‹ Le théâtre et les MoeursChapitre 36 sur 62 · AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

AU THÉÂTRE

On remarque dans ces comédies un singulier progrès. Chaque pas de M. Dumas dans la carrière dramatique nous le montre avec un don naturel de moins. Telle de ses pièces peut offrir une scène ou un acte si supérieurement conduit, qu'on doit convenir que l'auteur, dans les précédentes, n'avait jamais paru si habile à manier l'esprit du spectateur. Mais, dans les précédentes, il avait témoigné d'une plus grande variété de talents. Il déploie plus de moyens dans les deux premières que dans les trois autres, et la troisième révèle un art de composition qu'on cherchent vainement dans les deux dernières. C'est ainsi que H. Dumas va toujours s'allégeant de ses qualités. Je laisse à deviner pourquoi à ceux qui savent par expé-

rience que le difficile, pour un écrivain, n'est point tant de gouverner les différentes facultés de son esprit que de jouir de toutes en les gouvernant; ceux-là soupçonnent déjà ce qui lui a plu si fort du réalisme, et nous le verrons encore mieux tout à Theure. Contentons-nous, pour le moment, de constater que ses efforts n'ont tendu, jusqu'ici, qu'à échapper à rembarras des richesses, et que, soit d'instinct, soit de parti pris, il s'est fait le plus pauvre possible. Et, pour le dire en passant, devons-nous reconnaître un artiste dans l'homme tranquillement résigné à rester au-dessous de ses qualités, qui les laisse stériles de peur de les trouver importunes, et n'évite de succomber à la confusion des idées qu'en désertant devant elles?Le véritable artiste, aux prises avec l'inspiration, est semblable à Jacob qui lutte avec l'ange et le terrasse. M. Dumas fils, poliment, eût prié l'ange de reprendre son vol vers le ciel ; il ressemble au soldat qui jette ses cartouches afin de marcher plus à Taise à la bataille.

La simplicité des moyens paraît être au théâtre la grande loi de M. Dumas fils. C'était celle de nos écrivains du xvu* siècle; c'est la loi de tous les bons esprits en tout temps et en tout pays. Cette simplicité ne plaît à personne plus qu'au Français; notre humeur penche de ce côté. Il ne fallait pas être grand prophète, même au plus fort des imbroglios romantiques, pourprédire que le goût en renaîtrait tôtou tard, ne fût-ce que par lassitude du cliquetis des drames de cape et d'épée. A vrai dire, il ne s'est jamais complè-

tement perdu; mais le retour au simple est surtout visible depuis quelques années; on observe dans la plupart des œuvres de Theure présente, non pas précisément le pur esprit classique, mais cet ensemble de procédés qui en est l'enveloppe matérielle ; sans beaucoup de malice, on montrerait jusqu'au piteux confident de Tancienne tragédie, ressuscité dans les pièces de M. Alexandre Dumas fils; et le roman nouveau est à la mode ô! Adolphe, du moins on le dit. Joconde n'a pas plus que nous parcouru l'univers ; il n'a pas plus que nous soupiré au hasard. Nous avons été pittoresques avec l'Angleterre, romanesques avec l'Espagne, mélancoliques avec l'Allemagne et légèrement goths avec tout le monde. Nous voilà revenus à nos premières amours. Français comme toujours, Français et sémillants. Je suis charmé d'une métamorphose qui s'opère au profit de Fhumeur nationale. Cependant j'oserais adresser une requête à la simplicité triomphante : ce serait de ne point s'exagérer elle-même, de n'être ni trop dépouillée d'artifices, ni trop crue, et de simplifier, si tel était son bon plaisir, par voie de coordination et non par voie de retranchement.

Or, la méthode de retranchement est celle que M. Dumas a préférée, la jugeant de tout point plus confortable. Il a imaginé, et il parait vouloir porter, par degrés successifs, à son point de perfection, un genre nouveau de comédie, dégagée de tous les ornements d'emprunt dont les auteurs comiques se croyaient jadis contraints, par les préjugés littéraires,

d'embarrasser leurs œuvres* La première nécessité fâcheuse dont il se soit affranchi, est celle de m tracer un plan. Je ne sais par quelle fortune il est advenu que le Demi-Monde est une pièce bien conduite. Mais on ne découvrira poiat ailleurs dans M. Dumas une comédie qui, ayant un commencement, un milieu et une fin, commence et finisse à peu près comme elle doit, bien loin qu'on y trouve une seconde fois cette exposition rapide et nette, cette lutte de deux situations ennemies, accusée par des traits sobres et bien choisis, cette trame serrée qui lie entre elles toutes les parties de l'action, ce dénouement qui la couronne. Dira-t-on que la Dame aux Camélias et Diane de Lys sont des œuvres théâtrales? Ce sont des romans mis en dialogue, qui promènent le spectateur à travers une série indéfinie de petits faits dont il aperçoit rarement la liaison nécessaire. Demandezvous un peu pourquoi, dans Diane de Lys, le comte surprenant Paul Aubry avec sa femme à la fin du quatrième acte, ne le tue point, et pourquoi il le tue au cinquième ! C'est, je suppose, qu'il n'est pas d*usage de terminer après le quatrième acte, et qu'au cinquième il faut de toute nécessité finir. Ce drsune de Diane de Lys ressemble à une course au clocher» Chaque personnage s'y essouffle à poursuivre le» autres. L'attrapera-t-il, ne l'attrapera-t-il pas, toute l'action est là. Au reste, les paquebots et les raiiways jouent dans le théâtre de M. Dumas un r61e consi* dérable. Gela se conçoit. Le tissu de l'intrigue étant si lâche, les personnages, disjoints l'un de l'autre»

tendent à s'en aller chacun de son côté; comme ils n'ont point de centre de gravité, ils oscillent au hasard, et il faut bientôt renoncer à s'expliquer leurs mouvements. Ils partent? bonsoir! Ils reviennent? bonjour! Il en est qui accomplissent dans l'intervalle de deux scènes des voyages transmaritimes; c'est miracle qu'ils se rencontrent quelquefois pour se parler de leurs affaires. Rien ne prouve mieux qu'une œuvre théâtrale n'est point, aux yeux de M. Dumas fiGis, un tout organique qui se développe eu vertu de sa propre loi, mais une suite arbitraire de tableaux de marionnettes oii l'auteur, ne reconnaissant d'autre règle que son bon plaisir et le besoin du moment, dispose à son gré des acteurs, les prend, les laisse, kfe ramène, et allègue pour toute raison qu'il tient la ficelle.

