mari se redresse : pour se soustraire au joug, il accomplit un effort véhément... Etienne est odieux, grossier, féroce envers Germaine, afin de se convaincre qu'il la hait. Il voudrait effectivement la haïr,
mais il ne le peut ; et l'obscure certitude qu'il a de l'aimer le rend fou... Il déchire de ses doigts, il piétine comme un enfant rageur ce bonheur conjugal oii il est emprisonné ; il prononce les paroles irréparables : « Trompe-moi, trompe-moi donc ! » Car il va, dans sa fureur, jusqu'à cette solution extrême ; il jette sa jeune femme à l'amant qui rôde, à ce Pascal repoussé naguère, avide de représailles. Dès que l'adultère est consommé, il s'éveille, il voit clair en lui ; sa jalousie soudaine, la douleur d'une trahison qu'il a stupidement provoquée, lui montrent qu'il n'est point libéré et que vraisemblablement il ne le sera jamais. Il se sent triste à mourir, mais apaisé. Sa détresse morale, la pitié qu'il a de luimême (et non pas de Germaine — notez bien ceci) l'amènent au pardon...
Telle est la courbe de ce rôle, un des plus étrangement vivants et complexes qui soient au théâtre. Pour en rendre les nuances, il faut dans quelque mesure lui ressembler, en restituer Tillusion intellectuelle et presque physique ; en avoir le sourire, l'ironie persifleuse et cette grâce de séduction dont l'enveloppement est irrésistible, et ce je ne sais quoi de cynique, dirritant, cette odeur de corruption que les femmes les plus honnêtes ne peuvent respirer sans un peu de trouble. M. Grand est aux antipodes du personnage ; avec la meilleure volonté du monde, il le dénature. Il n'a pas l'aisance amère et blasée de M. Dumény, le charme félin, la perfidie spirituelle de M. Guitry ; les qualités qui le servent ailleurs, ici deviennent nuisibles ; sa fougue romantique ignore l'atténuation des demi-teintes ; il manque à un degré incroyable de légèreté ; au lieu d'arriver, par gradations, à lexplosion finale et de dessiner l'évolution qui le conduit de l'énervement à la colère, il bout tout de suite, il tape comme un sourd, il crache l'invective. Son interprétation est un contre-sens perpétuel; elle altère l'ouvrage, le rend dans une certaine mesure incompréhensible et glace et paralyse la partenaire chargée de lui donner la
réplique. Dans cette pièce, dans ce long duo, il importe que l'honme et la femme correspondent, qu'ils jouent ensemble, puisqu'ils réagissent l'un sur l'autre. La figure de Germaine n'est intelligible que si celle d'Etienne revêt exactement la physionomie que l'intention de l'auteur lui a imprimée.
A bien la considérer, qu'est-ce que Germaine ? On s'est souvent mépris sur son véritable caractère. On se la représente comme une petite femme perverse, habile à surexciter les sens émoussés d'un homme plus âgé qu'elle. Elle n'est rien moins que cela. Elle n'a pas pour deux sous de vice ; au bout de huit ans de vie conjugale, elle conserve des naïvetés, des candeurs de jeune fille ; le développement de sa sensualité est dû à l'attachement très vif que son mari lui inspire (et sans doute celui ci, avec son expérience et son goût du libertinage, a-t-ilaidé à cet épanouissement) ; elle l'aime de tout son cœur et de tout son corps, comme une femme saine et bien portante doit aimer — comme la reine Victoria aimait le prince Albert; — en elle Famour sentimental et l'amour physique se confondent ; mais ce dernier, malgré tout, reste au second plan. N'en doutez pas, elle est très pure. Tout le démontre. Ecoutez-la, répondant aux pessimistes et taquines réflexions d'Etienne.
— Nous nous séparerons un jour, dit-il.
— Oh ! ça, n'y compte pas. Quoi que je fasse, quoi que tu fasses, je serai là, près de toi, dans ta maison, à tes côtés, quand même, comme un petit crampon... Même vieille, en cheveux blancs... Je t'ai dans le sang...
Ce langage exprime la tendresse encore plus que le désir. Et de même, ses câlineries, ses interrogations quasi enfantines : « M'aimes- tu?... Je te plais? » sont plutôt d'une fillette amoureuse que d'une«épouse-courtisane. Elle est, elle a la ferme volonté de lui demeurer fidèle : « En aucun cas, je ne serai votre maîtresse, mon bon Pascal », déclare-t-elle ; et l'on devine que l'idée d'une trahison possible de sa part lui semble inconce-
vable. Les reproches qu'elle adresse à ce mauvais sujet d'Etienne sont imprégnés de bonté, d'indulgence : « Tu parles toujours du bonheur que tu donnes, jamais du bonheur que tu reçois... » Il la froisse, il l'offense ; elle souffre de ses duretés, elle n'en conserve point de rancune ; elle les oublie ; un regard, un mot gentil les efface ; et puis l'intolérable vanité d'Etienne ne la choque pas outre mesure, parce que le sentiment qu'il a de sa valeur séductrice, l'attrait qu'il exerce sur les autres femmes justifient la passion inouïe qu'elle lui voue et lui donne plus de prix. S'il n'y avait, d'elle à lui, qu'un lien sensuel, il n'aurait pas attendu, pour se briser, huit longues années d'indifférence agressive.
Joignez qu'elle s'occupe fort peu des travaux scientifiques, de la carrière, des ambitions de son mari, des choses sérieuses et pratiques de la vie : elle a, comme Nora, une cervelle, des gazouillements, des sautillements d'oiseau. Tout cela n'est pas d'une femme raisonnable et mûrie. Germaine a des côtés d'ingénue. C'est cet aspect du rôle que Mlle Marie Leconte, l'adaptant intelligemment à son tempérament, à ses moyens physiques d'expression, aux grâces délicates de sa personne, s'est appliquée à mettre en lumière. Elle y déploie sa spontanéité, sa gaieté tendre, sa délicieuse sincérité... Mais on comprend aussi l'embarras que lui causait l'allure communiquée par M. Grand à Etienne... Les tenaces illusions de la petite épouse ne s'expliquent que par le charme fascinateur du mari, par ses alternatives de câHneiies et de rudesses ; et c'est ainsi qu'il l'a si longtemps maintenue dans l'erreur ; il s'est amusé d'elle, la rassurant quand il la voyait trop alarmée, l'alarmant à plaisir lorsqu'il la voyait trop rassurée, tenant on haleine, par de perpétuelles coquetteries, ce cœur palpitant. Etienne a été un très bon comédien, surtout un comédien très souple. Avec l'interprétation de M. Grand, la psychologie du personnage s'effondre, et par contre-coup, la compréhension du rôle de Germaine est gravement obscurcie...
Ainsi se comportent les deux époux durant la première moitié de l'ouvrage. Soudain, ils se transforment. Le voile qui aveuglait les yeux de Germaine se déchire ; elle regarde en face la vérité ; l'homme qu'elle adorait déclare ne l'avoir jamais aimée. Il fait la hideuse confession de son hypocrisie, il s'en vante. La tendresse qu'il lui témoignait? Mensonge... Ses caresses ? Complaisance envers une femme énamourée. Le plus curieux, c'est que s'il mentait en protestant de son amour pour Germaine, il ment encore en niant cet amour ; car, bien au fond de lui-même, il le ressent et s'apercevra tout à l'heure qu'il lui est impossible d'en guérir. Mais il se trompe lui-même, de bonne foi. Et Germaine n'est pas en état de s'orienter parmi ces replis psychologiques. Elle se trouve devant un aveu précis, qui détruit le rêve qu'elle avait lentement, pieusement édifié. Brusquement, sans transition, Fingénue devient femme. La transfiguration s'accomplit au cours de la fameuse et terrible scène du second acte.
Et voilà la beauté tout ensemble et la difficulté de ce rôle. Il se compose de deux personnages greffés l'un sur l'autre : l'épouse irréprochable et même un peu candide, ignorante des réalités ; l'épouse désabusée, qui se prostitue par colère et désespoir, sans cesser moralement d'être pure. On sait quelles étapes la précipitent à cette chute. L'orage monte, grossit. C'est un des combats les plus poignants, les plus âprement menés qui existent au théâtre. Les forçats s'arrêtent un instant de traîner leurs boulets; ils se montrent le poing et s'injurient; le fiel amassé en eux déborde ; chaque parole est une blessure ; chaque phrase énonce un grief, et la pire des misères, c'est que ces griefs sont légitimes et que les deux adversaires ont raison. Les répliques se croisent comme des épées. A tous les coups, le sang gicle. *
— J'étoufi"e, dit le mari. Ma liberté, je la vole ; je la tiens de ma cruauté ; j'ai toujours l'air coupable quand je suis content. Ma vie se passe à vouloir t'échapper, la tienne à vouloir me ressaisir. Je mens pour avoir la paix.
338 LE TUÉATRE
ne lui viendrait pas de les contraindre pour créer, autour de lui, un peu de joie... Il reste inaccessible à la possibilité du sacrifice ; cela ne lui entre pas dans l'entendement... Sa soif d'indépendance... égoïsme... Son appétit de repos... égoïsme... Son désir de gloire et de travail... égoïsme... Le propre de Tégoïsme est de céder à Tinstinct... Un impérieux attrait sensuel Fentraîne vers Germaine. Il obéit à cette impulsion. Il ne songe nullement à elle ; il ne s'occupe que de lui seul.
J'ajoute que tous les personnages de l'ouvrage sont marqués du même trait. Egoïste, Germaine, qui subordonne tyranniquement à son plaisir personnel les goùls, les intérêts, la santé du mari... Egoïste, Pascal, qui abuse d'une minute d'affolement pour souiller la femme qu'il convoite et sait ne pouvoir conquérir... Tous égoïstes... jusqu'aux personnages épisodiques, jusqu'à cette Catherine Villiers si prudente ménagère, si bonne administratrice de sa fortune. L'ouvrage est une peinture achevée de légoïsme, fleurissant dans tous les milieux, et dans tous les caractères. Par là encore M. de Porto-Riche est un précurseur. Les innombrables pièces où l'éuergie individuelle se trouve exaltée et qui ont pour fondement le « droit au bonheur » sont les filles d'Amoureuse. En écrivant cette comédie, il a créé une école.
Pourtant une nuance le sépare de ses disciples. Il n'approuve pas, il reste neutre, il demeure confiné dans son rôle strict d'observateur. Il ne dit point : « Voilà comment l'humanité doit être. » Il dit : « Voilà ce qu'elle.est. » Et de cette simple constatation, s'exhale une dcre odeur de tristesse et d'amertume. Amoureuse a la sobriété, l'austère raccourci des classiques. Félicitons la Comédie d'avoir recueilli le chef-d'œuvre d'un maître qui est — après Victorien Sardou — le doyen, le jeune doyen de la scène française.
Louons-la aussi de persévérer dans cette voie des belles reprises qui enrichissent son répertoire moderne. Peu à peu, toutes les pièces contemporaines de haute valeur
s'y classeront; et j'espère que nous y verrons un jour figurer le Prince d'Aurec, la Course du flambeau, la Robe rouge, Amants, Conte d'Avril, le Chemineau, la Dernière Idole, peut-être Maman Colibri ou la Femme nue, et le théâtre entier d'Edmond Rostand...
J'ai essayé d'indiquer les complexités et les contrastes qui rendent l'interprétation du personnage de Germaine si malaisée. Il faudrait presque deux actrices pour en traduire avec une égale intensité les deux aspects successifs. Mlle Marie Leconte y a versé les ressources de son grand talent; exquise au premier acte, on eût souhaité qu'elle eût au second une force un peu plus concentrée ; mais au troisième, la vérité de son accablement douloureux, la sincérité de son accent nous ont émus. N'oublions pas qu'elle avait à lutter contre son compagnon de chaîne et de scène... Dans un duo, quand le ténor crie, la chanteuse est obligée de crier. Enfin... Passons condamnation sur l'erreur du malheureux M. Grand.
Les autres rôles ont été bien tenus. M. Duflos prête à Pascal une cordiale et mélancolique physionomie : il est excellent. Mlle Maille n'avait qu'une silhouette à esquisser ; elle y montre une grâce souriante et de l'esprit. Mlle Provost a toujours son aisance et son élégance habituelles. Et MlleDevoyod compose avec netteté la figure de Catherine, l'actrice prévoyante, économe et bourgeoise.
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ne lui viendrait pas de les contraindre pour créer, autour de lui, un peu de joie... Il reste inaccessible à la possibilité du sacrifice ; cela ne lui entre pas dans l'entendement... Sa soif d'indépendance... égoïsme... Son appétit de repos... égoïsme... Son désir de gloire et de travail... égoïsme... Le propre de Tégoïsme est de céder à Tinstinct... Un impérieux attrait sensuel l'entraîne vers Germaine. Il obéit à cette impulsion. Il ne songe nullement à elle ; il ne s'occupe que de lui seul.
J'ajoute que tous les personnages de l'ouvrage sont marqués du même trait. Egoïste, Germaine, qui subordonne tyranniquement à son plaisir personnel les goùls, les intérêts, la santé du mari... Egoïste, Pascal, qui abuse d'une minute d'affolement pour souiller la femme qu'il convoite et sait ne pouvoir conquérir... Tous égoïstes... jusqu'aux personnages épisodiques, jusqu'à cette Catherine Villiers si prudente ménagère, si bonne administratrice de sa fortune. L'ouvrage est une peinture achevée de l'égoïsme, fleurissant dans tous les milieux, et dans tous les caractères. Par là encore M. de Porto-Riche est un précurseur. Les innombrables pièces où l'énergie individuelle se trouve exaltée et qui ont pour fondement le « droit au bonheur » sont les filles d'Amouî^euse. En écri- Tant cette comédie, il a créé une école.
Pourtant une nuance le sépare de ses disciples. Il n'approuve pas, il reste neutre, il demeure confiné dans son rôle strict d'observateur. Il ne dit point : « Voilà comment l'humanité doit être. » Il dit : « Voilà ce qu'elle. est. » Et de cette simple constatation, s'exhale une dcre odeur de tristesse et d'amertume. Amoureuse a la sobriété, l'austère raccourci des classiques. Félicitons la Comédie d'avoir recueilli le chef-d'œuvre d'un maître qui est — après Victorien Sardou — le doyen, le jeune doyen de la scène française.
Louons-la aussi de persévérer dans cette voie des belles reprises qui enrichissent son répertoire moderne. Peu à peu, toutes les pièces contemporaines de haute valeur
s'y classeront; et j'espère que nous y verrons un jour figurer le Prince d'Aurec, la Course du flambeau, la Robe rouge, Amants, Conte d'Avril, le Chemineau, la Dernière Idole, peut-être Maman Colibri ou la Femme nue, et le théâtre entier d'Edmond Rostand...
J'ai essayé d'indiquer les complexités et les contrastes qui rendent l'interprétation du personnage de Germaine si malaisée. Il faudrait presque deux actrices pour en traduire avec une égale intensité les deux aspects successifs. Mlle Marie Leconte y a versé les ressources de son grand talent; exquise au premier acte, on eût souhaité qu'elle eût au second une force un peu plus concentrée ; mais au troisième, la vérité de son accablement douloureux, la sincérité de son accent nous ont émus. N'oublions pas qu'elle avait à lutter contre son compagnon de chaîne et de scène... Dans un duo, quand le ténor crie, la chanteuse est obligée de crier. Enfin... Passons condamnation sur Terreur du malheureux M. Grand.
Les autres rôles ont été bien tenus. M. Duflos prête à Pascal une cordiale et mélancolique physionomie ; il est excellent. Mlle Maille n'avait qu'une silhouette à esquisser ; elle y montre une grâce souriante et de l'esprit. Mlle Provost a toujours son aisance et son élégance habituelles. Et MUeDevoyod compose avec netteté la figure de Catherine, l'actrice prévoyante, économe et bourgeoise.
Théâtre Sarah-Bernhardt : La Belle au Bois Dormant^ féerie lyrique en cinq actes (en collaboration avec M. Henri Gain).
La nouvelle œuvre de MM, Jean Richepinet Henri Gain s'intitule « féerie lyrique ». G'est le nom qui lui convient, puisqu'un ingénieux dramaturge à Timagination picturale et un poète au cœur toujours jeune y ont collaboré. Elle est « féerie » par Féblouissement un peu naïf des décors, le luxe un peu criard des costumes, l'abondance de la figuration, et la présence sur la scène de quelques dames du corps de ballet. (A de certains moments, on a pu se croire transporté dans le théâtre voisin, de l'autre côté de la place.) Elle est « poème » par l'éclat du verbe, la fraîcheur des épisodes, la noblesse et la pureté de l'inspiration... Dans son ensemble, Touvr^ige a plu. On y a pris un plaisir très vif, qui s'est affaibli légèrement vers la fin de la soirée. Mais le succès était acquis... Vous savez ma doctrine. Le public adore les pièces en vers à condition qu'elles chantent harmonieusement à son oreille et soient intelligibles.
;i42 LE THÉÂTRE
Ce qui l'a séduit d'abord dans la Belle au Bois dormant, c'est l'évocation d'un vieux récit dont toutes les cervelles enfantines ont reçu l'empreinte. Nul ne résiste à ce charme. Perrault est le magicien qui donne un corps à nos premiers rêves et étanche noire soif du merveilleux. Que dis-je? du nom de Perrault les enfants ne s'en soucient guère; ils l'ignorent; mais ils viv^t familièrement dans le monde qu'il a créé, avec ses bonnes et ses méchantes fées, avec ses princesses. Et je n'ignore pas qu'il n'a rien créé du tout, et que les fables qui composent son recueil sont pour la plupart antérieures à lui, quelques-unes contemporaines des Egyptiens, des Grecs, des Hindous. Mais il les conte si bien! En les narrant, il les rajeunit, comme La Fontaine fait des apologues d'Esope; il y verse sa grâce, l'élégance d'une langue limpide et franche, dépouillée de toutes superfluités, aiguisée de fines malices (car le bon Perrault était gaulois)... Cette agréable simplicité, MM. Jean Richepin et Henri Gain auraient voulu, j'en suis sûr, s'ils n'eussent consulté que leurs préférences, la respecter entièrement, nous en donner l'illusion. Ils ont craint qu'elle ne semblât trop nue et n'emplît pas suffisamment la vaste scène de Mme Sarah Bernhardt; et puis, leur amour-propre d'auteurs exigeait qu'ils fissent œuvre d'invention personnelle et brodassent des fleurs sur un canevas devenu banal; ils.se sont dit qu'il fallait apporter un aliment à la curiosité des spectateurs pour l'empêcher de s'endormir à l'exemple de la jolie princesse et que le seul moyen de la tenir éveillée était de multiplier les événements, de préciser, de développer les figures du héros et de l'héroïne ; enfin, qu'un ouvrage de ce genre, sous peine de s'abaisser au rang de vaine amusette, devait être imprégné de philosophie et contenir un symbole... Dès le prologue, nous voyons poindre l'intention de MM. Jean Richepin et Henri Gain. 11 se dérouie dans le royaume des bêtes; il a pour acteurs des grenouillesr une pie, un hibou, doués de la parole, et capables
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d'exprimer en une langue élevée et pittoresque des idées générales. Les grenouilles (très gentilles, les grenouilles, avec leurs rires clairs et leurs gais sautillements; — mais, grands dieux! que ces rôles doivent être fatigants à jouer) s'informent de ce qui se passe dans la forêt. Quelles sont les nouvelles?... Que disent les feuilles? Mme la Pie déplore leur silence; elle y discerne une preuve de Tassombrissement de l'univers. Et M. le Hibou surenchérit: il donne l'explication de cette affligeante tristesse :
S'il semble aujourd'hui mort, ce monde merveilleux,
C'est que d'une sagesse un peu trop assagie,
Les hommes ont cessé de croire à sa magie.
Il faut avoir gardé des oreilles d'enfant
Pour ouïr la chanson du féerique olifant.
Traînant par les échos ses plaintes étouffées,
Pour voir au clair de lune apparaître les fées,
Sous leurs voiles en fiis de la vierge flottants,
Et dans leurs robes d'air tissu couleur du temps.
Il faut avoir la foi naïve et pure en elles,
La foi fervente qui du cœur monte aux prunelles,
La foi qui, renouant les antiques accoids,
A leur âme toujours présente donne un corps.
Car elles vivent; car la nature en est pleine ;
Car la brise fleurant les fleurs, c'est leur haleine;
Car la flamme des vers luisants, des feux follets,
C'est leur regard; car l'eau courante aux ruisselets,
Les doux bruits chuchotant dans l'herbe et les ramures,.
Tous les soupirs, tous les frissons, tous les murmures,
C'est leur voix; et dans tout ce qui palpite, on sent
Leur être aérien qui vous frôle en passant.
Ce sont d'éloquents discours. Toutefois il est nécessaire que l'action s'engage. Le seigneur Ofibrius, directeur du protocole du roi d'Azur Prospero X, s'avance un papier en main. Il vient officiellement, de la part de son maître, qui croit encore aux fées, les convier au baptême d'une jeune princesse, née de la veille. Les trois fées de la forêt (elles étaient sept dans le conte de Perrault)
acceptent Tinvitation. La vilaine Carabosse, surgissant d'entre les roseaux du marécage, demande à se joindre à elles. Olibrius, effrayé de sa laideur, la repousse. Elle forme le projet de se venger d'un si outrageant mépris. Eff'ectivement le jour du baptême, elle adresse à Tenfant sa sinistre prophétie :
Princesse dont le cœur aura des désirs fous - Si jusqu'à tes seize ans, tu ne vie pas obscure La rose de tes jours mourra d'un piqûre.
Les seize ans sont révolus... Ici se placent deux tableaux exquis, les meilleurs de l'ouvrage, neufs par le détail, et néanmoins dans la couleur du vieux conte, le complétant, le prolongeant, si j'ose dire ne le dénaturant pas. Je suis sûr que Perrault les eût signés. La princesse est enfermée à l'intérieur du château, étroitement surveillée, protégée contre le danger mystérieux qui la menace. Elle languit, elle soupire après la liberté, la lumière. Profitant de Tabsence du gouverneur, elle Surgit, suivie des ses onze compagnes, captives comme elle. Et rien n'est plus délicieux à voir que le troupeau de ces douze Agnès, d'argent vêtues, se tenant par la main, chantant et dansant des rondes, échangeant des réflexions ingénues. Le monde extérieur leur est lettre close; n'ayant pu y pénétrer elles le devinent. Elles ont observé que des pigeons causaient, et se caressaient en haut du toit. Quels secrets ces innocents volatiles pouvaient-ils bien se confier? Elles imitent, elles interprètent leurs doux roucoulements :
... En pigeon, je ne suis pas très forte, Mais dans leurs mots obscurs, ce que j'ai cru saisir, C'est qu'à leurs entretiens ils prenai(;nt grand plaisir.
Et la princesse, plus subtile que ses sœurs — parce que c'est la princesse, — donne une explication qui n'explique rien. C'est ce qui en fait la grâce.
Mais ce qu'il signifie, C'est des clioses, des tas de choses de la vie, Qu'on nous cache, à propos desquelles on nous ment. Et qui sont tout de même, et qu'il serait charmant De connaître, et qui font qu'en cet instant vers elles, Dans la nuit de mon cœur je sens pousser des ailes ! Ah! ces ailes, pouvoir leur donner libre essor I M'envoler par-dessus ces murs!
Une échelle est appliquée contre le mur terrible. Elle en gravit les degrés, monte lentement vers le ciel, inquiète, mais résolue. Et les onze fillettes demeurées prisonnières, à genoux, les mains ^jointes, tremblantes d'effroi, contemplent cette ascension. De tout cela rayonne une impression liliale dont nous avons été pénétrés. Un souffle de poésie nous a frôlés en cet instant, et doucement rafraîchis...
L'acte suivant n'est pas moins aimable. Il nous conduit dans les greniers du château, auprès de la fîleuse. Rappelez- vous les lignes cordiales de Perrault : « Il arriva que la jeune princesse, courant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. « — Que faites-vous là, ma « bonne femme? dit la princesse. — Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas. « — Ah! que cela est joli, reprit la princesse. Com- « ment faites-vous ! Donnez-moi, que je voie si j'en ferai « autant. » Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau que comme elle était trop vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie... » Les auteurs delà pièce ont pensé, non sans raison, que ce fait divers serait plus attachant s'il se doublait d'une petite aventure sentimentale, et que l'on s'apitoierait plus volontiers sur le sort de la princesse si on la savait amoureuse. Au reste, le théâtre ne peut se passer d'amour... Ils ont donc résolu que la
bonne vieille de la tour aurait un fils ; que ce fîls, nommé Landry, serait poète et le plus gentil du monde; que le hasard des vagabondages de la jeune princesse les ferait tous deux se rencontrer, et qu'instantanément ils s'éprendraient l'un de l'autre.
