Balzac, Un Début dans la Vie
réel, nous éproaverions mille impressions diverses, nous ferions mille petites actions indifférentes, nous vaquerions à mille petits soins vulgaires ou inavouables, d'un détail si infini, que, si le romancier voulait noter exactement et complètement l'histoire d'une heure réelle et naturelle pour un seul homme, il lui faudrait écrire au moins dix volumes. Et il ne sera pas, encore, avec ses dix volumes, dans la réaUté de la nature I Car l'heure réelle que nous avons passée sur la banquette de la patache, à côté de Pierrotin, du comte de Sérizy, de Brideau et des autres, à travers les monts et les bois, avec la jolie descente de MafÛiers-sur-Stors et la vallée de FOise, était toute vive et toute animée ; l'heure n'a duré qu'une heure, et même moins ; tandis que les dix volumes du blocknotes naturaliste nous prendraient cinq jours à lire; et ces cinq jours seraient d'un fastidieux accompli. Le romancier est donc obligé de choisir parmi cent mille incidents qui sont tous également réels, comme il choisit parmi des milliers de sujets, qui sont tous également dans la nature. Du moment qu'il choisit, nous avons le droit de lui demander compte de tout ce qu'il s'approprie et de tout ce qu'il exclut; nous ne lui permettons de nous offenser ni de nous ennuyer. La nature finit; l'art commence.
Chaque art a ainsi sa perspective propre, qui n'est pas celle de la nature; et on rend la nature avec d'autant moins d'exactitude qu'on s'éloigne plus de la perspective de l'art. M. Alexandre Dumas le démontre sans réplique, pour ce qui est du
théâtre. Que parlez-vous du naturalisme, avec le mannequin qui figure dans r Assommoir la chute de Goupeau? Le mannequin est peut-être un personnage naturaliste; est-ce que c'est une personne naturelle? Que parlez-vous de dialogue réaliste, quand le môme mot paraît neuf à la ville et poncif sur la scène, quand la même plaisanterie qui, débitée au théâtre devant quinze cents personnes accumulées les unes à côté des autres, les soulève toutes ensemble d'une seule explosion de rire, nous laisse froids dans un salon, où manque Télectricité de la salle de spectacle! Sur le droit que s'arrogent les naturalistes de tout dire à la scène comme on le dirait à la ville, M. Alexandre Dumas fait la remarque topique : « Il y a, dans la vie réelle, des choses qu'on dit quand on est deux et qu'on ne dit pas quand on est trois. Or, au théâtre, on est toujours trois. » Rien déplus juste et de plus décisif.
Ce qu'il y a encore de curieux dans la préface de V Étrangère^ c'est qu'on y peut suivre pas à pas le processus de l'esprit de M. Alexandre Dumas. Personne, de nos jours, n'a plus osé que lui au théâtre. On verra, par sa préface, qu'il connaît sa témérité, qu'il en sent les périls, qu'il n'a risqué aucune hardiesse sans calculer longuement si elle était de nature à supporter l'optique et l'acoustique morales, particulières au théâtre. Nous assistons à toutes ses méditations et à toutes ses hésitations, et combien il ourdit de ruses avant de livrer quelqu'une de ces batailles {le$ Idées de Madame Aubray, la Femme de Claude,
Moîisieur Alphonse) où les personnages sont comme des soldats chargés de donner l'assaut an public, pour implanter dans les esprits, par le droit de la victoire, quelque thèse sociale inopinée. M. Alexandre Dumas est passé maître dans ce genre de strate* gie et de balistique théâtrales. Tout lui a réussi. Mais qu'il prenne garde de lasser la fortune! Il a atteint Textrême limite. Le rôle de réformateur des lois n'est interdit ni à l'auteur dramatique ni^au romancier, puisque tous deux peignent les mœurs dont les lois sont l'émanation ou qui émanent ellesmêmes des lois. Cependant, le drame risque de perdre beaucoup en naturel, en puissance et en émotion, quand il n'est paa à lui-même son principal objet. Je me défîe d'un drame qui est le produit prémédité d'une thèse sociale préconçue. Au contraire, la thèse sociale me domine et m*enlève quand elle sort d'un drame qui a été conçu et écrit en dehors de toute thèse.