Le dernier succès de M. Dumas, le Fils Naturel, doit être considéré comme un des chefs-d'œuvre de ce genre sans contrainte. On commettrait une injustice criante d'insinuer que, dans cette seule pièce, on compte trois ou quatre sujets différents de comédie et de drame, car il y en a peut-être six. Premier sujet : Clara serat-elle abandonnée? Second sujet : M. de Boisceny épousera-t-il mademoiselle Hermine, malgré sa grand'mère ? Troisième sujet : la naissance de M. de Boisceny une fois connue, que va-t-il se passer entre le père et le fils? L'intérêt se tend alors au plus haut point; mais on s'aperçoit, après deux scènes, qu'il ne se passe rien du tout, et il faut bien en revenir, qu'on le veuille ou non, aux deux amants. Derechef, M. de

Boisceny, devenu Jacques tout court, épousera-t-il, en cette qualité nouvelle, mademoiselle Hermine? C'est le quatrième sujet. On ne doute point que ce ne soit enfin le véritable ; on le tient, on s'y cramponne, on ne veut plus s'en dessaisir. Ah bien, oui I mademoiselle Hermine, sans colère ni menaces, déclare résolument qu'à sa majorité elle prendra Jacques Sternay pour mari, en vertu des prérogatives que reconnaît le code Napoléon aux filles majeures. Dès lors, adieu les péripéties! Nous n'avons plus, pour savoir la suite, qu'à ouvrir le code, titre V, chapitre premier : Des qualités et conditions requises pour contracter mariage ; et voilà notre quatrième sujet évanoui I... Patience I ce n'était peut-être jusqu'ici que préliminaires, et l'auteur ne va point manquer de fixer définitivement son terrain. — Au contraire, à partir de ce moment, toute espèce de terrain se dérobe sous lui. Le père tire à droite, le fils tire à gauche, c'est une dislocation générale; Ibrahim-Pacha, la bataille de Nézib, le gouvernement constitutionnel, sultan Mahmoud; il n'est rien sous le soleil qui ne puisse, à son heure, intervenir dans le cours du drame. H semble difficile de pousser plus loin le sansfaçon; et pourtant, M. Dumas a des ressources qui vont encore au delà. Dans le Fils Naturel, comme dans Diane de Lys, nous distinguons à la rigueur un certain plan grossier, une ébauche, une tentative, une idée, une transparence de plan. Pourvu que nous ne cherchions point, parmi tant de vicissitudes, une action dramatique bien suivie, nous pouvons nous

intéresser aux aventures, quelles qu'elles soient, d'un personnage principal, quel qu'il soit, et, puisqu'on a l'extrême politesse de nous conter son histoire, Touïr en toute charité, sans nous demander pourquoi on nous la conte. Il n'est que de prendre les choses par le bon côté, et, en s' armant de philosophie, on arrive à remercier M. Dumas avec effusion de n'avoir point commencé le Fils Naturel avant la naissance de l'enfant, comme son procédé patriai'cal de composition lui en conférait l'imprescriptible droit. Mais à quoi se raccrocher dans la Question d*argent? Pourquoi et pour qui est-on venu au théâtre? Est-ce pour l'intendant vertueux et sa fille, pour René de Charzay, pour Jean, pour la famille Durieu? où est le principal, où est le secondaire? L'intérêt doit-il résider seulement dans l'abstraction que représente le titre, et s'y trouve-t-il en effet? le cherche qui voudra I II serait moins malaisé de déchiffrer une inscription cunéiforme.

Une trop grande simplicité d'allures produit, on le voit, sur la scène, autre chose que l'ordre. Cette confusion, qui naît du défaut de plan, est-elle compensée chez M. Dumas fils par le style et le développement dramatique des caractères, dont le style est l'expression? Les uns disent oui, les autres non; entre l'opinion des uns et celle des autres, il y a un système, et c'est ici que se dresse, devant nous, la redoutable question du réalisme.

Je n'aurai pas la naïveté de la résoudre. Si la reproduction stricte de la réalité est possible quelque

part, ce n'est pas au théâtre. Pour bien jouir d'un^ œuvre théâtrale, il nous faut bénévolement fermer les yeux sur trop d'accessoires imposés par la forcedes choses, qui, si on les soumettait à la critique de la. raison pure, nous enlèveraient toute espèce d'illusion. La réalité stricte avec un rideau qui tombe et se lève, avec la loge du souffleur, avec les quinquets de la rampe, avec des acteurs qui sont aujourd'hui Tartufe et demain Alceste, avec une action qui dure de& années et qui se termine en trois heures I Des conditions spéciales dans lesquelles est placé le théâtre^ découlent évidemment certains droite spéciaux de Tauteur dramatique sur la réalité qu'il reproduit: je dis droits, je devrais dire d'inévitables nécessités. Dequoi sert-il d'alléguer en tel ou tel endroit le réalisme rigide, lorsqu'il faudra qu'en vingt autres cette rigidité fléchisse devant les convention* générales en vertu desquelles subsiste le théâtre? Ne s'apcrçoit-on point que, par l'établissement d'une doctrine dont Tapplication ne saurait être que partielle, on brise l'ensemble des règles logiquement engendrées les unes des autres, qu'il faut observer pour écrire une bonne pièce, et qu'un point dérangé dans la perspective la bouleverse? S'il est des auteurs qui faussent la réalité^ ils dépassent leurs privilèges. Mais il n'en est point qui^ bon gré, mal gré, ne la façonnent pour l'adapter au but qu'ils poursuivent : chacun d'eux a des procédésparticuliers qui ne sont point la nature brute, et aucune théorie au monde n'aurait pu empêcher M. Dumas d'avoir les siens tout conmie Molière

