‹ Le théâtre et les MoeursChapitre 35 sur 62 · DES ROMANS DE M. DUMAS FILS · texte numérisé non relu

DES ROMANS DE M. DUMAS FILS

Pour bien connaître M. Dumas, c'est dans ses romans qu'on doit d'abord le chercher. Il a fait là son apprentissage; il y a essayé, dans la demi-clarté du livre, quelques-uns des héros qu'il a produits ensuite au grand jour de la rampe. Mais, en passant du livre au théâtre, ceux-ci ont subi plus d'une

transformation, et lui-même a encore plus changé. Il s'en faut que la lecture en soit fade, ]orsqu'on a soin de la prendre à petite dose. Comment se fait-il qu'on lise avec charme ce que la réflexion doit condamner ensuite comme médiocre? La raison en est dans un phénomène assez curieux, mais qui n'a rien de particulier à notre époque, quoique nous le subissions en ce moment ; aussi régulier que le retour des saisons, il se présente à période fixe dans l'histoire des littératures et il suffirait, même avec un public moins accommodant que le public d'aujourd'hui, pour expliquer le succès de beaucoup de nos auteurs. Toute époque littéraire, signalée par le développement et la prédominance de tels ou tels genres littéraires, est immédiatement suivie d'un temps, plus ou moins long, qu'on pourrait définir l'âge des épigones, et où ces genres continuent de subsister et de plaire en vertu de la force acquise. Il est également difficile alors aux écrivains nouveaux de s'élever audessus du médiocre, et de tomber au-dessous du tolérable. Ce n'est pas un bonheur, avec du génie, de naître dans cette saison tardive. Tout est dit. Ceux qui sont venus avant nous ont exercé le droit de premier occupant ; ils nous ont ravi les sujets qui nous eussent le plus tenté.

Leurs écrits sont des toIs qu'ils nous ont faits d'avance.

Il faut des eff'orts, dont leur étoile les a exemptés, pour trouver encore après eux à se tailler une part,

bien moins riche que la leur. Mais pour qui n'a reçu de la nature que d'heureuses facultés sans goût chimérique de perfection, pour qui a pris la sagerésolution de s'être à lui-même débonnaire et clément^ de laisser aller le monde comme il va, et ses propre* œuvres comme elles pourront, pour qui a l'esprit leste, le corps sain, Toeil au guet, la main prompte à se façonner, vive le temps des épigones! Tout est dit ; on a des modèles de tout ; il n'est que de le& reproduire, et Ton ne saurait errer absolument. L'art devient une recette. Du temps que filorissait la tra-^ gédie, après Racine et Corneille, quel homme d'un peu de talent, pourvu qu'il voulût bien faire l'apprentissage de l'alexandrin, n'arrivait point à écrire tant bien que mal ses cinq actes, presque suffisants? De même aujourd'hui, celui-là serait bien abandonné d'Apollon et des neuf Muses qui, ayant pris, si peu que ce soit, l'air du collège, s'étant rompu de bonne heure par un exercice assidu à ce qu'on appelle la facture, ne parviendrait pas à composer des romans qui en valent d'autres, ou des comédies bourgeoises^ se tenant très correctement sur leurs cinq pieds. Une foule de types, de situations, d'idées et de moyens, sont tombés dans la circulation ; quoi de plus simple que de combiner ces éléments tout prêts d'avance? Ce qui donne de nos jours à cette espèce de travail une sécurité singulière, ce sont les vicissitudes rapides par lesquelles le goût a passé depuis Gœ.the et Rousseau. Cinq ou six couches de sentiments romanesques et d'émotions dramatiques gisent là superposées l'une à