Tel est Teffet qu'ont produit Antont/y en 1831, et Angèle en 1833. En voiU un, le premier des Dumas, qui n'avait besoin ni de théories ni de préfaces I Quelle richesse I quelle imagination, semant sans cesse des fruits d'or! Quel génie, et quelle profusion de génie! M. Dumas fils parle admirablement de son glorieux père. Nous ne savons s'il n'a pas encore été un peu froid pour le prodigieux trouvère, fils du soleil et des terres vierges de l'équateur, qui a enchanté notre jeunesse. Le grand et bon Dumas se demandait, avec inquiétude, dans les derniers temps de sa vie, s'il
resterait quelque chose de lui . Il ne restera rien, hélas I et, cependant, tout restera. Alexandre Dumas père n'a donné à aucun de ses écrits la forme qui fait qu'on dure. Ses œuvres elles-mêmes périront ; le fonds en sera probablement impérissable. Le trésor de légendes que Dumas laisse derrière lui descendra jusqu'à la foule profonde, et ces légendes, soumises à une élaboration continue par Timagination populaire, pourront défier les siècles. Dans trente ans d'ici, on ne lira plus les Trois 'Mousquetaires, le Chevalier d'Harmental, Monte-CristOy la Dame de Monsoreau, Mais, dans mille ans, les nourrices berceront les petits enfants avec le joli conte de Dantès et de son île; et peut-être, dans une langue qui n'est pas encore née, quelque poète qui aura, lui, le fond et la forme, mêlant ensemble Artagnan, Porthos, Bussy, Marguerite de Bourgogne, Chicot, le capitaine Roquefînette, le bonhomme Buvat, écrira, avec les débris de tant de récits magiques, quelque poème aussi indestructible que celui que le divin Arioste a composé avec les fragments du cycle carlovingien.
(Gaulois^ 12iioYeiabre 1879.)
M. ZOLA ET M. EMILE AUGIER « LE MARIAGE d'oLYMPE >»
M. Zola est un homme de beaucoup de talent qui est en ce moment dans le plein de sa saison. Il s'est fait un style à lui, plus rapproché, il est vrai, du style figuré des romantiques, qu'il méprise, que de celui de la nature, qu'il affecte d'aimer seule ; il compose des romans de mœurs qui sortent du commun selon une méthode à lui, beaucoup plus éloignée^ il est vrai, de la méthode de Balzac et de Flaubert, qu'il admire, que de celle de nos romanciers du xvii* et du xYiii® siècle, qu'il taxerait sans hésiter, du haut de son dédain (l'auteur de Manon Lescaut excepté), de tout sacrifier à la convention. Par malheur, cet écrivain de tant de mérite a une araignée dans le plafond : je lui demande pardon de prendre la langue des héros de V Assommait ; cette langue est la seule qui rende parfaitement ce que je veux dire. L'araignée de M. Zola, qui est une araignée à mille pattes, sans cesse renaissantes plus on les coupe, cette araignée lui picote et
lui martelle incessamment la matière grise d'une certaine façon qui fait qu'il s'en va, à travers rues et carrefours, prêchant aux multitudes qu'il a découvert un procédé littéraire jusqu'ici inouï, l'observation du réel et du vrai, et qu'il est en train de conquérir pour le théâtre et le roman un droit jusqu'ici refusé à l'écrivain, le droit de peindre le vrai et le réel.
Je ne serais pas autrement choqué de cette prétention de M. Zola s'il ne l'affichait que de loin en loin. J'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer à mes lecteurs que notre époque a la spécialité de découvrir la merMéditerranée. Thiers croyait qu'il avait inventé le système d'équilibre et qu'il n'était donné qu'à lui de le comprendre. M. Taine nous enseigne dans sonvoJume r Ancien Régime et il démontre à grands renforts de documents inédits, qui lui ont coûté certainement de la peine à déterrer de leur poussière, qu'il existait avant 1789 des sergents recruteurs et qu'ils s'y prenaient très vilainement avec les jeunes novices dont il s'agissait d'extorquer la signature. Avez-vous lu l'introduction du Cours de physiologie de Claude Bernard? Cet homme d'un cerveau si vaste et si méditatif se persuadait que la méthode empirique datait de lui. Il était infiniment moins fier de posséder le lumineux génie de conquérant par lequel il avtdt forcé le secret du diabète et réduit le curare à la condition très docile de préparateur en physiologie, que d'avoir formulé le premier des règles pour la recherche de la vérité qui, un certain nombre d'années avant lui, se trouvaient déjà mot à mot dans Bacon et dans Aristote.