^ulament, Molière évite que le procédé porte atteinte 4 la vérité des caractères, tandis que M. Dumas, à 1 occasion, ne croit pas payer trop cher, même de ce prix, les attitudes à effet. Nous en citerions plus d'une' preuve, s'il n'était fastidieux de s'arrêter sur ces •détails, comme il nous serait aisé de faire voir, ai nous n'avions peur de paraître exagérer des minuties que plus d'un épisode, dans ses comédies, exige de BOUS au delà de la dose de crédulité complaisante que nous avons accoutumé de porter au théâtre. Un aparté aussi long que celui de Yalentine et d'Hippolyte, au second acte du Demi-Monde, est-il, dans la circonstance, bien naturel? Quand on a 9. traiter •des matières ausai délicates, choisit-on d'ordinaire le fnoment où l'on ee trouve dans un salon, en présence "de tiers, assurément trop polis pour voir et pour écouter, mais qui ont des oreilles et des yeux? Nous voulcms bien accepter la situation telle que nous la présente M. Dumas; mais, du moment que le système s'humanise au point de l'admettre comme nous, convenons qu'il n'a point déjà l'humeur si farouche.

Qu'est-ce donc que le réalisme, puisqu'il sacrifie la vérité et se moque de la vraisemblance? Le réalisme est une invention normande qui consiste à se priver, par principe, des petits talents qu'on n'a point reçus de la nature ou de ceux qu'il serait trop pénible de demander à l'étude. Se passer de goût, n'avoir point d'esprit ou l'avoir vulgaire, ne garder de ce qui constitue l'art que la partie élémentaire, l'observation, et n^observer que ce qui s'observe d'instinct et sans qu'on

le veuille, les surfaces ; mettre les signes à la place des sentiments; reproduire des gestes pour se dispenser d'être un interprète de Tâme; manquer la poésie là où elle naît d'elle-même de la réalité ; voilà jusqu'à présent le plus clair des théories nouvelles en littérature. Réaliste répond à tout. Réalisme est le charme qui fait que l'horrible Alcine paraît au paladin Roger une créature accomplie. Si ce mot secourable n'eût existé, peut-être M. Alexandre Dumas fils eût-il pris le parti de se raidir contre les facilités pernicieuses. Quelle langue dramatique il se fût donnée, dédaigneuse des vains ornements, mais ferme, sobre, hardie et pleine, saillante sans effort, vous le soupçonnez, à quelques scènes supérieures. De quel style lâche il se contente, sous prétexte de réalisme, vous le voyez partout. Oubliez le charme, passez à votre doigt l'anneau d'Angélique, réfléchissez, et vous serez aussi surpris que Roger, quand il s'aperçut que sa bien-aimée était une femme si laide, qu'il n'en est point sur la terre, ni de plus vieille, ni de plus hideuse, quand il ne lui resta entre les bras qu'un corps décharné, un visage ridé, quelques rares cheveux blancs, six palmes de hauteur et plus de dents. M. Dumas fils part de ce principe commode que chacun de nous, quoi qu'il dise, fait de la prose comique sans le savoir. Jargon technique des courtiers, comédie I Notes du boucher et du boulanger, comédie! Revue de linge et chausures, comédie I Trois et trois font six, comédie I et ne nous vantez point les intentions profondes que recèle cette

langue nue, ni les circonstances qui lui donnent du relief! C'est par le style que doivent éclater les intentions ; c'est par le style, et non autrement, que réssortent des circonstances en elles-mêmes vulgaires. Que serait l'arithmétique de M. Fleurant, si elle n'était vivifiée par les réflexions d*Argan?

« Il manque à M. Durieu un mouchoir que sa blanchisseuse a oublié de lui rapporter : elle lui a rendu un gilet de dessous qui n'est pas à lui. C'est la même marque, mais ce n'est pas la même étoffe. Le gilet qu'elle lui a rendu est un croisé de coton, et les siens sont en finette. C'est bien facil« à reconnaître. I) ne comprend pas qu'il y ait eu erreur I .. . » — Coule, coule sans fin, — coule sans crainte, robinet de M. Fleurant. Apprenons que M. Durieu a un tailleur, et qu'il fait changer la doublure de son paletot; apprenons qu'il a un cordonnier, et qu'il se fait faire deux paires de grosses bottines à doubles semelles ; apprenons, réjouissons-nous et admirons. — Mais il s'agit précisément de montrer dans M. Durieu, un personnage égoïste et sec, froid et absolu, enfoncé dans l'étroite économie de sa maison, qui réduit sa femme à l'état de ménagère servile, et n'a pas même, à défaut d'âme, de Thumeur? — Montrez-le par des traits de verve, et non par ces phrases inertes. Faute de choisir les détails et l'expression qui les doit mettre en lumière, la trivialité est devenue pour M. Dumas une seconde nature. Chose curieuse I A la trivialité spontanée, il joint encore une trivialité factice, qu'on n'acquiert pas sans l'avoir soigneus^

ment cultivée ; celle-ci n'est pas du tout du monde réel ; née de l'effort et de l'affectation, elle a été inventée au théâtre pour les besoins de Lepeintre jeune et de Ravel. « Le père Fressard m'a aligné quarante mille francs... Qui est-ce qui se serait douté de ça 1... Est-ce assez vicieuûCy la teinturefHe?.., » C'est exactement ce noble jargon que parlent les Enfants du Délire, et MM. Cogniard frères n'ont jamais passé pour avoir découvert un style. Je pardonne beaucoup à mademoiselle Olympe. Il est bien qu'elle soit fille de portière ; elle le sait, elle connaît les avantages de son état, elle en use et abuse, et je le souffre. Mais- Aristide Fressard ! un si honnête homme, qui s'écrie si bien : « Misérable I » quand Jacques insulte sa mère; qui témoigne à Clara une amitié si digne^ qui a cette justesse de sentiments qui vient de 1«l droiture du cœur I ne se présente-il point des occasions où il doit s|exprimer autrement que mademoiselle Olympe, quelque vulgaire qu'il soit d'ailleurs de tournure et de forme ! Ira-t-il dire de ses bonnesamours de province, de ses seules amours : « Nou« faisions de la grosse poésie le soir... du lord Byrom au kiM... » Ira-t-il dire de sa femme : « Quand <mIaime une femme, plus il y en d».. ? » Comment M. Dumas n'a-t-il point senti qu'il y a ici un demi-* ton de trop, et que de telles choses, débitées en plein théâtre, n'y sonnent point du même son léger et rapide que dans une conversation intime, au coin du feu I

