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Adolphe Jullien, la Comédie à la Cour. Firmin Didot

dans je ne sais quel pays bizarre. Les rôles moindres étaient remplis par le duc de la Trémouille (Épernon),' le comte de Miramon (Joyeuse), les comtes de La Girennerie, de Foucaucourt, etc.

Ce fut une difficulté grave de choisir un régisseur capable d'exercer sérieusement l'autorité sur une compagnie d'artistes de cette qualité, qui ne rappelaient que de fort loin les troupes qu'on voit ordinairement dans le Roman comique. Où le chercher? Où le prendre? Enfin on le trouva, et, comme tout le reste, il était à souhait. Ce fut M. le comte de Mornay, l'ancien ministre de la monarchie de Juillet à Stockholm. Il avait pu acquérir, dans sa jeunesse, l'expérience de la comédie et des comédiens. L'âge, qui l'avait mûri et assagi, ne lavaitni glacé ni rendu morose. Sa dignité était sans morgue et sa facilité sans abandon. Il touchait à la soixantaine ou l'avait dépassée. Je n'ai connu personne qui donnât autant que lui l'idée de l'homme du monde accompli. Il faisait comprendre le mot presque amoureux de la discrète Motteville sur Bassompierre, « qui n'avait plus que des restes; mais les restes de celui-là valaient toute la jeunesse des autres ». Voilà un homme qui savait comme on s'y prend pour offrir une rose et comme on réprime tout de suite un manquement avec un air de physionomie courtois! Un air courtois par-ci, qu'il ne fallait pas trpp souvent provoquer, une rose offerte par-là, et il maintint aux répétitions, dans cette troupe difficile, une discipline riante et inflexible.

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Quand vint le grand jour, chacun était complètement à son rôle. Tous les écueils furent évités. Il était certainement aussi scabreux à une femme du monde, comédienne par occasion, de jouer trop passionnément les scènes entre Saint-Mégrin et Catherine de Clèves que de les jouer froidement et gauchement. On est si médisant dans les salons comme dans les foyers 1 A force d*art et de tact, la princesse de Beauvau trouva l'exacte mesure intermédiaire qui sauvait tout. 11 fallait que madame Abeille sortît un peu beaucoup et de son âge et de sa franche nature pour figurer une Médicis de cinquante- cinq ans, machiavélique, artificieuse, experte en toutes sortes de maléfices et de noirceurs. Mais on était lancé à faire tout le nécessaire ; et, pour la seule fois de sa vie, madame Abeille parvint à se donner, je ne sais comment, Tair presque dur et méchant. Je me rappelle encore le brio avec lequel fut enlevée la jolie scène de taquineries entre madame de Cossé, le page Arthur et la duchesse de Guise. Soirée charmante et extraordinaire dont on a longtemps parlé! Vous voyez qu'on en parle encore. Hélas I combien ont disparu maintenant, de ceux qui ont accompli cette témérité héroïque d'une représentation mondaine de Henri II1\ Combien la cruelle Mort en a fauché 1 Morte, la spirituelle et originale princesse de Beauvau, après avoir consacré les dernières années de sa vie à instruire les jeunes filles de son village de Lorraine dans l'art de la tapisserie où elle était fée I Mort le comte de Mornay ! Morts Magnieu, Grabowski, Maurice Cottierl Et il semble

qne c'était hier! A peine nous sommes nés, b peine nous avons vibré quelques instants sous la douce lumière des cieux, et déjà nos yeux s'éteignent pour toujour?.