Une manie qu'on partage avec le grand Bernard est jusqu'à un certain point vénielle, pourvu qu'on la laisse quelquefois reposer. Il n'y a pas de jour de sabbat pour celle de M. Zola. Elle le travaille six jours et le tourmente le septième. S'il prend la plume dans l'intervalle de deux ouvrages romanesques, c'est toujours pour nous expliquer le roman expérimental.
A propos de la reprise du Mariage dOlympe au Gymnase, il vient de reprendre lui-même sa chanson habituelle. Le morceau intitulé la Fille au théâtre, qu'il a publié dans le Figaro, contient beaucoup de bon et de très bon. Pourquoi faut-il que M. Zola ne Fait écrit que pour enfourcher le dada, l'agaçant dada'^.W expose une centième fois de plus le programme naturaliste selon lequel il compose ou croit qu'il compose ses romans. Le vrai! le réel ! Le réel! le vrai I J'aime autant : Il était un petit navire. Oh! rien n'est beau que le réel ; je ne dis pas le contraire. Seulement cela n'est pas d'une nouveauté révolutionnante. Il me semble que grand-papa Boileau avait déjà avancé quelque témérité analogue. Le répugnant tombe sous l'empire de Tart comme le reste ; d'accord. C'est encore là un axiome de grand-père. Jl n est pas de serpent ni de monstre odieux,,. Ehl monsieur, à quoi bon tant de théories? Faites des romans puisque vous les savez si bien faire. Le libraire vous les achète; c'est qu'ils se vendent. Le public les lit ; c'est qu'il juge, à tort ou à raison, que les serpents, les limaces et les asticots y sont ;ïssez embellis par votre art pour plaire aux yeux. Mais laissezHious tranquilles avec
votre rhétorique de TaTenir, qui n*est pas paradoxale, qui est vieille comme le premier livre qu'on a écrit, aussi vieille et vingt fois plus vieille que la description des Harpies dans VÉnmde, A force de vous entendre crier : « 11 n'y a de possible au monde que le roman expérimental », on s'imaginera que vous sonsentendez : « Dans le roman expérimental, il n'y a que Zola. » Et ce n'est pas sans doute votre intention.
Si le Mariage d'Olympe, ainsi que le remarque justement M. Zola, n'est pas une pièce qui se suive, ce n'est pas par la raison que M. Emile Augier s'est trop peu soucié, en l'écrivant, d'une poétique soi-disant nouvelle qui serait le naturalisme : c'est par la raison, bien ancienne, que M. Emile Augier ne s'est pas soucié de respecter les règles, de tout temps admises, de la bonne comédie, ou n'était pas, par génie naturel, en état de les observer. M. Emile Augier a le don da rire; il n'a peut-être pas la vigueur psychologique nécessaire pour la comédie forte. Il a l'imagination tournée vers la poésie, vers le pathétique, vers le gai ; il ne Ta peut-être pas assez munie pour la préhension souveraine des mœurs et des caractères. C'est un second Regnard, moins pur de style, plus original en ses combinaisons, plus varié en sensations poétiques, plus pénétrant et de plus de portée que l'autre. Il reste plus maître de son sujet en vers qu'en prose. Il a écrit
des œuvres, non seulement charmantes, mais de grande allure, quand il a laissé parler sa divine fantaisie; il a faibli précisément quand, corrompu par les succès de M. Dumas fils, il s'est entiché de réalisme et de naturalisme. Il y a mille fois plus de réalité et d'observation vraie dans la Ciguë que dans les Effrontés, dans Paul Forestier ou Philiberte que dans le Fils de Giboyer, dans Gabrielle et F Aventurière que dans le Mariage d'Olympe. Otez les Lionnes pauvres : les essais que M. Augier a faits de comédie réaliste et de satire naturaliste sont tous manques, celui-ci un peu moins, celui-là un peu plus. L'heureux M. Koning, à qui tout réussit, n'a pu faire réussir le Mariage d'Olympe.