Ces défaillances du la«t viennent-elles du système^

oci n'est-ce pas plutôt le système qui en vient? Je Fignore. Mais M. Duimas en est k victime constante et ingénue. On a pebie à croire qu^il ait enrichi de gaieté de cœur ses comédies des sierveilletidets dissertations qu'on y rencontre à chaque pas. H semble à les lire que le monde soit né d'hier. Tous doutiezvous que Tadversité retrempe les hommes, qpie rtm des pltis doux plaisirs de la vie est de faire le imn^ qu'il existe des pauvres honteux^ et que la vraie charité les va chercher, pour les secourir, dans les ma.nsardes où ils se cachent? Ce sont les thèmes q<oe M. Dumas se plaît à développer. Au xm" siècle, quand ces sujets d'amplification passaient encore pour être dans leur fleur, d'abord on ne les tnansportait point sur la scène ; quelque goût que l'on reproche à Corneille et à Molière pour les généralités oratoires, il en est de si générales qu'ils les jugeaient avec raison du domaine exclusif de la chaire ; celle-ci même cherchait à se le& rendre propres par les applications spéciales qu'elle en faisait à Tauditoire chrétien, et, si Balzac les prenait en eux-mêmes, tels que les lui avait légués Sénèque et Gicéron, il y ajoutait du moins l'intérêt d'une langue qui luttait contre eux pour se former. Chez M. Dumas, notons-le bien, il n'y a aucun effort d'expression ; tout cela est étalé, candide, et part d'une âme qui ne soupçonne point le mal; c'est un tranquille épanouissement de platitude consciencieuse. A force d'être porté aux nues, sur parole, par un public qui n'a rien lu, M. Dumas fils redevient en toute sincérité aussi novice que lui. C'est particulièrement

dans ses deux dernières pièces qu'il nous ramène à cet. âge d'or de la poésie où Ton n'avait qu'à étendre la main pour cueillir des fruits intacts. De là résulte un des caractères de son style les plus dignes d'attention. Cet écrivain, qui est si essentiellement de notre époque par l'humeur et le fond des idées^ ce réaliste fils d'un romantique, ce disciple de- Mérimée, de Stendhal, de Musset, prodigue avec assurance à notre admiration tous les tours, tous les tropes, toutes les figures favorites de tous les genres depuis longtemps fanés. On reconnaît et on salue au passage l'ode antique, Tépithalame, Théroïde. — L'ombre des Campistron et des Golardot se promène à travers ces phrases. Écoutez Jean Giraud, lorsqu'il chante l'argent; il commence comme une Messénienne : « Où va cette population qui se presse dans les rues?... » N'espérez plus alors l'arrêter. « Pourquoi ces boutiques, ces chemins de fer, ces usines, ces musées,

Ces éléphants, ces armes, ce bagage, Et ces Taisseauz tout prêts & quitter le rivage, Disait au roi Pyrrhus un sage confident...

Vous êtes si bien lancé dans le courant de la vieille et respectable épître en vers, que je vous défie de ne pas continuer la harangue de Jean Giraud par celle de Cinéas. Puis M. de CayoUe se lève pour lui répondre ; celui-là a pour spécialité l'histoire ancienne et la moderne. « C'est à ce besoin d'argent que nous devons... » — Remarquons, au préalable^ deux choses : d'abord, que madame Durîeu préside le débat

à la façon de Gélimène (les usages classiques sans la beauté classique); ensuite, que M. Dumas met ici un point suspensif. Le point suspensif, qu'il ne faut point confondre avec le point d'interruption nécessaire dans toute forme de discours, nécessaire surtout au théâtre, où les sentiments, dans leur rapidité, se succèdent sans liaison apparente, le point suspensif était une des plus chères roueries de l'ancienne école ; le journaliste de la Restauration, grave défenseur, comme chacun sait, des saines traditions littéraires, usait du point suspensif presque autant que de l'apostrophe : il disait avec une ironie douce : « Ce sublime poète, c'était... M. Victor Hugo, » aussi volontiers que : « Et toi, Yillèle, et toi !... » Le point suspensif prévenait loyalement le lecteur de reprendre haleine, de se recueillir, de ramasser ses forces pour ne point succomber d'admiration sous le grand coup d'éloquence qu'on allait lui porter. Il signifiait encore que l'auteur, dans le feu de l'inspiration, s'était soudain arrêté, pour savourer quelque temps seul, à part soi, avant de les livrer en pâture aux profanes, les divines choses qui arrivaient au bout de sa plume. Il servait de préface obligée aux pointes galantes, aux vives épigrammes, aux chutes inattendues. Il en doublait le prix en irritant le désir Vous souvenez-vous, quand vous étiez enfant, de la friandise rare qu'un ami de la maison, revenant de voyage, faisait reluire au-dessus de votre tête? Vos petits doigts se dressaient convoiteusement pour la saisir; elle fuyait, elle revenait, ellefuyait encore. Voilà,