En effet, la vieille (c'est Mme Judic, qui ne fut jamais plus tendre et plus maternelle) file' au rouet en fredonnant une dolente chanson de guerre; le gars Landry apparaît, tenant une brassée de lis qu'il vient de cueillir. (C'est Mme Sarah Bernhardt, qui n'eut jamais une allure plus fringante, un timbre plus juvénile... Elle vous a des façons de s'asseoir en équilibre et de croiser les jambes sur le dossier des fauteuils!...) Le cœur de ce Chérubin déborde d'une confuse tendresse ; il a besoin d'aimer ; ilest amoureux de l'amour. Et voici que s'offre l'objet auquel il aspire inconsciemment... Une forme blanche et fluette se profile sur l'azur, dans l'encadrement d'une ogive... C'est la princesse... Et ce que les colombes tout à l'heure roucoulaient au bord du toit, ces enfants se le disent : éternel duo, mille fois transcrit par tous les poètes, et que l'on écoute avec ravissement, quand l'expression en est sincère ; car il n'est personne, dans la foule, qui ne se souvienne de l'avoir chanté et n'y retrouve l'écho de sa propre émotion. Landry, la princesse ne s'étaient jamais vus. Pourtant ils n'hésitent point à se reconnaître. Il s'écrie :
0 voix d'extase et de douceur !
C'est elle, j'en suis sûr. C'est elle! C'est ma sœur !
Elle répond :
Celui qu'imaginait ma songerie obscure, De jeune fille, c'est en toi qu'il prend ligure. Et tu deviens soudain vivant, réel, prouvé. L'ami que je cherchais et que j'ai retrouvé.
Tout prouvé qu'il puisse être, Landry sent la nécessité d'affirmer ses talents; il entonne, en l'honneur de la
poésie, un dithyrambe où triomphe la virtuosité de M. Jean Richepin. Ce ne sont, si vous voulez, que des lieux communs (comme le Lac de Lamartine, d'ailleurs, ou la Tristesse dOhjmpio), mais ciselés dans un métal magnifique et sonore :
Quels roi ont jamais pu ce que peut le poète?
Il est le possesseur de tout ce qu'il souhaite.
Ce qu'il veut pour demain, il l'a dès aujourd'hui ;
Au moment où son vers l'évoque, c'est à lui.
Fût-il pauvre, dans son opulente misère.
De tous les superflus, il fait son nécessaire.
Les riches ont beau dire, il est plus riche qu'eux.
Et la <( voix d'or )^ de Sarah devient « voix de bronze », la période s'arrondit, s'élance en gerbes nombreuses, retombe, rejaillit en bouquets... C'est une superbe pyrotechnie :
0 vous ! les fortunés, qui le traitez de gueux.
Sur vos biens de rapine et que vous croyez vôtres,
Il prélève sa dîme avant toutes les autres,
De la forêt, du pré, du verger, du sillon,
Dont vous êtes la taupe, il est le papillon.
L'or du couchant dans les saphirs verts des ramures,
Le soir et ses senteurs, l'aurore et ses murmures,
La vision, le son, le parùim, la couleur.
Tous ces oiseaux divins, il en est l'oiseleur.
Ingénu braconnier, qui braconne sans crimes,
Il les prend dans leur vol aux mailles de ses rimes,
Il s'en fait des bijoux, des joyaux, des émaux.
Dont il brode l'azur et la pourpre des mots;
Et ce tas effrayant d'or et de pierreries.
Dont sa seule parole engendre les féeries,
Il en est le seigneur unique et tout-puiss«nt,
Dieu de cet univers qti'il crée en le pensant.
La princesse est éblouie. On le serait à moins. « Se peut-il, murmure-t-elle, qu'un tel trésor t'appartienne? » Landry, à qui cette interruption opportune permet de
reprendre haleine, achève en beauté, sur un point d'orgue retentissant, ce somptueux morceau de bravoure :
Il ne m'appartient plus. Ma richesse est la tienne. Que tu l'acceptes, c'est le plus cher de mes vœux ! Fais-en ce qu'il te plaît, des jouets si tu veux! Dépense sans compter, puise et jette à plein coffre, Tu n'épuiseras pas le trésor que je t'offre. C'est le trésor sans fond, c'est le trésor sans lin. Je t'en ouvre l'Eden. J en suis le séraphin. Cueilles-en toutes les splendeurs comme des feuilles. Un geste me suffit pendant que tu les cueilles, Pour en renouveler le fabuleux décor.
Use, abuse, gaspille ! Et tu pourras encor, De ce qu'aura laissé ta main dévastatrice. Te faire un triomphal manteau d'impératrice.
Les lèvres des amants se rapprochent, vont s'unir. La main égarée de la princesse heurte le fuseau ; son sang coule; les prédictions de Carabosse sont accomplies. L'autre fée protectrice mue la mort imminente en un sommeil de cent années, auquel mettra fin le baiser du prince Charmant...
Mais que sera ce prince? Concevez, je vous prie, l'embarras des auteurs... Mme Sarah Bernhardt ayant, sous les traits de Landry, ouvert à l'amour le cœur de la princesse, il faut nécessairement que celle-ci le reconnaisse lors de son réveil, et qu'il existe un lien entre le poète du début et le prince du dénouement, et que l'interprète n'ait pas besoin de changer de visage, et que les deux personnages se confondent... Comment atteindre ce but? Voici... MM. Jean Ricliepin et Henri Cain sont hommes de ressources, ils ont plus d'un tour dans leur sac... L'âme du poète se réincarnera dans le prince, à qui, pour plus de clarté, on conservera le môme nom. La bonne fée lui annonce, en des termes un peu vagues, comme il sied aux paroles sibyllines, cette destinée :
Toi seul peux l'éveiller : cherches-en le moyen. Trouve, poète, toi, qui te vantais, superbe, Des miracles fameux opérés par ton verbe. Trouve celui que tu dois faire pour poser, Dans cent ans, sur sa bouche adorable, un baiser.
Le moyen, ce serait d'être assuré de vivre encore, les cent années révolues. Landry ne doute pas que cette grâce ne lui soit accordée. EfTectivement, aux derniers tableaux de l'ouvrage, nous le revoyons vêtu non plus d'un sayon de berger, mais d'un riche habit de cour, égaré dans la forêt enchantée où s'élève le château de la Belle; d'obscures réminiscences s'agitent en lui... Et tout à coup une chanson de chevrier les précise, achève de jeter la lumière dans son esprit... 11 se souvient qu'il y eut jadis un certain poète Landry, et que ce poète et lui-même ne font qu'un... Il y a quelque puérilité et quelque lourdeur dans l'exposé de ce phénomène de métempsycose, et aussi dans les épreuves qui assaillent le jeune paladin, tandis qu'il vole vers l'endormie.
Tout ceci, c'est du spectacle... On n'a reculé devant aucun sacrifice pour lui donner le plus de séduction possible. Une musique fluide, discrète, élégamment archaïque de Francis Thomé l'enveloppe. Le ballet est réglé par la magicienne Mariquita. Les décors ont dû coûter fort cher. Je n'ai goûté qu'à demi, à dire vrai, ceux qui représentent le palais du roi. En revanche, la « forêt des épouvantes » a de suggestives profondeurs, et F « étang des désespérances » d'alliciants mirages... Le plus joli, c'est la théorie des douze Agnès, habillées de blancheur et d'innocence.
A leur tête, une couronne posée sur ses ch^eux blonds, rit et babille Mlle Andrée Pascal. Elle a l'âge du rôle, l'expérience ineffable de ses seize ans, une totale ignorance de l'art de dire les vers, une articulation déplorable, mais des yeux si tendres, une joie si candide; et nous la sentions animée d'un tel désir de bien faire, si
reconnaissante envers « Mme Sarah », sa bienfaitrice, si empressée à lui obéir, que nous nous sommes pris pour elle d'une grande sympathie et que tout de suite elle est devenue notre protégée et notre petite amie...
En résumé, l'œuvre est telle que nous la pouvions attendre de ses auteurs : elle ne nous a ni étonnés ni déçus. M. Jean Richepin y demeure égal à lui-même, habile forgeron de rimes, robuste ouvrier. De-ci, de-là, on relèverait dans ses vers des épithètes forcées, des redondances. Mais aussi que de trouvailles, que d'heureuses rencontres, quelle luxuriante floraison d'images ! 11 en est de cette pièce comme de la forêt de la Belle au Bois dormant : elle renferme, parmi ses buissons épineux et ses lianes, des clairières odorantes, lumineuses et fleuries.
Le Chemineau (reprise).
C'est une des œuvres les plus vivantes de Jean Richepin ; elle rejoint la Chanson des Gueux, et à trente ans d'intervalle, la continue. 11 y a mis le meilleur de luimême : sa verve abondante et franche, sa générosité, sa sympathie fraternelle envers les petits, les humbles, son goût du pittoresque, son amour un peu paradoxal del'indépendance, son extrême bonne foi, et ce don de l'artiste qui fait que sans détruire la réalité, il l'idéalise et l'illumine...
II est certain que ce chemineau ne ressemble guère aux rôdeurs affamés et suspects qui répandent la terreur dans la campagne. Il possède à peu près toutes les vertus : il est intelligent (il sait les chansons qui bercent, les grimoires qui guérissent; il fait causer les gens, pénètre leurs secrets, les inquiète, les domine, les gouverne) ; il est gai (dès qu il paraît, on rit, et sur tous les visages la joie éclate ; pas de fête, pas de repas de noces sans lui) ; il est laborieux à ses heures (il ne travaille pas souvent, mais quand il travaille il travailla comme dix : aucune besogne ne pèse à ses mains robustes) ; il est désintéressé (l'argent qu'il gagne, il le sème sur les routes, pour en faire du bonheur), car — c'est son dernier trait — il est bon.
Evidemmentil a quelques peccadilles sur la conscience. Il suborna jadis et abandonna un peu légèrement la jeune Toinette ; mais lorsque, vingt-deux ans plus tard, il la retrouve, avec quelle chaleur d'âme il répare ses torts, il se dévoue! La maison de Toinette menaçait ruine, il la rebâtit; son fils languissait, il le marie; il est ledeus ex machina ; on le vénère, on l'adore; il pourrait jouir à son tour d'une vie paisible, accepter un fauteuil à ce foyer ; au moment de s'y asseoir, il est pris de la nostalgie du vagabondage; il saisit son bâton, sa besace, il s'évade, court droit devant lui... et le chemineau chemine... Et nous comprenons bien qu'il s'agit là d'un symbole, et que ce chemineau, c'est le poète, amoureux de l'imprévu, pêcheur de lune et pasteur d'étoiles, comme le vieux berger d'Alphonse Daudet...
Sur ces aventures flotte le manteau des vers tour à tour sonores, magnifiques ou savoureusement familiers :
— Ah ! chemineau, tu sais, bien mieux que nos garçons, Parler ces mots jolis, cueillis dans tes chansons.
Tu sais en cajoler, de voix câline et tendre, Mon cœur qui s'apprivoise au miel de les entendre. Comme par tes chansons, je me laisse griser Par ces mots qui toujours s'achèvent en baisers : Mais comme elles, le vent qui passe les emporte!
— Qui te l'a dit ? Et quand ce serait vrai, qu'importe? Si les mots sont jolis, si la chanson te plaît, Laisse-t-en enjôler jusqu'au dernier couplet. Profite du bon temps que le hasard t'amène.
C'est toujours ça de pris sur la misère humaine.
Dans ce personnage du chemineau, il y a du don César de Victor Hugo et du a taupier » de George Sand. C'est un type. La pièce, très mouvementée, amuse ainsi qu'au premier jour; elle n'a pas vieilli... A défaut de l'inoubliable Decori, elle est jouée, et bien jouée, pur M. Dulac. Mais Mlle Renée Parny n'a pas fait oublier AI me Segond- Weber.
Vous remarquerez que l'on ne représente plus à Paris
que des pièces en vers. Le temps n'est pas éloigné où les directeurs de théâtre se détournaient avec horreur des spectacles'de cet ordre. La tragédie! Fi donc! Y songezvous? On y songea si bien qu'on ne peut plus s'en passer. Ce genre naguère décrié règne en despote. Toujours les Français l'ont adoré; mais ils lui vouaient un culte secret, inavoué ; tout en aimant les vers, ils feignaient de les railler par respect humain ; ils ne rougissent plus d'un goût si honorable; ils le proclament, ils l'affichent avec une sorte d'orgueil. Et notre cher François Coppée est mort à l'heure même oi^i triomphe cette noble forme du théâtre qui fut par excellence la sienne, qu'il porta au plus haut degré de perfection et cultiva avec une prédilection passionnée... Henri de Bornier, François Coppée, Jean Richepin ont été les précurseurs de la renaissance actuelle; ils communiaient sous les mêmes espèces, au même autel. Et voilà pourquoi peut-être l'on vit l'auteur de Severo Torelli se lever du lit oii il agonisait pour appuyer de son suffrage et assurer le succès académique de l'auteur du Chemineau,
Comédie-Française : Polyphème^ pièce en deux actes.
Quoiqu'il soit téméraire d'user de ce terme et de devancer sur les choses contemporaines Topinion de Tavenir, je crois que le Polyphème dVVlbert Samain n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre. Le poète a versé toute sa sensibilité, tout son art dans cet ouvrage sincère et délicat. L'émotion s'y allie à une pureté de forme classique ; il contient quelques-uns des vers les plus suaves de notre langue. Il est savant, sans recherche ; il est très simple, il est très tendre. La plus riante imagination s'y épanouit; un cœur y palpite. Il évoque les grâces d'André Chénier et les déchirements d'Alfred de Musset.
Dans quelles circonstances fut-il composé? A quelles souffrances intimes correspond-il? Je ne sais... La vie de Samain est restée assez secrète. A-t-elle été meurtrie, traversée par des passions malheureuses?... Nous ensommes réduits aux conjectures. Mais il y a dans Polyphème une profondeur d'accent qui ne trompe point. L'auteur s'y est mis lui-même. Et en s'exprimant, il a' traduit avec une force et un charme singuliers des sentiments généraux, éternels. L'histoire de Polyphème, de
Galatée et d'Acis symbolise les cruautés et les malentendus de l'amour, Polyphème aime Galatée, qui ne Taime pas, qui aime Acis. N'étant pas aimé, Polyphème endure les tortures de la jalousie et du désir inapaisé. Ne l'aimant pas, en aimant un autre, Galatée se montre envers lui dure, inexorable., et, sans méchanceté, le crucifie...
Depuis qu'il existe des hommes et des femmes sur la terre, ces conflits passionnels les ont agités. C'est un sujet vieux comme le monde ; on peut presque dire qu'il est la pierre angulaire de tous les romans, de toutes les pièces de théâtre... Chaque écrivain chante cette même chanson ; il en modifie le détail, au gré de son tempérament et de son caprice ; parfois il y ajoute un couplet. Et le public ne se lasse pas de l'entendre, car il y retrouve sa propre image. Quelle femme ne fut Galatée? Quel homme ne fut Polyphème ou bien Acis, et peut-être, successivement, Acis et Polyphème, ayant ressenti tour à tour les délices de l'amour partagé, les douleurs de l'amour dédaigné et meurtri?... Albert Samain n'a donc rien inventé; mais d'une matière banale il a su tirer des frissons nouveaux ; par sa sincérité il l'a rajeunie ; ces deux actes sont gonflés de soupirs et de larmes ; leur frémissement nous atteint, nous trouble, retentit profondément en nos âmes.
Ce petit drame a d'autres mérites ; il n'est pas seulement lyrique, il est humain ; les personnages légendaires qui s'y meuvent sont tout près de nous ; leur dessin psychologique offre une remarquable netteté. Rien de plus réel que la figure de Polyphème... Cette figure est vivante ; elle a la précision nuancée d'un « caractère ». Il suffit, pour s'en convaincre, de la suivre à travers la pièce, d'analyser son évolution. Le Cyclope était insouciant et libre ; fils de la terre, il régnait sur elle ; formidable et ingénu, il jouissait de sa royauté tranquille :
La terre était à moi, la terre était ma mère. Debout, en plein soleil, je buvais la lumière ;
A l'aurore, en piaffant, j'entrais dans la rivière, Et j'avais, bondissant de la plaine au vallon, Des besoins de hennir comme un jeune étalon...
Et voici qu'il rencontre Galatée ; d'abord il s'amuse d'elle, de son rire puéril, de son gazouillement, il se plaît à admirer la ligne onduleuse de son corps, sa blonde chevelure, ses yeux oii se reflète le ciel ; et la joie qu'il éprouve le pénètre, le poursuit, éveille en lui une étrange inquiétude.
Depuis qu'elle est entrée en riant dans ma vie. Je souffre... Toute paix d'autrefois m'est ravie.
Pourquoi souffre-t-il? C'est qu'il est laid — il s'est miré dans l'eau des fontaines — et qu'il voit bien que la bergère ne répond pas à ses sentiments. Elle voltige autour de lui comme une abeille ; elle est gentille, affectueuse et lointaine. Dès lors, les mille tourments de l'amour insatisfait le dévorent. Il perd le goût des choses. Son arc, ses javelots, son char, tout l'importune. Il ne joue plus le long du rivage avec Lycas, le jeune frère de Galatée :
L'ennui mange mon cœur, mon cœur tendre et sauvage.
Il se nourrit de son mal ; il le déteste et le chérit. A cette inquiétude s'en ajoute une autre, habituelle aux amoureux : / obsessioii de Vêtre aimé, inquiétude très douce quand elle s'accompagne de confiance et d'espoir, et qui devient un supplice lorsque l'espoir s'est évanoui :
Elle est là. Je la vois rire, parler, marcher. Je vois ses bras, son front, sa lourde chevelure, Son petit cou d'oiseau, ses fleurs à sa ceinture, Sa robe claire...
Absente, il rêve d'elle ; présente, il la désire ; ses mains rudes caressent avec précaution ce frêle objet; sa bouche balbutie un hymne d'adoration :
Oh I baiser tes cheveux! Oh ! boire ton sourire !
Ah ! ton beau corps, souple et fondant comme un fruit mûr!
Une poussée impétueuse de l'instinct le porte à se ruer vers cette proie ; s'il ne faisait que la convoiter, il la prendrait brutalement, il s'assouvirait ; mais il l'aime ; et une sorte de scrupule et de respect le désarme ; il n'attache de prix à la possession que si elle s'offre dans un élan spontané. Et l'homme monstrueux supplie la petite rebelle, tâche de la convaincre, de l'amener à ses ïins, par la peinture émue de ce qu'il ressent pour elle :
Songe que pour ta robe effleurée en passant
Il me coule un ruisseau de parfums dans le sang.
Songe que je conserve en des cachettes sûres
Le fruit vert où tes dents oat laissé leurs morsUres.
Mon Dieu, Galatèe se laisserait peut-être gagner par l'ardeur brûlante de ce désir, mais elle songe à Acis; elle est inexorable : le géant perd ses peines, comme Arnolphe auprès d'Agnès. Alors il s'humilie. Vous connaissez l'ordinaire argument du pauvre amant rebuté, trop lâche pour quitter celle qui le maltraite... 11 mendie la plus petite miette tombée de sa table : « Je suis si peu exigeant! De si légères faveurs me suffiraient! Voyons, soyez bonne ! Gela vous coûte si peu et me ferait tant de plaisir ! » Tel est le langage de Polyphème :
11 eût fallu pourtant si peu pour ma tendresse : Un sourire... un bon geste... une simple caresse, Même avec du mépris, comme on caresse un chien. Mais pas même cela pour moi. Rien ! jamais rien Que ce regard affreux, glacé comme une eau morte î
Une inflexible froideur accueille ces supplications : « Acis, avec deux mots en ferait plus que vous. » Et le Cyclope exaspéré serre les poings ; il meurtrit les bras blancs qui refusent de s'ouvrir; il va céder à la violence ; (ialatée résiste, se débat, lève sur lui des yeux pleins de reproche et d'effroi. Il est vaincu. Il murmure : « Va, c'est toi la plus forte. » Et comme elle pleure de colère et d' « énervement n, il lui demanda pai-don...
Tout ce qu'éprouve rhomme amoureux, c'est-à-dire riiomme faible, à l'égard de la méchante petite femme, ou qui ne s'est pas donnée, ou qui s'étant donnée s'est reprise, — et dans ce dernier cas la blessure de l'amant est encore plus vive, car elle comporte une part d'humiliation (si on ne l'aime plus, c'est donc qu'il n'a pas su plaire et que 1' « expérience » n'a pas réussi), — toute cette gamme de sentiments vibre en Polyphème... Il ne lui en reste qu'un à subir pour que son martyre soit complet : la jalousie. C'est le plus atroce. Albert Samain en trace une peinture tragique ; il en fait le ressort essentiel du drame, la source d'où découlera la transformation morale, si noble et si émouvante, du héros.
Cela commence par le soupçon. Polyphème découvre chez Galatée un premier mensonge qui lui donne l'éveil ; il l'interroge, il questionne son frère Lycas. Il brûle d'apprendre ce qui lui ravira à jamais le repos ; et cette fatale curiosité est encore un symptôme de la jalousie. Galatée prétend ne voir Acis qu'au hasard des rencontres sur les routes : ce n'est pas vrai : elle reçoit ses visites, et elle en a de la joie. Il n'est pas douteux qu'elle aime : u Aussitôt qu'elle en parle, elle devient plus belle. » Elle s'en défend pourtant; sa bouche reste muette, son front impénétrable. Et Polyphème voudrait briser ce front, desceller ces lèvres; il imagine les scènes de meurtre dont se repaît sa colère :
Oh! bondir, les surprendre et m'élancer vers elle. Et lui tordre le cou, son cou de tourterelle !
Quand ils sont ensemble, que font ces enfants? S'embrasseiit-ils? Echangent-ils des caresses? Les naïves révélations de Lycas achèvent de l'éclairer. •
C'est bien cela! Le grand coup de hache en plein cœur.
Mais ce n'est pas assez de savoir; il faut que Polyphème contemple la réaUté face à face, qu'il entende la voix des amants et surprenne leurs étreintes... Accroupi sur son
rocher, il les voit venir, il tend l'oreille. Et l'immortel duo du printemps et de la jeunesse en fleur monte vers lui. Ces paroles, mille fois dites par tous les poètes de tous les temps, Albert Samain les redit sans banalité et sans fadeur. Galatée et Acis sont vraiment des petitesforces primitives de la nature ; Tinstinct parle seul en eux; ils tendent à s'unir, comme les oiseaux sur les branches du grand chêne qui abrite de son ombre le Cyclope. Et je conviens qu'Acis n'a pas de traits particulièrement neufs et ne se distingue pas du type un peu convenu du berger de Théocrite enrubanné par Florian.
Il manque évidemment de sauvagerie. Mais Galatée est intéressante. C'est la rose en bouton; elle renferme à l'état de germe tout ce qui constitue la femme et s'épanouira demain. Elle est inconsciente du mal qu'elle inflige à Polyphème ; les dispositions où elle est pour lui sont exactement celles de la petite femme envers l'homme, ou trop laid ou trop âgé, qu'elle ne peut aimer d'amour et qu'elle appelle (ô disgrâce 1) son « grand ami »... Elle le sait indulgent et en abuse :
Ton âme est, je le sais, douce pour Galatée, Tu la traites toujours comme une enfant gâtée. Alors, elle en abuse et manque de raison. ' Mais sa tête est si folle et ton cœur est si bon !
Elle ne déteste pas le géant; il ne lui déplaît même pas, à condition qu'il ne veuille point sortir du rôle amical et paternel qu'elle lui assigne: mais elle ne l'aime point ; elle ne l'aimera jamais comme il souhaiterait être aimé; elle a les duretés et les petites « indélicatesses » de la femme insensible, à qui « cela est égal. » Elle n'apprécie ni même ne remarque les soins attentifs dont il la berce et la réchauffe; les fruits qu'il a cueillis pour elle, elle les mange avec Acis; il est allé quérir, avec mille peines, le lis bleu qui ne croît qu'au sommet des montagnes. « Tiens, il n'a pas d'odeur ! » s'écrie-t-elle. Et
elle ne comprend pas que ce mot, prononcé d'une voix distraite, lui percé le cœur.
(Mlle Bovy, qui est, plastiquement, une ravissante Galatée, jette le lis bleu avec dégoût ; elle met une sorte d'intention de « rosserie » dans son geste. C'est un tort. Elle devrait laisser tomber négligemment, comme une chose à laquelle elle n'attribue aucune valeur, la fleur dédaignée.)
Galatée n'a point de méchanceté; elle n'est — ce qui est bien pis — qu'indifférente... Les mouvements tumultueux du Cyclope l'étonnent, puis l'agacent (la persécution de la passion exigeante et non payée de retour est particulièrement irritante). Cependant, si légère et si puérile qu'elle soit, elle se rend compte et du pouvoir qu'elle a sur Polyphème, et de sa tristesse; elle en ressent à la fois une satisfaction orgueilleuse (n'est-ce pas étonnant qu'un bout de femme comme elle dompte ce colosse?) et une vague commisération. Elle le plaint un peu, très peu : dans cet apitoiement, il entre aussi quelque mépris, le secret mépris de la femme pour l'être qui se montre plus faible qu'elle, alors qu'il pourrait ladomiminer par sa force :
... Muette, ainsi qu'une statue, Je l'ai bravé. Soudain, sa fureur a cessé. Ah ! si tu l'avais vu, comme un lion forcé, Rugir, se tordre, et puis, pour calmer ses alarmes, Me supplier avec ses gros yeux pleins de larmes, Et demander pardon d'un air humilié, Comme à moi, par instants, il t'aurait fait4)itié.
