I». ET V. MARGUERITTE
rivait au passé, au lieu de marcher résolument vers l'avenir, regarde derrière elle... Une femme douée d'une volonté si ferme se défend toute seule. Plus faible, peutêtre chercherait-elle une aide auprès du mari et lui avouerait- elle sa détresse. Glaire est forte; elle le proclame ; elle ne redoute pas l'amant qu'elle a cessé de chérir et n'en est plus troublée. Les nécessités même de sa carrière l'éloignent d'elle ; ils ne se verront plus. Dès lors, son aveu devient bien improbable, et nous ne discernons pas avec netteté les mobiles qui le déterminent. Il est amené, d'ailleurs, assez puérilement. Claire vient de congédier d'Artigues. Jacques croit découvrir une trace d'égarement passager sur son visage. Et tout de .suite, sans essayer de détourner une curiosité qui n'est pas même un soupçon naissant, (les femmes sont pourtant si bonnes comédiennes !) elle cède, elle s'effondre.
— Tu as un chagrin, dit Jacques, confie-le-moi. Rien n'est plus doux que de se sentir cœur à cœur, l'un près de l'autre.
Comment, à cet instant décisif, Claire n'est-elle pas effrayée du mal qu'elle va faire, de la souffrance qu'elle infligera à l'être qui lui parle si gentiment et si tendrement? Comment n'écoute-t-ellepas la voix de 1' « instinct de conservation », et ne se souvient-elle pas des conseils de la judicieuse Mme Ghâtel? On voudrait deviner en elle une hésitation, une lutte intérieure, et que quelque chose d'imprévu, de péremptoire, la décidât... Mais non. Une sorte de vertige inexplicable et inexpliqué l'entraîne; la scène est insuffisamment nuancée.
— Je ne suis pas digne de toi, gémil^elle. Je vole ton estime... Pardon! Pardon!
Fureur de Jacques. Explosion de mépris, de rage jalouse. (Tu l'as aimé! Vous avez eu de belles heures.) Il la repousse avec horreur. Et sa stupéfaction dépasse sa colère. Il ne veut pas croire à cette évidence monstrueuse.
— Pourquoi n'avoir pas avoué tout de suite ?
— J'avais peur de ton chagrin.
— Pourquoi parles-tu maintenant ?
— Parce que je n'en pouvais plus 1
La fin de cette explication tragique nous ramène au dénouement d'Amoureuse. Glaire est seulement plus larmoyante que Germaine. Elle adjure Jacques de tolérer qu'elle vive près de lui, humble, soumise, non plus en amante, mais en amie.
— Je t'aime. N'écoute pas l'orgueil. Mon bonheur sera d'obéir. Je ne serai plus ta femme. Tu auras en moi une sœur dévouée.
Jacques, affreusement déchiré, murmure :
— Si je te pardonne, est-ce que j'oublierai ?
— Essayons.
— Relève-toi. Reste!
Il accepte le compromis offert par sa femme : la vie à deux sous le même toit, et néanmoins séparée ; l'existence conjugale, moins l'intimité. Il n'a pas la belle franchise de l'Etienne de M. de Porto-Riche qui sait bien qu€ls liens l'attachent à l'infidèle, et que ce sont desliens de chair, et qu'il l'a dans lesang, et qu'il préfère souffrir par elle que se passer d'elle.
— Tu seras malheureux I lui dit Germaine.
— Qu'est-ce que ça fait ?
(Je m'aperçois que je vous entretiens d'Amoureuse presque autant que de TAw/re. Les deux ouvrages ont d'étroites affinités qui m'ont poursuivi durant toute la représentation. Celui de Porto-Riche est une des sources oii s'alimente depuis dix ans la psychologie de notre jeune théâtre.)
Donc le second et le troisième acte de V Autre sont un quatrième et un cinquième acte ajoutés à Amoureuse. Et cette suite est déjà, par elle-même, intéressante. Voici le problème. . . Qu'adviendra-t-il du mari et de la femme, après la confession intégrale de celle-ci, après le pardon de celui-là? Luisaura-t-il gré de la spontanéité de son aveu ? Désarmera- t-il? Arrivera-t-il à cet état de paix
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morale qui est Tunique condition d'un bonheur durable? Et elle? Se sera-t-elle à jamais allégée de ses tourments? Son cœur sera-t-il purifié, purgé de tout remords ?