Gn ne pouvait pas s'attendre à ce que les rôles épisodiques, à la Gaîté, fussent tenus avec autant de distinction qu'ils l'avaient été à l'hôtel Sellière en 1862. La Gaîté, évidemment, ne pouvait nous offrir une Catherine de Médicis, une madame de Gossé et une Marie, comme celles de la troupe du manège Sellière. Même M. Romain, qui fait Saint-Mégrin et qui a pourtant la physionomie avantageuse, soutient mal la comparaison avec le vicomte de Magnieu. Trois rôles seulement sont tenus d'une façon remarquable *. ce sont les rôles de la duchesse de Guise, du roi et du Balafré. Mademoiselle Dica Petit, qui joue la duchesse, rend toutes les nuances de son personnage, la passion chaste, la rêverievoluptueuse, la gentillesse coquette, les alternatives de faiblesse et de courage. Cependant, au quatrième acte, elle n'exprime pas avec assez de relief les tortures physiques, dont l'atrocité la contraint d'écrire à Saint-Mégrin son meurtrier billet d'amour ; et ce défaut de puissance, en cet endroit, rend un peu froide une scène, qui, mimée plus énergiquement et avec plus de sanglots, ne serait pas d'un moindre effet aujourd'hui qu'au temps où Henri lïl était dans sa nouveauté. — Un jeune comédien, M. Duûos, dont le rôle de Henri III est le vrai début devant le public parisien, y a montré qu'il possède

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tous les dons naturels de Tacleur, Taisance du port, ia souplesse des mouvements, une voix jeune, fraîche, moi*dante. Son geste est sobre et son débit chaleureux. 11 a composé le personnage du roi avec assez de vérité. Il lui a gardé l'attitude royale, l'air de race, la mine spirituelle des Valois, que le vainqueur de Jarnac et de Montcontoor savait toujours reprendre, à son gré, parmi ses jeux puérils ou infâmes, ses con'uplions, ses cruautés et ses religions de César syrien. Ce que M. Duilos a moins réussi à nous faire voir et que Dumas a cependant exprimé sufâsamment dans sa pièce, c'est toute cette dégénérescence et toute cette dépravation de commande, tout cet assemblage de superstitions sans piété, de chapelets à tête de mort et de pénitences sans contrition, d'orgies sans fougue sensuelle sincère, de caresses sans amitié, de concupiscences sans désirs qui composaient le caractère de celui que Paul de Saint- Victor, dans un magnifique chapitre de psychologie historique, a si justement surnommé THéliogabale français*. Le ton concentré et le geste sourd qu'affecte depuis plusieurs années M. Dumaine l'ont bien servi pour rendre les parties violentes et sauvages du rôle du duc de Guise. Mais, si l'on reconnaît dans le duc de Guise de M. Dumaine l'ambitieux sans principe, le papiste étroit et vindicatif, qui voulut présider lui-même au meurtre de Coligny, on n'y retrouve pas autant l'homme né pour

1. Paul de Saint- Victor, Hommes et Dieux, Calmann Lévy, édit., 1880.

commander, le- prétendu descendant deCharlemagne qui était de si bonne mine « qu'auprès de lui les^ autres princes paraissaient peuple et que les huguenots étaient de la Ligue, quand ils se trouvaient en sa présence ». Il est vi*ai que M. Dumaine allégtiera à sa décharge qu'Alexandre Dumas a oublié de iwettre ce Guise-là dans le rôte.

C'est le 11 février 182^ qu'eut lieu, à la Gonïédie- Prançaise, la première représentation à& Henri III et sa Cour, drame en cinq actes, en prose. On croit communément que Benri III est la première œuvred'Alexandre Dumas. On se trompe. Alexanfdr© Dumasavait déjà produit deux vatdeviHes, en collaboration, la Chasse et F Amour, pour rAmbigu-Gomtque (septembre 1825), la Noce et V Enterrement pour la Porte- Saint-Martin (novembre 1826). Il eut longtemps la faiblesse de rougir de ces deux bagatelles ; il aurait bien voulu qu'on crût que Henri III était tout à fait et à la lettre son début ; cela aurait eu plus de* couleur :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connultre ;

et c'est ce qui explique l'erreur généralement répandue. De son propre aveu, d'ailleurs, la trilogie en vers de Christine, quoiqu'elle n'ait été représentée que le 30 mars 1830 à TOdèon, fut, elle aussi, composée bien antérieurement à Henri III, En 1829, Dumas avait vingt-six ans; c'est le bel âge, dans toutes les branches de l'activité humaine, pour