C'est que le public ne rencontre dans le Mariage d'Olympe rien de ce qu'il est toujours venu chercher au théâtre : ni le drame, si ce n'est trop tard, à la dernière scène, ni ]'amusement et le rire, ni la vérité des caractères, des passions et des mœurs, ni ce respect des convenances et des conventions qui exaspère M. Zola et qui consiste dans le discernement exact des relations nécessaires que la nature des choses établit entre le spectateur et le spectacle, entre les yeux et la scène.
Olympe et Irma, pour ne pas citer d'autres rôles, ne sont pas des caractères et n'ont pas de vérité. Une femme galante qu'a une fois mordue l'âpre désir du mariage et le désir plus âpre d'être du monde ne s inquiète guère, quand son but est atteint, si le mariage est ou non folâtre, si la vie du monde est
vide ou non, si la vie en famille est ou non ennuyeuse. C'est une ambitieuse; son ambition est satisfaite ; l'ambition ne connaît pas plus Tennui que la mauvaise humeur. Je ne dis pas qu'une courtisane mariée devient nécessairement une chaste matrone parce qu'elle a épuisé le plaisir, coupe et calice, quoique le phénomène se présente plus souvent qu'on ne croit. Elle devient une femme très décente et d'une tenue irréprochable, parce qu'elle a été induite à se marier par l'horreur du déclassement. Une duchesse de naissance pourra faire asseoir un comédien à sa table ; elle, jamais : un comédien n'est pas pour elle un représentant de l'art, c'est le spectre de la bohème et du cabotinage. Une femme née dans le monde et qui y a toujours vécu pourra succomber, dans telle ou telle circonstance donnée, à la tentation d'accepter une belle parure qui lui est offerte ; elle, jamais. Elle ne s'exposera pas, pour une misérable perle de dix mille francs donnée par un nigaud, à perdre les cent mille bonnes livres de rente que lui a apportées l'époux si difficilement conquis. Une femme honnête et considérée peut être saisie, à l'extrême rigueur, d'une certaine nostalgie de certaines choses; elle, jamais. La nostalgie de la boue, quand on n'a pas encore la considération et que tout à coup on en jouit! le regret de l'avant-scène des Variétés, quand on est magnifiquement assise à l'Opéra de Vienne, dans la loge d'une véritable princesse; les soupirs vers Mabille quand on s'entend appeler comtesse dans les premiers salons de l'Autriche I Allons donc!
La courtisane mariée au gré de son calcul restera, autant que vous voudrez, sans moralité et sans principes ; si son tempérament l'exige, elle se réservera, vers le rempart, trois chambres bien secrètes, au quatrième, sur le jardin ; s'il faut un crime pour empêcher d'éclater les mystères de sa vie, elle ne reculera pas devant le crime ; elle écrasera tout de son mensonge et de son orgueil méchant ; elle fera tout le bas, tout le vilain, tout i'horrible qu'il vous plaira de supposer ; il y a une chose, une seule, qu'elle ne fera, jamais: c'est jeter une seconde fois son bonnet par-dessus les moulins après qu'elle a eu tant de peine à le repêcher. Et c'est justement ce que ne cesse de faire Olympe pendant trois actes î Paris en possède bien, à l'heure qu'il est, quatre ou cinq, de ces parvenues de la galanterie, qui portent sur leur voiture blason et couronne comtale acquis en légitime mariage. Les unes ont été enrichies par le mari, et les autres l'ont enrichi. Quelle est celle qui fait parler de ses passions et de ses aventures ? Ouelle est celle qui plaide en séparation? Quelle est celle qui sort de la pénombre consacrée par M. le maire et bénie par M. le curé? Quelle est celle qui s'accorderait jamais la permission de paraître dans un théâtre, si ce n'est un théâtre classé et réputé moral, tel que la Comédie-Française ou l'Opéra? Dans quelques année? d'ici, quand le monde pourra feindre de ne pas connaître le passé, celle-ci fera de son mari un député et celle-là mettra le sien dans le conseil d'administration d'Anzin ou de Saint-Gobain. Aucune d'elles, une fois glissée dans le
monde, n'y commettra les fautes de tact et n'y étalera le mauvais ton incurable que M. Emile Augier attribue faussement à Olympe mariée. La promptitude à se transformer selon les ^milieux est une des qualités maîtresses de la nature féminine. D'un manant on peut faire un millionnaire et un duc sans en faire un gentleman. Quand une courtisane intelligente et distinguée en sa fâcheuse profession veut être femme du monde, c^est un air qu'elle prend aussi aisément que si elle n'avait de sa vie été autre chose.