Deux mois se sont écoulés. Jacques et Claire ont courageusement inauguré le nouveau « régime » et tenté de substituer l'affection fraternelle à l'amour. Elle s'arrange assez bien de ces accords. Elle a recouvré le calme ; elle sourit aux fiançailles de sa sœur; elle goûte un charme mélancolique à envelopper le mari perdu, et demeuré cher, d'une sollicitude discrète. Mais visiblement, il est moins sensible qu'elle à cette douceur; sa passion n'est pas morte, elle redevient exigeante. Et comme Claire est, elle aussi, toujours éprise, au premier choc, ils se laissèrent ressaisir. C'est inévitable.
La rechute se produit dans une scène ardente etsincère. Claire arrive du jardin, les bras chargés de fleurs; une odeur troublante émane d'elle, et des roses épanouies, et de l'innocent bavardage des fiancés. La'maison est pleine d'amour. Jacques n'y peut tenir.
— Assez d'amitié, supplie-t-il, le voile est déchiré, c'est impossible. Nous sommes dans le mensonge. L'essai que nous avons tenté était bon pour des êtres dont le cœur a cessé de battre, dont les sens sont éteints...
Elle se débat faiblement, lui représente en tremblant le danger qui les menace de réveiller des passions apaisées...
— Si nous devons être malheureux, qu'importe? Nous le serons ensemble. Rien n'existe que toi. Tu es la seule femme que j'aie aimée, que j'aimerai.
— Je ne demande qu'à le croire. •
Et le troisième acte nous expose les résultats de l'expérience. Elle aété déplorable. Les pessimistes prévisions de Mme Châtel, la confidente de Claire, se sont réalisées, et au delà. C'est à elle que l'infortunée jeune femme narre ses suprêmes déceptions .
— Tu me conseillais de me taire, Je ne t'ai pas écoutée.
Ma vie est gâchée. Je ne suis qu'une pauvre chose asservie, une chair à plaisir et à souffrance.
Effectivement Jacques n'a pu se guérir de la jalousie, bannir l'atroce vision de l'adultère ; Vautre est en tiers toujours entre les époux, dans leurs voluptés, dans leurs repos, dans leurs regards» dans leurs silences. Ils s'épuisent en querelles quotidiennes, suivies de mornes reprises du désir; leur amour expire pendant ces déchirements. « Je le méprise, je me méprise », conclut-elle. Et l'excellente amie lui donne le seul avis qui convienne en une si pénible situation :
— Quittez-vous dignement. Redevenez libres.
Les deux amants en auront-ils le courage? Une dernière scène infiniment douloureuse les met aux prises. Ils échangent des paroles tristes comme la mort, reflet de leur dégoût de vivre, de leur lassitude. Sans le préméditer, ils se blessent. Chaque mot qui leur monte aux lèvres semble un reproche.
— Hélas ! dit Jacques, je n'ai rien oublié!... Et Glaire s'insurge :
— Tu es trop injuste. Est-ce lace que ton ardent appel m'avait promis ?
— C'est plus fortque moi. J'éprouve une joie malsaine à envenimer la plaie. Une frénésie impérieuse me torture. Au fond de ta pensée, de ton baiser, je tremble que maigre toi se réveille le souvenir que j'exècre.
— Ton élan qui nous rapproche nous sépare davantage.
Ainsi alternent les pitoyables litanies de l'amour agonisant; elles aboutissent à ce cri de désespoir et d'amertume ;
— Notre existence est un enfer.
Tout cela est tragique. Et le public n'en paraît qu'à moitié touché. Sa sympathie ne va ni à cette femme coupable et inconséquente, victime de maux qu'elle a délibérément créés; ni à cet homme dont l'atroce jalousiene se laisse pas désarmer par le repentir le plus fervent, par ia plus parfaite humilité. Il ("onsidère Jacques comme un