tout au juste, \e point suspensif. Il est vrai que ce point merTeilleux marque aussi rhésitatÙMi. Peut-être indique-t-il que M. Dumas, malgré sa bravoure, a cru devoir, par je ne sais quel scrupule ou je ne sais quelle ruse, se donner la mine de reculer devant ce qu'il allait dire. S'il en est ainsi, il n'en a que mieax sauté. Nous passons, avec M. de Gayolle, la revue complète des grands hommes qui ont été pauvres. I) les nomme à la file, en débitant la légende, comme un montreur de figures : « Franklin, qui a commencé, pour vivre, par être ouvrier imprimeur; Shakespeare, qui gardait les chevaux à la porte du théâtre qu il devait immortaliser plus tard ; Machiavel, qui était secrétaire de la République florentine à quinze écus par mois; Ra/^haël, qui était fils d'un barbouilleur d'Urbin ; Jean-Jacques Rousseau, qui a été commis-greffier, et qui encore ne dînait pas tous les jours; Fulton, qui a d*abord été rapin, puis ouvrier mécanicien, et qui nous a donné la vapeur... » M. de Gayolle oublie Sixte-Quint, qui fut gai^eur de pourceaux ; Sixte- Quint est pourtant relaté avec les autres, dans les Petits artisans célèbres et dans la Morale en action. Mais M. de Gayolle est un terrible homme, dont il ne faut pas se flatter d'avoir si vite raison; il flaire son public; il comprend d'instinct qu'un honnête bourgeois qui vient de faire fortune dans les grains ou les trois^six, qui, à la faveur des grandes spéculations de 1856, est tout à coup passé, de commis négociant, qui est maintenant un homme posé dans sa province, qui a du loisir, et veut se donner

une teinture des belles choses, sans y perdre trop de temps cependant et sans y attacher, bien entendu, plus d'importance qu'elles ne méritent, sent son cœur se dilater, d'apprendre, chemin faisant, au théâtre, ce qu^l n'a pu apprendre, pour d'excellents motifs, au collège; que plus les notions qu'on présente à sa curiosité avide sont explicites, plus il témoigne de reconnaissance, parce qu'il a d'autant moins de peine à se les approprier ; qu'il est bien de dire : <* Fulton fut rapin » , mais qu'il est parfait d'ajouter : « Il a découvert la vapeur ». Aussi M. de Gayolle ne perd^il aucune occasion d'enseigner, en s'écartant le moins possible de Ta, &, c ; il tient école ouverte. Il nous explique jusqu'à la lettre de change, et comment se transmettait l'argent d'un point à un autre avant qu'on l'eût inventée; il se transmettait dans un sac par la diligence. On sent qu'il grille de nous expliquer, du même coup, ce que c'est qu'une diligence et un gendarme. Il ne l'ose pas! il se dédommage, du moins, en arrivant, par un habile détour, à exposer, ex professa, ses petites idées à lui, la conscription civile, un système qui renouvellera la face de la terre. C'est le comble ; car on a alors, réunis dans une même églogue, le trivial et le baroque.

M. Dumas fils serait réduit à se passer de caractères par la seule raison qu'il se passe de style. La Dame aux Camélias et Diane de Lys sont deux perles. Que valent des perles enchâssées dans un ciment gri^ sâtre ! On aime à revenir aux figures aimées, et l'on revient à celles-ci pour ressaisir la première impre»-

sion que l'on a emportée d'elles. Hélas I à la seconde lecture, on s'aperçoit que le charme principal résidait dans l'imagination, un moment émue, et qu'au lieu de deux figures achevées, on n'a qu'un scénario, dessiné à la grosse, dont le jeu de l'actrice dissimule les imperfections et fait ressortir les parties obscures. Les taches sautent aux yeux et les qualités sont enveloppées. Malgré tout, ce sont là deux physionomies bien conçues, sinon bien exécutées, et qui attestent l'inspiration, mais l'inspiration poétique. C'est la conception comique des caractères qui manque le plus dans les comédies de M. Dumas. Il se borne, la plupart du temps, à observer des mœurs, ou plutôt encore à calquer de certaines habitudes, spéciales à de certains groupes, auxquelles il ne prête d'ailleurs, comme on l'a fort bien remarqué, qu'un intérêt de curiosité. Tant qu'il ne s'agit, pour peupler les situations imaginées par lui, que de dresser sur pied des personnages qui soient naturels et vivants comme les Jalin, les Nanjac, les Charsay, il y excelle. Par malheur, les sujets dans lesquels il a pris l'habitude de se fourvoyer, appellent impérieusement des caractères, c'est-à-dire de ces rôles qui se déploient avec ampleur, et, rejetant les autres au second plan, restent les maîtres de l'action. Et alors, que de gaucheries I Nous pourrions citer, à la rigueur, la baronne d'Ange, une figure reproduite avec force, et qui cependant n'est pas saisie de plein, justement parce que la copie y domine l'invention ; si bien que çà et là surnagent des incertitudes de touche qui

engendrent dans le spectateur le sentiment le plus désagréable qu'on puisse éprouver au théâtre, Thésitation. Nous aimons mieux aller tout de suite à Jean Giraud et nous y arrêter; il représçnte, en effet, le principal effort qu'ait fait M. Dumas pour développer un caractère comique. Là se révèlent, comme dans la composition générale de ses pièces et dans les détails du style, son insouciance superbe, sa foi absolue dans l'enthousiasme naïf de ceux qui l'écoutent, et sa propre ingénuité, qui est biblique. M. Dumas est trop en vogue, ses ouvrages sont trop connus de tout le monde, pour que nous ayons besoin de rappeler qu'il a voulu tracer, dans le personnage de Jean Giraud, le. type de l'enrichi du jour. Quel type! Jean Giraud^, montre les gens du doigt, il dit : Je ni en rappelle^ il confond Louis XIII et Louis XV, il ignore qu'on insulte une jeune fille à qui l'on envoie des bijoux pour s'être une ou deux fois entretenu avec elle dans une maison tierce; il ne se doute point qu'on soit, ridicule quand on offre de but en blanc un hôtel à' une grande dame trois fois millionnaire; il brûle de| hanter ]es salons à la mode, « le monde est sa tocade » :. car Jean Giraud, qui n'a pas encore appris ses verbes,,' a eu fort bien le temps de s'inculquer l'art consommé de la trivialité factice. Telles sont les triomphantes méchancetés de M. Dumas à l'égard des enrichis. Il écrit la comédie de l'argent, cette comédie qui, au xvn® siècle, a été la plus sanglante de toutes, sans en excepter celle du libertin ni celle du dévot, et il ne trouve rien à mettre en lumière que des mala-