Et Irma, la mère d'Olympe? la mère vraie ou la mère par destination. On se demande si c'est M. Emile Augier qui a conçu cette Irma ou si ce n'est pas plutôt quelque Éliacin échappé d'hier des saints parvis. L'importante personne qui tient de la nature ou d'un choix réfléchi l'emploi de mère dans la haute galanterie n'a guère de ces façons évaporées. C'est une femme sérieuse qui traite avec des hommes sérieux d'aflaires sérieuses. Elle ne cherche pas le mot pour rire ; elle ne plaisante pas ; elle ne se livre pas. Elle s'habille simplement et tout de noir, comme un notaire. De fait, elle est notaire : elle arrange des contrats, des inventaires et des règlements de compte. Quand elle a eu le bonheur que la chère petite se soit bien mariée, elle exige sans doute que sa pension de retraite soit fixée à un chiffre convenable et que les termes en soient exactement payés ; mais de venir réclamer en personne et de tomber sans crier gare au sein de la noble famille, pour quelle folle la prend-on? pour quelle femme sans éducation et sans expérience? On
sait vivre, que diable 1 On sait qu'il ne faut pas s en aller tuer la poule aux œufs d'or sous prétexte de s'assurer sa part de l'omelette.
Le public ne sait pas tout cela. Mais il sent bien que les personnages en scène ne font entrer ni ne peuvent faire entrer dans son esprit aucune explication admissible de tout ce qui se passe et de tout ce qui se fait sous ses yeux. Il s'ensuit que l'intérêt tombe. On ne s'intéresse pas à ce qu'on ne s'explique pas.
Je disais tout à l'heure qu'Olympe et Irma manquent de vérité. Mais, quand bien même elles seraient vraies, c'est-à-dire telles dans la vie qu'on nous les représente au théâtre, ce serait tout comme pour le public, n'en déplaise à M. Zola, puisque l'auteur ne réussit pas à lui faire admettre qu'elles sont vraies.
Sur quinze cents personnes qui vont voir le Mariage d'Olympe j combien y en a-t-il qui ont passé seulement une soirée dans un salon de la haute galanterie? Peutêtre pas cinquante. Et sur ces cinquante, combien y en a-t-il qui ont été capables de regarder, d'observer et de raisonner ce qu'elles voyaient? Peut-être pas cinq, peut-être pas une seule. Tous ces gens-là ne s'embarrassent donc guère que ce qu'on représente devant eux soit conforme ou non à la réalité. Us ne possèdent pas de moyen de contrôle ; ils n'ont pas dans les poches de documents humains, et, en eussent-ils, ce n'est pas
pour Opérer ce travail de vérification qu'ils sont venus au théâtre. Il ne s*agit pais pour eux de vérité: il s'agit avant tout de vraisemblance. Il s'agit moins de leur montrer des choses arrivées que de leur inspirer la croyance raisonnée ou l'illusion qu'elles sont arrivées. Là est la grande loi du théâtre. En cela réside Timpérieuse convention scénique. C'est au dramaturge luimême à créer pour les spectateurs la vraisemblance et à les si bien ravir en son drame , qu'ils voient et touchent la conformité absolue de ce qu'il invente avec ce qui est et qu'ils n'ont jamais vu ni touché. Celui qui sait faire cela peut tout se permettre, en dépit des réclamations de M. Zola et de son école. Il peut prendre parti, quoi que prétende M. Zola, pour ou contre ses personnages, pourvu qu'il s'arrange de manière à engager le public dans ses sympathies et dans ses haines. Il peut rester impartial et se faire impitoyable, pourvu qu'il sache rendre le public inaccessible à la pitié. Il peut peindre à son gréClorinde, fille de la fantaisie ; Marion Delorme, fille de l'histoire ; Marguerite Gautier, Musette et Mimi, qui ont vécu de notre temps et que nous avons connues. Il peut même professer, avec M. Zola, que le temps du genre scientifique au théâtre est à la fin venu et transporter la « pourriture » à la scène en qualité d'objet de science. Tous les genres sont bons. Encore une maxime de nos éternels grands-pères, qui décidément n'ont pas laissé grand'chose de neuf à dire aux théoriciens de l'avenir. Il faut seulement que le scientifique trouve le chemin de nous attacher. Tous les genres sont bons, hors un
seul, que M. Zola n'ignore point. Sur cette légère exception le public est féroce. Il ne consentira pas à être ennuyé au thé&tre, quand bien même on lui prouverait qu'il Test scientifiquement.
