SA MISSION POÉTIQUE
Victor Hugo est mort I
Il est impossible de traiter aujourd'hui, dans ce feuilleton théâtral, d'un autre objet que de Victor Hugo, et il serait pourtant difficile, à moins qu'on ne veuille s'exposer à aborder des controverses peu convenables en ce moment de deui!, de juger au point •de vue de leur valeur absolue des drames et des théories dramatiques qui ont allumé tant de disputes. La difficulté s'accroîtrait encore pour moi de ce fait que j'ai été longtemps réfractaire à Victor Hugo et que je suis trop vieux maintenant pour me convertir à lui «ans réserve. Ce qui est possible, ce qui est un sujet
d^instruction et de réflexion «t <5e qui laissera intact le poète dramatique, c'est d'essayer de dégager de son théâtre les tendances sociales et philosophiques qu'il -exprime, c'est d'envisager ses drames dans leur relation avec l'époque et la nature de génie qui les a produits *.
L'ivresse des siècles animait Hugo ; il a aimé à les ressusciter et à les chanter. Avec l'ivresse des siècles, il a eu le culte profond des foules, dont sa longue idolâtrie pour Napoléon, qu'il concevait comme une incarnation triomphale du peuple, comme le magicien évocateur des temps nouveaux de la France et de l'Europe, a été l'une des formes. Le retentissement en Tâme de Victor Hugo des foules et de leurs passions, qui ne sera jamais au même degré, je le crains, un retentissement du talent de Victor Hugo au sein des foules, la religion napoléonienne, la faculté de voir l'histoire et de la rendre, voilà les trois phénomènes psychiques qui forment la base de son théâtre où l'histoire revit et se meut, où circulent les effluves les plus ardents de la démocratie et de la démagogie, où tout chante un empereur. Mais le ferment démocratique est le premier et le plus persistant. Delà préconisation constante du peuple et de la
i. Entre les éditions diverses du Théâtre de Victor Hugo, •on peut recommander, pour les bibliothèques, Tédition Hachette, en quatre volumes, petit in-S». Elle contient le théâtre complet, y compris Orrnmoelî et la EsmércUda, avec les préfaces et les notes de l'auteur. Un supplémeat, qui termine le quatrième volume, contient le nom des artistes de la création pour chaque pièce.
multitude, des complicités superbes et violentes du poète avec les révoltes de Tâme populaire contre tout ce qui est classification sociale inflexible, bureaucratie déprimante, ordre desséchant, pouvoir indigne, Victor Hugo a tiré Tunité morale de sa vie et.de ses œuvres. Pensionnaire de Louis XVIII et de Charles X, pair de France de Louis-Philippe, hérault d'armes et promoteur pendant Tannée 1848, du prince Louis-Napoléon, peu importe, Victor Hugo n*a pas cessé d'exalter parmi ces phases diverses Ten-bas contre Ten-haut. J'admire les gens qui crient à la palinodie, et qui prétendent sérieusement que la démocratie, qu'il a soutenue et poussée jusqu'à l'apologie de la Commune de 1871 ou à peu près, est une opinion de circonstance qu'il s'est fabriquée arbitrairement après des mécomptes personnels d'ambition, au lendemain de l'élection présidentielle du 10 décembre 1848. Us n'ont donc jamais lu Hemaniy qui a été écrit par le pensionnaire de Charles X ! Ils n'ont donc jamais lu le Roi s* amuse et Ruy Blas^ qui ont été composés par le futur pair de Louis-Philippe I Ils n'ont donc jamais lu l'oraison prononcée le 19 décembre 1832 au tribunal de commerce, où gronde une colère toute tribunitienne, où le poète fait presque appel aux barricades contre le roi des barricades !
Malheureusement, Victor Hugo lui-même est venu au secours de ses adversaires et de ses accusateurs. Il a accepté, pour s'en glorifier, le point de vue superficiel de sa subite et brutale transformation de monarchiste en démocrate. Il l'a accrédité et consacré dans
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la fameuse préface des Odes et Ballades, datée de juillet 1853 et lancée au monde de la solitude de Jersey. Jamais le genre d'illusion grammaticale et philosophique, particulier à Victor Hugo, qui lui a fait prendre cent et cent fois les oppositions de mots pour des chocs d'idées et les symétries de faits historiques, balancés les uns par les autres, pour des théories concluantes, ne lui a inspiré une page plus singulière et plus inattendue.