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déployer ce qu'on porte en soi; c*est l'âge du Béarnais à Gahors et de Bonaparte en Italie. Heureux ceux qui, ayant le génie, obtiennent, à cet âge, le théâtre où ils le mettront en lumière I Dumas eut ce bonheur. Il le dut au flair littéraire du baron Taylor et au flair artistique de mademoiselle Mars qui, parvenue alors à la cinquantaine, devina, dans le personnage de Catherine de Glèves, un rôle où elle se renouvellerait à sa gloire. La pièce fut reçue d'acclamation par le comité de lecture du Théâtre-Français. On en parla tout aussitôt dans Paris comme de quelque chose de neuf et qui porterait coup. A la première représentation, tout Paris était là. Le duc d'Orléans, qui comptait Dumas parmi les commis aux écritures de sa Maison, occupait la première galerie avec sa famille et ses amis. Dans une loge, la Malibran, haletante d'admiration. Quand Firmin vint nommer l'auteur, ce fut une explosion d'enthousiasme, le duc d'Orléans se tenant debout et découvert pour écouter le nom de son employé. Quel beau commencement d'une vie littéraire qui reste Tune des plus dignes d'envie de ce siècle, malgré les fréquentes misères dont elle a été troublée par l'imprévoyance, la prodigalité et le désordre I

On avait tout ensemble dans Henri III et sa Cour un poète, un drame et un genre nouveaux.- 11 est facile de démêler dans Henri III le Dumas tout entier que développera l'avenir. Le drame, noué autour de l'em buscade amoureuse que le duc de Guise tend à

ramant de sa femme, était le plus simple, le plus clair, le plus passionné qu'on eût vu au théâtre depuis bien longtemps. Pour la première fois, une action dramatique se déroulait parmi des tableaux de mœurs rigoureusement historiques, et ces mœurs étaient prises sur le vif. Le second acte, où tout ne consiste que dans la représentation animée de Henri III, de sa cour, de ses favoris, de leur bravoure efféminée et insolente, des ambitions contradictoires de Guise et de Catherine de Médicis, produisit un effet de surprise charmant et foudroyant. C'est encore cet acte si pittoresque qui saisit aujourd'hui le plus vivement le public des petites places.

Alexandre Dumas, même dans Henri III, où il serre la vérité historique de plus près qu'en ses autres ouvrages prend avec elle un certain nombre de libertés. Il n'arrange pourtant à sa guise que les circonstances du drame particulier qui se développe au sein de l'histoire générale; celle-ci, il la transporte sur le théâtre, en sa réalité toute nue et toute palpitante. Le duc de Guise est réduit, pour les besoins du drame, au caractère et au tour d'humeur du premier venu d'entre les maris jaloux et maniaques; c'est un simple sire de Montsoreau. La duchesse de Guise participe ^y encore moins de l'histoire. Elle n'est ni peu ni prou pénétrée de l'air de la cour des Valois. Si vous voulez la concentration en un type poétique, frappant de ressemblance, des belles et honnêtes dames françaises de la seconde partie du xvi® siècle, prenez la Diane de Turgis de Mérimée. Encore, Diane de Turgis

pourraiUelie passer pour un modèle de passion chaste, de fidélité et de réserve, auprès de ce que fut en sa jeunesse la vraie Catherine de Glèves, qui eut qtbelqoes autres amants que Saint^Mégrin et qui portaitydit'on, leurs images dans son livre d'heures. La Catherine de Glèves façonnée par Damas n'est que le pendant de l'Adèle d*Hervey quele fatal Antony poigaiftrderadeux ans plus tard sur le théâtre de la Porle^Saint-Maurtin, parce qu'elle lui a résisté. Cathednede Clèves résiste aussi ; ce qui n'était guère Thahitude des ligueuses et des belles de l'escadron volant. C'est une créature tendre, mélancolique et rêveuse ; elle a lu /e Lae et elle attend madame Sand. Ce n'est point, d'ailleurs, l'inspiration dramatique la moins heure^ise'de Dumas, dans sa pièce, que d'avoir mêlé ainsi à l'attrait original qu'offrait la peinture des mœurs des Valois l'attrait tout aussi neuf d'une passion toute moderne. Mais cette élaboration par le poète des deux principaux caractères tragiques, en vue de la tragédie, ne fausse pas le fond du tableau historique; il laisse intacts tous les détails par où Thistoire ressort en relief, par où les temps éteints revivent sur le théâtre d une vie dramatique intense.

