XXII PRÉFACE
régiment beaucoup plus longtemps. Au retour d'Anvers, mon père, musicien gagiste dans un régiment de ligne, obtint pour moi Tavantage d'être inscrit au corps comme enfant de troupe. Deux ou trois sous de prêt, un pain de munition tous les deux jours, une capote grise et un pantalon rouge ! Ce n'était rien et c'était asôez. Avec Tâme fraîche de l'enfance et une imagination ouverte à tous les souffles dont la caresse le vaste monde, c'était un empire. J'ai été tout bonneinent élevé comme un roi, sous les enseignes du roi. Je portais son uniforme, j'étais nourri de son pain noir, j'ai grandi dans ses casernes et ses baraquements. Que tes tentes sont belles, ô Jacob ! et que tes tabernacles étaient beaux , à Israël ! Presque toujours le pittoresque puissant du site y saisissait ou y charmait la vue. Je n'ai jamais oublié, j'ai toujours devant l'esprit ma petite chambre du grand quartier à Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la Meuse au flot âpre ; le fort Saint-Jean où le mugissement de la vague berçait mes nuits, Vincennes de qui le donjon, aux rayons d'une pleine lune de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un beau jour, le sapeiu" de planton chez le colonel arrivait à la caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant major de service: « Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours. » Chaque année
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me découvrait ua nouveau coin de la France, et me livrait une nouvelle impression de ce pays multiple, bien plus divers en son unité artificielle que l'Allemagne aux trente-six Etats. Nous étions dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la fontaine de Yaucluse ! La soif de voir et de regarder était chez moi inextinguible. A trois heures et demie du matin, le tambour, par les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se formait sur la place principale du lieu ; je prenais rang à l'arrière-garde ; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je me hissais parmi les bagages, sur la charrette louée jusqu'à l'étape prochaine, par le bataillon; et devant moi défilait la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux crénelés des temps lointains et riantes villas bâties de la veille. Ici le sang avait coulé ; la ville républicaine, tumultueuse, immense, en proie au chômage et à la faim, s'était soulevée contre les riches et leur roi ; on l'avait assiégée et prise ; et en traversant pour y rentrer le long pont sur le fleuve vertigineux qui semblait rouler la colère et la haine, on ressentait je ne sais quel vague frisson de mystère et de terreur Là, au village où l'on devait faire grand'halte, on arrivait parmi les pampres, la vendange et les chants ; les petits propriétaires et les vignerons