Cette pitié ne va pas jusqu'à l'attendrissement. Galatée ne sèche point les pleurs de Polyphème ;»ils ne l'émeuveut point. Elle appartient tout entière à Acis ; hors celui-ci, rien n'existe. Le divin égoïsme de l'amour isole du monde les deux amants. Ils s'épanchent et se baisent sur le lit d'herbe, au pied du rocher, derrière lequel le monstre les épie. Ils balbutient les litanies qui fleuris-
sent sur les lèvres des amoureux, de Chloé et de Daphnis, de Juliette et de Roméo, de Marguerite et de Faust. Et les voix de la terre se mêlent à leur voix. Galatée est accessible, comme la comtesse de Noailles, aux vagues chansons éparses dans la nature. Peut-être y a-t-il là un excès de raffinement littéraire; il est visible que c'est le poète qui parle et que riiéroïne n'est que son instrument :
Le soir Tombe... N'entends-tu pas les feuilles s'émouvoir, N'entends-tu pas flotter en rumeurs incertaines Le chœur aux voix d'argent des eaux et des fontaines?
Acis surenchérit. Galatée lui ayant décrit les mélancolies du crépuscule : « Même ainsi, près de moi, lui dit-il, cette heure te pénètre? » Mais aussitôt il se ressouvient qu'il n'est qu'un berger de la Fable et non un paysagiste et un esthète: il expose la crainte qu'il a des dieux, des dieux innombrables. Cette page est exquise. Son panthéisme naïf trouve des mots colorés et frais :
D'eux-mêmes, sur le bord des eaux, les roseaux sonnent; La broussaille s'anime et les feuilles frissonnent... Les rochers sont vivants ; de grands éclats de rires Sortent des antres noirs où dansent les satyres.
Bientôt, ils se taisent... Une>oluptueuse langueur clôt les yeux d'azur d'Acis, les yeux de miel et d'or de Galatée; et ce n'est plus sur la mousse qu'enlacements des corps jeunes et souples, roucoulements de colombes, bruits de baisers... Polyphème brandit un quartier de roc: il va le précipiter contre les amants dont le bonheur insulte à sa misère... Une crainte indéfinissable' nrrêto son bras déjà levé.
Et c'est ici la trouvaille de Samain. Au moment de tuer, la brute se ressaisit : par un suprême efTort de volonté réfléchie, elle prend conscience d'elle-même ; à Tappétit de vengeance se substitue en elle l'esprit de par-
don. Polyphèmô retourne contre lui son arme homicide; il se crève les yeux pour en chasser la vision torturante. Quand il reparaît, courbé, chancelant, une sanglante rosée dégouttant de son visage, il n'est pas vaincu, — il s'est vaincu. Ainsi la signification du vieux mythe barbare devient un mythe d'indulgence, de bonté.
L'épisode final, où le géant exhale sa détresse, sa douleur, fait ses adieux à la vie, est un des plus beaux morceaux de la littérature française, et théâtralement une des scènes les plus poignantes qui aient été écrites. On ne peut l'écouter sans être secoué du petit frisson que communique aux spectateurs assemblés le sublime, c'està-dire l'expression la plus haute des plus hauts sentiments, le je ne sais quoi qui émeut tout ensemble la raison et la sensibilité. Mes yeux se sont mouillés, il ne m'en coûte pas d'en faire l'aveu ; il m'a semblé que le public tout entier partageait ce ravissement ému; dans les ovations qu'il prodiguait à l'œuvre et aux interprètes, on devinait autre chose que de la politesse et du respect. Vraiment, il y eut une minute supérieure où l'étroite communion entre le poète et la foule fut scellée... Qu'elle est humaine, la plainte du Cyclope aveugle, s'approchant de Galatée endormie, baisant ses cheveux avec précaution pour ne pas l'éveiller, buvant une dernière fois son haleine, et surprenant sur ses lèvres le nom exécré d'Acis!
Petit oiseau d'amour, ô tout ce que j'aimais.
Mon rayon de soleil... disparu pour jamais,
T'en vouloir...? A quoi bon?... Petite âme imprudente.
Tu jouais... Tu riais de ma tristesse ardente...
Tu riais... Tu riras sans doute encor demain...
Quelques pleurs essuyés du revers de la m^n
Et ce sera fini... Tu riras... pour lui plaire...
C'est terrible... Et je dis tout cela sans colère...
Sans colère, mais non sans douleur... Il éprouve une suprême défaillance. Il demande aux plaines, aux coteaux, aux nymphes des bois, à toutes les forces amies du sol
nourricier de protéger l'enfant qui sommeille. Et il se redresse, stoïque et mâle, dans l'énergie et la paix reconquises :
Mon cœur se calme et rend à présent sous ma main Un beau son, grave et fort, comme une urne d'airain.
Guidé par les pas incertains de Lycas, il descend vers la mer, maternel asile où il goûtera enfin le repos :
Galatée!...
Oh! ce nom où la fleur de sa chair est restée! Adieu, jardins feuillus pleins d'ombre et de soleil, Jardiiis étincelants de son rire au réveil, Vergers, bois familiers, frais ruisseaux, lits de mousse, Adieu, tout ce qui fait que la terre est si douce. Adieu ma vie, adieu tout ce qui me fut cher...
Je m'aperçois que j'ai multiplié les citations; je n'ai pu résister au plaisir de transcrire ces vers délicieux, vous n'en aurez pas moins à les relire. Leur harmonie, leur plénitude enchantent l'oreille; la tendresse dont ils sont imprégnés touche le cœur; les tableaux qu'ils suggèrent rient à l'imagination. Toujours chez Samain l'inspiration jaillit de ces deux sources indissolublement mêlées : l'humanité, la nature. C'est ce qui fait le charme de ses poèmes, la grâce originale et puissante de ce petit drame, le seul qu'il ait eu le temps de produire avant d'être fauché par la mort.
Louons la Comédie de l'avoir recueilli, quoique un peu tardivement. Ce sera une des perles de son répertoire. Elle lui a donné du moins une hospitalité digne de lui. Le décor qui l'encadre, avec ses premiers plans ombreux et son horizon ensoleillé, ce décor peint par M. Edouard Fournier, est une toile de maître. La musique de M. Bonheur crée autour de l'œuvre, discrètement et sans l'alourdir, une atmosphère de rêve...
L'interprétation, dans son ensemble, est remarquable, .le n'ai pas vu M. de Max jouer Polyphème; je présume
ALBERT SAMAIiN 365
qu'il y déployait cette formidable expansion lyrique qui est à la fois sa meilleure qualité et son pire défaut. Les points de comparaison me manquent; je ne puis juger M. Albert Lambert que sur ses mérites propres. Ils sont très grands. Il ne fait pas du Gyclope un monstre hideux — ce lui serait impossible ; il en fait un homme saignant, frémissant, accablé par le destin ; il marque avec force les alternatives de désespoir et de fureur qui l'abattent et le déchirent; un peu déclamatoire au premier acte, les accents humains, les cris sincères qu'il a trouvés à la fin du drame ont remué toute la salle et lui ont valu des bravos enthousiastes.
Tel qu'il est, Polyphème constitue un régal accessible à tous, et non pas seulement aux lettrés et aux artistes. L'œuvre ne se dissout pas aux chandelles; elle prend de la solidité, de l'ampleur. L'accueil qu'elle a reçu réjouira par-delà la tombe l'ombre pensive et légère d'Albert Samain. Elle contribuera à révéler à la foule son tendre génie.
Théâtre de la Porte Saint-Martin : L Affaire des Poisons, drame en cinq actes.
... Jamais une pièce ne résuma, ne refléta plus fidèlement la physionomie mobile et complexe de son auteur...
Il y a plusieurs hommes en M. Victorien Sardou : un dramaturge ingénieux et fort, plein de ressources, extraordinairement astucieux, habile à inventer, à développer des situations, à varier et à soutenir l'intérêt du spectacle ; un historien sagace, mieux que savant, intuitif, doué d'une faculté divinatrice qui évoque le passé et le fait vivre; un curieux, un fureteur, découvrant des papiers rares dans les boîtes des bouquinistes ; un bibelotier dont l'œil d'aigle discerne, parmi le fatras des marchands de bric-à-brac, l'objet précieux, le seul qui manque à ses collections... Et, toujours il trouve ce qu'il cherche, et rien ne lui échappe, car il est aimé des dieux... M. Sardou est encore un architecte, un jardinier, un cuisinier, l'émule de Brillât-Savarin quant aux raffinements de la table. Que n'est-il pas?... !! entretient les plus aimables relations avec les ombres errantes aux Champs-Elysées. C'est un mage... Et comme le théâtre demeure sa passion principale, il y verse tout cela. Il ne se contente point de mettre dans un ouvrage des aven-
tures, des caractères et des passions; il plante le décor, dessine les costumes, reconstitue Tatmosphère. Et nous sentons qu'il s'est occupé de ces mille choses, et que son activité propre s'ajoute au drame et le vivifie. Nous apercevons, dans la coulisse, le foulard blanc et le béret légendaires; nous entendons la voix qui instruit les acteurs, le regard qui les stimule. Et de ce mouvement, de cette fièvre, de cette allégresse, de cet énorme déploiement d'intelligence, notre plaisir est accru. Il s'augmente de toutes les joies de l'auteur.
Elles durent être bien vives, tandis qu'il se documentait sur l'affaire des poisons, puis, sa moisson achevée, lorsqu'il en tira le sujet d'une œuvre dramatique. Cette histoire est admirable (vous avez lu, je pense le beau livre attrayant et solidedeM. Funck-Brentano); elle renferme du tragique, du bouffon, du noble et du trivial, du pittoresque, du gracieux, de l'horrible; elle met aux prises les plus hauts personnages de-la cour et d'humbles scélérats; le roi, ses ministres y jouent leur rôle; la superbe Montespan y fraye avec une vile entremetteuse et souffre que son corps nu serve d'autel pour les sacrilèges pratiques de la messe noire... Et derrière ces événements singuliers, grouillent des ambitions, grondent des fureurs. Les dessous sont plus attachants que les faits eux-mêmes. C'est Fouquet menacé qui prend l'offensive et médite un régicide; c'est l'humiliation de la maîtresse royale sur le déclin, ses projets de vengeance contre des rivales exécrées, la guerre entre Montespan, Fontanges et Maintenon; c'est le sinistre et obscur n)écanisme de l'appareil judiciaire, le juge docile, le bourreau, la question, le supplice, l'accusé innocent ou coupable, broyé inexorablement si sa perte est utile au repos du prince. Que d'éléments, où l'auteur dramatique n'a, semble-t-il, qu'à puiser! Seulement, il faut les coqj^donner, les lier ensemble, établir dans ce chaos une unité. La pièce est toute faite, mais il faut la faire! Et c'est ici que la science de Victorien Sardou, sa compré-
hension des nécessités scéniques et des exigences de la foule, son appétit de plaire, se sont une fois de plus affirmées. On peut assez aisément reconstituer la genèse de Fouvrage, telle qu'elle s'est d'abord formée dans son esprit. Je présume qu'il s'est dit :
« En face des empoisonneurs et de leurs complices, en regard de ces ministres complaisants et de ces favorites artificieuses, je dresserai la figure d'un honnête homme, d'un homme de rien, qui, par les seules armes de son courage et de sa probité morale, confondra le crime orgueilleux, délivrera l'innocence. L'intérêt naîtra de cette antithèse; l'émotion jaillira de cette lutte inégale... »
Le plan était judicieux, conforme aux convenances théâtrales et aux goûts du public. Il fut exécuté avec maîtrise. Sardou a donc créé un personnage imaginaire qu'il a mêlé aux personnages réels de l'histoire; il l'a chargé d'exprimer au cours de l'action, et tout en y prenant part, quelques bonnes vérités d'ordre universel. Ce héros, incarnation du scrupule et de la vertu, se présente sous les traits modestes de l'abbé GrifFard. L'abbé n'a pas eu à se louer de la fortune : un billet privé qu'il écrivait à sa sœur, et dans lequel il censurait librement la majesté royale, enlevé par un coup de vent, ramassé par quelqu'un de la police, l'a dénoncé comme un dangereux conspirateur. On l'a enferme à la Bastille : puis il a ramé sur les galères ; il a pu s'en évader, franchir à la nage l'embouchure du Var; il erre entre les arbres de la rive, escorté d'un de ses compagnons de chaîne, Carloni; celui-ci, mortellement atteint d'un coup de feu, se confesse à l'abbé des forfaits dont il a la conscience souillée et particulièrement d'avoir coopéré à l'empoisonnement du duc de Savoie, de complicité avec la Voisin; il l'exhorte avenir joindre cette femme à Paris, et à lui réclamer la moitié du pécule qu'il a laissé dans ses mains. Il meurt, s'étant soulagé par cet aveu, ayant reçu l'absolution, et disposé les premiers fils de l'in-
trigue. Aussitôt après ce rapide prologue, le rideau se relève. Nous sommes chez M. de La Reynie, lieutenant de police. Un scribe lui lit et nous lit le rapport quotidien, d'où il a appert qu'une grande inquiétude règne dans la grande ville : il y court d'étranges rumeurs; beaucoup de femmes s'accusent au confessionnal d'avoir usé du poison pour se délivrer de leur mari; on croit qu'une conjuration est ourdie par les amis de Fouquet contre Louis XIV. M. de La Reynie ne cache pas ses appréhensions; il les confie à son neveu Hector de Tralage et le supplie de ne plus aller sur les brisées du roi en courtisant comme il le fait Mlle de Fontanges, et d'accorder tous ses soins à Mlle d'Ormoize, fille d'honheur de la favorite, qu'il a séduite naguère et délaissée... (Ceci, c'est le petit roman d'amour dont une pièce de théâtre ne saurait se passer sans violer tous les usages.) Oui, M. de La Reynie est fort embarrassé; il a besoin qu'on l'assiste; l'aide qu'il implore va lui venir — vous le pressentez — de notre Griffard, qui force sa porte et . demande obstinément à être entendu. L'abbé parle avec assurance; il révèle au magistrat l'existence d'une vaste confrérie de malfaiteurs et se déclare prêt à lui indiquer le lieu où s'élaborent dans l'ombre leurs complots. On agrée ses services ; on lui adjoint le policier Desgrez, celui-là même qui l'arrêta jadis, et lui vola sa montre. Griffard saisit cette occasion de la lui reprendre, et l'acte s'achève sur d'innocentes plaisanterie à la Dumas père entre l'agent de police et son ancienne victime, ce forçat goguenard dont il est contraint de subir l'autorité. Le suivant nous introduit dans l'antre du monstre, chez la Voisin... Décorde style, fidèle restitution des estampes d'Abraham Bosse. Meubles en bois sculpté, pan- neaux de verdure, larges fenêtres par où l'on voit se pro- f filer les charmilles d'un jardin à la française. La Voisin mène un train de riche bourgeoise ; ses clientes reconnaissent les services qu'elle leur rend par des dons généreux ; elles l'assiègent, se font lire la bonne aventure dans
le creux de leurs mains et payent à prix d'or les poudres mystérieuses qui font aimer, selon les cas, ou mourir.
(Ces mœurs n'ont pas sensiblement changé; Paris compte au vingtième siècle nombre de sorcières, qui gouvernent, par les mêmes sortilèges, les imaginations féminines. Je veux croire qu'elles sont moins criminelles.)
Les dames se rendent auprès de la Voisin, en rasant les murs, le visage couvert de voiles épais... Elle se sait protégée en haut lieu. Cela la fait hardie. Pourtant son métier exige la prudence; et elle se livre bien facilement à Griffard, qui vient, en sondeur la questionner. C'est la seule objection que soulève cette scène, d'ailleurs divertissante. L'excellent abbé revendique sa part d'héritage dans la succession du bandit Carloni ; puis, afin de la mettre en confiance, il lui avoue tout bas son dessein de préparer la mort du roi.
— J'y travaille aussi, dit-elle.
Elle lui propose d'associer leurs talents, le convie à souper, et lui offre des rafraîchissements qu'il repousse avec un geste d'effroi comique. Tout est suspect en ce logis... Cependant deux visiteuses interrompent leur entretien. L'une est la mélancolique Mlle d'Ormoize ; elle voudrait fixer le cœur volage d'Hector et le détourner de sa maîtresse, Mlle de Fontange...
— Rien de plus aisé, dit la Voisin: je vous remettrai certaine poudre que vous ferez avaler à la favorite.
Mais Mlle d'Ormoize se récrie; elle préfère souffrir que se venger par des moyens barbares... La seconde visiteuse, Mme de Montespan, est moins pusillanime ; elle écoute complaisamment les détestables conseils de la sorcière. Pour ramener la tendresse chancelaj^ te du roi, elle se damnera, elle se prêtera à la démoniaque parodie du sacrifice divin.
Nos jeunes auteurs n'eussent pas manqué d'étaler sur la scène les détails suggestifs d'une messe noire. C'eût été le « clou « du spectacle. M. Sardou est d'un temps où le
théâtre se piquait d'un peu plus de retenue. Il a résisté à la tentation ; il a jugé décent de réléguer sa messe dans les coulisses et de n'en montrer que les préparatifs. Nous voyons Tabbé Guibourg — l'officiant — et son acolyte l'abbé Griffard, se diriger, cierge en main, vers la chambre oii la belle Montespan masquée est en train de se dévêtir...
Maintenant nous voici à Versailles, dans la grotte de ïhétys, magnifiquement illuminée. C'est soir de gala. Un grave événement vient de se produire. La Voisin, l'abbé Guibourg, vingt de leurs affidés, dénoncés par Griffard, ont été arrêtés, écroués à la Bastille. L'abbé jouit de l'épouvante que répand cette nouvelle parmi les gens de cour. Il remarque le trouble de Mme de Montespan. Un soupçon naît dans son esprit que d'autres indices corroborent... Il considère attentivement le port de la marquise, ses épaules, ses cheveux ; il reconnaît le son de sa voix. Plus de doute : l'héroïne de la messe noire, c'était elle. 11 garderait, enfoui au plus profond de lui-même, ce dangereux secret, mais une circonstance imprévue va lecontraindre à le divulguer. Mlle de Fontange s'évanouit après avoir bu une tasse de lait que Mlle d'Ormoise lui a versée. On accuse la malheureuse jeune fille, d'y avoir mis du poison; on insinue qu'elle s'est prêtée à l'odieuse parodie de la messe satanique. Tout le monde se tourne contre elle, — excepté l'abbé qui éprouve l'impérieux besoin de la défendre. Il oublie ce qu il doit à sa sécurité, pour ne songer qu'à la vertu opprimée. Quoi qu'il puisse advenir, il remplira son devoir.
Jusqu'alors la pièce était agréable, certes, mais un peu mince, un peu vide, découpée en de grêles silhouettes. A partir de ce moment, elle s'échauffe. Il y a mouvement, il y a bataille; les personnages cessent d'être figés; ils remuent. Je sais bien ce qu on peut dire : que M. Sardou a pour son Griffard les mêmes faiblesses que Dumas père pour son d'Artagnan ; qu'il lui fait jouer un rule disproportionné et lui attribue des discours invraisemblables; que
VICTORIEN SARbou 373
dans la réalité, le pauvre abbé eût eu, dès le premier mot, la bouche close, et qu'on l'eût renvoyé ramer sur les galères du roi... Il faut concéder aux dramaturges un certain droit à la fantaisie, au « panache ». C'est leur manière à eux d'être poètes. M. Sardou n'en a pas trop abusé; et si Griffard se permet de résister aux premières têtes du royaume, il ne prévoit point dans ses harangues l'avènement du Tiers, l'exécution de Louis XVI, la proclamation des Droits de l'homme et du citoyen. Il n'a pas lu Jean- Jacques Rousseau. Sachons-lui gré de cette charmante modestie. Il plaide avec éloquence, mais, sauf en deux ou trois endroits, sans trop de rhétorique. Les cinquième et sixième tableaux, où il se débat, sont d'une véhémence communicative. Il les emplit de sa générosité cordiale et sonore. On a envie de crier, à chaque instant : « Le brave homme I »
Et d'abord il se mesure à deux rudes adversaires : Louvoiset Golbert (excusez du peu!) Louvois le domine de sa sécheresse hautaine ; Golbert, plus rond et plus fourbe, cherche aie « rouler ». Il les met dans sa poche. Tudieul quel assaut ! Il convainc d'imposture Mlle Desceillets, qui, pour sauver la marquisb de Montespan, charge Mlle d'Ormoize. Elle se trahit par l'excès de sa colère :
— Cet abbé est un scélérat qui a juré de nous perdre! Nous perdre! Mot malheureux! Griffard le relève, le
commente, établit victorieusement la vérité... Mais que la vérité est terrible !
— Oui, dit-il, j'affirme avoir reconnu, étendu sur l'autel, le corps de la marquise.
Et il murmure à part soi :
— Je m'attends à tout... ^
Louvois, Golbert, M. de La Reynie délibèrent... Ils sont d'accord sur ce point que le nom de Mme de Montespan ne doit pas être prononcé et qu'afîn de lui éviter toute éclaboussure, il convient d'immoler Mlle d'Ormoize. On rappelle Tabbé, on lui fait la leçon, on lui développe
374 fE THEATRE
la théorie de la raison d'État. Ce qui complique les choses^ c'est que le roi a exprimé le désir de l'interroger.
— Vous direz à Sa Majesté que vous n'êtes assuré de rien, que vous n'avez aucun nom à prononcer.
Mais le bon Griffard ne démord point de son idée fixe. Mlle d'Ormoize est-elle sauve? L'innocente ne payera-telle pas pour la coupable? Il porte la discussion sur le terrain des principes. Il a des aphorismes lapidaires, comme les vers cornéliens : « Si le sacrifice est volontaire, c'est l'héroïsme; s'il est imposé, c'est le martyre. » Aux objections de Louvois tirées des nécessités du gouvernement, il oppose les notions humaines de bonté et de justice.
— Voyons, reprend Colbert, faussement débonnaire et cousu de perfidies, notre « victime » n'est pas tant à plaindre. On la placera dans un couvent de province; tout ce scandale effacé, on la fera sortir discrètement, on la dotera, on la mariera...
L'abbé reste inflexible :
— Je parlerai au roi !
Louvois se fâche :
. — Vous irez en prison, monsieur.
Mais la conscience et le cœur de La Reynie se sont émus ; il n'exécutera pas cet ordre cruel; il réconforte, il approuve l'avocat de l'innocence ; il favorisera son évasion. Et Griffard continue d'affronter le danger (ce ne serait plus un héros s'il devenait circonspect). Usant de la liberté qui lui est laissée, il court chez Louis, obtient unlaisser-passerde la Maintenon, ravie apparemment de ruiner sa rivale. Ce dernier acte a de l'élévation, de la noblesse. Le roi se refuse à croire à finfamie de celle qu'il a aimée. L'évidence lui dessille les yeux. Il confronte la marquise et son accusateur (ceci est tout de même un peu fort) ; il accable avec dureté l'ancienne maîtresse, pour qui il ne ressent plus que froideur et mépris.
Ici, Victorien Sardou lire de son vieux sac à malices un de ces expédients de théâtre qu'ila toujourssu manier
en virtuose. Un pichet et un gobelet sont sur la table. Griffard, qui se souvient des confidences de la Voisin, devine que Mme de Montespan a versé dans ce breuvage la fameuse poudre composée par la mégère. Il joue le tout pour le tout.
— La Voisin, déclare-t-il, vous a dit que cette poudre est une poudre d'amour. C'est du poison. Si vous buvez, sire, vous êtes mort!
Louis XIV saisit la carafe, l'approche lentement du verre qu'il emplit et porte à sa bouche.
— Ne bois pas! s'écrie la marquise.
La preuve est faite par un « truc » ingénieux et somme toute acceptable. Les deux amants échangent des reproches amers, et de part et d'autre véridiques. Elle l'accuse d'orgueil, d'égoïsme et d'inconstance. Il incrimine son humeur vindicative, sa violence, sa sécheresse d'âme. Finalement, il l'exile. Il délivre et réhabilite la pauvre d'Ormoize et lui donne un mari avec un gros sac d'écus. Griflard aura un petit emploi à la Bibliothèque royale. Il vivra et mourra en paix. La pièce est terminée.
Elle a plu, par sa netteté, sa rapidité, sa légèreté d'allure. Rien n'y est sans doute très profond, mais rien n'y est obscur ni ennuyeux. Elle est, comme Tauteur même, tout en nerfs et en muscles; aucun développement adipeux ne l'alourdit^ excepté au quatrième acte, où le ministre Louvois disserte un peu longuement. Moins truculente et copieuse, moins riche d'imagination que les drames de cape et d'épée de Dumas père, elle a des côtés moins puérils. Elle relève pourtant de ce genre bien français; on y reconnaît le procédé qui consiste à mêler étroitement les figures réelles aux figures fictives, en attribuant à celles-ci un rôle historique prépondérant. C'est d'Artagnan qui sous le nom de Richelieu gouverne le royaume de Louis XIII. C'est l'abbé Griffard qui provoque la disgrâce de Montespan et assure le règne de Maintenon. Seulement Sardou inspire plus de sécurité que Dumas : on le sait plus sévère dans sa documentation ^
plus méticuleux, plus « calé », incapable, comme le conteur génial des lirais Mousquetaires, d'accueillir des légendes sans contrôle et de leur donner l'investiture...