« L'histoire s'extasie volontiers sur Michel Ney qui, né tonnelier, devint maréchal de France, et sur Murât qui, né garçon d'écurie, devint roi... De toutes les échelles qui mènent de l'ombre à la lumière, la plus méritoire et la plus difûcile, c'est celle-ci : Être né aristocrate et royaliste et devenir démocrate,.. S'n est vrai que Murât aurait pu montrer avec quelque orgueil son fouet de postillon à côté de son sceptre de roi et dire : « Je suis parti de là », c'est avec un orgueil plus légitime certes et avec une conscience plus satisfaite qu'on peut montrer ces odes royalistes d'enfant et d'adolescent à côté des poèmes et des livres démocratiques de l'homme fait. »
Cette belle explication a le tort de reposer sur des faits inexacts et de ne rien expliquer du tout. Victor Hugo n'était plus ni enfant ni adolescent en 1825 lorsqu'il a chanté le sacre de Charles X; il avait vingt-trois ans; c'est l'âge où un sous-lieutenant de Napoléon avait déjà pris Berlin, Vienne et Moscou, où un Américain de nos jours a déjà fondé et liquidé
deux ou trois maisons de commerce. D'actre part, Yictor Hugo n'était pas encore un homme fait, oe qui s'appelle définitivement fait, en 1829, lorsqu'il a «composé Hemani et Marion Delorme^ deux œuvnes d'un royalisme douteux et d'un aristocratisme an moins fort mélangé; il avait vingt-sept ans; c'est un âge où l'on serait excusable de continuer à dber- -cher sa voie ; entre vingt-trois ans [le Sacre) et vingtsept ans [Marion Delormé), il n'y a pas des abîmes ^'années. La question d'âge est ici invoquée à tort pour une apologie hors de propos. Ce qui explique tout, radicalement et simplement, c'est que Victor Hugo n'est pas plus né aristocrate que royaliste. Il n'est pas né aristocrate en ce sens qu'il descendrait, comme il l'a dit et comme il l'a cru, d'un certain •Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, anobli en 1531, père ou grand'père luimême d'un évêque de Ptolémaïs; cette généalogie romantique a été démontrée imaginaire* ; le père de Tictor, Léopold-Sigisbert, officier de Bonaparte, ne •s'en est jamais targué. Léopold-Sigisbert devint à la force du poignet général et comte de Gisuentès; mais
1. Victor Hugo avant 1830, par Edmond Biré. — Je signale -ce livre. L'abondance, la précision et la sûreté des recherches en font un livre capital pour Tétude et l'intelligence de Victor Hugo. L'ouvrage trahit des préoccupations de polémiste catholique et monarchique. Mais il est aisé de mettre à part les préoccupations de Fauteur et de s'en tenir aux faits qu'il a re- 'Cueillisavec une patience et une sagacité dignes des plus grands éloges. — Paris, Jules Gervais, éditeur ; Nantes, Emile Gri- 4naud, éditeur, 1883.
il était de souche et de tempérament populaires ; son iils Victor, « né aristocrate », ne fut pas traité par lui aristocratiquement; il le fît bel et bien immatri- -culer en qualité d'enfant de troupe sur les contrôles de Royal-Corse, régiment français au service de Murât, roi de Naples. De l'enfant de troupe, Victor Hugo a mené réellement l'existence, au moins en partie, et à son grand profit. Si l'on voulait chercher «t fixer rigoureusement la source où s'alimenta sa belle imagination, on la trouverait dans son odyssée enchanteresse de fils de soldat à travers les routes de France, d'Italie et d'Espagne *. Victor Hugo n'est pas né non plus aristocrate en ce sens qu'on puisse trouver trace, dans ses premiers écrits, d'une con- «ception quelconque de gouvernement oligarchique. Encore moins a-t-il été aristocrate en ce sens qu'à aucune époque il aurait jamais affecté des manières de grand seigneur, des goûts de haute existence, le dédain des petits; sa vie, dont le train a toujours été plus modeste que sa fortune, ne nous montre en aucun moment un étalage de marquisat, comme celle d'Eugène Sue, ou un étalage de magnificence patricienne, comme celle de Lamartine. La vérité donc, l'exacte et profonde vérité, plus honorable pour Hugo que les métaphores tirées « de l'ombre et de la lumière » dont il embellit l'histoire de ses métamorphoses, c'est qu'il n'a pu accomplir le progrès
1. Lire à ce siû^t, mais avec précaution, les Mémoires d'Alexandre Dumas, V« série, chap. cxxvi à cxxix, Paris, Calmann Lévy (Collection à 1 fr. le volume).