■dresses qui n'ont pas toujours pour elles le mérite de la vraisemblance! Et il s'amuse à des bagatelles comme Torthographe et la chronologie! Songez, d'une part, quels vices puissants; songez, de Tautre, ■quelle innocence de procédés! « Louis XV petit-fils de Louis XIII I Je m'en rappelle I » Mais l'observation réaliste ne va pas plus loin ; elle ne devine rien, elle n'imagine rien, elle ne pénètre rien, elle n'explique rien; elle répète ce qu'elle a entendu,, et, si elle n'entend qu'une mauvaise locution courante, cette maigre pâture suffit pour la rassasier. Ce Jean Giraud fait pitié. Sa brutalité harasse et n'indigne point. Il ne succombe pas sous le ridicule; ce sont minces ridicules que ceux dont on sera guéri quand on aura lu le Traité de la Vie élégante, de M. de Mortemart. Il n'est pas écrasé sous son ignominie ; son cynisme, fade et flasque, où il n'entre ni méchanceté ni sottise réelle, se gouverne avec tant de sagesse d'un bout i. l'autre de la pièce, qu'il n'allume point la colère, n'excite pas le dégoût, n'inspire pas même un peu <ie mépris; épars de scène en scène, exprimé paisiblement par des traits sans énergie, il ne nous laisse dans l'âme qu'une tranquille impression de miséri- •cordieuse indifférence. Un seul incident de ce caractère mérite d'être relevé. Lorsque Jean se ren- ■contre avec René, chez qui son père a été jardinier : « Hé! hé! dit-il, j'ai fait mon chemin... U y a des gens qui rougissent de leur père; moi, je me vante du mien, voilà la différence. » Sur quoi la comtesse reprend : « U a passé le Rubicon des parvenus : il a

avoué son père. » C'est là enfin de Tobservation morale, large et vraie, rendue par la vive justesse de l'image comique. Turcaret, dans une situation semblable, se conduit d'une tout autre façon. Cette masse pesante et magnifique perd Téquilibre, quand le marquis lui agite devant les yeux le justaucorps vert d'autrefois. Turcaret, en atténuant son origine, «t Jean Giraud, en affectant de se glorifier de la sienne, jouent tous deux le même personnage, et tous deux restent dans la vérité de leur temps. Au fond, Jean Giraud n'est pas plus aise que Turcaret de sa naissance, et le soin qu^il prend d'en tirer vanité le prouve. Mais de 1709 à 1857 les mœurs générales ont accompli ce progrès et gagné ce point, que Jean Giraud se sent obligé par elles de ne pas renier sa famille. « Voilà, comme il dit, la différence » de lui à Turcaret. Je la constate, à l'honneur de la société bourgeoise de 89; je suis heureux d'avoir occasion de la constater chez un auteur qui peint cette société dans un moment de crise morale où son esprit menace de subir des altérations difficilement réparables. Ceux qui célèbrent le xvii* siècle comme le bel âge de la vie de famille, ont mal lu Lesage, Dancourt et Molière.

DES PERSONNAGES. — DE LA LOGIQUE AU TUÉATRE ET DU POSITIVISME DANS LA SOCIÉTÉ

Affranchi des autres entraves, il ne manquait plus à M. Dumas fils que de se débarrasser des passions et des sentiments. Il y a réussi. Les passions Tont tenté deux fois dans le premier élan de jeunesse, quand il a écrit la Dame aux Camélias et Diane de Lys, Depuis, il s'est gourmande, il a réfléchi, et il a inventé un art qui constitue son originalité véritable, qui lui assure une place à part dans l'histoire de notre littérature, qui est tout ensemble sa force et sa faiblesse : la logique appliquée au théâtre.

Il a la douleur de partager avec nombre de gens, l'honneur d'avoir découvert le réalisme ; au lieu que la logique lui est propre. Elle lui tient lieu de tout ; elle est chez lui partout. La logique fait sa première apparition dès le troisième acte de la Dame aux Camélias diwecM, Duval. Elle se présente résolument et carrément, ainsi qu'il convient à une personne comme elle ; mais elle ne songe pas, pour cette fois, à tout envahir. A partir du Demi-Monde, après avoir couru dans Diane de Lys une assez singulière aventure, elle règne en maîtresse absolue ; rien ne lui échappe, bien qu'elle laisse encore subsister, en s'y mêlant, quelques bonnes

choses distinctes d'elle. Les personnages la sentent qui les entoure et les presse, et ils la signalent. « Vous êtes, dit l'un, la logique en personne. » — « Vous avez un grand mérite dans vos discours, remarque un autre, c'est la clarté. » — « Ne craignez rien, s'écrie un troisième dans la situation la plus tendue, nous ne faisons, monsieur et moi, que de la logique. » Quand arrive le Fils Naturel, elle a fait maison nette; elle ne souffre plus à ses côtés que ses deux bonnes amies, la géométrie et la loi. Où elle réussit, tout se relève et se condense; elle échouant, tout tombe et flotte au hasard. La critique fataliste y verrait volontiers la faculté maltresse de M. Dumas, et elle pourrait nous le montrer également impuissant à en rejeter le joug dans les différentes parties du drame, dans le plan, dans le style et dans les caractères.

S'il y a dans ses plans, en effet, une méthode quelconque, c'est celle qui préside aux démonstrations mathématiques; hors le Demi-Monde, ses pièces commencent toutes sans plus de complications par le commencement, comme l'arithmétique par le chiffre 1. Le dialogue est une série de raisonnements alternés, qui vont droit devant eux, à la façon des boulets de 48 ; j'emprunte cette comparaison à M. Dumas lui-même. On voit avec surprise, au théâtre, un auteur qui n'est occupé que de déduire; il suppose des faits, il indique des sentiments, il constate des actions; ce sont comme des lignes que trace un géomètre avant de rechercher les propriétés d'une figure;