Notez enfin ce fait remarquable que V Affaire des faisons ne renferme pas d'éléments romanesques (les amours d'Hector de Tralage et de Mlle d'Orn^oize sont d'une rare insignifiance), et que cependant elle tient l'attention en haleine et éveille un intérêt qui ne faiblit point et s'avive d'acte en acte. Et puis, c'est une pièce à bibelots, à anecdotes, à mise en scène évocatrice, à figuration archaïque, une pièce-Musée du Louvre et Carnavalet... Le public adore ça... Pour tout résumer d'un mot, c'est très amusant.
Souvent, je me suis demandé s'il était impossible de rajeunir le mélo de l'Ambigu et de créer un type d'oeuvres vraiment })opulaires, adaptées aux goûts actuels de la foule, à sa culture plus raffinée, à sa soif d'instruction. Il se pourrait que Madame Sans-Gêne et l'Affaire despoisons en donnassent la formule. L'histoire est un champ immense :
Et ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
Le tout est d'en extraire non d'indigestes compilations, non des pièces pédantes et froides, mais des œuvres vivantes et colorées. Si M. Sardou trouvait dans cette voie de bons imitateurs, s'il faisait école ce serait le merveilleux couronnement de sa verte et féconde vieillesse...
L'interprétation est des plus satisfaisantes. Coquelin gonfle de sa verve le sympathique abbé; il a moins de feu qu'autrefois, mais une cordialité agréable et savoureuse. Desjardins prête au Roi-Soleil un assez grand air de noblesse et une voix superbe aux notes harmonieuses et graves. On n'est pas plus belle, plus décorative, plus « palais de Versailles » que Mlle Gilda Darthy ; elle a joliment dessiné le profil et traduit avec sincérité les bouillonnements de l'orageuse marquise...
SYLVANE ET MOUEZY-ÉON
Théâtre Déjazet : Tir e-au- flanc , vaudeville en trois actes. — Les lois du succès au théâtre.
Le théâtre Déjazét vient de donner la millième représentation de Twe-au- flanc... J\ii eu la fantaisie d'aller écouter cette pièce célèbre. Sa fortune, comme vous le savez, est unique. Une œuvre dramaticfjft jouée consécutivement mille fois : ce phénomène, assez fréquent à Londres, ne s'était pas encore produit chez nous. J'ai voulu essayer d'en pénétrer les causes. Y a-t-il, en ce vaudeville, une vertu secrète, un mérite exceptionnel qui expliquent, qui justifient l'empressement du public? Estce affaire de chance? La « chance » est un de ces mots commodes dont on use, à défaut d'autres plus précis. Cela dit tout et ne dit rien. Pourquoi une vogue si extraordinaire liée au seul Tire-au-flanc? Ces quatre chiffres, imprimés en caractères gras sur J^'affiche, m'intriguaient, m'obsédaient. Ma curiosité était d'autant plus vive que je ne connaissais pas l'ouvrage. Trois années se sont écoulées depuis sa naissance. Et à cette époque lointaine, je ne rédigeais pas le feuilleton... Donc, pour moi, double intérêt. Et puis, la solution de ce petit pro-
blême se rattache à des questions d'ordre général. Depuis longtemps je cherche à déterminer les « lois du succès « au théâtre. Je ne suis arrivé, jusqu'ici, à rien de bien concluant. Le cas de Tire-au-flanc m'apporterait-il quelque lumière sur cette matière difficile? Je résolus d'en avoir le cœur net...
J'arrive pour le lever du rideau. La salle n'est qu'à demi remplie... Public de petits bourgeois. Robes et chapeaux modestes. Pas d'habits noirs. Les places de luxe sont en partie inoccupées. On se presse là-haut, aux galeries. Le théâtre Déjazet a gardé la vieille tradition — et je ne l'en blâme point — de tromper par des flonflons la longueur des entr'actes. Il possède un orchestre de quatre musiciens qui exécute des airs populaires, la Matchiche, la Petite Tonkinoise^ polkas et valses lentes. La pièce débute par un duo d'amour entre le valet de chambre Joseph et la cuisinière Georgette, tous deux au service de M. et Mme Dubois-Dombelle. Le rôle de Joseph excite une grande hilarité ; l'acteur Armand Morins, qui le joue depuis la création, a manifestement l'oreille des spectateurs. C'est un gros garçon à l'œil goguenard, à la mine réjouie. Joseph va partir au régiment et ce départ lui arrache des larmes comiques. Comment ne pas pleurer au moment de quitter ce qu'on adore? 11 aura pour compagnon d'armes le fils du logis, Jean Dubois-Dombelle, un adolescent bellâtre et prétentieux.
— Joseph, dit la maman, je vous recommande ce cher enfant.
Et Joseph ricane sournoisement ; il murmure :
— Sous les drapeaux, il n'y a plus de maîtres et de domestiques ; il n'y a que des égaux...
Le colonel Brochard — leur futur colonel — déjeune chez les Dubois-Dombelle. Mais Joseph et Georgette sont si profondément troublés que le repas est servi tout do travers...
Ce premier acte, clair et bien construit, n'est ni meilleur ni plus mauvais que l'exposition des trois quarts des
SYLVAXE ET MOUEZY-ÉON 379
vaudevilles. Ce n'est pas là de quoi crier au miracle. Le second se déroule à l'intérieur de la chambrée. Décor classique : les lits alignés, les paquetages, le balai, la planche à pain. Le caporal Bourrache fait manœuvrer les recrues ; il comble d'égards Joseph, qu'il prend pour un homme du monde ; il n'en témoigne aucun à Jean Dubois-Dombelle dont les airs suffisants l'exaspèrent. Et Jean s'aperçoit qu'il ne pourra pas « faire son malin »... Suivent d'énormes facéties : Jean perd, sous les ciseaux du barbier, sa chevelure ondulée et reparaît le poil ras ; il reçoit l'ordre de « pincer l'oreille à Jules » et de nettoyer les cabinets ; la cuisinière Georgette (devenue on ne sait trop comment cantinière), enfile un pantalon de fantassin et se blottit dans les couvertures, pour échapper aux perquisitions du terrible colonel. Le gaz s'éteint. Bataille à coups de traversin et de matelas... Pugilats. Tohu-bohu. Le public s'amuse, comme il s'amusait à Champignol, au Sursis, aux Gaietés de l'escadron. Mais je ne puis m'empêcher de constater qu'il y avait une verve plus soutenue dans les Gaietés de V escadron et plus d'ingéniosité dans le Sursis ei dans Champignot...
La pièce se dénoue chez le colonel Brochard, oii tous les personnages sont réunis. Le colonel organise une soirée, et utilise le talent de ses soldats : le caporal Bourrache ouvre la porte, Joseph a pour mission de dire des vers, Jean Dubois-Dombelle d'off'rir des rafraîchissements. Ce dernier est transformé ; il a subi la mâle empreinte de la vie militaire, il redresse le jarret, lève la tête, cesse de se révolter contre la discipline... Le colonel lui accordera désormais sa bienveillance. Et comme il faut qu'une comédie s'achève par un mariage, la fiancée de Jean, Mlle Solange, que nous avions entrevue, au premier acte, épouse un lieutenant très sympathique, tandis que Jean engage sa foi à la petite cousine, sœur de Solange...
Toutes ces choses sont aimables et un tantinet naïves... Que ce vaudeville de belle humeur ait plu à la foule, je
n'en suis pas surpris ; mais qu'il lui ait plu durant une série ininterrompue de mille représentations, voilà qui nous étonne davantage. Telle est l'énigme que j'ai entrepris de déchiffrer en causant avec M. Rolle, directeur de Déjazet.
M. Rolle est un de nos anciens confrères. Après s'être essayé comme comédien, il se fit journaliste et collabora au Paris et à V Eclair... Il a l'esprit critique très aiguisé, et c'est plaisir que de philosopher en sa compagnie... Donc, il m'a énuméré les raisons probables du succès paradoxal dont il récolte les profits.
Et d'abord, le titre de la pièce est excellent. Tire-au~ flanc. Ces mots raniment les souvenirs de ceux qui ont passé par la caserne ; ils éveillent les espérances de ceux qui doivent s'y rendre prochainement ; ils évoquent des idées joyeuses. « Tire-au -flanc », c'est-à-dire baguenauder, couper aux corvées, jouer de bons tours aux chefs trop rossards. Le Français, né frondeur, affectionne ces sortes de gamineries. Cependant il révère, au fond, larmée. Il la blague, et il l'aime. Un instinct atavique, qu'on n'est pas encore venu à bout de détruire, l'y attache. Et vous remarquerez que dans Tire -au- flanc ^ toptes les plaisanteries qui visent l'institution militaire sont superficielles, inoffensives. Le valet de chambre Joseph, au premier acte, reste en extase devant les galons du colonel. La transformation de Jean, le jeune estiiète, en guerrier modèle, est une apologie des vertus régénératrices du sabre ; de même que les affronts qu'il reçoit de son domestique, aujourd'hui son camarade, sont un hommage au régime de fraternité et d'égalité qui règne, par définition, au régiment...
L'ouvrage de MM. Sylvane et Mouezy-Eon correspond aux préjugés, aux habitudes, à l'opinion moyenne du peuple ; il fiatte son goût d'optimisme ; il renferme une histoire très simple, simplement contée, et n'effarouchant personne, assez honnête pour qu'on y vienne en famille. Les six cent mille auditeurs qui ont délilé dans la salle
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du boulevard du Temple pendant ces trois dernières années appartiennent la plupart au même milieu : boutiquiers, employés, ouvriers aisés, tentés par le prix modéré des places, heureux de satisfaire à peu de frais leur passion du spectacle. Ensuite la banlieue est arrivée à la rescousse, enfin la province. Lorsqu'une pièce atteint un nombre anormal de représentations, elle allume, par cela même, des curiosités qui la prolongent. Chacun veut aller voir cette « machine » dont tout le monde a parlé, il faut durer ; mais pour durer, il est nécessaire que les dépenses soient réduites au minimum. C'est la règle que s'impose le théâtre Déjazet. Sa troupe, si j'en juge par l'interprétation de Tire-au-flanc, ne doit pas être onéreuse. Sauf M. Morins déjà nommé et la gentille Mlle Paule Rolle, elle ne renferme que des sujets ordinaires. Le budget quotidien du théâtre ne dépasse pas vraisemblablement cinq cents francs ; les recettes des jours de semaine réalisent ce chiffre ; l'excédent des recettes dominicales, toujours fructueuses, constitue le bénéfice de l'exploitation... Il existe deux façons de concevoir et de pratiquer le métier d'imprésario. S'entourer d'artistes brillants et chèrement rétribués, monter des pièces avec éclat, et les ôter de l'affiche dès que la recette tombe au-dessous des frais, ou bien les y maintenir, à force d'ordre et d'économie ; dépenser peu, gagner peu. Cette seconde méthode est la seule qui puisse assurer la subsistance des petites scènes comme Cluny et Déjazet.
Mais ces qualités de prudence, là ou ailleurs, ne suffisent pas. Le bon directeur se reconnaît à un certain flair, au discernement de ce qui convient à son public. Tel ouvrage réussit en tel endroit et échouerait en tel autre. Tire-au-ftanc n'aurait sans doute que médiocrement séduit les spectateurs des Nouveautés, frftmds de mets plus épicés ; la Puce à V oreille n'eût peut-être obtenu à Déjazet qu'un accueil maussade. Est-ce qu'on sait?
On ne sait rien... Le succès au théâtre est une énigme. Il dépend du milieu, de l'heure, du vent qui souffle, des
dispositions momentanées du public ; il dépend de la pièce de laveille, qui influe sur la pièce du lendemain ; il dépend du nez d'un acteur, de la frimousse d'une actrice ; il dépend du froid et du chaud, du soleil et de la pluie, d'éléments impondérables que la plus lucide intelligence est impuissante à analyser. Autour de chaque ouvrage, s'établit un courant immédiat de sympathie ou d'antipathie ; et ce courant circule avec la rapidité d'une étincelle électrique. A peine la répétition générale est-elle achevée, que Ton en apprend simultanément, sur tous les points de la ville, le résultat. D'étranges effluves révèlent en même temps aux salons, aux cafés, aux clubs le sort de l'œuvre nouvelle. Et ce jugement est sans appel. En vain tente-t-on de le combattre. Il résiste aux efl'orts de la complaisance, du mensonge, de la réclanrte savamment organisée. Et l'on ne peut le prévoir. On ne le connaît qu'à la minute même où il se formule. Les bruits avantcoureurs d'apothéose ou de chute, les indiscrétions de coulisses... Fariboles!... Tant que la pièce ne se joue pas aux chandelles, devant douze cents spectateurs dont les nerfs vibrent à Tunisson, dont les sensations se confondent, inutile de conjecturer. L'auteur et le directeur, cachés au fond de l'avant-scène, restent abasourdis. Les « effets » sur lesquels ils comptaient le plusse dérobent ; d'autres éclatent, qui n'étaient point attendus. Un mot, passé inaperçu aux répétitions, part, franchit la rampe, met la salle en joie. Tout l'ouvrage était bâti en vue d'un coup de théâtre. Le coup de théâtre fait long feu. Au contraire, un bout de dialogue charme l'auditoire et renfloue l'esquif prêt à sombrer. Le public prend bien les choses ou les prend mal, selon son caprice. Il est étonnamment compréhensif ou plus rétif qu'une mule d'Andalousie. Ça lui chante ou ça ne lui chante pas, sans motif appréciable. La plupart de ses engouements ne sont pas mieux justifiés que ses indifï'érences... Quand je vous dis que le succès des œuvres théâtrales n'est que mystère !...
Parfois, ce succès déjoue les probabilités, les vraisem-
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blances. Lorsque M. Gémier prit le théâtre Antoine, nui ne croyait à sa réussite. On se rappelait sa brève tentative de la Renaissance, aidée du même talent, des mêmes efforts, et couronnée d'un échec complet. Le beau drame d'Emile Fabre, la Vie publique, n'y avait point attiré la foule. La foule vint l'applaudir, moins bien monté, moins bien joué, boulevard de Strasbourg... Pourquoi?... Vous allégerez la réputation accrue de l'artiste, le bruit fait autour de son nom. Ce sont des explications trouvées après coup. La vérité, c'est que le destin des théâtres et des pièces est régi par des causes obscures, presque impossibles à déterminer.
En errant à travers les couloirs de Déjazet, je revivais ma prime jeunesse ; j'étais poursuivi par l'ombre de feu Hilarion Ballande. Y eut-il une entreprise plus follement chimérique que celle de ce brave homme imaginant de fonder, en ce quartier populeux, loin du centre intellectuel, une scène littéraire baptisée solennellement Troisième Théâtre-Français ? C'était touchant et un peu comique. Les bustes en plâtre de Corneille, de Racine, de Molière s'alignaient devant le bureau de location oii trônait Mme la directrice. Et sur ces planches, habituées aux gaudrioles du vaudeville, retentissaient les alexandrins de M. de Calonne. Chaque dimanche, chaque jeudi, on y jouait des chefs-d'œuvre classiques, précédés de conférences.
Oh ! ces matinées ! L'idée de ce genre de spectacles n'appartenait pas en propre à Ballande ; elle lui avait été suggérée par le bon Caristie Martel, apôtre du grand art, tragédien illuminé de la flamme divine... L'histoire, que je tiens de sa bouche, est peu connue et piquante... Un jour, il débarque chez Hilarion, frais émoulu, comme lui, du Conservatoire. *
— Mon cher Ballande, dit-il, je suis ruiné ; j'ai voulu initier l'Italie et la Grèce au génie français. J'ai joué BrHtannicus à Rome, Andromaque à Athènes. Cette expédition m'a coûté 100.000 francs. Voulez-vous m'aider à les
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rattraper? Je vous apporte un projet original et nouveau.
Il le lui exposa. 11 revenait de Londres et avait été frappé de la faveur qu'obtenaient là-bas les représentations diurnes organisées le samedi dans les principaux théâtres. On pourrait essayer d'introduire à Paris cette coutume. Mais Martel, grand-prêtre chevelu de Melpomène, exigeait que son innovation servît à répandre le goût de la haute littérature. Ballande entra dans ces vues. Il donna à la Gaîté une série de séances pour les collèges , et les famille.
Ce fut l'origine des matinées.
Ballande et Martel eurent des difficultés à vaincre. Aucun professeur n'osait monter sur la scène ; ces messieurs craignaient que le contact des comédiens et des comédiennes ne compromît la dignité de leur robe. M. Chavée consentit pourtant à faire une leçon sur le Cid- L'antique Université en fut peut-être froissée, mais elle eut la sagesse de n'en rien témoigner. L'exemple et l'impunité de M. Chavée enhardirent ses confrères. Emile Chastes, Gidel, Aderer, Eugène Talbot, Emile Deschanel et — le plus sémillant de tous — Ernest Legouvé soutinrent l'institution naissante. Après la guerre, Ballande recommença. Il eut pour collaborateurs Francisque Sarcey et Henri de la Pommeraye. C'étaient les forces vives-' du Troisième Théâtre- Français, les deux pierres d'angle de l'édifice. Avec quelle impatience nous attendions ces petites solennités dominicales! Certes, Ballande ne versait pas For à pleines mains ; il avait de vieux décors, de vieux costumes, et par contre, de très jeunes acteurs qui se contentaient — comme le conférencier, d'ailleurs — d'un cachet minime... Les meilleurs sociétaires actuels de la Comédie, Silvain, Leloir Truffier, passèrent par cette école. Le charmant Amaury, celui qu'on surnommait le « Delaunay de la rive gauche », s'y forma... Dumaine y rugit don Diègue. La farouche Duguerret, l'élégant Brindeau y rejouèrent les rôles qui leur avaient valu la
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célébrité... Ballande savait l'art d'accommoder les restes. Appuyé sur la grandiloquence de la Pommeraye, sur la cordialité savoureuse de Sarcey, il créa la vie autour de ce théâtre minuscule et ridicule, que l'on chantonnait dans les revues, que Ton vouait à une prompte faillite. Et non seulement Ballande évita la faillite, mais il gagna de l'argent ; il quitta sa modeste salle pour s'agrandir et finalement il acheta, assure-t-on, un château sur ses économies, comme le lieutenant de la Dame blanche,.. Ainsi, il s'enrichit dans des entreprises littéraires qui, renouvelées plus tard, conduisirent à l'hôpital ses successeurs... Fut-il plus habile qu'eux, plus avare, plus prudent administrateur, plus homme d'affaires ?... Possible... Surtout, il était arrivé à l'instant propice. Les circonstances l'avaient servi.
Je vous répète que tout n'est qu'heur et malheur dans les choses du théâtre. C'est une loterie. Il faut attraper le bon billet.
Comédie-Françatse : Electre (traduction d'Alfred Poizat).
C'a été une noble et réconfortante soirée. Le temps n'est plus où l'on raillait les Romains et les Grecs. Nous les aimons. Nous les adorons. Notre ironie s'émousse sur leurs sonores armures. Cette nouvelle floraison de Fart antique, cette renaissance de son prestige datent, à ce qu'il semble, du triomphe remporté par Œdipe roi à Orange. La mémorable représentation de 1888 fut le coup de clairon qui ranima les vieilles admirations endormies. Sophocle redevint un auteur à la mode. On parlaitde lui presque autantque de M. Edouard Pailleron. « Avez-vous vu Mounet-Sully dans Œdipe?... Il faut aller voir Œdipe. » Le chef-d'œuvre, illuminé par son illustre interprète, se trouva fixé au répertoire de la Comédie-Française... Presque chaqueannée, ilretournait à Orange; il s'y retrempait; il en revenait avec une provision de jeunesse. Ce pèlerinage annuel ét^tsa fontaine de Jouvence.
Fatalement, ce succès excita l'émulation. Béziers, Nîmes voulurent avoir des spectacles en plein air. Les villes qui possédaient d'anciennes arènes s'en firent orgueil ; celles qui n'en avaient point en édifièrent. Et
nous vîmes éclore un peu partout d'innombrables « théâtres de la nature. » lien surgit aux quatre points cardinaux : dans les Pyrénées, dans les Alpes, en Xuvergue, en Normandie, dans les Vosges, à Cauterets. à la Motte-Saint-Héray (oii règne un aimable docteur qui a la témérité de s'appeler Pierre Corneille), à Champigny, près Pantin, à Bussang, près Epinal, que sais-je encore? sur le plateau de Champlieu, voisin de Compiègne. Et la série n'est pas close, croyez-le bien. Afin d'alimenter ces scènes rustiques, il fallait des pièces. Mais quelles pièces se peuvent jouer sans autre décor qu'un fond de feuillages et deruines. Quels personnages peuvent se mouvoir à l'aise sur un tapis de verdure, ayant la voix assez forte, la poitrine assez large, le front assez haut pour se mesurer avec le soleil, le vent, l'espace, dominer la foule immense el n'en être point écrasés? Racine est trop intime. Corneille trop compliqué et sentencieux. L'on se retourna vers les Grecs, dont les œuvres, à grandes lignes architecturales, amples et pures, s'adaptaient parfaitement aux conditions matérielles de ces représentations. Tout le monde se ruaà la besogne. De^ professeurs qui ne sont pas poètes, des poètes qui ne sont pas professeurs dépouillèrent avidement Eschyle, Sophocle, Euripide. La famille des Atrides, éveillée de son long sommeil, retleurit, et fut tout étonnée de retrouver chez les Français du vingtième siècle un accueil aussi chaleureux que celui qu'elle recevait des Athéniens du siècle de Périclès. Les Français ne détestent p'as qu'on les assimile aux Athéniens, à qui, d'ailleurs, ils ressemblent ; et puis, ils aiment à se proclamer capables de goûter pleinement les beautés de la littérature classique (j'accorde qu'il y a dans ce sentiment un soupçon de snobisme, mais où le snobisme ne s'insinue-t-il pas? Et c'est là, en tout cas, du très bon snobisme) ; joignez (3ncore une culture artistique générale qui rend les spectateurs d'aujourd'hui sensibles au charme pittoresque des vieux mytiies et à leur signification symbolique (on a beaucoup voyagé, on a regardé
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beaucoup de photographies, on a écouté beaucoup de Wagner et de Gluck). Tout cela explique la sincérité de raccueil.fait par eux aux brillantes ou honorables tentatives de MM. Jean Moréas, Peladan, Jules Bois, Rivollet, Mouzin, Chabault, Alfred Poizat. J'oublie quelques-uns de ces adaptateurs. Qu'ils me pardonnent. Ils sont trop !
M. Poizat peut être classé parmi les meilleurs. Nous lui devons un Cyclope traduit avec une verve libre et savoureuse. L'/i7ec/re ajoute à notre estime. Ce n'est pas une version littérale, un devoir d'écolier. M. Poizat n'est point l'esclave du texte, il l'interprète inteUigemment : il ne le trahit pas, du moins, quant aux parties essentielles; et si on peut lui reprocher, dans le détail, de menues fautes de tact, l'ensemble de l'œuvre subsiste, avec son harmonieuse et ferme ordonnance.
A ce propos, rien n'est plus curieux que de comparer le travail de M. Poizat à celui de ses prédécesseurs. On voit le chemin parcouru, l'évolution progressive vers la simplicité et la vérité. Nous ne concevons plus la tâche du traducteur comme on lacomprenaitilya cent cinquante ou seulement soixante et quatre-vingts ans. On la voulait décente, enveloppée d'élégances raciniennes, dépouillée de toute familiarité. Patin cite complaisamment dans son livre une Electre en vers, d'Anceau, qui respire l'ennui. Anceau étaitleGrec fait homme; ses «parallèles » jouissaient en Sorbonne d'une énorme autorité. Et le mal venait justement de rinfmi respect qu'il avait pour ses modèles; il s'imaginait les révérer en les parant d'une phraséologie solennelle et de cette fausse dignité que le constant emploi des « motà nobles » communiquait aux disciples de Voltaire et de Ducis. Les plaintes si touchantes d'Electre pressant dans ses bras Furne où on lui a dit qu'étaient enfermées les cendreS d'Oreste se changent, sous la plume de l'honnête Anceau, en un discours mortellement froid et compassé :
0, du plus cher mortel, muet dépositaire,
Sombre et dernier séjour de mon malheureux frère,
Fils d'Atride, est-ce ainsi qu'il fallait te revoir! Combien, en te quittant, s'abusait mon espoir î
Considérez maintenant l'interprétation de M. Mfred Poizat. Voyez, en comparaison, comme elle est vivante. Le « muet dépositaire » redevient tout simplement ce <qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, une urne :
0 mobile tombeau transmis de mains en mains, Petite urne qui vint par les mêmes chemins Où j'attendis longtemps celui que tu m'apportes, Sois bienvenue au nom des espérances mortes, Puisqu'au cher rendez-vous tant annoncé par lui Sacendre au moins fidèle est exacte aujourd'hui.
Ce fameux morceau contient un passage délicieux : TEvocation par Electre de son adolescence et de l'enfance d'Oreste étroitement mêlées, des soins maternels qu'elle donnait à son jeune frère. Ecoutez l'insupportable Anceau (loué par Patin) :
Où sont ces doux travaux qu'à mon heureux amour Ton enfance jadis imposait chaque jour?