Tout le naturalisme du monde n'y fera rieo
f Revue Bleue, f5 jattvier ISSt.)
a DANIEL ROCnAT »
M. Sârdou a du chagrin. Il s'est épanché dans le cœur de M. Albert Wolff. Le Figaro a publié la conversation. C'est un document des plus intéressants. Il prouve une fois de plus qu'on peut être un pratiquant dramatique de premier ordre ou de première habileté et ne rien entendre à la théorie de Fart théâtral. Le lendemain de Daniel Rachat, M. Sardou, vétéran des planches, fait comme le conscrit M. Zola, le lendemain de son échec au Palais-Royal; il prétend ratiociner et nous démontrer par une série de déductions que le public a tort de s'ennuyer à Daniel Rachat. Le fait est que le public s'ennuie et q Je le moindre grain de comique ou de pathétique le tou-
obérait plus que les plus beaux raisonnements du monde. Le beau du théâtre, c'est qu'il est impossible de s'y ennuyer par cabale et de s'y amuser par coterie. On peut porter aux nues le roman à la mode ou le déchirer à belles dents sans même l'avoir lu ; on ne peut pas être dans sa stalle de la Comédie-Française et bâiller si le drame émeut ou être ému si l'on bâille.
M. Sardoun'a pas craint d'objecter Molière à M. Albert Wolff, qui est un routier, et qui a eu la malice de nous raconter Molière jugé par M. Sardou. L'opinion de M. Sardou sur Molière se résume en ceci : Avec toutes les qualités que la critique exige de Sardou, combien connaissez-vous de Molières qui pourrcdent être Sardou? On reproche à M. Sardou d'avoir bâti sa comédie sur le quiproquo né des mots de temple et d* église; mais Molière, Molière I Est-ce qu'il n'a pas bâti r École des Femmes sur le quiproquo des deux noms de La Souche et d'Arnolphe? Du moment que le public se met à discuter la vraisemblance des antécédents et la donnée première de l'action qui se déroule devant lui, aucune pièce de Molière ne peut plus subsister.
C'est peut-être bien vrai, ce que dit là M. Sardou. C'est même absolument vrai. Mais savez-vous ce que fait Molière^ malin? Il s'arrange de manière que le
public n'a aucune envie de discuter les contes bleus qu'il lui sert.
On me joue V École des Femmes. J'ai lu je ne sais où, dans Voltaire ou dans La Harpe, que tous ces personnages qui se rencontrent toujours au même endroit sur la place publique et qui, pour toute explication^ se disent nû'vement :
La place m'est heureuse à vous y rencontrer,
c'est l'enfance de Tart. Je suis bien prévenu par la sollicitude de La Harpe ou de Voltaire. Mais, dès que me voilà à la comédie^ Ârnolphe et Agnès s'emparent de moi si fortement et me possèdent si bien, que je ne m'aperçois plus si l'action se passe sur la place publique, dans une maison close, ou sur le coche d'eau de Paris à Melun. Ça m'est égal. Arnolphe, Horace et Agnès seraient en ballon que je n'en aurais pas moins sous les yeux le saisissant spectacle du quadragénaire amoureux et de l'innocente et cruelle jeunesse suivant son penchant. Les Fourberies de Scapin et r Étourdi ne se conçoivent et ne se développent en France qu'à cause et par suite d'aventures aussi embrouillées que dénuées d'intérêt qui se sont passées, il y a vingt ans, chez les Levantins, à Naples, à Venise, à Alger. Mais Molière prend bien soin de ne nous conter tout au long ces histoires à dormir debout qu'à la dernière scène. Et qu'est-ce que vous voulez, quand je viens d'être secoué pendant cinq actes de rire et d'admiration, qu'est-ce que vous voulez que je chicane l'auteur sur ces combinaisons rétrospectives
qui ne Tiennent là que pour en finir? Je ne les écoute même pas. Elles sont nécessaires pour que le spectacle se termine et que je m'aille coucher. Elles ont été inutiles pour que je m'intéresse au spectacle.