Oui, la cour du dernier Valois revit so*is nos yeux dans le mouvement étincelant et pétillant du drame I La vie et le mouvement; voilà ce qui force à dire qu'on eut enfin avec Henri III et sa Cour le drame historique, qu'on l'eut tout entier et complet, et qu'on ne l'avait pas auparavant ; voilà ce qui fait delapièee de Dumas un genre, un système et une date ! Un autre

déjà, dans une langue poétique splendide, avait vaticiné sur le drame historique et romantique; Hugo avait écrit Cromwell et la préface de Cromwell (1827). Avec aisance et comme en se jouant, Dumas avait créé le genre de drame sur lequel Hugo raisonnait. Le cerveau du jeune Jupiter s'était échauffé un instant ; et le drame historique, comme Minerve, en était sorti tout équipé et tout armé. Mais peut-être était-ce Hugo avec Cromwell et sa préface qui avait fait Toffice de Vulcain et de sa hache.

Nous ne voudrions, en effet, ni dire ni laisser croire que le drame de Henri IJl fut proies sine maire creuia. Il n'y a guère de génération spontanée en littérature. Tout le mouvement de« esprits et du théâtre tendait, en ce moment, à transporter chez nous le drame et le roman historiques, tels qu'ils florissaient ou avaioot dès longtemps fleuri à l'étranger. Tout le mouvement des études y concourait par une conception plus poétique et plus romanesque de l'histoire ellemême. Citons quelques faits et quelques dates. Dès 1826, Alfred de Vigny avait donné son Cinq-Mars. En 1827 avait paru le Précis de VHistoire moderne de Michelet qui ne fit pas grand hruit d'abord, mais qui pénétra en silence les jeunes générations. En 1822, M. Defauconpret avait commencé à traduire et à populariser Walter Scott; en 1822-1823, le libraire Ladvocat, avec le concours de Denis, de Barante, de Charles de Rémusat^ de Benjamin Constant, etc., etc., avait publié la collection des Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers; l'entreprise de Defauconpret et

celle de Ladvocat donnèrent probablement le branle au génie du jeune Dumas et aussi à celui de Victor Hugo. Les arts eux-mêmes s'en étaient mêlés. L'impression du Salon de 1824 sur les imaginations, la littérature et la poésie, dépassa tout ce qu'on pourrait se figurer aujourd'hui. La jeunesse ne s'entretenait plus que du Massacre deScio de Delacroix, duMazeppa de Boulanger, du Job de Saint-Èvre. Dumas et Frédéric Soulié virent à ce salon le bas-relief de mademoiselle de Fauveau représentant l'assassinat de Monaldeschi et ils se dirent, chacun de son côté : « Et moi aussi, je sculpterai ma Christine. » Depuis PintOy « la comédie historique » de Lemercier (1799), on s'élançait dans la voie, on s'arrêtait, on s'interrompait, on se remettait à l'œuvre, on cherchait, ontâtait le drame et la tragédie historiques. On avait eu avec Raynouard les États de Blois (1814) ; avec Casimir Delavigne, les Vêpres sici- Hennés (1819). Un écrivain hors ligne, qui possédait un talent si calme, si correct, si pur et si classique qu'on ne s'est presque jamais aperçu de ce qu'il cachait d'originalité et de force de génie sous la par* fection de son style, Vitet (je ne parle ici que du Yitet littéraire, non du Vitet politique), Vitet avait fouillé à fond le xvi* siècle et en avait rapporté ses Scènes historiques, les Barricades (1826) et les États de Blois , {iS21). En mai 1829, trois mois après la première représentation de Henri III et sa Cour, il complète son œuvre par la Mort de Henri III. C'était le xvi® siècle, on le voit, qui attirait surtout ceux qui cherchaient, ceux qui pressentaient

