A PROPOS D « ODETTE
C'était à la dixième représentation d'Odette. La toile venait de tomber sur le premier acte. J'étais placé, dans la loge, derrière deux jeunes femmes, Tune juive de Trieste, l'autre petite-fille d'une créole espagnole et d'un colonel danois. Leur race les met toutes deux à l'abri de nos idées littéraires acquises.
— Eh bien, madame, dis-je à la Triestine, que pensez-vous du premier acte?
Elle répondit d'abondance de cœur :
— Ohl que c'est amusant!
— Ohl oui, c'est bien amusant, reprit en écho l'Américaine du Sud.
— A la bonne heure ! fis-je. Vous voilà empoignées toutes deux ! Grand triomphe pour l'auteur.
— Empoignées! répliqua la Triestine. Je ne saisis pas bien le sens que les Français attachent à ce mot, mais il me semble que je le sens et le devine. Empoignée, ce serait pour moi beaucoup dire. Je n'ai pas été précisément empoignée.
Je m'adressai à la Péruvienne :
— Et vous, madame, n'avez-vous pas été un peu émue?
— Moi, émue? Pas le moins du monde.
— Eh quoi! est-ce que, par hasard, vous trouveriez fade la catastrophe des Clermont-Latour?
— Fade? s'écria la Triestine. Pas du tout fade. Et la Péruvienne continua :
— Fade, ce mari qui revient tout à coup de voyage et trouve son bonheur brisé; cet amant qui s'introduit nuitamment chez la femme qu'il aime et se trouve face à face avec le mari; ce pauvre enfant endormi, que la gouvernante dérobe à la mère, sur l'ordre du père; cette femme, qui est chassée du logis en toilette de bal et se trouve sans asile en sortant de l'Opéra! Fade, tout cela? Vous voulez vous moquer de nous.
— Poignant, alors? Il faut que ce soit fade ou poignant.
— Pour vous, peut-être, dit la Triestine, pour
VOUS et VOS pareils, qui vous empêtrez de Boileau, d'Horace et d'Aristote. Oui, pour vous qui croyez à des lois de l'art, et qui cherchez midi à quatorze heures, il est nécessaire que de tels événements, présentés sous leur aspect tragique, soient poignants ou qu'ils restent fades I Moi, je les trouve amusants; je m'amuse pour mon argent, et que m'importe le reste?
Je voulais objecter que, dans la vie réelle et selon la nature, des événements de ce genre sont émouvants ou terribles, à moins que certaines circonstances ne les rendent par un certain côté franchement comiques; qu'ils peuvent être à la fois émouvants, comiques et terribles; mais qu'on ne se .les figure guère comme un simple objet de distraction. Je voulais ajouter que justement l'auteur nous place dans la vie réelle et non dans le monde de la fantaisie...
La Péruvienne m'interrompit, en faisant sa gentille moue de Lima.
— Voici, dit-elle, le second acte qui commence» Laissez-nous tranquilles avec vos questions et écoutez. On dit que le second acte est le plus amusant des quatre. Je m'amuse. Georgina s'amuse. Que demandez-vous de plus? Y a-t-il déjà tant d'auteurs qui soient amusants I
Telles ont été les impressions de la Triestine et de la Péruvienne sur le premier acte. Elles ne se sont point transformées pendant tout le cours de la pièce. Une ou deux fois seulement l'émotion a jailli.
Vous connaissez le drame. Il n'a aucun besoin, pour subsister, du premier acte; on pourrait retrancher le second presque tout entier, quoique fort joli, sans que le troisième ni le quatrième en souffrissent aucun dommage. Tour à tour femme du monde qui garde la fierté de son rang, et fille d'Opéra qui se passe la fantaisie d'une liaison de cœur avec un escroc, le personnage principal, Odette, reste inexplicable et inexpliqué. Le mari, la mère, la fille, qui devraient occuper, ininterrompus, toute la scène, sont noyés parmi une quinzaine de comparses.
