PRÉFACE. VU
jours. Combien de fois n'ai-je pas lu chez les écrivains du temps qu'au contact de l'idée, les canons s'évanouissent comme la fumée qu'ils dégagent ; l'airain et l'acier se liquéfient comme le plomb vil ! Et quelle langue en ce temps parlait l'amour, quand il nous murmurait à l'oreille :
Ce mot, le mot des dieux et des hommes : « Je Vaime I »
n y avait dans les mœurs une poésie qui leur venait de leur solidité, de leur simplicité et de leur cordialité expansive. La différence des conditions, des croyances et même des formes politiques où chacun se plaisait à mettre assez légèrement son espoir, ne troublait pas , elle laissait subsister la communauté de la vie morale et du tempérament national. Le bourgeois aisé du faubourg Poissonnière, dont l'industrie prospérait et qui criait à pleins poumons : Vive le roi! sur le passage de Louis -Philippe; le cabaretîer de la montagne Sainte-Geneviève qui se nourrissait des souvenirs de 92, inclinait vers la République et magnifiait Voltaire et Rousseau ; larmateur breton de Paimpol qui vouait à la Madone son trois-mâts armé pour la pêche d'Islande ; le gentilhomme légitimiste qui s'était retiré dans son château du Maine pour y bouder au milieu des paysans et faire valoir ses terres lui-même ; le vieil officier voué à l'observation
VllI PRÉFACE.
de sa consigne, mais qui, tout de même, dans le secret de son cœur, regrettait et attendait encore les Napoléon, tous ensemble auraient paru discordants à Fobservateur superficiel; ils pouvaient poursuivre chacun sa chimère spéciale , caresser chacun sa conception particulière du gouvernement et de la société; ils étaient tous imprégnés, quoique inégalement, du même air ambiant.
La Révolution française avait déposé dans le Code civil et dans la Charte tout ce qu'elle avait engendré de sain et de durable, tout ce qui d'elle était éprouvé, certifié, authentique. Le Gode civil avait mis plus de liberté, de raison et de douceur dans les relations de famille; il avait établi l'égalité des frères et des sœurs; il avait eu pour effet de porter jusqu'à l'idolâtrie l'amour de l'enfant; dans toutes les familles,, chez le riche comme chez le pauvre, chez le grand seigneur comme chez le manant, le sacrifice quotidien des parents était devenu leur règle, leur bonheur et leur volupté. La Charte avait formé et fortifié chez tous le sens de la liberté politique ; elle avait éveillé la conscience de la personne; elle avait révélé le prix qui s'attache à l'indépendance personnelle et à la propriété individuelle, base et garantie de l'indépendance personnelle. Plus on se connaissait libre soi-même, plus on avait