Tu le sais, on ne peut se promettre, ô mon frère, Une plus tendre ardeur cà l'instinct d'une mère. Je m'étais réservé le soin de te nourrir ; A de servîtes mains j'enviais ce plaisir. Aimable enfant, déjà pour me payer mes veilles. Du nom charmant de sœur tu flattais mes oreilles.
Acesépithètesinexpressives, à ces banales métaphores, M. Alfred Poizat substitue des vers très simples qu'on •eût Jugés trop simples eu 1825 :
Où sont-ils tous mes beaux rêves d'adolescente. Quand je te conduisais avec moi, tout petit, Te menant par la main ou sur mon sein blotti ? Par la ville et les champs nous allions côte à côte; A peine si ma taille (Hait un peu plus haute. Et véritablement nulle mère jamais N'aurait pu te chérir autant que je t'aimais.
M. Poizat s'est dégagé du « ronron » conventionnel de nos grands-pères ; il ne tombe pas davantage dans la puérile affectation de couleur locale à laquelle sacrifiait le superbe génie de Leconte de Lisle. Il n'éprouve pas le besoin d'helléniser l'orthographe de ses personnages et ne suppose pas qu'Electre et Oreste seront plus Grecs s'ils s'appellent Orestes et Elektra; il s'écarte également de la fadeur des Anceau et des La Harpe et du parti pris de férocité de l'auteur des Erinnyes ; moins puissant, moins somptueux que celui-ci, moins gourmé que ceux-là, il restitue, en somme, assez fidèlement le mouve ment, la physionomie, l'atmosphère de l'œuvre originale.
Peut-être cède-t-il au plaisir de la moderniser avec excès. Cette tendance apparaît surtout dans les développements lyriques ; il prête au choeur des paroles dont Sophocle aurait lieu d'être surpris. Exemple : le chœur, commentant la querelle des deux sœurs Electre et Chrysothémis, et les terribles menaces dont la farouche Electre accable sa mère, s'écrie : « Quoi I les oiseaux du ciel, plus sages que les mortels, secourent ceux dont ils ont reçu la vie et la nourriture, et nous agissons différemment ! 0 Renommée, dis aux Atrides les horreurs de leur maison et les discordes de leurs filles... » etc
Version de M. Alfred Poizat :
Les grandes cigognes pendantes
Qui se bercent aux aquilons,
Et dont les pieds minces et longs
Fixent à des tiges tremblantes
Leur corps immobile et sculpté,
Toutes pleines de piété,
Les grandes cigognes mystiques
Rêveraient à leurs vieux parents.
Tandis que nous, bien différents »
Des beaux oiseaux mélancoliques,
Au fond de nos cœurs oublieux.
Nous vous creusons des sépultures
Avec les pierres les plus dures,
0 pauvres morts, froids et sans yeux !
11 est certain que le thème primitif disparait sous ces broderies, qu'elles sont, à tous les points de vue, infidèles et ne répondent ni à la façon de sentir du poète grec, ni à sa façon de s'exprimer. Ceci n'est point du Sophocle. Inutile d'insister... L'essentiel est que les principaux caractères du drame n'aient pas été altérés... A cet égard, M. Poizat ne mérite aucun reproche. Electre, Oreste, Glytemnestre, Ghrysothémis sont dessinés d'une main sûre et délicate ; chacun reste à son plan ; les proportions sont gardées entre eux, ainsi que les convenances d'attitude et de langage.
Electre est une des plus belles figures qui aient été mises au théâtre, une de celles où l'art de Sophocle s'affirme avec le plus de grandeur et de souplesse. Et d'abord Electre n'est pas une statue, une héroïne ; c'est une femme, une vraie femme, telle qu'on n'en trouve pas d'analogue dans Eschyle. Elle a juré de venger la mort de son père Agamemnon, assassiné par sa mère Glytemnestre et l'amant de Glytemnestre, Egisthe. Elle tuera les assassins avec l'aide de son frère Oreste, ou toute seule, si le secours d'Oreste lui fait défaut. Elle est mue par une volonté implacable, qui est le ressort du drame. Mais remarquez que dans cette volonté, il entre moins de réflexion que de passion, et que par là elle apparaît bien féminine. Electre agit sous l'obsession d'une imagination très vive (à chaque heure du jour et de la nuit, elle revoit son père égorgé ; ce tableau la poursuit, la surexcite, empêche sa fureur de s'apaiser...); elle est haineuse, vindicative, inaccessible à la miséricorde, et sa haine (encore un trait féminin à noter) s'explique, à la fois par la piété filiale et par la rancune qu'elle éprouve des mauvais traitements, des humiliations qu'Egisthe et Glytemnestre lui font subir. Gela est indiqué avec précision, en plusieurs endroits. Electre souffre dans son orgueil :
Esclave en mon palais, sur mes épaules viles Je jette ma douleur comme un manteau royal.
Et des tortures physiques s'ajoutent à cette peine morale. Elle a le double déplaisir d'être réduite à servir ses ennemis et sevrée des joies matérielles dont ils jouissent. Tandis qu'ils se gobergent, son ventre crie famine :
Tous les ans, Ma mère, par des jeux, des danses et des chants, De cette affreuse nuit fête l'anniversaire, Et moi, je verse à boire aux meurtriers d'un père; On veut que je sois là pour l'entendre outrager Et que, pleine de faim, je regarde manger Mes ennemis riants, couronnés de verveine.
Pleine de faim... Cette locution un peu barbare rend la pensée du poète. Electre y revient encore plus loin, quand elle s'évertue à entraîner la faible Ghrysothémis :
On me ferait meilleur visage et bonne chère... Je serais mieux nourrie et vêtue...
Et elle trace à sa sœur le tableau des maux qui lui sont réservés, si elles ne secouent pas le joug du couple criminel :
Qu'attendons-nous, filles de roi, pour en finir Avec l'avilissant et honteux esclavage ? Transporter Teau pour la cuisine et le lavage, Couper le bois, remplir et traîner les paniers, Vivre avec des valets et des palefreniers!
Ainsi Electre a deux injures à punir : celle de son père, la sienne propre. Ces mobiles s'amalgament dans son âme. L'idée du devoir n'y apparaît psTs absolument désintéressée ; des griefs personnels la fortifient, l'enveniment, lui communiquent quelque chose de dur et d'acéré. Vienne Oreste, et pour une minute, tout cela se fondra en baisers, en larmes. Electre est une femme
aigrie, débordante d'amertume, avec des besoins de tendresse refoulés, non satisfaits. Répétons simplement : c'est une femme
Femmes, Clytemnestre et Ghrysothémis le sont pareillement quoique diversement. L'impétueuse Clytemnestre meurt d'inquiétude ; des visions sanglantes, d'obscures prophéties empoisonnent son sommeil ; elle n'a pas dans le crime la sérénité de son complice. Elle est femme. Ghrysothémis représente la passivité d'un être charmant, dénué d'énergie, créé pour la résignation et le servage. Elle s'oppose à Electre. Entre elles, l'antithèse est saisissante.
Ces caractères, d'une si vivante et profonde complexité, se développent dans trois ou quatre scènes extrêmement habiles (Sophocle fut, après Euripide, le plus « roublard» des dramaturges grecs). La première est la dispute d'Electre et de Ghrysothémis, l'une inclinant au pardon, l'autre intraitable ; la seconde met aux prises Electre et Glytemnestre, qui s'invectivent avec la dernière brutalité; elle se continue par Tintervention du gouverneur et son récit du faux trépas d'Oreste. Gette nouvelle arrache à la mère un cri de joie, à la fille un cri de détresse ; ces deux cris simultanés jaillissant, avec tant de véhémence, exprimant, avec une même violence, des sentiments si opposés, impressionnent vivement le public. Mais la scène la plus pathétique et qui produit toujours le plus d'effet est la célèbre reconnaissance d'Electre et d'Oreste. J'en ai cité plus haut le début. Elle se déroule avec une grâce, une douceur, une émotion inimitables.
Ajoutons qu'elle est jouée, en perfection par M. Albert Lambert et Mme Louise Silvain. Le rôle d'Electre aura été pour Mme Silvain une victoire, et j'ose dire une révélation. Elle s'était montrée, en mainte circonstance, bonne tragédienne, bonne diseuse de vers. Je ne l'eusse pas cru capable de ce qu'elle a donné dans Electre. Klle y est physiquement très belle. Son profil se détache avec noblesse sur la mélancolie flottante des
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voiles noirs; ils amincissent sa taille, Tidéalisent. Il m'est revenu que des archéologues amis de Tauteur voulaient lui imposer, au nom de la science, un costume gris ou mauve, prétextant que la couleur noire n'était point usitée en Grèce. Au diable Tarchéologie ! Cette même discussion surgit lorsque Sarah Bernhardt voulut habiller de noir Andromaque. Son sur instinct d'artiste avait raison. Il était conforme au sens commun. Peu importe que le noir fût ou non élu des Grecs, s'il éveille chez le spectateur actuel une impression conforme à l'esprit du drame. Or, dès le lever du rieau, les sombres vêtements d'Electre marquent le deuil de son cœur, son incurable tristesse. Cela remplace plusieurs scènes d'exposition. Mme Silvaina rendu ces sentiments avec une surabondance de gestes d'abord un peu choquante et quelque vulgarité dans la mimique ; mais à partir du second acte, elle s'est mieux contenue ; elle a imprimé aux lamentations d'Electre, à sa joie, à son amour fraternel, quand Oreste se découvre, un accent de sincérité grave et profonde, et cela sans exagération, sans « ficelles », par la seule compréhension intime du rôle et la sobre justesse des moyens d'expression.
Silvain, plus heureux de ce succès que s'il s'était agi de lui-même, l'a partagé. Il a dit avec ce mélange de bonhomie et d'ampleur qui est l'originalité de son talent le récit de la mort d'Oreste, une interminable narration (elle pourrait sans inconvénient être abrégée) dont Racine s'est inspiré et qui surpasse en familiarité le récit de Théramène.
Clytemnestre c'était Mlle Dudlay à la voix stridente, Chrysothémis la correcte et discrète Mlle Lara. Mlle Madeleine Roch — très bien disante — et Mlle Lherbay faisaient le chœur. M. Ravet a prêté à Egtethe la tête de brute qui convient au lâche assassin du roi des rois.
En résumé, ce fut une fort belle soirée, digne de la Maison, digne de notre grande troupe tragique, digne de Sophocle... Nous sommes ravis de ces tentatives lit-
téraires ; elles font honneur à M. Jules Claretie; on ne peut trop Tencourager à y persévérer; c'est la mission du Théâtre-Français d'entretenir dans la foule le culte des chefs-d'œuvre : et l'on ne connaît vraiment une pièce de théâtre que lorsqu'on la voit aux chandelles. J'avais lu une infinité d'études sur Sophocle, les leçons d'Emile Faguet, de Maurice Groiset, le récent volume où M. Allègre combat ingénieusement le vieux préjugé qui veut que la fatalité soit l'unique ressort de la tragédie grecque. Une représentation comme celle-ci en dit plus long que les plus savantes gloses. L'œuvre s'anime ; ses parties caduques tombent, ses parties vivantes prennent un surprenant relief. Electre supporte gaillardement l'épreuve. C'est un drame très intense. Il tire son intérêt de la vérité humaine des caractères, de la peinture intérieure des personnages, de leur lutte contre l'inexorable destin. Ainsi se trouve fortifiée la thèse de M. Allègre, qu'a corroborée, il me semble bien, M. Faguet.
Odéon : L' Alibi f pièce en trois actes.
... Sur les trois actes de L'Alibi, il y en a un d'admirable, le premier. S'il ni'a semblé tel, ce n'est pas uniquement parce qu'il est supérieur aux deux autres ; il possède une valeur propre, en dehors de toute comparaison ; il est rapide, logique, solidemeiat bâti, véhément, émouvant ; il nous a donné l'illusion de la vie. M. Trarieux s'y montre bon dramaturge, bon psychologue. A ces qualités professionnelles s'ajoutent une certaine flamme généreuse, cette soif de justice, cette élévation d'âme qui imprègnent naturellement ce qu'il écrit. Il tient à affirmer, en toute occasion, son esprit d'indépendance, son désir d'impartialité. Rien ne lui serait plus odieux que d'être traité de sectaire. On sent que ce souci le domine ; et c'est là sans doute la coquetterie, ou si vous vous préférez, le scrupule d'un brave hon^e.
Le colonel de Mas-Loubier appartient par ses origines à l'ancienne France ; il a sous ses ordres quelques officiers attachés comme lui à la tradition nobiliaire et à la foi catholique; tel le heutenant d'Aiguevive, à qui sa fille Marthe témoigne un tendre intérêt et dont il ferait
volontiers son gendre. En face d'eux se dressent des officiers issus du peuple, libres penseurs et républicains. Le régiment est partagé en deux camps: les plébéiens, les aristocrates. Ils se tolèrent, échangent des relations correctes et courtoises, mais nes'aimentpas. Une sourde mésintelligence les divise ; elle ne cherche qu'un prétexte. Le prétexte s'offre...
Le capitaine Delmas, au cours d'une promenade, a été tué. On Ta ramassé sur la grandroute, le front troué d'une balle. Son meilleur camarade, le capitaine Laroche, vient annoncer au colonel la catastrophe et lui fait part des soupçons qu'il a conçus au sujet de Fauteur hypothétique de ce meurtre. Tout désigne, tout accuse le lieutenont d'Aiguevive. Il a suivi le même chemin que la victime ; un garde-barrière les a vus passer ; sa déposition est accablante ; les coïncidences d'heure et de lieu ne laissent subsister presque aucun doute... Le médecinmajor corrobore les arguments de l'accusateur. C'est bien d'un assassinat qu'il s'agit, et non d'un suicide. Et puis, d'Aiguevive et Delmas avaient eu, pour des raisons politiques, de violentes querelles mal apaisées par l'intervention du colonel. Celui-ci est anxieux ; il s'insurge intérieurement contre les monstrueuses allégations de Laroche ; et cependant il n'ose, sans examen, les repousser. Or, nous sentons que dans ce débat il n'y a pas que des individus en présence, mais des idées, des instincts, des divergences de race et d'éducation. De ce double conflit, le drame tire sa gravité et sa force.
Le colonel interroge l'assassin présumé ; il se heurte à des dénégations formelles et embarrassées. Et comme d'Aiguevive proteste et ne se justifie point :
— Votre parole d'honneur ne suffit pas ; il nous faut une preuve décisive, un alibi.
Il prie le capitaine et le médecin de le laisser seul avec le jeune officier*; il l'objurgue, il le presse, au nom de la discipline, de l'amitié.
— Vous ne voulez pas répondre?
— Non.
— Vous me cachez quelque chose... Que me cachezvous?
Il s'exaspère contre ce mutisme, qui dissimule un mystère.
— Ainsi, vous refusez la vérité, même au père de Marthe I
— A lui surtout.
Si douloureux que soit son devoir, le chef l'accomplira ; il refuse la grâce d'un délai de vingt-quatre heures sollicité par d'Aiguevive ; il le met aux arrêts et ne s'oppose plus à l'enquête que le capitaine Laroche brûle d'entreprendre. Les scènes se succèdent, directes et franches, allant droit au but ; les caractères sont nettement dessinés, et non pas à fleur de peau ; leurs dessous apparaissent. Le colonel, le capitaine sont convaincus, le premier de l'innocence, le second de la culpabilité du lieutenant ; ces convictions contradictoires ont leur source beaucoup moins dans les faits eux-mêmes que dans une antipathie est une sympathie préconçues. Et cela est d'une observation juste et très humaine. Le capitaine veut perdre d'Aiguevive, le colonel veut le sauver : ils sont également sincères, la passion les entraîne ; mais tandis que Laroche, ardent à venger son ami, y cède, Mas-Loubier y résiste ; car chez lui un sentiment domine tous les autres ; la conscience qu'il a de sa responsabilité. Cette inquiétude est marquée de traits délicats et profonds. Le colonel se sent le père moral du régiment ; la crainte que l'on puisse mettre en doute son équité, sa droiture le rend malheureux.
— Quelle opinion avait de moi votre camarade, l'infortuné Delmas? demande-t-il au capitaine Larcgihe.
— En vous, il distinguait le chef du gentilhomme ; il respectait le chef, il se méfiait du gentilhomme.
Cette réponse l'attriste.
— 11 se trompait, s'écrie-t-il ; oui, je suis un aristocrate, un vieux vendéen, et ce serait une lâcheté, à l'époque oii
nous vivons, de renier mes origines. Elles ne nous valent pas des faveurs. Mais je suis officier d'abord... Entre vous, je ne fais nulle différence : je ne considère que vos mérites... Je vous aime d'un cœur égal.
Toutefois son amitié se manifeste, malgré lui, pour d'Aiguevive. Dans la façon dont il lui dit : « Tenez-vous bien », on devine la solidarité qui les lie; cela signifie: « Vous êtes des nôtres. » Et il plaide sa cause auprès du^ capitaine; il tâche d'attendrir ce persécuteur implacable ; il échoue, et aussitôt, inaccessible aux basses rancunes, il lui tend la main, éprouvant comme un remords d'être sorti de son rêve, d'avoir laissé éclater ses préférences :
— J'ai le sang vif, mais vous êtes entêté. Nous ne chaussons pas les mêmes besicles, mais nous sommes d'honnêtes gens tous les deux, des frères d'armes...
Un peu plus loin, lorsqu'il révèle à Marthe les charges qui pèsent sur son fiancé et la prépare au coup qui la menace, un bel accent de fierté anime ses paroles :
— S'il arrivaitque je fisse appel, dansune circonstance difficile, à ton énergie, au sang de ta race, tu ne me manquerais pas, j'en suis sûr,
— Mon père, soyez tranquille...
Ici la fille et le père vibrent à l'unisson ; leur émotion se communique; elle a quelque chose de mdle qui nous touche. Nous avons la certitude que M. de Mas-Loubier serait, le cas échéant, capable d'héroïsme. On voit avec quel art cette jolie figure de soldat est nuancée. C'est un modèle de vérité, de fermeté et de tact. M. Trarieux pouvait tomber dans l'étalage aflecté des grands sentiments, il a su garder la mesure, demeurer simple, éviter le « pompiérisme ». Et tout cela est à son honneur.
J'ai épuisé les louanges 'en parlant du premier acte de V Alibi; il ne m'en reste guère pour les suivants, qui sont l)eaucoup plus faibles. Le second renferme un épisode assez bien venu, Tinlerrogatoire du cavalier Bossuet, le brosseur de d'Aiguevive. Mais à partir de la minute où Mme Jane Ilading jaillit des coulisses, il semble qu'un
vent de malheur souffle sur la pièce. Elle déraille. Mme Jane Hading, c'est Mlle Laroche, la femme du capitaine Laroche, la maîtresse du lieutenant d'Aiguevive. Elle avait coutume de rejoindre son amant dans le village de Magnac, à proximité de l'endroit du crime ; ils se donnaient rendez-vous dans Thôtel des Quatre-Gantons, une galante auberge fréquentée des amoureux. Et voilà le secret du lieutenant, le motif de son silence. Il se sacrifie au repos de celle qu'il aime, ou plutôt qu'il a aimée; car leur liaison agonise; ils se sont revus une dernière fois pour se restituer des paquets de lettres et se dire adieu; d'Aiguevive ne songe plus qu'à ses nouvelles et pures amours, à Marthe, la fille du colonel. Une étrange fatalité a voulu que cette suprême rencontre coïncidât avec l'assassinat du capitaine Delmas; d'Aiguevive ne pourrait se défendre qu'en livrant sa maîtresse aux représailles d'un époux jaloux et irrité; sa justification est donc impossible. Cependantles demi-confidences arrochées aubrosseur Bossuet ont éveillé l'attention du mari. Il explorera le village de Magnac, il questionnera l'hôtelier... Et c'est alors qu'intervient Madeleine. Elle conjure Laroche de renoncer à la dangereuse enquête qui lui aliénera la bienveillance de ses chefs. Mais le capitaine s'obstine, il n'en fera qu a sa tête ; il suppose que d'Aiguevive était l'amant de Mme Delmas, la femme de l'officier défunt... Cette hypothèse expliquerait tout Madeleine le combat avec une si grande vivacité, avec une indignation si fébrile, qu'il l'observe attentivement, un peu surpris d'un tel accès de nervosité... La situation commence à nous remuer. Un coup de théâtre insuffisamment préparé, gauchement exécuté, trop sommaire et trop brusque, en détruit le pathétique. On ramène au quartier du régiment un déserteur, le brigadier Jouizon, qui tout uniment, et sans même qu'il soit nécessaire de l'interroger, confesse être l'auteur du crime.
Le diable confonde le déserteur Jouizon I Voici nos prévisions renversées! Nous nous représentions si bien la
suite de l'histoire : le capitaine Laroche, procédant à ses recherches, découvrant à Faide de patientes investigations un assassin, mais non celui qu'il cherchait : l'assassin de son honneur, le complice d'une compagne infidèle. . . C'était tragique, cela, sinon imprévu. C'était cela que le public attendait. Et le public a horreur de s'engager sur de fausses pistes et de revenir bredouille. En vain M. Trarieux, s'efforçant de renouer le fil de l'intrigue maladroitement coupé, montre-t-il le capitaine, dont les soupçons ont été éveillés, résolu à se rendre à l'auberge, à obtenir du cabaretier le nom ou le signalement de la Tisiteuse inconnue : nous n'avons plus envie de le suivre. Notre déception subsiste. Notre curiosité est morte. Une impression de froideur a accueilli la fin de ce second acte.
Au troisième, l'erreur s'aggrave. Visiblement, l'écrivain tâtonne, ne discerne plus les poteaux indicateurs de la logique et de la raison; sa boussole est affolée... Et d'abord, une scène incompréhensible met en présence Madeleine et Marthe. Madeleine ne sait pas encore que le vrai coupable s'est dénoncé ; elle redoute que son secret ne soit divulgué; il le sera, si Laroche accomplit le dessein d'aller questionner l'hôtelier de Magnac. Il faut l'en détourner, modérer son zèle. Et l'on concevrait que Madeleine implorât, dans ce but, l'intervention du colonel, et se confiât à sa galanterie chevaleresque, ètlui livrât l'aveu d'une faute dont elle éprouve un si cuisant repentir. Mais non. Elle va conter ces choses à celle-là môme qui devrait les ignorer et de qui elle ne peut attendre aucun secours efficace; cette démarche n'est pas seulement choquante, elle est absurde, propre à indisposer légitimement M. de Mas-Loubier, à froisser sa délicatesse. Et comme touts'enchaîne, l'auteur, n'ayant rien de sensé à dire, remplace par des mots ses idées fuyantes. Le sobre dialogue du premier acte dégénère en rhétorique verbeuse. Déclamatoire est la confession de Madeleine, vains et sonores les discours du colonel,
insincère, extérieure, la délibération du capitaine Laroche, quand, instruit de ses malheurs conjugaux, il foudroie la coupable, donne sa démission, puis la déchire sur la prière instante du chef, puis enfin pardonne à Tépouse adultère, la reprend après Tavoir chassée. « Viens nous refaire une vie », s'écrie-t-il. Ces revirements, soudains, inexpliqués, créent autour des personnages une atmosphère factice. Madeleine ne prononce pas les phrases qui pourraient désarmer la colère du mari. Ancienne chanteuse de café-concert, obligée envers lui à d'autant plus d'égards et de tendresse qu'il l'a tirée de plus bas, elle se glorifie presque de lui être restée quinze ans fidèle; elle a vu passer un joli garçon, elle avait faim d'amour et de changement : elle l'a pris.
— Je l'ai choisi parce qu'il était jeune et blond comme un pain doré que l'on vole.
Singulière excuse ! Cette femme a des instincts de fille, et d'autre part des scrupules raffinés, elle détourne Laroche d'exprimer à d'Aiguevive les regrets qu'il lui doit, en somme, pour l'avoir accusé injustement; elle recule elle-même devant l'obligation d'un aveu humiliant, et se déclare prête à fuir — ce q^i serait la plus évidente façon d'avouer sa faute... Elle n'est qu'incohérence...
L'interprétation de Mme Jane Hading n'a pas atténué l'invraisemblance du rôle. Je ne méconnais pas les dons plastiques de cette célèbre comédienne, le charme de son visage, la ligne harmonieuse de son corps et ce qu'il y a dans sa personne de séduction ondoyante et féminine... Mais que de défauts!... Quelle affectation! Quel manque de naturel! Mme Jane Hading crie, ou pleure, ou gémit, ou déclame, ou s'effondre dans les larmes, ou s'exalte dans la joie. Jamais elle ne parle et ne traduit avec sincérité des sentiments profonds. Elle est, au mauvais sens du terme, théâtrale ; elle a des attitudes brisées, des gestes suppliciés, des regards noyés, qui sollicitent invinciblement l'objectif du photographe ; elle ne paraît pas se douter que le jeu de nos acteurs, comme l'effort de
nos dramaturges, vise maintenant à la vérité, la simplicité ; elle demeure, semble-t-il, étrangère à cette évolution; elle joue comme il n'est plus permis de jouer. Et pourtant, nous ne pouvons oublier quelle fut un jour exquise dans la Châtelaine... Ah! si elle voulait!... Je conviens que M. Trarieux lui avait rendu la tâche malaisée. 11 eût fallu du génie pour imprimer quelque humanité à cette figure mélodramatique, la plus banale de Touvrage, et, malgré son importance apparente, la plus ingrate.