dont il se vante, de Toligarchie et du pur royalisme à la démocratie, attendu qu'il n'a pas eu du tout pour point de départ l'oligarchisme et que le royalisme de sa jeunesse, pour fervent qu'il ait pu le sentir entre les années 1818 et 1825, n'avait point le caractère réfléchi d'une doctrine politique. Ce royalisme était la première ef florescence de la puissante faculté historique qui fait partie de son génie. Vous retrouverez les échos de ce royalisme d'historien et de poète jusque dans la Légende des Siècles , qu'il écrivit plusieurs années après que sa conversion à la République l'avait fait enfin passer, selon sa bizarre formule, de l'état de simple tourlourou de la pensée, monarchiste et par conséquent un peu crétin, au grade de maréchal de France des intelligences. Tel le démocrate Victor Hugo s'est épanoui de 1851 à 1875, tel il était en germe dès le temps de la Restauration.
Les odes royalistes et vendéennes, les Vierges de Verdun, Quiberon, la Naissance du duc de Bordeaux, le Sacre, les attentions flatteuses dont le poète était l'objet de la part du faubourg Saint-Germain et d'une aristocratie qui gardait encore en 1820 quelquesuns des caractères par où se justifient et s'imposent les aristocraties, la faveur vraiment royale dont Louis XVIII et Charles X soutinrent ses premiers pas, rien de tout cela n'empêchait que larupture de Victor Hugo avec le gouvernement de la Restauration ne fût inévitable. Elle s'accomplit à l'occasion de Marion Delorme. Elle aurait pu s'accomplir à propos de Ber-
nani. Il se produisit sur cette dernière pièce un soulèvement du vieux parti classique qui monta jusqu'au trône. Ce tapage tout littéraire eut pour effet de troubler l'attention de Charles X et de ses ministres, et de la tromper sur les tendances morales, encore vagues, de ce romancero. Il souffle à travers tout le rôle de Hernani un esprit de révolte, glorifié par le poète, qui est bien autant populaire que féodal, qui sent son enfant de Paris autant que son montagnard d'Aragon. Le roi Carlos est le seul monarchiste solide de la pièce; môme en don Gomez, sous ses formes de langage respectueuses et dévouées pour le seigneur roi, je flaire un réfractaire de la Chambre introuvable. Le premier acte est intitulé le Roi ; le second, le Bandit; c'est ex œquo. Est-ce l'enlèvement de dofia Sol ou les journées de Juillet que sonne le cor de Hernani, assaillant avec sa bande le pavé de Saragosse ? Il sonne certainement le régicide. Nous sommes loin des Châtiments^ et cependant, tout le temps de la pièce, Hernani se répète déjà à lui-même
Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.
L'esprit révolutionnaire de Victor Hugo n'éclate donc pas seulement après les journées de Juillet ou après les torts que le prince Louis-Napoléon a pu se donner à son égard. Victor Hugo avait dans les moelles la Révolution française; il avait dans le sang toutes les fiispirations du peuple et de l'homme de la foulé qui monte, tous les ressentiments du peuple et
de rhamnie de la foule qu*écrase le joug d en haut, toutes les explosions du peuple qui rompt ses freins et de Thomme de la foule qui crève les obstacles pour faire sa trouée. Les héros de ses drames sont des bandits, des capitaines d'aventure, des bâtards, des laquais, des vagabonds, des déclassés qui brisent leursfers ou dont un empereur de légende les vient briser ; au fond du cachot, GuanhuEùara et des captifs de toute nation ; sur la cime, Barberousse;, qui leur tend la main; les deux termes où le siècle a abouti, chez nous, à deux reprises, la Commune et TËmpûre.