Molière est encore plus hardi et plus artificieux que ne le croit M. Sardou. Il ne prend même pas toujours la peine de nous expliquer ni les origines de Faction, ni les antécédents des personnages : cela flotte et reste vague. Le spectateur imaginera ce qui lui plaira. Vous êtes-vous jamais demandé ce que viennent faire tous ces gens d'humeur diverse chez Célimène ? Y viennent-ils pour passer le temps, pour nouer des intrigues, pour demander la dame en mariage légitime, pour lui proposer des fiançailles sans notaire ? Possédez-vous le moindre renseignement sur la maîtresse du lieu, ses origines, son état social? Qu'estce que cette Célimène qui demeure à deux pas du Louvre et qui y reçoit la meilleure compagnie? Est-ce une femme de condition en train de glisser vers l'état de femme galante, comme l'insinue la prude Arsinoé? •Que d'obscurités accessoires! Mais je ne songe à les relever que deux siècles après Molière ; je ne les relève qu'à force d'y penser, en le faisant exprès, dans mon cabinet et la plume à la main. Au théâtre, je suis ébloui de cette mondaine supérieure qui possède toutes les grâces et toute l'agréable scélératesse qu'on voit régner dans la vie du monde. Qui elle est, de quelle naissance, d'où elle vient, comment le deman- -derais-je? Et à quoi bon? Je ne connais qu'elle. C'est tout le portrait de la séduisante comtesse Z***, une
abonnée du mardi, chez laquelle j'ai dîné et qui m'a mené dans son avant-scène pour voir le MisanthropCy moi quatrième, avec Clitandre, dix Jockey Club, Acaste, àxx Petit Cercle, et Oronte, de l'Académie française.
M. Sardou s'arrange-t-il comme Molière pour que le public n'aperçoive pas ses artifices? C'est tout le contraire. '
M. Sardou ne s'occupe qu'à appuyer sur l'artifice. Il emploie deux actes entiers de Daniel Rachat à enchevêtrer des ficelles pour faire paraître explicable l'inexplicable mariage d'un athée systématique et d'une croyante résolue. De sorte que, quand le public les voit ensuite se quereller sur la religion, il n'a plus qu'une idée : Mais pourquoi donc Léa et Daniel ne se sont-ils pas dit tout cela avant? Le public fait tout ce qu'il peut pour s'intéresser à l'action présente; il n'y réussit pas, précisément parce qu'il a déjà dans la tête deux actes tout entiers, où le mariage a été préparé. Il revient toujours à son idée : Mais ils ont eu deux actes pour se conter toutes ces belles choses, dont ils sont remplis, ^ur la foi et sur la science! Que diable allaient-ils faire tous les deux dans cette galère ' Que diable allaient-ils faire dans ce mariage? Et M. Sardou s'écrie qu'aucun drame n'est possible si l'on n'accepte pas l'hypothèse sur laquelle il est construit. Nous lui répondons : Si aucune hypothèse n'est
inacceptable, pourquoi ne savez-vous pas faire accepter la vôtre? Là est toute la question.