le drame et le roman historiques. En cette m^me année 1829, au mois de septembre, Arnault fils donna à rOdéon une Catherine de Médicis, en vers, où il mettait en scène, non seulement les hauts personnages de l'histoire, mais encore — et ce, au grand scandale des académiques — le bijoutier Louchard, l'ancien maître d'armes Bussy Le Clerc, le médecin Miron, enfin des personnages indignes de la majesté de la tragédie. En 1829, encore, Audin publia une Histoire de la Saint- Barthélémy, visant à l'effet et au pittoresque. En 1829, enfin, Mérimée fit paraître la Chronique de Charles IX. — Mais alors, tout le monde a donc inventé le drame historique! — Oui et non «Le drame historique et le roman historique étaient chez nous dans l'air depuis près de trente ans. Chacun les voyait flotter devant soi et les visait. Mais c'est Dumas, avec Henri III, et Mérimée, avec la Chronique de Charles IX, qui ont mis dans le plein. Pour se faire une idée du prix qui s'attacha tout de suite à l'œuvre de Dumas, il n'y a qu'à lire la préface mélancolique de la Mort de Henri III par Vitet.

« Le premier mérite, dit Vitet, de nos scènes historiques était la nouveauté du genre. Or, ct't*.e nouveauté n'est-elle pas déjà presque fanée aujourd'hui?. . Le succès dont la scène française vient d'être témom, en ouvrant enfin une libre carrière au drame historique, semblerait devoir interdire désormais des essais aussi timides que les nôtres. Et n'est-ce pas d'ailleurs une témérité bien grande que de faire parler dans un

livre, c'est-à-dire en tête à tête avec le lecteur, ces mêmes personnages que chaque soir maintenant on peut voir agir sur la scène, animés et mis en relief par nUusion des costumes et par le jeu des acteurs ? Enfin, le public, quelque bienveillant qu'il soit pour Henri III au théâtre, n'a-t-il pas déjà fait connaissance assez intime avec -ce monarque pour n'avoir pàfi grande envie de s'en occuper encore?... »

Du coup, Vitet, le novateur de la veille, se sentait démodé à Taurore de sa carrière. Il avait été le saint Jean précurseur du genre ; un autre en était le Messie. Et quel Messie I Un jeune homme de même âge que lui, inconnu la veille, un expéditionnaire des bureaux de la Maison d'Orléans, un vaudevilliste, un deminègre qui n'avait pas seulement fait ses classes ! C'était à dégoûter pour toujours de faire d'abord de soi un savant, comme Vitet, et de remuer les sources, pendant deux ou trois ans, avant d'écrire quelque chose I

Car Alexandre Dumas n'était guère remonté aux sources. Il eût été bien embarrassé de dire où elles gisaient, les sources ! Il avait lu, par hasard, le règne de Henri III, dans Anquetil. C'est l'affaire de deux heures ; et tout aussitôt il s'était mis au travail. Son ouvrage fut conçu, composé, reçu à la Comédie, répété et joué en trois mois. Il n'y a pas à discuter aujourd'hui sur les mérites de l'œuvre. Il serait plus intéressant de saisir au vol et de suivre les procédés de composition de Dumas. Rien n'est plus enchaîné et plus fondu, rien ne se tient mieux que le drame de