et de la combinaison tranquille de ces lignes, il con«> :struit des personnages qui sont des rectangles. Que résulte-t-il de là ? Un spectacle aride, où le drame et la comédie n'existent qu*à Tétai virtuel, et ne se traduisent jamais par des émotions saisissables. Plus la série d'argumentations qui sort d'un incident est en •elle**mème irréfutable, plus Tâme absente se laisse regretter. Plus le langage est net et sans équivoque, ■moins le sentiment nous touche. Il ne nous touche point parce que trop de netteté lui donne trop de raideur, et, chose remarquable I par la raison qu'il ne nous touche point, il nous parait aussitôt moins net; nous sommes tentés de croire qu'il n'existe pas. Il existe cependant, mais sous forme de cristallisation sans vie. — L'émotion naissait, elle allait s'épanouir; la logique souffle sur elle, la dessèche et la fige en arêtes aiguës. Je ne sais si c'est bien parler, mais il y a positivement des émotions que M. Dumas empaille, il y en a qu'il traite par l'éthérisation. Qu*ai-je dit tout à l'heure, qu'elles n'étaient point saisissables I Elles sont là^ au con* traire, à portée de la main ; on les voit, on les prend, on les palpe, on les tourne, on les retourne, on les remet en place aussi commodément que des minéraux dans une galerie du Muséum : minéraux, purs minéraux I Jetez-les avec force contre le mur, ils casseront peut-être ! vous n'entendrez pas de gémissements en sortir, et ces petites veines ne crèveront point pour ouvrir passage au sang. Or, le propre des sentiments €st*il de se démontrer ou d'être sentis et de se faire

s^itir? Ëtque nous importe au théâtre un enchal* nement de propositions vraies, sous lesquelles il nous est impossible de découvrir ni amertume concen* trée^ ni colère, ni passion qui éclate, ni pudeur qui lutte, ni éloquence d'aucune sorte, ni rien enfin qu*un enchaînement de propositions !

Mais cette méthode, une fois admise du publie, épargne à Tauteur bien des soins pénibles, comme à 868 personnages de bien cruels combats. Il ne reste plus de perplexités possibles, la logique tenant toujours prête la considération qui doit les dénouer. Il ne se présente plus rien non plus d'embarrassant à dire, puisqu'il ne s'agit que de tout réduire en di« lemme. C'est pourquoi nous soupçonnons ici, comme dans beaucoup d'autres cas, que la faculté maîtresse n'est pas aussi maltresse qu'elle en a l'air. La logique eût été, pour M. Dumas, une tendance moins irrésis- / tible, s'il n'y avait deviné un art qui a l'avantage / incontestable de ne pas être le père des difficultés. I Que de peines n'eût-il pas fallu, dans le Demi-Monde J pour peindre une jeune fille préservée de la conta-l ^on des mauvais exemples par l'horreur instinctive du mal et par un fonds de pureté que tout choque; autour d'elle ! Mais supposez que la jeune fille raisonne ; elle joindra ensemble une ou deux remarques concluantes : « En voyant tous les jours où une femme peut arriver à la suite d'une première faute, elle apprendra à ne pas commettre cette faute; » et du moment qu'elle aura prouvé qu'elle sait le pourquoi et le parce que des choses, honnête par a + ô,

tout sera dit. La confidence ardue d'Henriette à Jac* ques coûte encore moins à M. Dumas. Quelques-uns de nos lecteurs ont sans doute assisté aux premières représentations de Gabrielle; lorsqu'arrivait Taveu d'Adrienne, madame Allan avait beau adoucir les endroits critiques par Thabileté infinie de son jeu, les femmes se mettaient à chuchoter, à hausser imperceptiblement les épaules et à se moquer d'Emile Augier qui teint qu'une femme, en qui survit, si faible qu'il soit, le besoin de considération, se laisse arracher de tels aveux, même après tant de détours, même par son amie la plus chère, môme pour sauver celle-ci d'un péril imminent. Eh bien, dans M. Dumas ce genre de confidence se fait, sans aucune nécessité, à un jeune homme, au premier venu. Pourquoi?

parce qu'il n'exige que le temps de poser les termes d'une équation : « Vous connaissez, monsieur, certaines situations nées dé l'indifférence d'un mari et de l'oisiveté d'une femme, etc. » En méditant ce morceau, comme il le mérite, on a le grand secret de M. Dumas et la raison pour laquelle il ne connaît point d'obstacles. 11 supprime les transitions morales; la nature n'a pas pour lui de nuances, ni le cœur humain de timidités. Où seraient dès lors les obstacles? Tenez pour certain que s'il avait eu à écrire la déclaration de Phèdre à Hippolyte, Phèdre, dont les yeux n'eussent été facilement étonnés ni du jour ni d'autre chose, eût soupiré le résumé biographique suivant ou quelque fleurette analogue : « Thésée voyage, nous sommes seuls, et je vous aime. » Et lea

fervents de M. Dumas se fussent récriés sur un style aussi énergique. L'énergie, qui retranche tant de beautés, doit être suspecte ; elle a tous les caractères d'une qualité négative; elle parait moins puissance de concentrer, qu'impuissance à expliquer.

Ce n'est pas à dire que la méthode logique, avec les habitudes d'esprit qui en découlent, soit de toute nécessité pernicieuse. Elle .constitue une force indifférente, qui ne doit être jugée que sur la direction qu'on lui imprime. Le réalisme, tel que le pratique M. Dumas, n'est qu'un ensemble de défauts manifestes; il ne saurait être autre chose; la casuistique de l'art n'a point de sub- [ tilités capables de transformer en mérites éclatants la conception lâche des caractères, la fadeur, les lieux communs séculaires. Mais l'application de la logique et de ses formes au drame n'est point une de ces erreurs simples que le critique puisse condamner sans réserve. Après avoir ajouté aux défauts de M. Dumas et les avoir doublés, la logique lui rend beaucoup des qualités que nous étions tout à l'heure réduit à lui refuser. Nous condamnions son style, et voici que, de la méthode logique, ce style reçoit, dans les moments graves, une précision ferme et noble, une égalité de teintes, une clarté qui fixe la vue et en même temps la repose. Quand M. Dumas s'arrête pour récapituler une situation, les circonstances se groupent avec les mots, dans un ordre si simple, si lumineux et si bref, que, par le seul aspect des superficies, vous pénétrez au cœur du drame; le bel arrangement des signes vous mène aussi loin qu'eût fait l'imagination, avec