Ceux-ci surgissent à un moment donné, et en ce seul ■moment, pour tirer une ficelle ou pousser quelque bouton électrique qui fera marcher un drame dans lequel ils sont d'ailleurs inutiles. Mais on est ravi,, fasciné, amusé. En sortant du théâtre, les gens profonds vous disent que l'auteur a voulu plaider la cause du divorce; les gens du métier s'aperçoivent fort bien qu'il a cousu ensemble deux 'ou trois comédies ou drames, sans rapport entre eux, afin d'obtenir quatre actes ; la foule des spectateurs se disent : « Je suis tout de même content d'avoir vu ça! » et ils ne isavent pas ce qu'ils ont vu ni si réellement ils ont va quelque chose.
En général, les critiques dramatiques, qui veulent mortifier M. Sardou, lui reprochent dédaigneusement de n'avoir pas encore démontré qu'il soit rien •de plus que le fils et l'héritier de Scribe. — Peste I un second Scribe à cette heure, ne nous paraîtrait
pas si à mépriser. Scribe nous a laissé un théâtre aussi varié que Galderon et Lope de Vega, et où tout est beaucoup plus selon les proportions. Seul, peutêtre, entre les poètes, les romanciers et les dramaturges de son temps, Scribe a saisi et rendu la moyenne exacte de la vie française et du caractère français; seul aussi, il s'en est tenu à la moyenne vraie de poésie qu'il y a dans le caractère français et dans la vie française. Je ne parle, d'ailleurs, ici que des comédies- vaudevilles de Scribe ; je ne parle pas de ses opéras, où l'on admirera de plus en plus la vivacité et la largeur du sens historique ; je ne parle pas de ses comédies en cinq actes, fines leçons de sagesse, enveloppées dans une action dramatique où tout se lie et se fond, l'exposition, le nœud, le dénouement, sans choc et sans fatigue; je ne parle pas de ses opéras-comiques, vrais contes des Mille et une Nuits de l'existence moderne, dans lesquels c'est lui qui, avec son art inouï à tirer le merveilleux du réel et le vrai de l'invraisemblable, joue le rôle généralement attribué aux fées, aux génies et aux magiciens.
Les facultés de M. Sardou ne s'étendent pas en des directions aussi diverses.
Tandis que Scribe tire ses inépuisables procédés du cœur de son sujet, M. Sardou n'hésite pas à tirer son sujet de son procédé et à créer des personnages, conçus tout exprès pour mettre en relief le procédé et pour le faire valoir. Sa comédie la plus populaire et la plus souvent citée, les Pattes de Mouche^ a été
écrite selon cette méthode. Avec les Pattes de Mouche, avec tel ou tel acte de Nos Intimes^ de Maison Neuve^ de Nos bons Villageois, M. Sardou remporte haut la main $ur Scribe la palme de la dextérité, mais seulement celle-là.
Singulier phénomène littéraire que M. Sardou.
M. Sardou est certainement le premier tacticien de la scène française. Scribe, que nous venons de nommer, et Beaumarchais, qui a écrit Timbroglio de la Folle Journée, sont moins stratégistes que lui. Il semble que, par les yeux de l'esprit, il aperçoive et embrasse vingt acteurs se mouvant en même temps sur la scène comme Bonaparte, dont il a le masque, imaginait et embrassait trois ou quatre corps d'armée en marche. Il possède à son service les deux puissances de l'art dramatique, le nre et les larmes. C'est, de plus, un écrivain de la bonne race et un poète. Il a l'esprit, l'humour, la divine imagination. Quelles brillantes sonates il sait introduire à l'occasion dans la prose hachée et rel&chée de la comédie contemporaine! Avec quelle force de vérité, avec quelle inspiration de poésie il embrasse un caractère et une position sociale (par exemple Dora et sa mère), même quand il doit les laisser très vite en chemin pour courir après les tours d'adresse I
Et de tant de dons, qu'a-t-il tiré?
