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LA PRÉFACE DE « L'ÉTRANGÈRE

Les préfaces de M. Dumas fils sont toujours diversement appréciées ; il est rare qu'elles ne soient pas un événement. Celle qu'il vient de mettre à V Étrangère a été pour le public lettré un coup de cloche fort inattendu. Elle sonne la grande conversion littéraire de M. Dumas fils. Il n'y est question qu'incidemment de V Étrangère. M. Alexandre Dumas y traite de la théorie générale du drame. Or, il se trouve qu'à présent son art poétique ne diffère plus beaucoup de celui d'Horace et de celui de Boileau.

Ce n'est certes pas un reproche que nous lui adressons là. Nous le félicitons, au contraire, vivement de venir se ranger, après tant d'autres, sous la loi des deux législateurs de l'art d'écrire. En matière d'art

et de poésie, comme en matière politique et philosophique, il n'existe qu'un bien petit nombre de vérités^ toujours les mêmes. La grande invention et l'originalité saine ne consistent pas à y ajouter, mais à en rajeunir la démonstration et la mise en œuvre. M. Alexandre Dumas, dans la première partie de sa préface, expose et déroule d'une main sûre les loi& de l'art théâtral, les règles du drame, les nécessités de la scène. Toute cette première partie est un modèle de bon sens. M. Alexandre Dumas, en reprenant les anciennes maximes, les confirme par des expériences qui lui sont personnelles et par les suggestions d'un esprit qui n'est qu'à lui. Sa leçon est des plus actuelles. Il l'adresse à des gens de notre temps. C'est M. Zola et les naturalistes que vise M. Dumas, et c'est eux qu'il atteint.

Comme le temps marche I comme ils sont loin, les^ jours où M. Alexandre Dumas était l'idole des jeunes réalistes! Il inaugurait alors ou se piquait d'inaugurer un art nouveau. Il avait autour de lui ou à sa suite des prophètes dont la voix prêchait le drame de l'avenir, un drame sec, brutal, toujours en ligne droite^ qui dédaignerait les conventions et les circonlocutions scéniques du vieux temps, et lui-même marchait à la tête de la nouvelle école, confiant et superbe, avec trois œuvres magistrales autant qu'audacieuses : la Dame aux Camélias, qui a fait verser tant de larmes; le Demi-Monde, d'une conception si simple et d'une composition si ample ; Diane de Lys^ avec son type de grande dame si vrai, si poétique, s»

rigoureusement déduit de la logique des situations sociales. L*âge est venu, l'aiguille a avancé de quel-» ques heures sur le cadran du siècle; le naturalisme a suivi le réalisme; et M. Alexandre Dumas fait face en arrière contre M. Zola. Le révolutionnaire de la veille est devenu comme toujours, le conservateur du lendemain.

On connaît la prétention du naturalisme. Au lieu d'exprimer la nature, il entend la copier exactement et telle qu'elle est ; au lieu de nous en communiquer l'impression juste et profonde, il entend la rendre elle-même avec toutes ses surfaces visibles, tangibles . et sensibles ; bref, il nous annonce qu'il identifiera, sans métaphore, Tart avec la nature et la réalité. Une telle prétention se heurte à des impossibilités matérielles qui sont invincibles. Zeuxis peut bien tracer sur la toile un raisin si vrai, que les oiseaux se précipitent pour le becqueter : le premier coup de bec leur apprendra que cela ne se mange pas. Le seul plaisir que la grappe du peintre eût pu leur offrir» c'est celui des yeux. Voilà la jouissance d'art qu'ils ne sentent pas, bien différente de la jouissance naturelle et naturaliste qu'ils auraient eue a s'enivrer de la saveur de la vigne. Le romancier peut bien nous décrire la voiture à Pierrotin * et son personnel de voyageurs de Paris à l'Isle-Adam avec une telle puissance de vérité, qu'il nous semble que nous y sommes. Nous n'y sommes pourtant pas. Dans le voyage-

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