En résumé, cette pièce incomplète et remarquable, qui n'aurait eu besoin que d'être plus fortement construite et méditée, n'est pas ennuyeuse. Elle n'altère ni notre estime pour le talent généreux et probe de M. Trarieux, ni notre confiance en ses œuvres à venir.
Théâtre des Mathurins : le Flirt ambulant, comédie en trois actes.
Aimez-vous Tesprit de M. Tristan Bernard ? J'en raffole. J'ai passé une bien bonne soirée aux Mathurins, où Ton donne chaque soir un spectacle exclusivement composé des œuvres du célèbre humoriste. M. Tristan Bernard ne peut se comparer à aucun de ses confrères ; il a sa note à lui, qui se retrouve dans tout ce qu'il écrit, dans ses romans, dans ses contes, ses improvisations, dans ses comédies étudiées, dans ses mots. Ce grand talent a pour essence l'ironie, une ironie narquoise et nonchalante, imprégnée de calme sagesse et d'indulgente philosophie. Nul ne discerne avec plus de lucidité les ridicules humains, les petitesses avouées ou cachées, les misérables contradictions, les égoïsmes, les vanités qui sont, le plus ordinairement, nos mobile».
Un autre don s'y ajoute, et ce don fait que M. Tristan Bernard est non pas seulement, comme Sterne ou Chamfort, un satiriste, mais en outre un dramaturge. Il évoque à la fois le dedans et le dehors de ses personnages ; il les regarde agir, il reproduit avec une surprenante exacti-
tude leurs gestes, leur silhouette, leur physionomie, leur vie extérieure, par où se manifeste chez eux la vie intellectuelle et morale ; il les « objective ». Ses œuvres les plus éloignées en apparence de toute préoccupation scénique, le lent et minutieux récit du Jeune homme rangé et du M arn pacifique y renferment ces qualités dues à l'instinct plutôt qu'au travail : le sens du relief, du pittoresque et du comique des choses.
Ce qui se passe au premier acte du Flirt ambulant !.., Rien... C'est bien simple. Et pourtant on ne s'y ennuie pas une minute. Nous sommes dans un restaurant du Bois. Un gros monsieur y est assis et devise avec le patron. C'est l'explorateur Galabert qui continue de se coiffer grotesquement du casque colonial, comme s'il était encore sous l'Equateur. 11 narre son odyssée. Elle est épique. Galabert faisait partie d'une mission antianthropophagique, ayant pour but de régénérer les peuplades féroces de l'Afrique centrale. Mais les maladies sont venues, la dysenterie, la fièvre ; les conserves étaient gâtées ; impossible de se procurer des légumes ni des fruits. Finalement, les membres de la mission ontmangé du nègre. Leur santé s'est aussitôt rétablie. Il faut se conformer aux usages des pays que l'on traverse et ne les point condamner sans examen sérieux... Ceci c'est r « humour » de M. Tristan Bernard, son humour à la Mark Twain...
Arrive Folarmand... Folarmand est le fils d'un richissime chemisier ; il n'a d'autre occupation que de se laisser vivre, de dépenser sa fortune et d'être amoureux. Il aime la petite Jeanne Toc, femme d'un chef de bureau du ministère des Colonies ; il l'aime tristement, languissamment, en neurasthénique, et d'ailleurs sans succès. Il vient l'attendre dans ce coin du Bois, où il sait qu'elle se rendra tout à l'heure à bicyclette. Le maître d'hôtel (ils furent camarades de chambrée au régiment et se tutoient) protège ses amours et promet de l'avertir au moment où la Belle sera seule, à l'écart de son mari. Elle
entre en scène. Elle est des plus appétissantes, Mme Jeanne Toc, dans sa robe courte de cycliste. Son amie, MmeDumorel, une boulotte à mine réjouie, la suit de près. Et M. Dumorelest là avec M. Toc. Tous deux fonctionnaires, décorés, tous deux chefs de bureau au ministère. Les quatre « bécanes » sont rangées le long du bosquet. On s'attable, on s'offre des « consommations ».
La scène est dune drôlerie achevée. M. Toc, discoureur et solennel, déconseille à sa femme remploi des boissons glacées. Mieux vaudrait le grog brûlant. Fi doncl Jeanne ne peut le souffrir... Du café, soit. Mais le prendra-t-on froid ou chaud? Jeanne le veut chaud, le veut froid. Elle ne sait plus... Avec les Dumorel, la discussion se rallume... La ronde Mme Dumorel n'est pas difficile : « Servez ce qu'il vous plaira. Ça m'est égal. — Du lait? — Je le déteste. — Delà bière? — Quelle horreur ! — Citronnade ? — Y pensez-vous ? De l'acide ! Et ma dilatation d'estomac? » La bonne Mme Dumorel a un affreux caractère. Mais il y a moyen de l'amener à ce qu'on désire : c'est de flatter son esprit taquin. On forme le projet d'aller tous ensemble à Trou ville à dos de bécane. Ce sera un voyage délicieux de cmq jours. Quand partira-t-on ? » Cela m'est indifférent, dit Mme Dumorel. Je suis toujours prête. — Alors lundi ? — Impossible, c'est le jour de la blanchisseuse. — Mardi ? — J'ai un essayage. — Mercredi? — Une visite à faire. » M. Dumorel l'interrompt : « Jeudi, nous ne pouvons pas non plus... — Et pourquoi donc? s'écrie l'impétueuse matrone. Nous nous en irons jeudi. »
Je me rends compte que ces bagatelles doivent vous paraître extrêmement puériles et que vous leur trouvez un sel médiocre. 11 manque à mon analys» Finimitable moquerie de M. Tristan Bernard, sa gravité goguenarde et la mimique des acteurs qui provoque le fou rire.
Folarmand et Jeanne Toc, aidés par la complicité dugarçon de restaurant, peuvent causer une minute. Et leur entretien n'est pas dénué de grâce. Folarmand a des
regards noyés, des soupirs élégiaques ; il est timide ; il ne dit jamais ce qu'il faudrait dire pour toucher la jeune femme. 'Elle ne Técoute avec intérêt que lorsqu'il fait parade de ses relations 'aristocratiques. Il appartient au cercle le plus « chic » de Paris ; il est l'ami intime d'un duc.
— Comment ! vous ^connaissez le duc ! s'écrie Jeanne. Déjà on sent qu'il remonte dans son estime. Mais le
maître d'hôtel s'approche et murmure :
— Trotte-toi. C'est le mari.
Et Jeanne, suffoquée :
— Vous tutoyez ce garçon ?
— Mais oui, il était caporal à mon régiment. Désormais c'est fini, Folarmand n'a plus de prestige
aux yeux de la snobinette.
Malgré toutes ses précautions, il excite la jalousie de l'époux ombrageux qui lui fait interdire de prendre part à l'excursion projetée. Folarmand la suivra de loin, sans se laisser voir, car il ne peut se résoudre à perdre de vue la dame de son cœur. Le second acte nous montre une étape du fameux voyage. Et c'est encore très gai.
Un maigre bouquet de chênes au milieu des champs. Tous les touristes y débarquent successivement. Dans quel état, grands dieux ! Suants, essoufflés, aveuglés par la poussière, brûlés par le soleil... Ils sont allés de Paris à Mantes en chemin de fer. Puis ils ont enfourché leurs macliines. Mais on a pris le mauvais chemin. Il a fallu monter à pied une côte de dix kilomètres et la redescendre de même, la rondelette Mme Dumorel n'osant roulera bécane sur la pente trop rapide. L'explorateur (ialaberl a mis dans sa poche par mégarde, au lieu de la carte de France, la carte du Tchad... Au reste, il n'a point lo flair de l'orientation. « — En Afrique, explique-t-il, il n'y a pas de routes : c'est bien plus commode. Tandis que dans ce maudit pays il y en a trop ; elles se croisent bêtement aux carrefours, on ne sait jamais quelle est la bonne .. )) î'nl.irm.iî)*] «•.•f/'torripnt protégé par un pro-
fesseur de bicyclette adjoint à la caravane, se dissimule au creux des buissons; il en sort dès que M. Toc. s'est éloigné. Son aspect est lamentable. Mille insectes innommés le dévorent ; armé d'une branche de houx il gratte mélancoliquement sa peau meurtrie, irritée de démangeaisons suspectes. Mais il ne cesse pas d'être amoureux. 11 s'assied près de Jeanne, lui étreint la taille langoureusement, lui vole un baiser. Et ce manège est surpris par un bicycliste indiscret qui va tout révéler au mari jaloux... M. Toc, égaré par un faux signalement, s'imagine que le coupable, c'est Galabert. Il l'insulte, le provoque, lui annonce l'envoi de ses témoins. On se battra dans la ville prochaine. Et Galabert est très malheureux. Il espérait en l'amitié de M. Toc pour l'aider à décrocher le ruban rouge !
Le troisième acte dénoue simplement cet imbroglo très simple. Il ne s'agit plus ici des complications du vaudeville à la Feydeau avec quiproquos enchevêtrés, escaliers truqués, lits tournants, placards à surprises, escamotages, travestissements. M. Tristan Bernard néglige ce genre de ressorts ; il a pour ce qu'on nomme F « intrigue » la plus grande indifférence; s'il daigne conter une histoire, c'est qu'il faut tout de même qu'il y en ait une à l'usage des spectateurs de faible mentalité : il la réduit au strict minimum. Son art de bon cuisinier s'applique à la « sauce », c'est-à-dire à ce que les vaudevillistes de profession considèrent comme l'accessoire : les traits de mœurs et la peinture des caractères. Assurément, je n'ose dire qu'il y ait dans le Flirt amhulanl des « caractères » ; le terme est trop ambitieux, il écraserait sous son poids cette œuvre légère. Elle renferme pourtant de fines indications psychologiques, de* croquis nets et justes. Ces personnages ne sont guère qu'ébauchés; mais on devine, sous ces ébauches, un fond solide, etque l'auteur est un maître liomme,^ et qu'il y voit clair, et qu'il a coutume de méditer sur la vie. L'explication qui met fin aux inquiétudes conjugales de M. Toc, le récon
cilié avec Texplorateur Galabert, et délivre la jolie Mme Toc des obsessions de son amoureux transi, n'a donc que peu d'importance... Suffit qu'on ait, pendant une heure, ri du vrai rire plein et franc, que doit éveiller la comédie... Tristan Bernard, comme Georges Courteline, et malgré des divergences de tempérament, appartient à la race des grands comiques.
La troupe des Mathurins l'a servi par une remarquable interprétation. Rarement pièce fut, dans l'ensemble, mieux jouée que le Flirt ambulant... M. Baur tire du rôle de Folarmand des effets merveilleux ; c'est un chefd'œuvre de composition ; il a des alanguissements, des suavités ineffables qui ont ranimé dans les profondeurs de ma mémoire le souvenir du légendaire Léonce des Variétés, un des délices de notre enfance. M. Saint-Paul est un comédien savant et sûr ; Mlle Alice Bery a beaucoup de talent, une parfaite aisance dans le naturel et la rondeur; elle a rendu à ravir les maussaderies joviales de Mme Dumorel.
Théâtre Antoine : Les Jumeaux de Brighton, pièce en trois actes (d'après Plaute).
Marcus Accius Plautus n'étant pas là, son collaborateur Tristan Bernard a parlé en leur nom à tous deux. Dans une conférence indolemment ironique, savamment négligée, astucieusement confuse, coupée de feintes timidités et d'habiles réticences, il nous a fait part de la joie qu'il avait goûtée à accommoder à la moderne l'œuvre du poète latin. Tristan Bernard est un homme plein de ruse et de coquetterie, et c'est un homme de théâtre expert dans l'art de préparer, de ménager les « effets ». Il s'est comparé au petit canard qui frémit, quand on le sert sur la table, en voyant tant de bouches prêtes à le dévorer. Toutes les bouches qui étaient dans la salle se sont mises à rire ; et cela a dû rassurer le petit canard. Il a dit des choses ingénieuses à propos des variations du vocabulaire comique, plus prompt à s'user que le vocabulaire noble ou tragique et qu'il est nécessaire de renouveler fréquemment ; tout ceci pour expliquer les libertés prises avec son modèle. •
Il n'avait point à s'excuser ; il s'est montre plus respectueux du texte que n'avait été Regnard ; et vraiment, il a gardé des Ménechmes tout ce qui en pouvait être conservé. Sa transposition a plus de fidélité que beaucoup d'adaptations littérales — en ce sens que s'il n'a pas
traduit les mots mêmes de Torigina], il leur a trouvé une exacte équivalence, et en a reproduit Tesprit et l'intention ; il n'a pas copié, il a réincarné ses personnages et réalisé, en écrivant les Jumeaux de Brighton, un très curieux phénomène de métempsycose.
Il s'agissait de tr'ansporter l'œuvre de Plaute, avec le moins d'altération possible, dans le décor de nos mœurs actuelles, de l'habiller à la mode de 1908, d'accomplir en somme ce qu'a fait Molière. Mais les imitations de Molière ne se rapportent guère qu'à des fragments, qu'à des épisodes isolés. M. Tristan Bernard a prétendu nous donner une comédie entière. Le travail était plus intéressant, plus difficile aussi; il exigeait une rare dextérité, et dans le détail une grande part d'invention. Rien n'est amusant et instructif, au point de vue du métier, comme d'examiner parallèlement les deux versions, la latine et la française, et d'explorer pas à pas les sentiers sinueux suivis par l'adaptateur.
Plaute met en scène le parasite Péniculus, qui se dépeint lui-même en ces termes : « La jeunesse m'a nommé Péniculus, parce que quand je dîne, je fais les plats nets... » Ecoutons Tristan Bernard. Il conserve son nom au parasite. Péniculus signifie brosse. Il l'appelle Labrosse : « On me nomme Labrosse, dit-il ; c'est par comparaison avec la brosse que Ion passe sur la nappe après le repas ; on entend par laque quand je m'approche d'une table, elle est bientôt nettoyée. » Et Labrosse, comme son sosie, expose les délices que procure au gourmand un bon repas. Mais il est autrement fin et subtil. Il déploie d'étonnantes roueries pour s'introduire dans les maisons où Ion « mange bien », pour y retourner souvent, pour s'emparer sournoisement des meilleurs morceaux. Et il s'analyse avec lucidité. L'eau lui en vient à la bouche dès qu'il y pense. « J'aime ces petites tranches de lilel, pas trop cuit, pas trop cru, assaisonnées de beurr»', de persil, accompagnées de pommes sou filées. Lorsqu'on repasse le plat — on ne le
repasse pas toujours — j'en reprends d'un air distrait, en parlant d'autre chose. » Labrosse est un parasite d'aujourd'hui, et cependant il est calqué sur son ancêtre d'il y a a deux mille ans. Leurs caractères se confondent.
Les deux frères Ménechmes deviennentles deux frères Beaugérard. Une pareille mésaventure les a séparés depuis leur enfance. Beaugérard P"" vit au Havre, Beaugérard II y débarque, arrivant d'Amérique, après trentehuit années écoulées. Ils ne se sont jamais vus... Quand ils se rencontreront, la pièce sera terminée. Cette reconnaissance finale est préparée, retardée par des péripéties analogues. Beaugérard \" \ comme le premier des Ménechmes, est aftligé d'une femme avare et jalouse ; las de son humeur acariâtre, il cherche des consolations auprès d'une voisine, Mlle Nancy de Nancy... (Nancy est la courtisane Erotie de Plante)... Beaugérard II, comme le second des Ménechmes, a l'heureuse chance d'être célibataire ; son valet dévoué, Francis, reproduit traits pour traits le fidèle esclave Messénion.
Des quiproquos identiques égarent et agitent ces personnages. M. Tristan Bernard en tempère seulement l'extrême brutalité.. Beaugérard I" s'invite à déjeuner chez Nancy , il lui offre un voile de dentelle dérobé à sa femme ; mais ce voile n'a pas été porté, il vient d'être acheté à condition. Le manteau conjugal volé par Ménechme recèle dans ses plis l'odeur de l'épouse légitime, ce qui donne matière à d'épaisses facéties. Ménechmell mange le repas commandé par son frère ; à la faveur de leur ressemblance, il se gave de mets succulents et de voluptés, et s'enfuit comme un larron, se vantant d'avoir trompé et dépouillé sa victime. Beaugérard II n'est pas aussi « mufle » ; il ne manque ni ^e politesse, ni de galanterie...
Même similitude et même adoucissement dans la physionomie de la petite courtisane.
— Yoilà ce que font les créatures de ce genre, dit Plaute ; elles envoient au port leurs servantes quand un
vaisseau y aborde, afin d'attirer chez elles les étrangers. Nancy est soupçonnée de recourir aux mêmes pratiques qu'Érotie.
— Monsieur ne se méfie pas qu'on sache son nom ? demande Francis à Beaugérard.
— Ça ne m'etl'raye pas, ça m'étonne.
— A mon avis cette dame est une grue qui prend les noms des voyageurs à bord des transatlantiques. C'est une manière qu'on doit avoir, dans les ports de mer, pour mettre la main sur les riches passagers.
Mais Nancy est moins bassement « fille » qu'Erotie... Elle n'exige pas le salaire préalable de ses caresses ; elle a plus de chic, plus de « branche. » C'est une aimable petite femme, de nos jours, rieuse et franche, qui s'amuse en faisant la noce, et n'y cherche pas un âpre profit.
Je pourrais continuer indéfiniment ce parallèle... A vous de le poursuivre, si cela vous divertit. Partout M. Tristan Bernard s'efforce de serrer de près son modèle ; il ne s'en abstient que dans les endroits où il juge le décalque inopportun, pénible, propre à froisser l'auditeur. Et alors il a recours à des inventions pour la plupart heureuses et très comiques... L'épouse délaissée de Ménechme appelle son père à la rescousse. Tristan Bernard substitue à ce beau-père une belle-mère. Le beaupère latin amnistie les fredaines de son gendre :
« Il a raison d'aller prendre du plaisir au dehors. Veuxtu exiger de ton mari qu'il reste assis au milieu de tes servantes à filer la quenouille ? »
Le type de ce beau-père, compatissant aux faiblesses masculines, eût peut-être fait assez bonne figure. Je ne sais pas pourquoi on l'a supprimé. La belle-mère, solidarisée avec sa fifie, enragée à la défendre, est sans doute plus banale; mais je reconnais que l'auteur en a tiré bon parti. Elle joue à son insu auprès de Beaugérard II le rnlc de proxénète ; et la scène excite une vive hilarité..,
La transformation de Messénion est encore très
piquante. Ici il fallait un changement radical. Messénion est un esclave.
— Que désires-tu, pour récompense de ton zèle ? lui dit Ménechme.
Il sollicite sa libération. Or l'esclavage étant aboli, il était indispensable de trouver autre chose. Voici ce que M. Tristan Bernard a imaginé. Francis, le « Caleb » de Beaugérard, semblablement interrogé, répond :
— Puisque monsieur veut me prouver sa bienveillance, je lui demande quinze jours de congé afin d'aller embrasser ma mère...
Et Beaugérard P*", refusant de reprendre possession de Targent confié par Beaugérard II au fidèle domestique, ce dernier décide de remployer en achats de première nécessité pour celui qu'il croit être son maître.
— Vous avez besoin de chaussettes?
— C'est vrai.
— Et de mouchoirs ?
— C'est encore vrai...
Tout cela est d'un comique supérieur. Je me rends compte que cette analyse doit laisser dans votre esprit une impression assez vague. Il est presque aussi malaisé de raconter clairement une pièce de Plante qu'une pièce de Feydeau. Car d'une et d'autre part, il s'agit d'un vaudeville, et d'un vaudeville à imbroglio. Le dernier acte appartient totalement à M. Tristan Bernard... 11 est fort ingénieux... Beaugérard II et Beaugérard l^^ se rencontrent face àface. Ciiacun d'eux croit rêver en apercevant son double. Et tous les personnages- participent à la même illusion ; tous s'imaginent être le jouet d'un rêve- L'erreur ne se dissipe qu'à l'arrivée du deus ex machina, le parrain d'un des jumeaux. Et lui aussi, il est abusé par leur fabuleuse ressemblance.
— Je rêve, car vous m'appelez votre filleul et je ne le suis pas, dit Beaugérard II.
— Je rêve, s'écrie Beaugérard P% car vous dites que je ne suis pas votre filleul, et je le suis...
On s'explique — enfin ; on s'embrasse. La toile tombe.
Cette pièce a réussi ; le public enchanté lui a fait fête ; ce n'est pas un exercice scolaire, le divertissement d'un professeur laborieux et lettré ; et ce n'est pas une parodie ; c'est vraiment l'œuvre où deux dramaturges, l'un mort, l'autre vivant, ont collaboré. Elle tire sa saveur de ce mélange. Sous les fleurs que la nonchalance narquoise de Tristan Bernard y a semées, on devine les substructures de l'art classique, et cela lui communique une robuste solidité. Si l'auteur l'allégeait d'un prologue inutile et mal venu, elle pourrait figurer avec honneur au répertoirede la Comédie. Elle a l'ampleur, qu'elle tient de son premier père, et la fantaisie, clairvoyante et fine, qu'elle doit au second.
Vous n'ignorez pas que M. Tristan Bernard est un pénétrant psychologue, dont l'efl'ort excelle à fixer les petits événements de la vie ; il y dépense une malice, une sagesse, une philosophie extraordinaires. Il y a dans les Jumeaux des bouts de rôles qui ne tirent leur sel que de cette notation spirituelle : celui du cuisinier ivrogne Cylindre ; celui d'un ouvrier frotteur que Ton voit passer, le pinceau en main, mâchonnant d'une voix pâteuse de vagues considérations sur les vertus siccatives ou non siccatives de l'encaustique. Ce- cireur ne s'inquiète que de savoir si son produit u chessera » ou non. Et l'on a la sensation dun cerveau rétréci occupé à des objets minuscules. Ce n'est rien, et c'est d'unç surprenante drôlerie.
A propos de Monsieur Codomat,
J'ai reçu une lettre fort intéressante de M. Tristan Bernard. Elle m'est parvenue au lendemain de l'article où j'avais apprécié, sans excès de mansuétude, Monsieur Codomat. L'auteur de cet ouvrage a trop d'esprit pour se déchaîner avec violence contre la critique et trop le sentiment de la relativité des choses pour attacher des conséquences tragiques à ses arrêts. Ce sont opinions humaines, et par conséquent incertaines et faillibles. Elles n'ont pas plus d'importance que les œuvres éphémères qui les ont fait naître; les unes et les autres sont vouées à l'oubli. Mais M. Tristan Bernard a la légitime prétention de composer des pièces intelligibles; il reproche à quelques-uns de ses juges, dont je suis, de n'avoir pas pénétré le tréfonds du caractère de M. Codomat; il les accuse àUncompréhension. Et tel est précisément l'objet de sa lettre. Je ne la reproduirai pas in extenso. Ce serait le trahir. Toutefois, la délicatesse ne s'oppose point à ce que j'en détache deux ou trois passages qui peuvent donner matière à d'iîistructives remarques. Elles viendront bien tard. La comédie de M. Tristan Bernard va quitter l'affiche, le public ayant confirmé nos fâcheux pronostics par son peu d'empressement à l'aller voir. Et de ceci je ne tire aucune vanité,
je VOUS jure; car j'aurais honte de me réjouir de Tinsuccès relatif d'un écrivain que je prise infiniment. Notez que cette admiration, ce désir d'applaudissement, cet appétit de plaisir, ces dispositions sympathiques et favorables, tout le monde en est animé à l'égard du délicieux dramaturge. Si sa dernière œuvre n'a pas eu une fortune égale à celle des précédentes, cela tient à dès causes particulières; et sa lettre nous procure précisément l'occasion de les rechercher.
Rappelons brièvement le scénario. M. Codomat dissimule, sous une façade de bourgeois intègre et solennel, l'àme d'un agent d'affaires interlope et de probité douteuse. Il est tout ensemble l'amant et le guide financier d'une gentille petite femme entretenue, Clothilde; il jouit de ses faveurs et s'occupe de placer ses capitaux; il feint de les gérer et en use pour ses besoins propres. L'autre amant de Clothilde, l'amant sérieux, le jeune millionnaire Lafauvette, tombe amoureux de la fille de M. Codomat; avant de l'épouser, il offre à sa maîtresse dix mille livres de rente comme cadeau de rupture. Or, M. Codomat désapprouve ce présent royal, et dès lors il s'éloigne de Clothilde. Je m'étonnais de son changement d'attitude; je ne m'expliquais pas comment il renonçait à la possession d'une femme charmante et au bénéfice d'être son banquier, un pareil scrupule me paraissant en contradiction avec ce qui nous avait été révélé de lui.