Pas plus que le culte du peuple, le culte de Napoléon chez Victor Hugo ne s'est manifesté à un moment déterminé et spécial. Victor Hugo portait cette religion tissue dans la trame de ses fibres. C'est pure chimère de le supposer plus napoléonien après juillet 1830 qu'avant, comme c'est pure chimère de soutenir qu'il a été précipité dans les passions démocratiques par se& rancunes personnelles contre Louis-NapolécHi. Il n'y a qu'une chose qu'on pourrait dire ; il n'était pas napoléonien de la même façon sous la monarchie de Juillet que sous le règne de la branche aînée. Après 1830, il voyait plus exclusivement dans Napoléon le grand faiseur d'épopées ; avant 4830, il y voyait plus distinctement l'usurpateur, le despote, le conquérant insatiable. Mais, dès la Restauration, l'hymne à Napoléon et la poésie napoléonienne ne demandaient chez lui qu'à déborder. L'ode Bonaparte est du okéme temps que l'ode le Sacre ;Q\\.t l'a précédée.
VICTOR fiC&O. %^
Et qaand dans leurs foyers il ramenait ses braves^ Aux fêtes qull donnait à ses vainqueurs esclaves Il invitait les rois vaincus.
De là à dire comme Béranger :
Vous ramprez tous, ô rois qu'on déifie^
la dktance n'était pas grande. Je n'entends pas ici* parnapoléonisme, Topinion politique bonapartiste. Le poète, qui retentit sous le nom de Napoléon, n'est p6fcs nécessairement un homme de parti qui songe à proclamer empereur Napoléon III ou Napoléon V; il peut sans contradiction être pair de France de Louis- Philippe. En dehors de la politique bonapartiste militante, le napoléonisme est un état de Timagination, un état d'esprit national et un état moral. C'est un phénomène psychologique et historique qui s'est pf^ésente dans les générations de 1820, de 1830, de 1848 et même de 1870 sous deux faces principales. Le napoléonisme a bouleversé et perverti l'âme individuelle. Il a ébloui l'âme nationale. L'ambition fraiMjaise nationale ou individuelle n'est plus, depuis la grandeur, la chute et la mort de Napoléon P', de la même nature qu'elle a été sous la dynastie de Bourbon avant 89.
Si Napoléon n'avait pas été dominé par sa folie^ orientale, par le Drang nach Osten^ s'il avait gardé le peu de sagesse qu'il fallait pour laisser là l'Orient et fonder la dynastie des empereurs français, protecteurs de rOccident, s'il était mort aux Tuileries ea
transmettant la couronne à ses fils et petits-fils, l'état d'esprit napoléonien et Tétat d'ambition napoléonienne n'auraient pas fait chez les Français le ravage qu'ils ont fait. Ce double état psychique se serait amorti et peu à peu éteint. Au bout de deux générations que la place d'empereur était prise, on aurait senti que la place n'était plus à prendre. On se serait résigné à admettre qu'un Napoléon est nécessairement un homme extraordinaire^ qui non seulement a eu besoin, pour pousser sa fortune au point où on. Fa vu la pousser, d'un génie au-dessus du commun, mais encore de circonstances extraordinaires comme luimême. On aurait compris qu'un chef de dynastie, à l'origine, peut bien faire des rois et des princes, mais que ses successeurs ne peuvent pas, tous les jours, pendant un siècle, prendre des tonneliers, des postillons, des clercs de notaire, des avocats, des mousses, des lieutenants d'état-major, pour en faire des rois et des princes feudataires. Le Français ambitieux fût rentré dans le cours habituel des ambitions proportionnées à la condition originelle et aux moyens dont chacun dispose. Napoléon s'est laissé renverser, et tous les yeux de France, fixés sur cette grande place vide, se sont laissé magnétiser.