Tautre; creusez le sol, à un moment donné, jusqu'à la troisième ^oiiche; vous en tirerez toujours quelque oripeau que vous rajeunirez d'autant plus sûrement qu'on l'aura plus oublié. Celui qui veut réussir dans ce va-et-vient des modes littéraires n'a qu'à reprendre hardiment le surlendemain les personnages et les costumes de Tavant-veille. Pourquoi M. Victor Séjour, avec unerapsodie aussi insipide que son Richard IJl, est-il devenu une manière d'auteur en crédit, si ce n'est parce qu'il a eu le courage de ramener 1832 en 1850, et de nous resservir, en y mettant le moins de façon possible, non pas même les qualités discutables, mais uniquement le bric-à-brac du Sonneur de Saint-Paul, de la Tour de Nesle et de Marie Tudor? Au milieu de ces changements, d'ailleurs, un fond persiste, auquel le public est habitué et qu'on peut continuer d'exploiter sans crainte. Pour les grands curtistes, le public est comme un instrument toujours inconnu, sur lequel ils risquent des effets toujours nouveaux. Pour l'homme habile, l'instrument se compose de deux ou trois cordes sensibles, pas plus, pas moins, qui courent en ce sens et non autrement, qui sans nul doute commencent ici pour finir là, et duquel il se tient assuré de tirer, quand il voudra, les plus belles notes du monde, en le frappant à une certaine place définie, d'une certaine façon consacrée. La merveille est que le public, aussi longtemps qu'un genre aimé garde un peu de vie et de mouvement, ne fût-ce qu'une vie toute mécanique, ne fût-ce que le mouvement de l'auto-

mate, se montre volontiers incapable de discerner l'ar-i ) liste supérieur en ce genre de Thomme habile. Le genre V Tamuse ; il suffit. Ira-t-il se donner la peine de séparer l'artificiel du naïf, Vk peu près du parfait, la copie de Voriginal, Grangette de Frédéric et Bernerette, le Roman d'une femme de la Double Méprise, les bizarreries laborieuses de M. Dumas fils des jaillissantes gasconnades de M. Dumas père? C'est la postérité seule qui fait définitivement ce triage dont s'avisent à peine, parmi les contemporains, un petit nombre d'esprits d'élite. Pour revenir à l'exemple, cité plus haut, de la tragédie classique, croit-on qu'il y eût au xvni* siècle beaucoup de personnes assez dégagées des impressions du jour pour mettre quelque différence entre les maximes philosophiques dont Guimond de la Touche a orné son Iphigénie, et celles qui sont dans Mérope^ Croit-on que dans la première ferveur on n'élevait point Alzire à côté de Polyeucte? C'est ainsi que le public le plus éclairé^ quand il s'agit de son genre favori, se trouve sujet à d'éclatantes naéprises.

Que sera-ce du public d'à présent ?

Je sais très bien distinguer M. Alexandre Duma» fils de beaucoup de ses contemporains. Mais, à le considérer comme auteur de romans, M. Alexandre Dumas est un épigone qui prend tout doucement sa condition d'épigone comme elle est. Ce que ses devanciers ont pu composer de beaux ouvrages ne le tourmente point. Il n'est pas de ces Alexandre qui s'écrient en gémissant : « Ah I mes amis, vous verrez que Phi-

lippe ne nous laissera rien à faire! » La première chose dont il se sente redevable à son père, c'est que celui-ci ait beaucoup écrit pour lui fournir la commodité de quelquefois transcrire. Les romans et les nouvelles qu'il a publiées, forment une douzaine de volumes. Ce sont romans qui ont eu plusieurs éditions, on ne peut, dans leur ensemble, les caractériser autrement, bien que deux ou trois d'entre eux ne soient pas sans mérite. La Dame aux Camélias, notamment, a, paru digne, aux yeux de bons juges, défaire exception entre les autres par une verve sincère de jeunesse, une grande puissance de vérité et quelques beaux endroits. Mais que de négligences 1 que de prétentions! Quelle idée antipoétique, et quel contresens que cette scène de l'exhumation, exécutée, comme elle Test, qui vise au triste, et n'atteint que le répugnant! Encore la Dame aux Camélias est-il l'un des rares romans de M. Dumas où l'on rencontre des traces de style. Ailleurs, c'est ce qui manque le plus. Vous voyez déjà ici ce que vous retrouverez dans les comédies, un auteur qui ne s'effraye nullement des lieux communs, pourvu qu'ils soient exprimés dans la langue la plus commune, qui parle avec la pleine conscience que tout vaut la peine d'être dit, qui ne croit pas qu'il existe au monde de remarques puériles, hardi et fier dans la banalité. Avec cela, peu de caractères créés, assez souvent de prétendues histoires de la société parisienne, aussi vraisemblables que le Voyage de Cyrano de Bergerac dans la lune; partout des réminiscences; Prosper Mérimée, Stendhal, Alfred