« Non, me répond M. Tristan Bernard, M. Codomat ne devait pas retourner chez Clothilde, parce qu'alors il se serait aperçu trop clairement de ce qu'il faisait, et parce qu'il ne faut pas qu'il s'en aperçoive. Je n'ai pas voulu peindre un mulle, mais un demi-inufie, un mufie courant; et ma pièce n'a d'intérêt qu'à cause de cela. »
Donc M. Codomat est inconscient; il n'aperçoit pas la monstruosité des actions qu'il accomplit; il s'épanouit dans une béate satisfaction de soi-même; rien ne trouble sa sérénité; c'est un mulle (puisque mulle il y a) qui
s'ignore... Eh bien, voilà où le bât me blesse. Quand j'écoute la pièce (je suis allé la réentendre) ou quand je la lis, l'inconscience de M. Codomat ne me paraît pas aussi nette que le souhaiterait l'auteur. A chaque instant, j'ai des doutes; et cette incertitude, en m'infligeant un léger malaise, m'empêche de me livrer entièrement à la joie. Je ne sais jamais exactement où l'on me conduit.
Suivons dans ses évolutions le curieux personnage. Au premier acte, il arrive chez Clothilde; des réflexions échangées avec un secrétaire mis là tout exprès pour nous instruire, il appert que M. Codomat n'a pas d'argent, qu'il en demande à tous les échos; la petite femme, naïvement médusée par son air d'honnête homme, lui apprend qu'elle garde 30.000 francs d'économies au fond d'un tiroir. Aussitôt l'œil de M. Codomat s'allume; il flaire la proie; et par des mouvements lents et onctueux il l'enveloppe : « Ne laissez pas votre argent chez vous; mieux vaut le déposer dans une banque, lui faire produire quoi que ce soit. » Le premier jalon est posé; et notre Codomat pousse sa pointe sournoisement. « Si l'on remarque que les banques soient d'un trop maigre rapport, eh bien, il ne manque pas d'affaires avantageuses... » Voyez- vous le gros chat gourmand allonger la patte vers sa victime... Il se découvre et brusque l'assaut : « Dans un mois, dans un jour, aujourd'hui, une affaire peut se présenter, un placement à 5 et 6 0/0 où je puisse vous dire : Vous ne risquez rien de mettre votre argent là-dedans. »
Clothilde est dupe; elle subit le prestige et l'autorité morale de M. Codomat; elle est flattée de l'attention, touchée de l'estime qu'il lui accorde; et «comme chez cette aimable petite femme, la reconnaissance prend des formes très expansives, elle lui fait don de sa personne, pour le remercier des soins qu'il aura de ses espèces, et sans doute aussi pour s'attacher plus étroitement un proj^ecteur de si bon conseil. (Tout ce rôle de Clothilde est
exquis de naturel et de vérité.) Codomat sort du cabinet de toilette dans un désordre qui révèle ce qui vient de s'y passer. Mais il conserve un sang-froid imperturbable; et reprenant la conversation du début, il dit à son secrétaire : « J'irai tantôt chez le notaire; j'ai réfléchi aune eombinaison depuis tout à l'heure; je crois que j'aurai les fonds... » Son plan est arrêté; il a la femme, il a a l'argent; l'argent lui sera utile, la femme agréable. Il agit avecréflexion, avec méthqde ; ses ruses insinuantes, son langage captieux sont d'un aigrefin très averti. 11 n'est pas plus « inconscient » que ne l'est Tartuffe quand l'imposteur colore son âpreté de feinte humilité et de douceur dévote. Voilà qui semble établi. M. Codomat est conscient. Le premier acte nous laisse sur cette impression, contraire, on le voit, aux prétentions de l'auteur.
Au second, elle s'atténue légèrement. Il y a tant de bonhomie, une telle tranquillité dans l'épanouissement dégoïsme de Codomat que l'on se demande s'il croit être ce qu'il est et s'il ne se fait pas illusion à soi-même. Il accepte que Mme et Mlle Codomat soient comblées d'attentions familières par sa petite amie, il leur donne les fleurs que celle-ci l'a chargé de leur ofl'rir... Il paye les toilettes conjugales avec l'argent à lui confié par Clothilde. Et sa délicatesse ne s'en alarme point'. Tout ceci nous ébranle. Allons, l'auteur avait raison, M. Codomat est inconscient. Nous nous engageons sur cette piste. Soudain, quelques réflexions du personnage nous forcent à rebrousser chemin, ou du moins nous font hésiter sur la route à suivre. Son amie vient de lui apporter un billet de mille francs. 11 l'empoche et examine avec elle, en badinant, leur situation réciproque. « Ça me fait plaisir, dit Clothilde, que mon argent et le tien soient mélangés. » M. Codomat sourit : « Oui, dès l'instant où nos comptes sont séparés, ça n'a pas d'importance. Pour loi, pour moi, je puise dans la caisse commune. » Et il ajoute, toujours enjoué : « Sais-tu que tu m'entretiens,
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chérie? On saurait que tu me confies de l'argent, et que d'autre part nous sommes bien ensemble, il n'en faudrait pas plus pour que les gens malveillants insinuent... Ils ne devineraient pas ce qui est : que nos relations d'affaires et notre existence sentimentale sont complètement distinctes; qu'il y a deux femmes en toi, la cliente, l'amie », etc.
Quel est ce langage?... Hum! T « inconscience » de Codomat est étrangement subtile, raisonneuse, prompte à prévoir l'objection et à l'énoncer, ce qui est le meilleur moyen de la détruire. D'autres pourraient dire ces choses à Clothilde; en les lui disant lui-même, il leur ôte tout venin, il endort sa défiance ou l'empêche par avance de s'éveiller. C'est Tartuffe s'accablant devant Orgon :
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur tout plein d'iniquité.
Codomat ne s'accable pas; il raille; la précaution est la même et vise le même but, qui est de prévenir en sa faveur un esprit déjà ébranlé ou pouvant l'être. Décidément, nous revenons à nos prémisses. Codomat est un « roublard », il a pleine conscience de ses petites infamies, et les perpètre délibérément. Tout le démontre* Il a obtenu qu'Henry Lafauvette assurât la position de Clothilde, c'est-à-dire lui donnât des sommes fixes à des intervalles réguliers; il s'emporte contre le jeune amant qui n'a pas versé à l'échéance les trois mille francs dont il a besoin, lui Codomat, pour ses tripotages personnels. Il est bien évident que les trente mille francs de la pauvre Clothilde sont dilapidés et qu'elle ne les reverra jamais, et que M. Codomat n'a qu'une bien vague espérance de les lui rendre, et que M. CodomaUest un coquin.
Mais i-ci encore nous flottons. Son intention est-elle de dépouiller résolument, cyniquement Clothilde, ou bien de lui restituer, s'il le peut, si les circonstances le permettent, ce qu'il a pris? Est-ce un coquin endurci ou un coquin occasionnel? Enfin quels sont ses senti-
ments vis-à-vis de la jeune femme? A-t-il pour elle de rattachement ou du désir? Il lui conseille d'aller se « régénérer» à la campagne; cependant il caresse le projet de lui faire des visites mystérieuses, et nous en déduisons qu'il goûte quelque agrément à ce commerce. Serait-ce, chez lui, joie sensuelle ou seulement plaisir de dominer cette jolie fille, de tenir auprès d'elle l'emploi lucratif de guide officieux, de banquier in pariibus, le même rôle qu'il essayera de jouer auprès de son gendre? Aucun de ces points n'est élucidé. Il manque à Codomat la netteté de lignes qui dissipe tout malentendu et assoit le jugement des spectateurs.
« Je crois, m'écrit M. Tristan Bernard, que l'on aurait mieux saisi mon dessein si j'avais mis en face de Codomat un bon raisonneur traditionnel qui aurait dit son fait à cet architecte indélicat. Mais je n'ai pas voulu user de ce truc. Dans la vie, personne ne dit son fait à M. Codomat. )^
Je ne défendrai pas contre M. Tristan Bernard les vieux « trucs » de la comédie classique. N'en médisons pas trop pourtant. Ils avaient leur utilité. C'étaient des expédients nécessaires, sinon toujours assez ingénieux. Le Cléante du Tartuffe, le Chrysale de V Ecole des femmes éclairent la pièce par leurs discours, en fixent l'idée, précisent la psychologie des personnages. Je conçois qu'un auteur moderne répugne à recourir aux commentaires du chœur antique et du raisonneur, qu'il dédaigne -ces moyens surannés. Il doit alors en trouver d'équivalents. Ceci est son affaire, non la nôtre. M. Tristan Bernard allègue que, dans la vie, « nul ne dit son fait à M. Codomat ». C'est beaucoup s'avancer, car il arrive heureusement que les hommes de cette espèce endurent le châtiment ou la confusion de leur vilaine conduite. Mais là n'est pas la question. Que Codomat soit ou non confondu, il faut qu'il soit « clair »; or, il ne l'est pas; son caractère demeure équivoque, indéterminé, contradictoire. Le public assemblé dans une salle de spectacle
a soif de logique et de lumière. Ce besoin, M. Tristan Bernard ne Ta pas suffisamment satisfait.
Et je comprends les scrupules d'artiste auxquels il a obéi; passionné de vérité, il eût voulu transporter sur la scène les ondoyantes souplesses, les fugitives nuances de la vie. Le roman se peut accommoder de ces finesses d'analyse; le théâtre ne les exclut pas absolument, mais il a besoin d'une couleur plus franche, d'un relief plus vigoureux, d'une action plus directe, de contours plus arrêtés. Sans quoi, l'œuvre apparaît grise, terne et molle. L'interprète, M. Gémier, l'a si bien senti, qu'il s'efforce de suppléer à ces lacunes en accentuant, quelquefois outre mesure, le pittoresque de son jeu. Malgré tout, l'indécision persiste...
Tel est le défaut de Monsieur Codomat et qui explique, semble-t-il, son faible succès. L'ouvrage n'encontientpas moins des détails délicieux ; la lecture lui est plus avantageuse que la représentation : les ironies du dialogue, évaporées au feu de la rampe, retrouvent sur la page imprimée leur entière saveur. La renommée littéraire de M. Tristan Bernard sort intacte d'une aventure qui pourra lui servir d'enseignement.
Théâtre Réjane : Qui perd gagne, pièce en cinq actes (d'après le roman d'Alfred Capus).
Qui perd gagne a obtenu un accueil très sympathique du public de la répétition générale. Cette pièce ultraboulevardière avait de quoi lui plaire, et par sa légèreté piquante, et par le tableau des mœurs qu'elle reflète, et par les croquis d'après naturelles « demi-portraits », qui y sont semés... Chaque spectateur se reconnaissait un peu dans ce miroir; il y apercevait surtout ses voisins... Enfin le joyeux cynisme de l'ouvrage, l'indulgence ironique et veule — une indulgence à fond d'amertume — dont il est imprégné, correspondent assez bien à l'un de nos habituels états d'âme... On ne s'indigne plus. On sourit. On s'accommode aux bassesses de la vie ; on les considère comme inévitables, et dès lors comme excusables. On compose avec elles, on les salue d'un petit geste complaisant et résigné. Et Ton passe...
Ce sont vices unis à Thumaine natute.
Oui, en écoutant Qui perd gagne, je songeais aux discours de Philinte; et je songeais aussi aux aventures de Gil Blas de Santillane...
C'est bien une manière de Gil Blas. d'aujourd'hui, que
Wf
René Farjolles... Devisant avec sa maîtresse Emma (ils sont ensemble depuis un mois, et sans doute n'ont-ils pas encore eu le temps de se raconter l'un à l'autre), René nous expose son histoire. Elle est assez banale : celle de tous les jeunes hommes précipités sans appui dans le rude combat qui se déchaîne autour de la conquête de l'argent... Farjolles, né à Rouen, venu tôt à Paris, y a exercé des métiers divers... Commis, vague fonctionnaire, secrétaire d'un député, il a fini par échouer sur les frontières de la presse ; il alimente les journaux de copie utile ; il est courtier de publicité. Et l'on ne peut pas dire que ce Farjolles soit sot, ni qu'il soit doué d'un brin de génie; il possède une intelligence assez éveillée, assez souple pour tirer parti des circonstances si elles sont favorables, mais non pas un esprit assez puissant pour les rendre telles. Ce n'est pas un créateur, ni un dominateur, ni un « surhomme » ; c'est un type d'humanité moyenne. Et sa médiocrité est intéressante, en ce qu'elle imprime à l'œuvre un caractère de vérité tangible et familière. Nous ne sommes pas transportés dans le domaine des imaginations romanesques ; nous demeurons au ras de terre, tout près du pavé de la grand'ville, en pleine réalité...
Le cas d'Emma n'est pas plus exceptionnel... Elle a été une petite ouvrière montmartroise ; elle n'a eu (assure-t-elle) que troisamants, dontle dernier était un chef ■de bureau ; elle s'est élevée, dans la hiérarchie sociale, jusqu'au rang de patronne ; la liquidation de son magasin lui a laissé quelques billets de mille francs, sur lesquels elle veille avec sollicitude, car elle aime l'ordre et la régularité ; elle est d'essence bourgeoise. Tous deux, ils s'accordent à merveille ;ils ont des goûts communs. Leur rêve serait de se retirer à la campagne et d'y vivre en paix avec de petites renies...
En attendant, il faut lutter, faire le coup de poing, guetter et saisir aux cheveux l'occasion. Elle s'offre sous les espèces de Velard... Velard est un confrère de Far-
jolies, mais un confrère « arrivé » qui gagne dans les annonces trente et quarante mille francs par an. Ayant à régler une affaire d'honneur, il demande à Farjolles de l'assister; son premier témoin est le fameux Verugna, directeur de \ Informé... Excellente aubaine que de se trouver en contact avec ce richissime et puissant personnage... Farjolles court le rejoindre... Mettant à profit son absence, Velard dit des douceurs à Emma, qu'il courtisa naguère ; et à la manière dont elle accepte ces déclarations, nous voyons bien qu'elle n'y est pas insensible, et que sa vertu n'est nullement intraitable. Cependant d'étroites affinités, une vive sympathie l'attachent à Farjolles ; elle lui est de bon conseil, dévouée; elle est déjà très « conjugale > ; elle acquitte de ses propres deniers la facture qu'un tailleur récalcitrant présente au logis... Et comme laide pécuniaire d'Emma éveille ses susceptibilités, elle les apaise en lui suggérant l'idée d'un mariage possible : on s'entendrait à merveille ; on serait très heureux !... Farjolles ne répond ni oui ni non ; il réfléchit, il hésite ; le passé de sa maîtresse effarouche en lui un reste de respect humain... D'autre part il est tenté...
Ce premier acte a du mouvement ; les figures y apparaissent nettement silhouettées. Et la couleur en est juste, on y respire une atmosphère de gêne, d'ambition tâtonnante et encore indécise. L'association d'Emma et de René s'ébauche : ils cherchent leur voie...
Au second acte, ils semblent l'avoir trouvée... Et d'abord ils sont, depuis une semaine, mari et femme. Mais cette union, ils l'ont gardée secrète. Ainsi que l'explique plaisamment Emma :
— Dans le monde où nous vivons, si l'on nous savait mariés, cela nuirait aux affaires de Reup. Ses amis n'oseraient plus m'invi ter avec leurs maîtresses...
Le monde où ils vivent est l'entourage du journaliste financier Verugna, du légendaire Verugna, à qui le million de lecteurs de ÏInformé constitue une royauté redoutable... D'où vient-il? On ne sait... Son père est
Espagnol, sa mère Russe ; il naquit en Roumanie. Le Parisien qu'il est devenu est fait de toutes ces choses, et de son audace, et de la terreur qu'il exerce, et de la bonhomie grossière et paisible de ses propos. On le considère comme une sorte de monstre pittoresque et curieux; on s'amuse de lui et on le craint; on raille son infatuation ; on ménage son pouvoir. Voyez-le — sous les traits de M. Signoret — hâbleur et nonchalant, affichant un tranquille mépris de l'humanité, s'arrogeant le droit de tout dire, pénétré de son importance, traînant après soi une clientèle de parasites affamés, respectueux et dociles, parmi lesquels les plus hauts magistrats de la République. Sa maison somptueuse est un foyer d'intrigues, un centre d'influences, un lieu de prostitution.
— Cette petite femme, ricane-t-il, sera demain la bonne amie du ministre des beaux-arts.
Il protège les petites femmes, il protège les ministres — à moins qu'il ne les massacre. Il prétend être obéi. Il affecte le franc-parler brutal du despote affranchi de tout ménagement, de toute contrainte... Il s'intéresse à FarjoUes, parce qu'Emma est jolie. Mais la médisance lui ayant appris qu'Emma trompe Farjolles avec Velard, il prend plaisir à révéler cette fâcheuse nouvelle à l'amant en titre (il ignore leur récent mariage).
— On commence à te débiner, mon petit; tu deviens quelqu'un... On affirme que ta chère Emma t'en fait porter. Et le plus curieux, c'est que c'est vrai... Tu ne me crois pas? .. Nous sommes tous les mêmes! De l'énergie, morbleu! Elle n'est que ta maîtresse, n'est-ce pas? Surtout, ne l'épouse pas : on n'épouse pas sa maîtresse... Lâche-la... les jours de rupture devraient être marqués d'une pierre blanche.
Devant ces épaisses insolences, F'arjolles reste perplexe... il interroge la coupable présumée... Et c'est ici que le tempérament assez original et particulier d'Emma se dessine.
Effectivement, cédant à je ne sais quel caprice de lima-
gination et des sens, impressionnée par les protestations d'amour de Yelard, émue du péril qu'il a couru dans son duel, elle lui a cédé; elle est allée lui rendre deux ou trois longues visites dont le mystère a été surpris. Maintenant qu'elle est mariée, elle a résolu de se ressaisir ; elle le lui déclare expressément. Ses refus irritent le désir de Velard. Et les raisons qu'elle invoque ravivent ses espérances.
— Nous sommes pauvres, dit-elle. Farjolles a besoin de moi. Je ne veux pas lui donner des motifs de trouble et d'inquiétude... Si, plus tard, notre situation s'améliore, nous causerons...
Qu'à cela ne tienne I Velard a dans les mains une superbe entreprise de publicité. Il en partagera les profits avec le mari d'Emma. Elle ne s'ofTense pas de ce honteux marché, et sans rien promettre en échange (car il faut qu'elle garde un semblant de dignité), elle l'accepte ; et nous comprenons que le généreux Velard en recevra le prix et qu'elle retombera dans ses bras...
Dissiper les soupçons naissants de René Farjolles, ce lui est facile... Elle lui tient des discours adroitement appropriés à la circonstance. Elle lui propose de l'accompagner en Angleterre .. Preuve qu'elle ne tient pas à rester seule à Paris. Elle affecte un profond dégoût pour les femmes qui mènent de front deux ou trois liaisons cachées. Quelle duplicité! Comment ne s'embrouillentelles pas dans leurs combinaisons? Voilà Farjolles tout à fait rasséréné. « Elles ne s'intéressent même pas à leurs amants », poursuit-elle. « Ce n'est pas comme toi », s'écrie-t-il naïvement.
11 ne doute plus. Il partira, confiant en l'honneur, en l'amour, en la probité morale d'Emma.
L'acte s'achève sur le brouhaha des* invités... Ils grouillent autour des tables oii l'on joue gros jeu. Le théâtre, la finance, la politique, le sport, la littérature s'y coudoient. Les calomnies s'aiguisent, les alliances se nouent, les rosseries s'entre-croisent. Une odeur de cor-
ruption flotte sur ce petit monde que dominent la face blême et le sourire équivoque du monstrueux Verugna. C'est son empire. Il y règne et il le juge :
— Si Ton faisait sauter mon salon quand je donne une fête, dit-il, Paris serait nettoyé pour quinze ans.
Est-ce bien Torgueilleux Verugna qui s'exprime de la sorte? C'est plutôt M. Veber, à moins que ce ne soit M. Capus. Ceci — c'est un mot d'auteur...
Comme nous le pressentions, Emma s'est laissé reconquérir par Velard; elle vient à nouveau le retrouver dans sa garçonnière; elle lui accorde ce qu'elle peut lui donner : une gaie sympathie et des caresses. Étant très épris, il souhaiterait davantage; il voudrait, en plus du don de son corps, le don de son cœur. Elle le lui refuse... Cette petite femme est très nette, et quoique vivant, par la force des circonstances, dans le mensonge, elle ment le moins possible.
— Neme demandezpas ma tendresse, déclare-t-elle, je la garde tout entière à mon mari.
11 s'irrite de ces restrictions: « N'est-ce pas odieux? Je ne suis heureux que lorsque FarjoUes est satisfait ! » L'explosion de cette jalousie l'amuse ; elle en badine ; elle a des réflexions étonnantes : « Je suis une bourgeoise attachée à mes devoirs. » Et le plus étrange, c'est que parlant ainsi, elle est sincère ; elle l'est à la façon de la Clotilde d'Henry Becque ; elle administre sagement, méthodiquement son inconduite, elle la subordonne aux intérêts du ménage; un caprice a pu, la première fois, l'amener vers Velard ; elle lui est revenue par calcul, par « raison «, peut-être aussi par loyauté, estimant qu'efle n'a pas le droit de se dérober aux conventions implicites d'un contrat librement consenti. Au fond, l'adultère n'est à ses yeux d'aucune conséquence; dès l'instant où elle aime son mari, — et elle l'aime, — elle envisage le reste comme un geste insignifiant et banal ; sa conscience est en repos... C'est un raisonnement d'homme. Psycliologiquemenl,Emma est un homme... Nous allons voirs'af-
firmer par la suite ce côté singulier de son caractère.
Elle s'est retirée dans la chambre d'à cùté et s'y prépare à recevoir le galant hommage de Velard, lorsqu'un visiteur fait irruption : l'ingéniosité vaudevillesque de M. Pierre Veber a mis beaucoup.de joie dans cet épisode. Le visiteur importun est le commissaire de police du quartier qui, sous prétexte de « taper » d'un billet de théâtre l'amoureux Velard, l'avertit que Farjolles est revenu subrepticement de Londres et attend dans l'antichambre l'instant de constater le tlagrant délit... Désarroi de l'amant... Protestations d'usage... « Madame, ma vie est à vous, toute ma vie ! » Emma reste calme. C'est une forte tète... Et puis n'a-t-elle pas agi dans l'intention la plus louable et pour le bien de la communauté? Elle se fait agrafer sa robe par M. le commissaire et exprime le vœu d'avoir un entretien particulier avec son époux.
C'est la meilleure scène de l'ouvrage ; la curieuse transposition de sentiments que j'indiquais s'y accuse avec une précision et une grâce piquantes. J'ai dit qu'Emma pensait et parlait comme un homme... Supposez un mari quelconque, dans la situation même où elle se trouve, animé de dispositions analogues aux siennes, aimant cordialement sa femme, l'ayant trompée par désœuvrement, vanité, ou pour toute autre considération étrangère à la passion véritable, quelle sera son attitude? Il s'efforcera d'atténuer sa culpabilité, en diminuant l'importance de sa trahison... Ce n'est qu'une fantaisie, qu'une passade, un trouble fugitif et momentané des sens. Elle est bien bonne de prendre au tragique ces bagatelles!... Un peu de patience; il rentrera au bercail, repentant et soumis. C'est elle qu'il adore et non pas r « autre ». Ce raisonnement ne réussit pa« toujours. L'homme y a recours instinctivement: et souvent ce n'est point une comédie. On peut concevoir que deux affections différentes, inégales, mais toutes deux réelles, coexistent dans son cœur...
Or, écoutons l'argumentation d'Emma. Elle est émi-
nemment masculine... Elle débute par des reproches. La petite femme pincée prend Toffensive.
-— Tu agis comme un bourgeois, dit-elle. Tu vas briser nos existences si unies, et pourquoi, pourquoi?
Un énergique haussement d'épaules achève de clouer le bec au mari stupéfait. Elle poursuit avec l'accent de l'évidence :
— Reste à savoir si je suis une misérable ou une femme qui a commis une faute, simplement.
Et soudain, changeant de ton, lui pressant les mains :
— Voyons, c'est toi que j'aime, tu n'en doutes pas... Mais Velard me fait horreur maintenant ! Je ne pense qu'à toi. J'étais en train de le lui dire...
Pourtant René insiste. Il a l'intuition qu'on va le « mettre dedans ». 11 s'insurge; il exige des explications... Elle les lui donne tant bien que mal... Elle l'a trompé!... Mon Dieu, elle ignore elle-même comment la chose s'est faite. Une minute d'attendrissement, de vertige, d'excès de bonté. Mais tout cela est si loin d'elle I... 11 résiste encore; il évoque la torture des premiers soupçons jetés dans son esprit, son malaise pendant qu'Emma le conduisait à la gare. Alors la petite femme éclate. Elle se fâche tout rouge. Ainsi ces doutes qu'il avait déjà, il n'a pas eu le courage, la franchise de les lui dire, de s'en expliquer avec elle sur-le-champ ! Et doutant d'elle, il l'a embrassée en montant en wagon! Mais c'est abominable cela! Jamais elle ne l'aurait cru capable d'une telle fausseté... FarjoUes, interdit, balbutie quelques phrases incertaines; et pour rompre les chiens, il commence à parler de son voyage et de l'heureux succès qui l'a couronné. Ici se produit un revirement extrêmement comique... Les époux brouillés oublient leurs querelles et cèdent le pas aux deux associés ravis l'un de l'autre :
— Tu rapportes tio.OOO francs! Âhl mon chéri, quel bonlieur î
C'est la détente... Ils ne sentent plus ce quiles divise, mais seulement ce qui les rapproche.
— En somme, conclut Emma, cet incident nous sera profitable. La leçon servira. Nous nous connaîtrons plus intimement... Nos liens vont se resserrer. Il faut s'élever au-dessus de ces misères... Ah! si nous pouvions aller vivre à la campagne !