Je n'ai voulu que relever les consolations inattendues que M. Sardou tire pour lui-même de la lecture de Molière. M. Maxime Gaucher, entre autres, a jugé à fond Daniel Rachat, et de manière qu'il n'y ait plus à y revenir. Il faut pourtant faire remarquer que le quiproquo tiré des mots d'églùe et de temple n'est pas plus possible grammaticalement qu'il ne l'est moralement. M. Sardou suppose que Daniel Rochat, avant le mariage, ayant dit : « Nous n'irons pas à Véglisevif Léa a pu et dû croire que la question du mariage devant le pasteur restait intacte parce que les lieux de culte chez les protestants s'appellent des temples et non des églises. Chez les protestants français, oui; mais pas chez les protestants américains ou anglais. Ceux-ci disent chvrch en leur langue ; et, quand ils parlent français, ils ne disent pas, comme leurs coreligionnaires du pays de France : « Je vais au temple » ; ils disent : « Je vais à Yéglise »• Mais M. Sardou n'entre pas dans ces détails. Il cherche avec grand soin l'exactitude de l'ameublement. D se reprocherait de nous présenter le poêle de Perney autrement qu'il n'est. Ce genre d'exactitude lui suffît. Il nous dira sans sourciller que le mariage exclusivement civil est à peu près inconnu en Angleterre; or, l'Angleterre est le pays de TEurope où, sans aucune espèce de comparaison, il se fait le plus de mariages exclusivement civils. Il dit même en parlant de la Suisse les douze cantons. Est-ce la langue qui a deux
fois fourché à Facteur? Mais, à deux représentations, j'ai entendu : les douze cantonsl Gela va retomber sur nos pauvres collégiens. Les réformateurs de l'enseignement public s'écrieront de nouveau qu'on ne leur apprend pas assez de géographie; et on va les en bourrer encore plus qu'on ne fait I
Ce qui est bien plus intéressant que Daniel Rachat y c'est l'attitude du public. Il y a dans la salle le parti de Léa et le parti de Daniel. Chacun d'eux siffle et applaudit tour à tour. Les deux partis ne sont pas aux mêmes places. L'orchestre et les premières loges tiennent pour Léa; la galerie d'en haut pour Daniel. Tout Tentre-deux, toute la masse reste calme. Elle ne comprend rien, absolument rien, à la querelle des deux amants. La pièce de M. Sardou, même à supposer qu'elle fût dramatiquement construite, aurait encore échoué devant l'indifférence du public pour ce qui en est le sujet capital : la lutte entre le mariage civil et le mariage religieux.
C'est que le drame de Daniel Rachat avance sur la passion publique d'au moins dix années.' Il peint un état psychologique social qui n'est pas encore et qui ne sera peut-être jamais réalisé en France. La France possède une école qui regarde le mariage civil comme une usurpation de la loi sur la conscience ; elle possède une autre école qui regarde le mariage religieux
comme une superstition et qui prétend opposer aux croyances chrétiennes la religion nouvelle de Tétat civil. Ces deux écoles ne comprenrent jusqu'à présent qu'un très petit nombre d'adeptes.
La presque unanimité des Français professe pour le mariage civil un respect sans idolâtrie et elle tient le mariage religieux pour la consécration nécessaire du mariage naturel. Les Français se marient devant ie maire et devant le prêtre sans y chercher finesse. Ils ont réduit, dans leur pratique, le catholicisme à son minimum. Mais, plus ils mettent de discrétion à •être catholiques, moins ils comprennent qu'une secte quelconque vienne les inquiéter dans cette religion réduite et adoucie. La masse des spectateurs n'a ni la foi solide et ardente de Léa, ni l'athéisme doctrinal de Daniel. Ils ne sont plus au point de Léa; ils ne sont pas encore au point de Daniel. Non seulement la malheureuse aventure de ces deux jeunes gens leur parait inconcevable, mais ils n'y peuvent pas attacher d'intérêt, parce que, dans l'état actuel de leurs mœurs et de leurs idées, ils ne sont pas plus disposés à se rire du mariage civil qu'à proscrire le mariage religieux.
Aussi ai-je dit qu'ils ne comprennent rien à la pièce •de M. Sardou; et c'est littéral.
Savez-vous ce qui va arriver, si la pièce passe vingt représentations? Beaucoup de gens se figureront que c'est une pièce contre les protestants. Les bons bourgeois du faubourg Poissonnière, qui ne connaissent que peu ou point le protestantisme, vont en accuser
rintolérance. Le jour de la troisième représentation, à la sortie, sous le vestibule, j'ai entendu un homme d'une cinquantaine d'années, tête chauye, la panse heureuse, le teint fleuri, l'air important et doux, qui disait à sa fillette, âgée d'environ dix-sept ans : « Voistu, Victorine ! Voilà comment elles sont, ces protestantes d'Amérique! Toujours dans l'exagération religieuse I Nous autres catholiques raisonnables, nous allons à la mairie sans difficulté. »
(Bévue Bleue, 28 février 1880.)