On va m'accuser de paradoxe : il en a tiré à ses débuts une adorable idylle comique en deux actes»
les Prés-Saint-Gervais; il en a tiré ensuite, tout le long de sa carrière, des fragments de pièce, ici un acte, là une scène, ailleurs un couplet de prose qui sont d'un maître; et pas une seule pièce complète. Il n'est pas une de ses pièces les plus fameuses qui ne pèche par l'excès de richesse, l'un des pires défauts qu'il y ait au théâtre. Quand je suis dans mon fauteuil, lisant Gtl Bios ou Don QuichoUe^ que m'importe où me mène l'auteur? Je le suis sans peine à travers ses digressions, ses arabesques, sa philosophie variée de la vie. Pourquoi? Parce que j'ouvre et ferme le livre à mon gré. Dès qu'il me lasse, j'interromps ma lecture et me repose sans perdre la suite de l'aventure. Au théâtre, je suis captif dans ma stalle. Je ne peux pas me dérober aux histoires enchevêtrées les unes dans les autres, ni prendre et laisser la pièce comme il me plaît. Je veux donc être mené rapidement vers un but défini. Je veux savoir tout de suite de quoi il s'agit et où je Tais. Avec M. Sardou je le sais rarement tout de suite, et même il arrive que je ne le sais à aucun moment de la pièce. Si je crois tenir le sujet an premier acte, il m'échappe au second et j'en trouve un autre au troisième. Trop de sujets I trop de monnaie brillante I trop de richesse! Je suis venu voir une comédie et j'en ai trois. Mais trois n'en font pas une.
Non vraiment I II n'y a que les Prés-Saint-^Gervats. Là, le second acte s'adapte avec précision au premier comme l'antistrophe à la strophe. Amant cdtema
-270 LE TnÉATRE ET LES MŒURS.
Camenœf Là, on voit poindre, éclore et s'épanouir un caractère de jeune homme, charmant, héroïque et vrai. Là, la multiplicité des personnages ne bouleverse pas Tunité et l'harmonie du sujet; la simplicité -de la péripétie dominante n'est, pas aJtérée par la richesse des incidents. Le sergent La Roze, le mar- •chand drapier Nicole, madame Nicole, Toinon, bref, tous les personnages sont ce qu'ils doivent être et aboutissent où ils doivent aboutir. Il était écrit de toute éternité que tous ces gens-là se rencontreraient un jour ou l'autre dans une partie de campagne décisive pour eux tous aux Prés-Saint-Gervais. Ce n'est qu'un opuscule, ces Prés-Saint-Gervais, mais de la meilleure facture française. La statuette est façonnée de main d'ouvrier. Elle a chance de durer. Mais, si tout le reste survivra, je me le demande.
M. Alexandre Dumas a atteint la comédie forte et le drame. M. Sardou n'a fait, toute sa vie que côtoyer l'un et l'autre; il était cependant mieux doué de nature que son contemporain et son émule. Il a toujours été bien plus facile et fertile en invention; il a toujours eu l'imagination plus heureuse et l'esprit plus fortuné; il lui est supérieur en culture. Même il a effleuré vingt et vingt sujets de comédies fortes, pris dans le vif de l'existence moderne, dont IM. Dumas ne s'est jamais seulement avisé. Et, avec cela, nous en sommes toujours à attendre que M. Sardou nous donne sa Dame aux Camélias ou son Demi-Monde, voire simplement sa Diane de Lys.
C'est que M» Sardou a cherché le succès et non la perfection. C'est qu'il a été le serviteur du public et de ses goûts un peu vulgaires d'amusement et non un pur amant du grand art. M. Sardou a réussi, en somme, dans ce qui était l'entreprise principale de sa vie. Il a le succès, le public l'applaudit; son nom remplit en ce moment la salle dans deux théâtres. Est-ce assez de cela pour lui et pour nous?
[Figaro, 28 novembre 1881.)
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