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de Musset, Alexandre Dumas, sont juxtaposés et fondas Tun dans l'autre. Après une tirade à l'Eugène Sue, un peu de Paul Féval succède à un peu de ma dame Sand. Paul de Kock même a son coin; Tingé nuité de ses réflexions sur le cœur humsdn paraî avoir fait envie à Fauteur de Trois hommes forts Mais Paul de Kock lui-même, dans son coin, est affadi comme le reste.

Doit-on s'étonner, maintenant, que les récits de M. Dumas fils, malgré les défauts qu'on y relève, se lisent sans effort et tout d'une suite? Nous sommes formés à cette lecture par celles dont nous avons été nourris; nous y reconnaissons l'habile copie de ce qui nous a émus et charmés pendant vingt ans. Et puis, M. Dumas ne songe pas toujours à faire l'auteur; il se souvient des autres pour sa seule jouissance; il les imite d'entraînement; c'est un disciple qui se joue parmi les séductions des maîtres qu'il aime, et nous le suivons alors avec d'autant plus d'abandon. C'est en nous retenant nous-mêmes, pour nous forcer à devenir attentifs, c'est en luttant contre la pente de nos habitudes, que nous parvenons à démêler en quoi cette seconde édition des histoires qui nous ont plu, est inférieure à la première. M. Dumas fils y montre, d'ailleurs, des qualités, très incomplètes, il est vrai, trop facilement contentes du peu qu'elles fournissent, mais qui n'en contribuent pas moins à l'illusion. L'aisance et la précision de son dialogue, où s'annonce l'écrivain né pour le théâtre, nous emporte lestement à travers quantité de pages vides. Ses grandes dames

gagneraient à redouter un peu plus le baroque. Il est rare, cependant, qu'elles n'attachent point; on les sent vivre. Ce serait beaucoup dire, d'affirmer que M. Dumas possède à un haut degré le discernement délicat des nuances et des contradictions dont Fâme féminine s'est enrichie depuis la chute des sociétés anciennes, et que nos grands psychologues français» La Rochefoucauld, La Bruyère, Racine, Stendhal, y ont tour à tour découvertes. Mais il a le sentiment très vif de ce que Gœthe appelle l'éternel féminin. En cela, vraiment digne et vraiment sûr de plaire, tant il s'est bien approprié ce je ne sais quoi de tendre et de tiède qui vous prend au cœur, vous imprègne, vous amollit, et vous rend tout aimant devant des créatures tout aimables! Comme la plupart de nos poètes du xix« siècle, il produit en ce genre des effets qui sont tout de musique; tel de ses récits se lirait bien après une valse de Strauss, entendue dans un salon resplendissant de lumières, et nous y éprouverions la même sensation maladive et douce.

