‹ Le théâtre et les MoeursChapitre 38 sur 62 · DES VRAIES QUALITÉS DE M. DUMAS FILS · texte numérisé non relu

DES VRAIES QUALITÉS DE M. DUMAS FILS

Et pourtant, il s'en faut que M. Dumas soit inexorable et sourd. S'il s'est rangé dans l'école brutale, c'est pour se conformer aux dispositions du public,

qu'il a toujours adroitement pressenties. Il a trouvé de ce côté les succès prompts ; il y a rencontré par interralles Tori^nalîté de bonne aloi; il y a déployé des talents dramatiques réels. Mais son génie propre , et ses goûts, s'il les eût suivis, Teussent porté ailleurs, I puisqu'on voit par ses romans qu'il avait l'esprit poé- ' tique, et que son théâtre, en dépit de la sécheresse qui / y règne, laisse encore percer çà et là une âme ouverte auxbelles émotions. De même qu'il a dû se mutiler poar devenir un parfait réaliste, de même, pour viser aa fort, pour produire ce violent qu'il affectionne et qui est sans amplear aussi bien que sans énergie effective, il a plus d'une fois détourné la tête des scènes gracieuses qui s'offraient d'elles-mêmes» à lui. Ahl s'il voulait I quels spectacles réconfortants il nous offrirait, au lieu ces spectacles où il se corrompt ! Quelle belle place il saurait prendre dans le théâtre des braves gensi Comme il peindrait leurs déceptions, leurs espérances, leurs travers, au besoin, leurs luttes contre la méchanceté cynique, esquissée de profil! L'accent franc de l'honnêteté est encore ce qui lui réussit le mieux. Il s'est rendu glacial par système, par paresse, par impuissance d'artiste qui a négligé de cultiver toutes ses qualités, et à qui elles font justement défaut. Un vrai honnête homme, quand même, dans sa première nature I Je lui reproche l'aridité préconçue, je lui reproche le légalisme féroce dont il se fait, non seulement le peintre, mais encore le complice; je lui reproche les défauts qui courent l'air. Je laisse les pharisiens crier haro sur la Dame aux Camé-

lias* Gomme si c'était glorifier les fiUes perdues que de nous attendrir sur Tune d'entre elles, au moment où elle se retrouve et se relève par la vertu d'une passion vraie I Comnie si^ d'ailleurs, Margaerîte n'était pas suffisamment écrasée sous la philosophie orthodoxe de M. Du val père, et sous la nobk indignation de M, Duval fils I Tavoue que je ne comprends guère le zèle singulier qui, parmi tant de choses attaquables dont le théâtre de M. Dumajs est rempli, est aûé choisir, pour le tourner bruyamment à crime, ce tableau douioureiix d'une pauvre filie, imalheureuse seulement du jour où elle essaye de redevenir honnête, et qui nous attache parce qu'elle l'essaye. Quand Je vieux Pierre Crespo, dans Galderon, va se séparer de son fils et lui donne ces derniers conseils, si inij)osants dans la bouche du fier bourgeois qui n'a point tremblé devant Philippe II : « Respecte, lui dit-il, toutes les femmes; je dis toutes, entends-tu biea, même celles qui sont descendues le plus bas... » M. Damas n'en demande point tant. Lui refuseix)n&-nons le peu qu'il demande! Est-il si dangereux pour l'homme de trouver une raison inattendue d'aimer la nature humaine et de l'honorer là oà les bons sentiments semblaient avoir pour toujours disparu !

Nous insistons sur ce point, parce que la Dame aux Camélias trahit une veine trop vite aban<lonnée. Cette création touchante nous permet d'entrevoir, mieux qu^ancune autre, ce qu'aurait pu être M. Dumas, en nous révélant un fonds primitif qui, pour s'être appauvri de plus en plus chez lui, n'en a pas moins

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laissé partout sa trace. La pitié généreuse qu'il nous inspire pour elle, la sympathie qu'il lui témoigne largement depuis sa conversion jusqu'à l'arrivée de M. Duval, l'abondance de cœur, la chaleur d'âme sont des qualités honnêtes, même quand elles s^égarent, et nous ne voyons pas qu'elles tombent ici en des égarements bien terribles. C'est l'honneur de M. Dumas, que les souffrances de la femme pauvre et les tentations qui la perdent aient trouvé en lui, en mainte rencontre, un peintre sincèrement ému, qui n'a pas craint alors de prendre parti, au risque de blesser de fausses bienséances. L'horreur de la séduction qui, demi- voilée, répand sur le prologue du Fils Naturel un saisissant que n'a point le reste de la pièce, se lie à cette compassion respectueuse pour la faiblesse et la misère ; et, s'il est un signe non équivoque du besoin d'honnêteté, ce doit être celui-là.

M. Dumas le dit quelque part avec sa décision et un peu sa rondeur terne : « Se marier quand on est jeune et sain, choisir, dans rCimporte quelle classe, une bonne fille franche et saine, l'aimer de toute son âme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l'exemple de sa vie : voilà la vérité. Le reste n'est qu'erreur, crime ou folie. » Il doit à cet ordre d'idées quantité d'inspirations heureuses, mais trop passagères, qui traversent l'aridité de ses comédies, comme un souffle d'air frais dans le désert. Que René de Gharzay peigne les joies de

safière indépendance* ou développe le doux et mélancolique tableau du mariage à quarante ans ; qu'Aristide reprenne, à sa manière, la charmante, réternellei chanson qui a pour titre : « Souvenirs du jeune âge *, » ou qu'Élisa nous conte, avec des larmes dans la voix, les désappointements si cruels et si plaisants des jours où elle a connu la faim •, on est gagné, on pleure, on sourit ; les taches de style ne réussissent pas toujours à nous gâter notre émotion.Et pourquoi parler de taches? elles disparaissent. Parmi ces idylles de la vie domestique, qu'il ne cherche pas, qu'il fuit plutôt, au milieu des cœurs bons et honnêtes, M. Dumas est si bien chez lui, qu'il retrouve jusqu'au style. Ce n'est plus le même écrivain. Adieu la géométrie I la nature s'échappe et parle toute pure. Adieu le réalisme I la poésie reparaît. Moi, quand Gustave vient de dire à Marguerite Gautier, d'une façon incidente et sans y mettre d'importance : « ... Depuis que je suis avocat, » et que la brave Nichette ajoute avec admiration : « Ahl ouï, j'oubliais de te le dire, Gustave est avocat, ma chère, » ce « ma chère » tout simple, où il y a tant de contentement et de bon petit orgueil naïf, ce gentil piaffement, si bien lancé, me touche plus qu'un acte entier du Fils Naturel. Mais veut-on voir s'opérer, en quelque sorte sur place, la métamorphose du réaliste? qu'on rapproche l'une de l'autre deux

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