moins de toudaineté, peiit~êir€, mais aussi aYec \me «Roindre dépense de force. Relisez, dans le Bmm^ Mond^y la dernière scène du troisième acte. U n'y 9. pas» au Palais, un avocat, capable d'établir Tétat d'une cause de manière à mieux faire entrer, daiwi Tesprit de l'auditeur, la conviction sûre et prompte. No\i3 trouvions les incidents trop brusques et la franchise des personnages trop peu ménagée. Heureaae brusquerie! et plus heureuse franchise I L'une nou$ apporte, çà et là, des effets que nous n'aurions pm •demander ni à la marche générale de l'action, toujours incertaine, ni à des caractères mal développés, ni aux passions absentes ou qui ne s'étudient qu'à parler le langage de la froide réflexion. L'autre nous communique quelquefois les émotions élevées dont nous sèvre l'ordinaire impassibilité des personnages. Quelle secousse vraiment dramatique, quand Lucien, sans se douter du coup qu'il porte, apprend à Clara, en trois mots, que Sternay se marie ! Or, d'où vient ici le dramatique? Pe la compassion affectueuse de Lu^* -cien? Il l'exprime à peine par un geste. De l'indigna* tion de Clara? elle n'a pas encore eu le temps d'écla* ter. Le dramatique naît uniquement de l'imprévu de cette nouvelle et de la forme nette et courte sous la* quelle elle se produit. Cette netteté terrible, cet im* prévu si naturel, n'est-ce point l'habitude de procédcwr par déclarations brusques, n'est-ce point l'amour pw ^e la clarté logique qui le donne? Et n'est-<ïe point aussi du même goût de rectitude que sort l'aveu <L'£li^a, aveu si touqhant pour nous, et qui la laisae

elle-même â tranquille, quand, le front haul, sans exorde insinuant, sans précautions discrètes, sans figures de rhétorique, dédaignant d'user de termes nobles et de protestations pompeuses, mais n'oubliant pas une circonstance, présentant un à un, et selon leur suite chronologique, tons ces faits si délicats, ne cherchant aucune des habiletés oratoires qui les eussent atténués, inquiète seulement d'en recomposer le détail exact et lucide, elle déclare à Thomme qu'elle va épouser, que, si la fortune lui eût permis de suivre le vœu de son cœur, son choix s'était depuis longtemps porté sur un autre. La raideur des allures géométriques a pu se combiner avec la fantaisie la plus libre pour former le type charmant de Diane de Lys, la grande dame blasée et intrépide qui raisomie chacun de ses dégoûts et veut mettre une aventure au bout de chaque raisonnement. Quand elle s'aban** donne à sa passion pour Paul, par où enlève-t-elle si soudainement l'intérêt, si ce n'est parce qu'elle foule aux pieds les transitions lentes et ne veut rien connaître de la flexibilité nécessaire qu'impose le monde î Amazone téméraire, lancée à toute bride sur une route en lignes brisées, elle se joue dans cet effrayant zigzag, elle tourne à angle droit, et tourne sans cesse, et elle tient nos esprits comme nos yeux suspendus, jusqu'à ce qu'elle tombe d'une chute fière dans le précipice qu'elle eût évité en décrivant une courbe.

Il est donc des cas où l'esprit logique réussit ; il en est où il pouvait seul réussir aussi bien. Si M. Dumas

n'en a point évité les inconvénients, si même ces inconvénients lui ont plu parce qu'ils le dégageaient de beaucoup d'obligations difficiles, ce n'est pas pour lui une mince gloire d'avoir si bien senti quels avantages le théâtre en retire.

Cet esprit-là devait inspirer, de nos jours, la comédie, grâce à un phénomène digne d'être observa et mis en lumière; nous voulons dire l'absolue puissance que la loi a prise sur nous et sur les actes les plus importants de notre vie. La loi, dans la société issue du mouvement de 1789, a le don de créer des situations dramatiques. Ce n'est pas qu'avant 1789 elle n'exerçât déjà sur les mœurs une influence considérable dont l'ancienne comédie porte la marque; mais cette influence était trop sourde pour qu'on s'avisât de demander à la loi elle-même des péripéties et un dénouement. Devenue, depuis la Constituante et le code Napoléon, une puissance plus conséquente à elle-même, plus régulièrement appliquée, plus uniformément obéieet plus digne de l'être, elle révèle son action par des effets plus directs et plus immédiatement visibles à l'observateur. Formé dans une étude d'avoué, Balzac a le premier suivi à la piste avec attention et patience les drames de la loi, sans que, pourtant, celle-ci se substituât purement et simplement, dans ses œuvres, aux passions et aux caractères. Du roman au théâtre, il n'y avait plus, pour elle, qu'un pas à accomplir. Supérieure, dès qu'elle est promulguée, à la puissance souveraine elle-même, à peu près comme le Destin l'était à Jupiter et aux

dieux, la loi civile intervient dans la vie de l'individu, avec le caractère d'une fatalité inévitable ; elle est inflexible et rigide comme la logique; elle a, comme elle, ses axiomes qui engendrent un enchaînement serré de conséquences indéfiniment nécessaires; voilà comment elle devait apporter avec elle, sur la scène, l'esprit logique, ou s'y introduire sous ses auspices. Ce pas était toujours imminent; il se serait fait hier comme aujourd'hui. Mais l'humeur dominante favorise singulièrement, aujourd'hui, la prise de possession systématique et absolue du théâtre par la loi.

Un vent de sécheresse a passé sur nous. Que chacun s'examine, môme ceux qui, il y quinze ans, cachaient dans leur pupitre d'écolier, parmi les livres défendus et chers, la Dernière Aldini ou les Méditations, et qu'ils disent s'ils ne se sentent point gagnés par l'âpreté du jour, s'ils n'ont point, par accès, la rage froide du positif et des biens palpables de ce monde. Voici, depuis cent ans, le seul moment peutêtre de notre histoire littéraire à qui manquent les poètes. Il en est un qui s'est tout à coup révélé, M. Flaubert : nous avons essayé de montrer ailleurs * comment sa première œuvre tourne, de propos délibéré, à la confusion de la poésie. Il en est un autre, désormais entré en pleine possession de sa maturité ; il la consacre à écrire les Lionnes pauvres,

11 nous siérait moins qu'à personne de méconnaître

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