DU PUBLIC LITTÉRAIRE VERS
L'enthousiasme, pour les œuvres de Tesprit et de Tart, ne s'est jamais manifesté par des mouvements plus vifs, que depuis qu'on croit pouvoir, à bon droit, accuser le public de mettre uniquement sa passion dans les intérêts solides. Supposez un homme élevé à Paris, qui l'a quitté vers la fin de 1847; il y est revenu pour la première fois l'hiver dernier. Il court d'abord à la salle Favart; s'il est Parisien du bon cru, sa première pensée ne saurait le conduire ailleurs. On reprend la Fiancée et Fra Diavolo. Il écoute, il se renverse sur son fauteuil en fermant les yeux; il s'abandonne aux images du temps passé qui jaillissent, avec les notes connues, des archets de rorchestre. Gomme Ghoilet, qu'il a vu dans ses jeunes
ans, chantait ce grand air I Avec quelle puissance de grâce madame Darcier enlevait ce duo de la Fiancée ! Tout à coup, des bravos redoublés réveillent de son rêve ; c'est une chanteuse sans voix qu'on rappelle ; il s'informe, et il apprend que cette cérémonie se renouvelle chaque jour, sur une scène où il se souvient à peine d'avoir entendu rappeler Roger une fois l'an. La semaine d'après, il assiste à la première représentation du Fils Naturel. Le parterre ne se contente plus des acteurs ; il réclame à grands cris l'auteur lui-même; il le veut voir en personne sur les planches; sa légitime admiration ne sera satisfaite qu'à ce prix. Notre homme se frotte les yeux; et qu'est-ce le lendemain, quand son journal lui certiOe qu'il a eu le bonheur d'écouter la veille ni plus ni moins que « la meilleure comédie qu'on ait écrite en France depuis cent ans » !
Si l'homme de goût, ainsi transporté après dix ans au milieu des triomphes du jour, est enclin à se défier de lui-même, il finira, de guerre lasse, par se persuader qu'il ne saurait avoir raison contre des suffrages exprimés avec tant d'ardeur à une époque où, de l'aveu de tous, l'ardeur est, en de telles matières, si rare ; que l'absence l'a dépaysé, ou qu'il vieillit sans le savoir, et devient, selon la destinée commune, panégyriste du temps passé. S'il se tient ferme contre l'opinion générale, il songera que c'est le jugement des choses de l'esprit qui, depuis dix ans, a dû se déplacer; que l'attention du public a été brusquement détournée de la littérature par une révo-
lution politique dont Tissue, longtemps incertaine, a absorbé tout son intérêt, qu'au moment où il a eu le loisir de revenir aux lettres ; par une illusion fort naturelle, il s'est préparé à assister à leur résurrection, et n*a pu s'empêcher de prendre un recommencement pour une renaissance; que, d'ailleurs, le goût n'ayant point manqué de faiblir par la seule raison qu'il y avait eu interruption dans l'exercice du goût, peu de gens se sont retrouvés en face des ouvrages de l'esprit avec les mêmes qualités ou les mêmes sentiments qu'autrefois; que des symptômes de toute sorte l'attestent, et, plus que tout, le discrédit soudain où sont tombés la plupart des écrivains populaires avant 48 : les uns, définitivement passés à l'état de souvenir ; les autres, déjà moins lus; celui-ci, le lendemain de ses glorieuses funérailles, traité de versificateur bourgeois; cet autre, trente ans le favori de la scène française, poursuivi d'épigrammes dédaigneuses; tous ensemble, par une punition qui dépasse bien terriblement les péchés dont ils ont pu se rendre coupables, livrés en proie aux discussions réalistes et aux petites innocences oratoires, couronnées par l'Académie des sciences morales et politiques. Il reconnaîtra ensuite, ce qui est plus grave, que le mouvement inusité des affaires, les spéculations hardies, les coups du sort, plus fréquents au lendemain d'une révolution, ont porté au premier rang de la société un flot nouveau de bourgeoisie, dont la fortune a été prompte, dont l'éducation sera lente, qui a voulu néanmoins, par droit de fortune.
se donner les jouissances de l'esprit avant d'avoir l'esprit cultivé; que les chemins de fer, influant d'une façon bizarre sur l'état intellectuel de la société comme sur son état économique, versent chaque jour dans ce Paris, juge souverain des questions d'art, une masse mobile, mais serrée, continue, de provinciaux affairés, à peine munis d'un peu d'orthographe et de latin, n'ayant fait que des lectures sans choix, qui s'établissent ici, pour une saison, avec leur femme, leurs enfants et leurs petits-enfants, admirent, l'aprèsmidi, les boulevards et les restaurateurs en vogue , veulent, le soir, admirer les théâtres et y forment une portion notable des spectateurs ; que, de la sorte, les décisions suprêmes, en matière de littérature, sont soumises à un public sans expérience, pour qui tout est prodige et nouveauté, qui est pressé, qui ne demande qu'à être ému d'une façon quelconque du roman nouveau, qui se divertit au pas de course en des salles de spectacle, devenues succursales de la Bourse. Que conclure de faits si évidents? une vérité bien simple : c'est que cette monnaie d'applaudissements, qui est le signe sensible du succès, n'a, commie toutes les monnaies, qu'une valeur variable. Le succès ressemble aux présents que se font les amants, dont la prodigalité ne constitue point le prix. De même qu'il fut un bon vieux temps
Qui sans grand art et soin se démenoit; Si qu'un bouquet donné d'amour profonde.