Le nombre est grand de Français qui ont rêvé, avec plus ou moins d'obstination, qu'ils seraient à leur tour Napoléon. Jusque dans l'amour, les Français de notre temps ont porté l'ambition napoléonienne. Une race s'est élevée de héros d'amour, pauvres et obscurs, de qui le roman était d'épouser, comme Bonaparte,
une archiduchesse d'Autriche ou à tout le moins d'en être aimé. Stendahl, dans le Rouge et teNoir (1831), a fait l'analyse magistrale de cette disposition psychique en créant le Julien Sorel de race paysanesque qui conçoit froidement et exécute l'entreprise d'abord de se faire aimer par madame de Raynal, la femme la plus en vue de sa petite ville, ensuite d'épouser mademoiselle de La Mole, fille d'un des plus grands seigneurs de France. Julien Sorel, ver de terre conquérant d'une étoile, est de 1831 ; Ruy Blas, amoureux de la reine, arrive en 1832. Si le napoléonisme s'était infiltré jusque dans l'amour pour en corrompre l'ingénuité et la simplicité, à plus forte raison chaque Français de la c lassé de ceux qui ont reçu tant soit peu le reflet de l'histoire a-t-il rêvé d^être dans l'État Napoléon ou déjouer dans le monde, par le talent qui lui était propre, un rôle égal à celui de Bonaparte. Je ne citerai point des noms qui sont sur toutes les lèvres. Le républicanisme même le plus outré n'est point dans une âme un antidote qui la préserve du virus napoléonien. Il y a eu des napoléoniens de la Commune. Êtes-vous jamais allé à Sainte-Pélagie dans les dernières années de l'empire? Vous avez pu y entendre, au pavillon des politiques, tel compagnon cordonnier, arrêté la veille dans quelque vulgaire tumulte, vous dire naturellement: « Quand je serai dictateur I » Voilà le premier aspect sous lequel se présente le napoléonisme, l'aspect de l'ambition individuelle. De ce napoléonisme, Victor Hugo n'a jamais cherché à éviter les atteintes pour lui-même. Rappelez-vôus
eette préface du temps de sa jeunesse, où il développe ridée que, notre siècle ayant eu en Bonaparte son Charlemagne, il est nécessaire, il est immanquable que ce siècle ait son poète équivalent à Bonaparte. La ehose est claire : Hugo sous-entend que, ce poète, ce sera lui; préoccupation funeste qui a gâté chez lui bi^i des bonnes choses !
Mais le napoléonisme a un second aspect plus noble. De 1797 à 1806, la vie de Bonaparte a été un grand éblouissement national qui,. après s'être éteint, a laissé dans les cœurs Tespérance qu'il se renouvellerait. Pour ce motif, la superstition de Napoléon,, dangereuse ou non, chimérique ou non, s'est emparée puissamment des foules. Elle remplit le théâtre de Victor Hugo. Elle rayonne dans ses préfaces. C'est cette superstition grandiose qui s'exprime par la bouche de Charles-Quint dans Hernaniy par celle de Barberousse dans les Burgi^aves, C'est elle qui fait monter sur le trépied Ruy Blas et le fait prophétiser devant le Conseil de Gastille, et le fait répandre sa voix en lamentations et en anathèmes. Relisez les journaux de l'an 1832; collectionnez toutes les objurgations véhémentes qu'adressaient au gouvernement de Louis-Philippe ceux qui avaient conçu les trois journées comme la pi*emière revanche de Leipzig et de Waterloo, vous aurez la substance et le ton, non pas de tout le discours de Ruy Blas^ mais de Tinvo* cation à Charlemagne qui le termine :
... géant, se peut-il que ta dormes?
On ^nd ton sceptr* au poids I on tas d« naios dtfbrmM
^ taillent les pourpoints dans ton manteav de ni; Et Taille impérial, qui jadis sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme , Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme!
Il n'y a pas à s'y niéprendre ; le géant, c'est Napoléon; l'aigle impérial, c'est celui d'Austerlitz et d'Iéna, et la marmite infâme où cuit le pauvre oiseau plumé, c'est le gouvernement du roi Louis-Philippe. On pourrait môme retrouver qui était le nain difforme. Je ne dis pas que Victor Hugo eût tout cela dans sa pensée. Victor Hugo concevait trop grand pour faire de petites allusions. Je dis que la péroraison de la harangue de Ruy Blas a un ton napoléonien et retombait par contraste sur le système de Louis- Philippe, le plus sage des rois et le moins napoléonien des hommes. Dix ans plus tard, dans la préface des BurgraveSy l'expression impériale est encore plus vive. « Il fallait que la souveraineté éclatât... Il fallait qu'un empereur apparût... Il fallait faire sortir des profondeurs mystérieuses le glorieux messie militaire que l'Allemagne attend encore... » Ces lignes sont de l'an 1843. Cinq ans plus tard, un empereur, un messie impérial devait apparaître de nouveau chez nous. Il devait dire aussi à sa manière : « Il e^ temps que la souveraineté éclate... » La haine se plaça entre l'empereur et le poète : et les Châtiments ont immortalisé la rupture. Commeat cela se fit-il? Je ne le sais. Les bureaucrates proba« blementi les corps constitués! les réputations établies, les gens établis, les gens de place, les gens de
poids, les imbéciles considérables! Il faut avouer que c'est là Tun des malentendus les plus étonnants de nôtre histoire contemporaine.