Henri III, les diverses parties qui le composent, les divers incidents qui s*y succèdent. Rien n'offre plus le caractère de la parfaite spontanéité. Eh bien, on pourrait dire que Tœuvre n'est faite que de pièces de rapport ; on pourrait soutenir — et Granier de Cassagnac a soutenu, en 1832 ou 1833, en deux articles célèbres, — qu'il n'y a rien d'essentiel dans Henri III et sa Cour qui appartienne à Dumas. Le faux rendez -vous et le piège d'amour? il a été inventé par le sire de Montsoreau ; Dumas n'a eu que la peine de l'attribuer au duc de Guise. Le mouchoir perdu qui compromet la duchesse? Il est dans Fiesque de Schiller. Le message galant du page avec la clef? Également dans Schiller. Le gantelet de fer, dont le duc de Guise meurtrit le bras de Catherine de Glèves? Voyez VAbbé, de Walter Scott. Le bras meurtri que la duchesse passe dans les anneaux de la porte de sa chambre pour arrêter les assassins? LAbhé, VAbhé, comme plus haut ! Vide suprà / On a souvent signalé ces emprunts. On est allé plus loin. On a poussé la fausseté du point de vue critique jusqu'à reprocher à Dumas de n'avoir fait que piller les faits recueillis par Anquetil, c'est-à-dire d'avoir mis l'histoire en œuvre I Cela est parbleu vrai 1 Hors ce qui est pris de Schiller et de Walter Scott, il ne reste pas un trait caractérisque dans la pièce qui ne vienne d' Anquetil. Tout le drame, absolument tout le drame, était déjà dans Anquetil et son Esprit de la Ligue, Il ne s'agissait que de l'en tirer.

(Journal des Débats, du 4 juin 1883.)

Reprenons-nous encore une fois sur Henri IIL M. De bruyère, qui partageait avec Larochelle la direction du théâtre de la Gaîté, est devenu, depuis le 1®' mars, seul directeur par suite des arrangements qu'il a conclus avec la famille de son regretté coopérateur. La Charbonnière ne marchait plus. M. Debruyère a remis sur Taffiche Benri JII et sa Cour, qui, repris au mois de mai de Tannée dernière, avait fourni une assez bonne saison d'été avec M. Dumaine, dans le duc de Guise, madame Dica Petit dans la duchesse, M. Duflos dans Henri III. M. Volny remplace maintenant M. Duflos, et madame Léonide Leblanc, madame Dica Petit. Comédien aisé et apte, M. Volny a rendu avec facilité et avec nerf le personnage de Henri III, mais sans grande originalité d'empreinte. Du temps de Lireux à TOdéon, Boileau, dans ce rôle, était frappant de vérité. Le principal intérêt de la représentation résidait dans la personne de madame Léonide Leblanc, j'allais presque dire dans ses débuts. Car cette artiste, si au fait de Part et dont Part seul tourmente la vie, en est réduite à débuter toujours. Elle se montre pour la première fois, je crois, dans le drame. Elle déploie dans le rôle de la duchesse beaucoup de sentiment, de tendresse, d'élégance, et tout ce qu'on y peut mettre de savoir. Il lui manque les éclats, ce qu'on appe-

lait naguère le hoquet romantique. Le ton caressant rie sa voix s'oppose à ce qu'elle le prenne.

En 1829, à la veille de la première représentation de Henri III et sa Cour, deux scènes préoccupaient particulièrement Fauteur, le baron Taylor, commissaire royal à la Comédie-Française, et MM. les comédiens. C'était la scène du second acte où Saint-Mégrin lance un pois chiche avec sa sarbacane contre la cuirasse du duc de Guise, et celle où le duc, écrasant de son gantelet de fer le bras de la duchesse, contraint celle-ci de tendre à Saint-Mégrin qu'elle aime le guetapens où il doit périr. De la première de ces deux scènes, on s'inquiétait abominablement et sans compensation; à supposer, en eli'et, qu'elle passât, ce n'était qu'un détail pittoresque qui ne pouvait avoir aucune influence marquée sur le succès final; et comment eût-on osé affirmer qu'elle passerait? Le fait est que l'action de Saint-Mégrin prise en soi est fort vive et d'une invraisemblance intolérable si on laisse au spectateur le temps de réfléchir; en tant que jeu de scène, elle a l'avantage d'exprimer, comme aucune autre circonstance empruntée à l'histoire réelle ne l'aurait exprimé aussi bien, l'état des relations qui existaient entre Guise d'une part, le roi et ses mignons de l'autre. Cette sarbacane et ce pois chiche, impertinents dans tous les sens du mot, sont si bien encadrés par tout le second acte, ils y glissent avec un tel brio, Firmin dans la mémorable soirée du 11 février 1829 enleva la scène avec tant de bonheur, qu'il n'y eut dans la salle ni murmure ni pensée de murmure.