Il faut considérer que les personnages d'hommes, au contraire, ne tournent jamais à sa gloire. Il y a en eux autant de rigidité qu'il y a dans les femmes d'aisance, de mouvement souple, de chaleur circulante, d'ondulations. Ce sont esquisses qui ne frappent que par la puérilité placide du dessin ; témoin ce politique du Roman dune femme , si agaçant de perfection ; témoin encore, le lugubre Saint-Ile qui nous ramène sans broncher à Victor ou l'Enfant de la forêt. S'il est vrai que la femme représente dans la vie l'imprévu.

le mystérieux, la grâce, le romane'feque, tandis que Thomme a tous les droits du monde à n'être que la vulgaire prose, et, si l'on songe que M. Dumas, maladroit à plaisir dans Tébauche des caractères d'homme, réussit moins encore à analyser des caractères de femme qu'à bien rendre Tindéfînissable charme de la nature féminine, on est conduit à lui supposer plutôt le goût des conceptions poétiques que celui de l'observation réfléchie. Je ne préjuge rien de ses facultés; je ne prétends point l'exclure de ceci, ni l'emprisonner dans cela ; je le prends, pour le moment, tel que ses romans nous le montrent, et ils nous montrent tout le contraire de l'idée que le public a été amené à se former de lui d'après son théâtre. Les Aventures de quatre femmes et (T un perroquet ne laissent pressentir, ni de près ni de loin, le Fils Naturel; un pareil livre se doit définir les Mille et une Nuits de la vie contemporaine. C'est le plus rapide, le plus riche, et, à notre gré, le meilleur de ses romans, et l'imagination en fait tous les frais. M. Duma^ échoue dans ce qui relève exclusivement de l'observation ; il regarde mal, il manque d'attention, il arrange la réalité ou la dérange, il ne voit point les objets à leur taille, ni dans leur jour; il ne sait point juger. De temps à autre, il cède à la tentation d'introduire dans ses récits de brillantes digressions critiques ; il ne tombe jamais plus au-dessous de lui-même. C'est d'ailleurs par l'observation intempestive qu'il achève de gâter celles de ses fantaisies qui sont déjà médiocres. Il crée des personnages impossibles qui, à

<léfaut d*autres qualités, intéresseraient du moins grosflièremeDt le lecteur. Et il analyse leurs sentiments comme s'O s'agissait d'Adolphe et d'E]lénore I Et il se pique à les soumettre à une sorte « d'anatomie jnorale »! Que dirait-on d'un naturaliste, écrivant l'anatomie des Centaures et expliquant, par des raisons tirées de la circulation du sang, le phénomène <ie la femme métamorphosée en chatte ! Et de même qu'il gâte la fantaisie en y mêlant, hors de propos, l'ohservation, il l'outre en oubliant qu'il faut quelquefois oi>9C!rver, il la pousse jusqu'à un fantastique malheureusement sans puissance. Son principal charme est de conter sans autre but que de conter ; l'un de ses défauts est de se figurer que tout conte doit plaire, pourvu que ce soit un conte. Du reste, le plus parfait dédain de l'exactitude extérieure et matérielle, dont il a affecté depuis le souci fanatique. S'il a besoin d'un évêque, sa dernière inquiétude est de savoir où il placera son évêché; il nous met un évêché à Niort sans plus de difficulté que le pont du Gard en Provence. Il fait partir ses personnages pour leur terre de Bretagne, et cette terre bretonne se trouve être à deux lieues de Poitiers, en Poitou. Assurément, ce sont là menus péchés ; à condition, toutefois, que les allures réalistes ne viennent pas y faire contraste. Gomment a-t-il pu arriver qu'un romancier qui s'abandonne ainsi à toutes les bizarreries de l'imagination, bien loin d'en redouter le légitime usage, devînt au théâtre le héros d'une école dont la prétention spéciale est de bien observer, de reproduire sans choix

et à son gré tout ce que fournit Tobservation, de rejeter tout ce qui émane d'une autre source, et dlnterdire à l'artiste de s'élever au-dessus de la copie mécanique des objets ? Cette transformation a de quoi exciter la surprise ; l'étude attentive des comédies dfr M. Dumas ne Pexplique que trop.

I^S COMÉDIES DE M. DUMAS FaS ET DU RÉALISME:

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