Et FarjoUes, mi-content, mi-vexé, de s'écrier :
— Qu'est-ce que je vais dire à ce commissaire ?
Le commissaire est bon enfant; il se montre intelligent et spirituel. Mais l'aventure se complique. Verugna surgit, et de cette voix qui plie les ministres mêmes à Tobéissance :
— Nous allons dîner à Montmartre ; et nous emmenons Velard !
Oui, ils dîneront ensemble, tous — le mari, la femme et l'amant. Et ils échangeront des politesses, afm de ne pas prêter à rire.
— Je t'assure, chéri, qu'il n'y a pas autre chose à faire, dit Emma...
Et c'est une des mille capitulations que l'hypocrisie, la lâcheté, la soif des richesses imposent aux hommes civilisés. Quel mépris de la pauvre humanité dans tout cela; et sous ce feint optimisme, quel pessimisme! Vous remarquerez que l'odeur de décomposition qui nous chatouillait l'odorat, aux deux premiers actes, s'est accrue. EHe va devenir de plus en plus pénible à respirer...
A partir du quatrième acte, la pièce, en tant que pièce, se gâte... L'auteur bronche sur l'écueil auquel se heurte presque infailliblement l'adaptation trop servile d'un roman à la scène. Si les personnages ne sont pas repétris, remalaxés, si l'œuvre n'est pas pensée à nouveau et entièrement refondue, elle devient incohérente, superficielle; elle présente des lacunes, des obscurités; si copieuse soit-elle, on ne saurait y introduire les développements du volume; des événements essentiels se déroulent pendant l'entr'acte ; le spectateur est placé devant des faits accomplis, non préparés, ni élucidés.
Quand le rideau se relève, nous voyons M. Farjolles
SOUS un aspect inattendu. 11 dirige une feuille spéciale, la Sincérité financière; il est banquier; il vide le bas de laine des rentiers provinciaux, et sans doute n'apportet-il pas à ce travail des précautions assez strictes, car le juge d'instruction lui témoigne un pressant désir de le connaître... Il répond avec un enthousiasme modéré -à cet appel. Emma le soutient, le réconforte.
(Leur ménage va fort bien maintenant ; les vieux dissentiments sont effacés et l'on s'étonne qu'elle en ravive inutilement le souvenir. Les femmes ont, sur ces choses, une si prodigieuse faculté d'oubli ! Elles ne se rappellent que ce qu elles ont intérêt ou agrément à se rappeler.)
Toutes ces particularités sont indiquées bien sommairement. René Farjolles part pour le Palais de justice; les portes s'ouvrent sur lui et se referment. Il est mis en état d'arrestation. Le livre de Capus contient une analyse délicieuse des successifs mouvements d'opinion qui accueillent et commentent ce scandale. Au début c'est la mauvaise humeur, l'irritation. Quel imprévoyant, quel idiot que ce Farjolles ! Les séides, les courtisans du grand Verugnafont un retour sur eux-mêmes. Ils redoutent, dei la part de la justice, un redoublement de sévérité. Etf comme la peur rend mauvais, ils accablent le délinquant : Farjolles est une canaille. Le péril écarté, leur rigueur s'adoucit. Le crime de Farjolles se réduit à la légèreté, puis à la simple imprudence. Il n'a volé qu'une fois, et encore, a-t-il volé? Farjolles passe en jugement, il est acquitté. Chacun vient lui serrer la main, et peu s'en faut qu'une fête'^ne s'organise pour glorifier sa victoire...
Ces pages ont dû être éliminées. Il n'en subsiste rien, et c'est dommage. Emma, désespérée de l'infortune de son cher mari, cherche autour d'elle des dévouements... A^elard offre les 50.000 francs nécessaires au retrait de la plainte. Ell5 consentirait à les prendre et à les payer du prix qu'il faudrait, mais un allié plus influent se présente : Verugna, disposé aux plus larges sacrifices pour assouvir la passion sensuelle et sénile que lui ins-
pire la jeune femme... Nous n'avons vu naître que vaguement ce désir; nous devons croire l'auteur sur parole. Verugna propose à Emma de devenir, à son gré, sa maîtresse avouée ou clandestine, ou même sa femme. Il suffira d'un divorce aisévà obtenir... Les tribunaux sont aux pieds de Fopulent publiciste... Il s'en vante du moins. Emma refuse... Elle aime Farjolles... Mais justement parce qu'elle l'aime, elle finira par s'immoler, puisqu'elle ne le trompe jamais — nous le savons — qu'afîn de le mieux servir. M. Pierre Veber, désirant ne pas irriter la susceptibilité des spectateurs, qu'auraient pu choquer ou trop égayer les rechutes réitérées et périodiques de l'héroïne, prête à celle-ci une attitude mélancolique et presque indignée. Ce n'est qu'après le baisser du rideau, pendant les quinze minutes d'entr'acte, qu'elle succombe. Au dernier acte, nous la retrouvons enfin satisfaite, ayant reçu le salaire de son dévouement extraconjugal, un beau chèque de 200.000 francs, qu'elle doit à la munificence de Verugna... Il s'est comporté royalement... Il n'y a plus qu'une « scène à faire » ; mais comme elle répète dans ses parties essentielles la grande scène du troisième acte, l'adaptateur l'a judicieusement abrégée. Emma explique en peu de mots la provenance du chèque. Farjolles a le bon goût de ne pas pousser trop loin la curiosité et de s'étonner juste assez pour ne paraître ni tout à fait niais, ni tout à fait complaisant... Emma se hâte d'acquérir la maison de campagne, objet de ses rêves et leitmotiv de la comédie. Puis la toile tombe sur ce dénouement rapide et, convenons-en, un peu bâclé...
11 laisse dans l'esprit une impression plus cruelle que celle qui se dégage du livre. Ce sont les mêmes figures, les mêmes sentiments, mais grossis, 4urcis par la lumière crue de la rampe. Cette lumière est terrible ; elle exagère les contours, avive les couleurs. Ce qui était estompé ressort. Plus d'enveloppement ni de demi-teinte. Tout est en relief...
M. Capus avait réussi à rendre admissible l'extraordi-
naire inconscience de ses personnages ; tant et si bien que, malgré leurs défaillances, ils demeurent aimables. Le lecteur s'attache à Farjolles, à Emma. Il les excuse ; il voit^en eux des êtres faibles, ballottés sur l'océan de la vie, réduits pour s'y maintenir aux pires expédients, déprimés par la recherche éperdue de l'argent... Il sent aussi que l'auteur a frôlé ces souffrances et qu'elles lui inspirent de la pitié. Cette commisération, il la partage. Il regarde, avec une sorte de bienveillance amusée, le couple qui manœuvre et joue des coudes. Il plaint un peu l'homme, et il admire la femme pour l'intrépidité de son dévouement; il arrive à comprendre son impudeur, à l'amnistier, à pénétrer cette âme en somme assez primitive... Emma use dans la bataille des armes qu'elle possède et trouve naturel d'en user. Elle n'a pas de remords, ni même de regrets ; elle s'est affranchie de tous les préjugés de son sexe; elle est ïami, autant que Vamie du compagnon qu'elle s'est choisi ; elle lui reste fidèle en lui étant infidèle ; cet inébranlable loyalisme est sa vertu. M. Gapus parvient à nous faire accepter ce point de vue, et aussi le sentiment très vif qu'il a de la « relativité » des choses. Rien n'est absolu en ce monde. La morale varie selon les professions, l'éducation, l'ambiance. Dansle milieu des Verugna, des Farjolles, le sens de certains mots s'altère. Une escroquerie n'est pas un crime, mais une maladresse ou un malheur. La récompense est acquise au plus malin, l'impunité au plus fort. Ces joueurs gagneront la partie s'ils ont su mettre les atouts dans leur jeu, et par quelques moyens que leurs gains aient été acquis, ils les jugeront toujours légitimes...
Autre aspect des personnages de M. Capus.... Aucun d'eux n'est méchant. En dehors des affaires où ils se montrent féroces, ses banqueroutiers sont séduisants, ses bandits cordiaux, ses escrocs affectueux; son Verugna est bon, d'une bonté parvenue, humiliante pour ceux qu'elle oblige, mais capable, le cas éciiéant, d'un effort de générosité et de noblesse... Et de tout cela émane une
sympathie dont le livre est imprégné et qui en allège Tamertume. Le roman de Qui perd gagne, c'est la vie avec ses atténuations, ses compromis, ses tolérances.
Au théâtre, ces nuances et ces finesses s'évaporent. Les lignes se ramassent en des raccourcis vigoureux et se précisent : on ne discerne plus que Tossature, et avouons-le, malgré la verve dépensée dans le dialogue, elle est funèbre. Peu d'écrivains ont autant d'esprit, de fantaisie et d'invention que M. Veber. L'effet aurait-il trahi son dessein, ou bien l'a-t-il voulu ainsi? Les spécimens d'humanité qui s'agitent dans l'ouvrage sont d'une abjection presque douloureuse. Pas un rayon de soleil ne les éclaire. On rit à de certains moments, mais du bout des lèvres. On a la gorge serrée. Le drame divertit d'abord par ses côtés pittoresques, et puis, à mesure qu'il avance, il exhale une tristesse morne. Il y a trop d'ignominie dans tout cela, un étalage trop concerté de laideurs et de bassesses. On regarde encore avec curiosité Verugna. Mais une sorte de dégoût invincible s'attache aux deux protagonistes, à Emma, à FarjoUes... Ils apparaissent ce qu'ils sont réellement : elle, une prostituée; lui, un... vous savez quel nom lui convient. Et leur vilenie n'est pas sauvée, comme dans le roman, par l'énergie infructueuse de 1' « effort ». On ne les voit pas lutter, se débattre. On aperçoit les conséquences brutales, non les causes déterminantes de leurs actes. Leur inconscience est répugnante parce qu'elle n'est pas assez délicatement expliquée. La « sérénité dans la pourriture », voilà, je pense, le trait qui caractérise indistinctement tous les personnages de la pièce et l'impression finale qu'on en retire...
L'interprétation est remarquable. Mme.Réjane rend avec une étonnante souplesse la physionomie d'Emma, cette Mme Marneffe éprise de son mari. Elle anime le rôle de sa vivacité spirituelle et lui conserve néanmoins ce côté bourgeois et « popote » qui en fait la saveur particulière. Qu'elle se sent heureuse d'embrasser du regard
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les bois, les prés, l'horizon de son domaine, et de se dire que toutes ces joies si longtemps convoitées^ elle a su les conquérir, et qu'elle y associe celui qu'elle aime, et qu'ils n'aurorlt plus désormais qu'à se laisser vivre en cultivant leur jardin, et qu'ils seront honorés et considérés dans le pays!... Elle a d'ineffables sourires pour ses poules qui picorent, et d'indulgentes malices, un peu maternelles, au coin de l'œil, quand elle apaise le grand enfant dont elle s'est instituée la Providence.
Enfin, il y a Signoret, habile à entrer, comme on dit, dans la « peau du bonhomme », à l'habiller, aie maquiller... Son Verugna est un petit chef-d'œuvre de composition humoristique.
« Personnellement, écrit Capus, Verugna avait l'air très distingué, petit, brun, l'œil ironique, des dents superbes, élégant de costume. C'était une surprise de l'entendre, dès qu'il ouvrait la bouche, proférer des paroles d'une malpropreté extraordinaire, des jurons et des imprécations de barrière... Il ne se contentait pas de dire des saletés à tout propos, il en faisait. On citait de lui des actions dégoûtantes qui écœuraient tout le monde autour de lui, mais le réjouissaient énormément. Et quand il riait de ces choses, son rire était enfantin et communicatif... »
Signoret ne s'est point^ conformé physiquement au modèle; il Ta débraillé, encanaille; il a souhaité que les vices du forban se peignissent dans son allure, sur son visage. C'est une robuste et incisive caricature que toute la salle a accueillie d'un accès d'hilarité. Ce côté aristophanesque de l'ouvrage a séduit le public des répétitions générales et des premières, prompt à saisir au vol les allusions et les applications satiriques. Il touchera moins vivement le grand public... A ce dernier, l'ouvrage agréera par ses grâces sémillantes, froufroutantes, par le capiteux parfum de « parisine » qui s'en (Wapore. Et je crois qu'il le rebutera un peu et l'oppressera par son cynisme desséchant et son amoralité.
Si vous voulez nettement discerner ce qui distingue Fart de la décoration de l'art de la mise en scènes allez voir les Siliciens, qui, sous l'égide de M. Lugné-Poé, se produisent en ce moment à Paris. Cette compagnie se compose d'une trentaine de sujets, comédiens et figurants. Elle a apporté — du moins je le présume — ses costumes, ses décors. Ceux-ci sont de la dernière indigence. Il y a. une certaine toile de fond figurant la campagne montagnarde, avec à l'horizon le cratère empanaché de l'Etna,, dont la naïveté stupéfierait nos Jusseaume, nos Menessier^ nos Jambon. On est tenté de sourire en regardant ce tableau barbare. Mais tout de suite l'attention s'en détourne ; elle s'attache à suivre le jeu des acteurs, et ce spectacle suffit à la captiver. Il n'en est pas de plus suggestif.
Et d'abord, on a l'impression que ces gens appartiennent à une race très particulière, n'ayant Bi nos façons de sentir, ni nos façons d'exprimer ce qu'ils ressentent. Ils sont tumultueux, extérieurs, animés d'un bouillonnement perpétuel ; ils ont, comme on dit, du vif-argent dans les veines. Les deux étoiles de la troupe, Mme Mi mi Aguglia et M. Giovanni Grasso, résument en leurs per-
sonnes ce génie spécial, et lui impriment un extraordinaire rayonnement. Ils incarnent les forces d'une terre sans cesse bouleversée par le travail du feu qui la mine ; il semble que les flots d'une lave ardente les brûlent, que des vapeurs de soufre émanent d'eux et se répandent dans la salle.
La femme, petite, mince, souple, a des yeux incandescents, un visage mobile, fait pour traduire les violences passionnelles et sensuelles. (Je ne sais pourquoi, en l'observant, je songeais à l'impétueuse Galli-Marié, créatrice de Carmen ; mais c'est une Carmen plus sauvage, exaspérée.) L'homme est un colosse, aux allures de fauve, prêt à bondir sur sa proie. Non qu'il soit large d'épaules et de torse. Il ne ressemble nullement à un hercule de foire. Il est tout nerfs, tout muscles ; on devine en lui, sous la nonchalance féline de ses mouvements, une formidable réserve de vigueur et d'énergie. Ces poings, tout à l'heure, s'abattront sur la victime. Cette mâchoire s'enfoncera dans ses chairs, ces jambes flexibles l'enserreront. La bête féroce va rugir. Et l'on attend avec une sorte d'impatience mêlée d'effroi son éveil.
L'œuvre qu'ils ont choisie, pour se montrer le premier soir au public parisien, est un dranle véhément et sombre, une « Phèdre villageoise », où se reflètent des mœurs et des superstitions locales : Malia (le Maléfice), glose rustique du vers de Racine,
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Un résumé analytique, annexé au programme, nous a permis de suivre les péripéties de l'action. Quant au dialogue, écrit dans un dialecte provincial, il demeure inintelligible aux spectateurs ; ceux-là mêmes qui sont familiarisés avec la langue italienne en saisissent malaisément lo détail. Je présume qu'il doit être simple, très « peuple », <'t rendre dans une forme familière des idées et des sentiment très clairs.
Jana, fille de l'aubergiste Massaru Paulu, a été promise
en mariage à Ninu; mais ce n'est pas Ninu qu'elle aime; elle est secrètement éprise de Cola, qui conduit ce jour même à l'autel sa sœur Nedda... Elle s'efforce de dissimuler cette inclination funeste ; tout la trahit: sa pâleur, son trouble, la brusquerie avec laquelle elle repousse les caresses de son propre fiancé Ninu, ses larmes, lorsque mêlée à la danse elle essaye vainement de boire à la santé des nouveaux époux. La noce s'en va joyeuse au son des tambourins... Jana la regarde s'éloigner. Un désespoir farouche éclate dans ses yeux. Evidemment elle est possédée... Au second acte, le mal dont elle souffre s'envenime et prend un caractère physiologique. Il inquiète son père et sa mère, qui, pour le guérir, recourent aux exorcismes d'un colporteur charlatan, aux vertus d'une médaille magique. Rien n'y fait. Jana s'abîme aux pieds dé la Madone, et lui demande en grâce de la délivrer.
Mme Mimi Aguglia commence à exécuter le travail qui excite, paraît-il, Tenthousiasme des spectateurs de Catane et de Palerme. Ce travail est la savante et minutieuse reproduction d'une crise d'hystérie. Mimi Aguglia ne nous épargne ni un soupir, ni une convulsion, ni un hoquet... Prostrée, inerte, la tête dans ses mains, elle sanglote, inaccessible aux bruits du dehors ; puis elle se redresse, promène autour d'elle des regards éperdus, secoue désespérément ses cheveux épars, les noue dans un foulard dont elle se voile peureusement la face, comme si elle voulait fuir la lumière et redoutait la colère du soleil.
Soleil, divin soleil, dont je suis descendue.
Mais voici venir l'aimé : Cola; il s'approche de la malade, il lui parle, il la frôle; et sans doute pénètre-t-il le désir qu'il allume en elle, et en subit-if la contagion, et a-t-il, lui aussi, soif de l'étreinte. (Tout ceci n'est que conjecture, puisque les mots nous échappent ; nous n'avons, pour nous guider, que les gestes... Il est vrai que les gestes sont si e>:pressifs!...) Jana lutte contre
elle-même, contre son délire ; elle s'efforce d'écouter la raison, le devoir ; elle déteste par avance son crime et les remords qui en découleront ; elle craint d'être fascinée, elle tourne le dos à l'oiseleur ; mais peu à peu, entraînée par une attraction mystérieuse, elle s'avance vers lui, et brusquement un élan frénétique la jette dans ses bras. Ils échangent un acre et violent baiser. Elle retombe, pâmée, sur sa chaise ; ses membres se tordent, son ventre ondule comme les flots de la mer, des râles jaillissent de sa gorge étranglée, et l'on ne voit plus que la nacre de ses yeux chavirés dans l'orbite... J'abr^e la description. Je ne suis point docteur en ces matières et ne puis dire si cç sont là les effets ordinaires de la rage hystérique. Je suppose que Mimi Aguglia en a fait une étude attentive et qu'elle déploie une certaine coquetterie à copier exactement la nature. Tout en admirant la perfection de son métier, on ne peut se tenir d'en être gêné. A la fin du deuxième acte, quand Jana, terrassée par un nouvel accès, invective la procession qui passe et se roule, l'écume aux lèvres, sur le plancher, il y eut comme une protestation dans la partie féminine du public. Il était temps que cela finît... On en avait assez. Les nerfs des Parisiennes sont un peu plus prompts à se révolter et leur goût plus délicat que ceux des Napolitaines...
En outre, la peinture des tares physiques a un je ne sais quoi de répugnant ; elle n'est pas très intéressante ; on ne l'excuse, on ne la tolère que si un élément de psychologie s'y ajoute. L'infirme et le fou ne m'attachent que dans leurs intervalles de lucidité, et s'ils ont conscience de leurs maux, et s'ils en peuvent disserter, et si ces maux excitent en eux une répercussion morale. L'interprétation du second acte de Malia par Mme Aguglia est une chose remarquable et pénible... Elle se relève au dernier, qui nous a donné une sensation d'art véritable.
.Ninu, le promis éconduit de Jana, toujours énamouré d'elle, veut connaître les raisons de son mépris et tâcher, c:'ii ,.ci .u.c^iijo, (le In reconquérir... Il l'inlorroge... (Le
compte rendu schématique du programme, que je continue de suivre pas à pas comme le fil d'Ariane, m'apprend que Jana a cessé d'aimer Cola, sa sensualité ayant été probablement assouvie. Mais je ne me charge pas de déchiffrer l'état d'âme assez obscur de cette petite faunesse...) Ici s'intercale une scène merveilleusement jouée par Mimi Aguglia, et surtout par Giovanni Grasse... Ninu questionne sa fiancée... Il la fixe droit dans les yeux, lui broie les mains, ne lui permet pas de se dérober aux explications qu'il sollicite ; et elle, médusée, asservie, palpitante sous l'étreinte du mâle, finit par tout confesser : sa faute sans excuse, son indignité. Elle ne saurait se marier désormais et livrer un corps souillé à son époux.
Non, vous n'imaginez pas la physionomie et la mimique de Giovanni Grasso durant ces aveux, avec quelle sincérité et quelle intensité est rendue la tempête intérieure qu'ils déchaînent!... D'abord le mutisme, l'obsession de l'idée fixe ; la face de Ninu se contracte ; il pense ; un pli douloureux lui barre le front ; et l'on comprend bien qu'il adore cette fille, d'autant plus ardemment qu'elle lui a échappé ; son sang bout ; quand elle lui offre du vin, afin de l'apaiser, il fait voler au loin le verre rempli, et cette brutalité ne déplaît point à Jana ; elle a du plaisir à être domptée, à subir l'ascendant d'une volonté et d'une poigne viriles... Elle est de celles qui ne détestent pas qu'on les batte, à condition qu'on les aime furieusement aussitôt après. Et Ninu l'aimera, comme elle le souhaite. Il a des façons de lui prendre la tête, de planter sur ses lèvres un prompt et rude baiser — une morsure — qui la grisent, faffolent. Elle -ne résiste plus, elle est vaincue. Elle lui appartient^ si toutefois il veut encore d'elle. Et un combat terrible éclate dans le cœur de l'amant. Des larmes d'humiliation humectent ses paupières. Soudain la colère le reprend ; il décharge des coups de poing sur la table, bouscule les sièges, se lève, se rassied, profère des jurons étouffés,
et Ton se demande s'il ne va pas broyer la frêle Jana... L'amour triomphe... Il pardonne à la fiancée infidèle, non à son complice. Elle a refusé de le nommer. Mais Cola se trahit par imprudence.
Et alors, entre les deux hommes, a lieu le duel le plus stupéfiant qui se soit vu au théâtre. Nous n'avons pas, chez nous, l'équivalent d'un tel spectacle... Ce ne sont plus deux adversaires se mesurant en présence d'une galerie de comparses tranquillement rangés en cercle. Toute la figuration se mêle au combat. Les femmes crient, s'accrochent désespérément au col des champions; ceux-ci se dégagent, se rejoignent; on les sépare; ils se guettent, les narines palpitantes, l'œil enflammé. Il n'y a pas trente personnes en scène, et l'on croirait qu'il y en a deux cents ; c'est un village entier qui grouille, tourbillonne, pousse des clameurs. Ninu cherche une arme au fond de ses poches ; il avise Mastru Taddarita le barbier, — un barbier sautillant et narquois qui traverse la pièce en dansant la tarentelle ; — il lui dérobe son rasoir le mieux effilé et rampant, à pas de loup, tandis que Jana épouvantée se bouche les oreilles et les yeux, traîtreusement, par derrière, il saute sur les épaules du rival exécré, lui tranche la gorge... Cela ne dura qu'une seconde. Nous eûmes la vision d'un bondissement de tigre ou de jaguar. Deux mains agrippées dans une tignasse noire, un bras qui se lève, l'acier qui luit, la plaie béante... Et le tigre s'enfuit, sa vengeance satisfaite... Et les vociférations redoublent; ou se rue sur l'homme à terre pour le secourir... C'est un cadavre...
M. Giovanni Grasso possède les dons du grand tragédien, une puissance rélléchie, maîtresse d'elle-même : prodigieux quand il agit, plus prodipjieux quand il se concentre. Du début à la fin de la pièce, il révèle avec une sûreté admirable les diverses émotions du personnage, l'inquiétude, la jalousie, l'amour, le désir, la rage meurtrière. On le « voit sentir », si j'ose user de cette
image. C'est un étonnant mélange d'exubérance et de sobriété ; il a des gestes foudroyants et de formidables silences. Quel Othello il serait, s'il lui prenait fantaisie de jouer du Shakespeare ! Il ma paru supérieur, au moins ce premier soir, à sa compagne... Mme Aguglia trouvera, dans d'autres ouvrages, l'occasion de déployer plus complètement les ressources de son art. Ils forment un couple bien curieux. Mais ce qui défie toute comparaison, ce qui est unique, c'est l'ensemble de la troupe; elle ne renferme pas un petit acteur, si mince soit-il, pas un figurant qui ne vive son rôle et n'en donne la sensation suraiguë. Au dernier plan du décor, comme devant le trou du souffleur, toujours ils sont en action, jamais ils ne s'oublient. Nous possédons — si nous cherchions bien — les émules (avec des différences de tempérament et de race) de Mimi Aguglia et de Giovanni Grasso... Je ne crois pas que le plus habile metteur en scène puisse obtenir du petit personnel, pourtant si intelligent, de nos théâtres, ce que réalisent, sans effort apparent, ces Siciliens. C'est qu'ils ne sont pas, à proprement parler, des comparses, mais des gens du peuple s'abandonnant aux impulsions de l'instinct, jouant des scènes de leur pays, enveloppés dans son atmosphère, portant aux semelles de leurs espadrilles la poussière du sol natal...