Mais, même en ce moment, même quand il lançait le vers célèbre auquel il a tenu parole,
Et s'il n'en reste qu*un je serai celui-là,
même quand il embrassait l'exil et qu'il devenait dans son île de Jersey un indomptable burgrave de la république, un duc Job civique,
. . . foudroyé, mais resté Debout dans sa montagne et dans sa volonté,
Victor Hugo ne rompait pas avec le premier Napoléon. Le titre de Tun de sesanathèmes, Napoléon le Petit, indiquait assez qu'il mettait en dehors de sa querelle avec « l'empereur second », comme dit le peuple, son idée de la grandeur napoléonienne dont il gardait le culte. Ce serait apprécier incomplètement, au point de vue moral et historique, qui est, en ce moment, le nôtre, les drames de Victor Hugo, que de n'en pas signaler le parti pris d'enseignement et de prédication, les visées d'action pratique sur les masses. Je ne recherche pas si ce parti pris est toujours bien favorable à l'art, et ce qui en résulte littérairement. Il a un caractère de haute moralité qui se mêle aux autres tendances générales que je viens d'analyser et les ennoblit et les élève et les épure. Victor Hugo, délibérément, et dès les premiers vers qu'il a écrits, a
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conçu le rôle du poète comme semblable à celui du magistrat et à celui du prêtre. Victor Hugo a été dès l'origine et il est devenu de plus en plus un tribun du peuple et un prophète. Nul poète plus religieux, malgré son éloignement toujours croissant pour les religions classées et officielles, je ne dis pas pour les religions positives, car le Dieu qu'il honore dans ses vers est un dieu positif. La croyance en un Dieu plane sur tout son théâtre : Hugo lui doit pour beaucoup la spiritualité relative et la générosité de sentiment de ses héros. Sur ce point Capital, aussi, il y a eu suite dans sa vie. En 1820, il regardait la poésie comme inséparable de la religion, l'esprit religieux comme la plus profonde source de l'inspiration poétique. En 1847, sur la tombe de son ami Frédéric Soulié, il disait magnifiquement:
«... Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m'écouter... que ce peuple généreux, laborieux et pensif le sache bien... quand les philosophes, quand les écrivains, quand les poètes viennent apporter ici, à ce commun abîme de tous les hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans inquiétude, pleins d'une foi inexprimable en cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait digne ni du Dieu qui la donne ni de l'homme quilareçoit. Les penseurs ne se défient pas de Dieu... »
n dit, en 1885, dans le testament qui contient ses paroles suprêmes, il dit simplement et briève-
•:102/;:: xe.th'i^atre et les moeurs.
ment : « Je crois en Dieu, » formule détachée de la première ligne du Credo des chrétiens. Bien des religions sont enfermées dans la doctrine du Christ; Victor Hugo s'en était fa^jonné une selon ses besoins moraux et selon les pentes de son esprit; à son Dieu, il avait élevé un tabernacle intime dont il était le seul fidèle et le seul prêtre. Sur ce tabernacle, M. l'archevêque de Paris — on me permettra de l'observer avec un profond respect — n'avait aucun sacerdoce légitime à exercer. Mais il est d'autres personnes qui, après l'impérieuse profession de foi testamentaire du grand aède, ont encore moins de droit que le saint pasteur du troupeau catholique fidèle de venir célébrer leurs rites aux funérailles qui se préparent: c'est les sectateurs païens de la déesse Libre Pensée et les pontife» brevetés et chamarrés de l'idole Science.
iJ<tttrn(U des Débats du 26 mai i88S^
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