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A« contraire, mercredi, à la Gaîlé, le public a paru visiblement esbrouffé. Sans la consécration que Henri III et sa Cour tient à présent du temps, on aurait réclamé.

La cinquième scène du troisième acte, celle du gantelet de fer, donnait eh 1829 des soucis d'un autre genre. Le drame pivotait sur elle. Si elle échouait, \q drame était perdu. Or, la scène réussirait-elle? Le public de la Comédie-Française supporterait-il un effet de brutalité aussi extraordinaire au théâtre que des chairs de femme meurtries et broyées sous Tétau ? Pensez qu'on n'en était pas encore en France à accepter le coussin sous lequel Othello étouffe Desdémone, si ce n'est mis en musique "par Rossini. Là était un premier écueil. Il y en avait un second moins apparent et plus redoutable dans la disposition d'esprit, alors sourdenîent naissante chez les femmes, préparée et plus que préparée par Lamartine, Vigny et les premiers poèmes de Victor Hugo et qui allait bientôt s'épanouir dans la poésie et la littérature, avec Antony, Marion Delorme, Hernaniei ies romans de madame Sand. Ce nouvel état psychique consistait à ne plus concevoir l'amour que comme une vertu héroïque et surhumaine, comme une chaste apothéose du cœur. LepubHc, dès lors, admettrait-il qu'une femme qui aime se laissât contraiodre par aucune torture physique à assassiner, ou peu s en faut, de sa propre main et avec tant de perfidie, l'amant qui lui inspire une passion enthousiaste? On fat rassuré le lendemain. De la façon dont jouèrent

Mars et Joanni, la scène bouleversa la salle d'émotion. C'est ce bouleversement, pour en revenir au Henri III d'à présent, que ne produit pas madame Léonide Leblanc. Elle a les grâces et la sensibilité du genre tempéré; elle n'a pas le sanglot.

Quoique Tan dernier la reprise de Hem-i III ait été un événement littéraire, je ne crois pas que cette année la pièce résiste longtemps. C'est un type de drame qu'on a plaisir et profit à retrouver de loin en loin, mais qui no saurait tenir quotidiennement laf fiche en 1884 quand déjà tous les amateurs de théâtre le sont allés revoir en 1883. Cependant puisque M. Debruyère nous en offre l'occasion, revenons un peu sur les commencements curieux de Dumas. On n'a pas à craindre d'ennuyer le public en lui parlant d'un homme qui, en France et en Europe, a compté des lecteurs par miDions.

Quand je dis les commencements de Dumas, je ne pense qu'aux commencements littéraires, aux débuts de l'éblouissant thaumaturge sur la scène. L'éducation intellectuelle et morale de Dumas, qu'il nous a contée par le menu, pourrait former le sujet d'un intéressant chapitre de pédagogie et de psychologie. Elle s'est faite va comme je te pousse sous la direction du docteur Hasard, qui est, quand il s'y met, le plus habile, le plus approprié, le plus stimuUnt et le plus fécondant des maîtres. Je ne laveux pas aujourd'hui décrire ; ce sera pour une autre occasion.

L'été dernier, j'ai déjà fait reraarauer au lecteuî

que Henn 111 et sa Cour n'est pas, comme on le croit généralement, la première pièce de Dumas qui ait été représentée. Dumas avait composé antérieurement, en collaboration avec Rousseau et Adolphe de Leuven, la Chasse et V Amour, vaudeville en un acte qui fut joué le 22 septembre 1825 sur le théâtre de l'Ambigu-Comique; et, en collaboration avec Lassagne et Vulpian, la Noce et V Enterrement, vaudeville en trois tableaux qui fut joué le 21 novembre 1826 à la Porte-Saint-Martin. Je viens de m'amuser à lire ces deux vaudevilles ; ils sont dans la moyenne du genre. Des refrains bon enfant, des mots faciles, de la philosophie populaire. C'est tout bonnement à faire frémir. Dumas, débutant à l'Ambigu à l'âge de vingtdeux ans, était en train de devenir un des satellites de Scribe et un émule de Cogniard frères.