C'était donner toute la terre ronde;
de même il est des époques où un jardin dévasté ea
rhonneur de madame Ristori, ne vaut peut-être pa» la simple fleur tombant jadis pour Rachel de la main délicate d'un amoureux de vingt ans, qui nelisait pas Bérénice pour la première fois, le jour de la représentation. La critique, digne de ce nom, n a pas autre chose à se dire. Elle est vis-à-vis du succès dans la situation du roseau pensant. Le succès Taccable; mais, tout accablée qu'elle en soit, elle ne perd ni le droit, ni la force de le juger.
M. Alexandre Dumas fils, à qui nous devons la haute comédie réaliste, a réussi : c'est le grand mot. Ses romans ont été tout de suite remarqués. Sur cinq pièces qu'il a fait représenter, il compte trois triomphes retentissants, et pas un revers *. Il a su ménager habilement sa réputation. Au lieu de se gaspiller avec une légèreté dédaigneuse des vains artifices de la tenue, comme quelqu'un qu'il connaît de près, il s'est pris, dès son début, fort au sérieux; ce qui impose toujours au prochain. On peut prédire^ sans crainte d'erreur, qu'il ne sera pas réduit, vers la fin de sa carrière, à dépenser dans la rédaction d'un Cuisinier parfait les restes d'une ardeur qui s'éteint. L'art lui-même, il s'est habitué à le traiter de bonne heure, non point sans doute avec le respect fervent qu'il mérite, mais avec gravité. Il cherche patiemment sa voie, il étudie, il est docile à de cer-
1. Nous rappelons que ces cinq premières pièces toutes d'ayant 1859 sont, par ordre de dates : la Dame aux Camélias (1852); Diane de %« (1853); le Demi-Monde (1855); la Question. tJCargent (1857) ; le Fil» naturel (1858) .
tains avertissements, il ne choisit pas le premier sujet venu. S'il presse ses succès, il serait injuste d'insinuer qu'il les exploite, et toute la certitude qu'il a d'obtenir, pour chacune de ses pièces, un accueil enthousiaste et fructueux, n'a encore pu le décider à écrire plus d'un chef-d'œuvre par an. Cette sage conduite n'a pas peu contribué à le grandir dans l'estime du public.
Il est temps de se demander si son mérite a crû en proportion de l'engouement qu'on témoigne pour lui. Nul écrivain n'est plus propre que M. Dumas à dérouter la critique. Il a une vocation véritable pour le théâtre; il faut qu'il en possède à fond la science pour parvenir, comme il y parvient dans ses meilleurs moments, à maîtriser le spectateur sans recourir à aucune des ruses ni des recherches les plus permises de Fart scénique. Il n'évite pas pour cela de tomber, à chaque pas, en des fautes d'enfant ; on dirait alors que son talent est sans ressources aussi bien que sans règle. Il travaille avec conscience, ses amis le publient, et nous le croyons volontiers; vingt et vingt scènes de ses comédies attestent les longs efforts et le labeur énergique. Mais ces efforts, qui se concentrent sur un ou deux points, n'empêchent pas que le reste n'aille à la dérive, et ce labeur, tout énergique qu'il est, s'allie sans difficulté à la négligence la plus déterminée. L'a-t-on assez accusé de ne se plaire que dans les sociétés équivoques? La vérité est qu'il pousse, la plupart du temps, jusqu'au fétichisme le culte des situations régulières. Si c'est, comme on l'a dit, pour
réj»ondre à la Dame aux Camélias et au Demi-Monde que M. Emile Augier a écrit le Mariage d'Olympe^ il s'est donné là une peine bien inutile ; car le Demi- Monde et la Dame aux Camélias sont en définitive du même avis que le Mariage d'Olympe, Nous ne voulons pas étendre ces réflexions préliminaires, et tracer d'avance le tableau systématique d'une destinée littéraire, où de riches qualités sont demeurées improductives, et où des qualités indigentes ont produit le succès. Nous aurions Tair, en la résumant, de jouer aux contrastes. Nous prions cependant le lecteur de ne pas être trop surpris si une étude d'ensemble d'ouvrages de M. Dumas fils heurte en lui beaucoup d'idées préconçues.
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