Depuis deux années, il résidait à Paris et il occupait, comme Ton sait, une place de commis à douze cents francs dans la Maison et les bureaux du duc d'Orléans. A Villers-Gotterets, où il avait été « éduqué », un peu par tout le monde, ses études à bâtons rompus, et ses lectures, au fur et à mesure des livres quelconques qui lui tombaient sous la main, lui avaient donné un tour d'humeur tel, que, s'il se mettait à écrire, il pouvait s'embrancher aussi bien sur la petite pièce à couplets que sur le domaine de la grande imagination. Et, dès la première adolescence, c'était bien son idée d'écrire! 11 avait dévoré quantité de petits vers et d'alexandrins classiques de la fin du xviii® siècle et de Tépoque du premier empire. Il possédait

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sur le bout des doigts Demoustiers, le chevalier Bertin, le premier Legouvé, Lemierre. Plus tard, il s'est exprimé sur ces admirations de son jeune âge avec assez de dédain. Comme Tesprit littéraire n'a jamais été sa faculté éminente, il ne se gênait pas de placer dans un même paquet, avec les écrivains que nous venons de nommer, aimables ou distingués à divers degrés et de diverses façons, Parny, Tun des poètes le plus absolument poète de la littérature européenne, Parny, ce délice, dont il s'était imbibé sans plus ni moins de choix que des autres. Peut-être avait-il lu Parny trop jeune ; ce serait une raison de lui pardonner son blasphème. Ce qui, vers la vingtième année^ était parvenu jusqu'à lui de plus animé d'une inspiration moderne, c'était le Louis IX d'Ancelot et les Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne. Il ne connaissait rien alors de Goethe, de Schiller, de Calderon, de Shakespeare, de Walter Scott. Il avait seulement lu Jaccopo Ortis d'Ugo Foscolo, transposition italienne de Werther. Un jour, cependant, il ressentit une commotion jusque-là inconnue. Un officier de hussards, qui avait fait la guerre en Allemagne, et qui s'était retiré et marié à Villers-Cotterets, s'avisa de lui traduire de vive voix la Lénore de Biirger. Que cela était loin des vers de Demoustiers I Ce jour-là, le souffle était descendu sur lui. Va, jeune homme, tu seras poète, et tu nous conteras aussi tes ballades I En attendant, c'était le vaudeville qui l'appelait, l'enveloppait et l'entraînait.

Un de ses camarades de Villers-Cotterets, pins âgé

que lui de deux ans, Adolphe de Leuven, que nous avons tous connu directeur de rOpéra-Comique avec Camille du Locle et dont nous connaissons tous les Deux Voleurs et le Postillon de Longjumeau, faisait quelquefois des voyages à Paris. Gomme il était de bonne noblesse, fils d'un père à son aise et pourvu d'excellentes références, il avait réussi, pendant ses courts passages à travers la grandVille, à se faufiler dans un endroit fascinateur, le « Café du Roi », situé en face de la Comédie, à l'angle de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré. Là, malgré son jeune âge, il était devenu le familier de gens extrêmement importants : Théaulon, Rochefort, Ferdinand Langlé, Merle, Romieu, Jouy, tous vaudevillistes, Jouy excepté, qui composait plutôt des tragédies en cinq actes, en vers. Quand Leuven reparaissait à Villers- Gotterets, il enflammait les dix-huit ans de Dumas de ses récits ; il lui peignait les prestiges du « Café du Roi », la belle existence des vaudevillistes et dramaturges du boulevard, qui gagnaient, tant qu'ils voulaient, 5, 10, 15 et 20 francs de droits d'auteur par soirée. Quel joli métier, et si facile ! Car un vaudeville, voire un mélodrame, case tournait en trois déjeuners chez Philippe ou au « Cadran bleu ». Lui et Dumas se mirent donc à fabriquer un vaudeville à Villers-Cotterets même. La chose s'appelait le Major de Strasbourg. On y voyait un major en demi-solde, devenu laboureur, qui poussait la charrue tout en lisant. Il y avait un comte et son fils qui s'approchaient du major.

LB COMTB.

Que lit-il?

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