V Aventurière
LE TnéATBE ET LES MOEURS.
Bernhardi ravit et subjugue, c^est la tenue générale du rôle y de la dîq^on et des gestes. C'est une inépuisable série de riens incomparables. Dans la grande scène avec Loris, au deuxième acte, il faut qu'elle passe par des nuances diverses d'amour, de haine et de colère. Ses attitudes sont toutes d'une beauté souveraine.
11 y a un moment, après l'aveu du meurtre, où le comte Loris lui dit : Vois,., je te fats horreur l Elle répond : Ohlpas à ce point l L'intonation qu'elle met dans ces trois mots sera bien discutée. C'est une intonation qui frise la gaminerie; et c'est ce qui paraît bien bardi dans un tel moment. Elle n'y a point pensé ; cela lui est venu ainsi. L'instinct qui est en elle Ta avertie qu'elle ne devait pas essayer de dire cet : Oà l pas à ce point l comme Chimène dit : « Va I je ne te bais point! » Hardiesse heureuse I vulgarité superbe ! Le ton vulgaire, loin de heurter les angoisses de la situation, y est aussi accommodé que possible, parce que la vulgarité est ici ce qu'il y a de plus hautain ; parce que celle qui parle ainsi d'elle-même est une grande dame engagée dans une aventure de casse-cou; parce que cette grande dame est Russe et Phanariote; parce qu'elle ne peut plus se dissimuler les étranges perplexités de son cœur; parce qu'elle s'en venge et s'en soulage en les raillant et en les bafouant»
Oserais'je adresser à madame Sarah Bemhardt mie critique, légère et pourtant assez graye? Je tremble de Toser quand je songe à cet appareil nerveux si sensible, qu'il a sauté tout d'un trait des bords de la Seine aux chutes du Niagara, parce qu'on beau jour le plus courtois d'entre les critiques s'était montré plus tiède que de coutume dans l'éloge. Cependant il faut parler. Je conseiUe à madame Sarah Bernhardt de se défier de ses robes.
La robe usurpe chaque jour un peu plus de place au théâtre, et j'en suis fâché. Le grand inconvénient de tant de falbalas, c'est que l'actrice en scène ne peut s'empêcher de sentir qu'elle les porte. Le commun de ces dames les exhibent avec une satisfaction sans déguisement. Des comédiennes sérieuses en oublient quelquefois les exigences de leur personnage ; madame Sarah Bernhardt elle-même, qui est tout entière la proie ie son rôle, a çà et là des éclairs de distraction pour ses robes. Deux ou trois fois, lundi soir, elle a subordonné son geste et son attitude à la préoccupation de faire valoir les chefs-d'œuvre de son couturier. Eh bien, franchement, ce n'était pas la peine! Sa robe du quatrième 6u;te ferait très bien pour une Chinoise de paravent. Celle du deuxième acte est
tout bonnement immense. Ce n'est rien que de le dire ; il faut le voir. Un tohu-bohu de couleurs qui fait perdre la tète aux yeux ! M. Arnold Mortier, l'historien spirituel et Imaginatif des premières représentations, a vu cet arlequin-là vert, rouge, rose, noir et violet. Je l'ai vu vert, jaune et blanc, avec je ne sais quel tas de fleurs au côté gauche et des paquets inénarrables de rubans, de peluche et de crevés. Quel est, juste ciell le caporal tailleur du 2« Margouillats qui a pu fabriquer un pareil monument ! On a dit dans les journaux, avant la représentation, que madame Sarah Bemhardt se fournit maintenant à Vienne. Ce n^est pas possible. Elle se fournit à Anspach, àKœnigsberg, à Memel, dans le Thaï du vieux Munich. C'est l'idéal d'une toilette bavaroise pour un gala à Pestsaalbau. Il fallait bien que madame Sarah Bemhardt nous rapport&t quelque chose de ses voyages I
{Hevue Bleue, 16 décembre 1882.)
ce UN ROMAN PARISIEN »
La grande poésie, la grande histoire et la grande critique s'en sont allées Tune après l'autre. Le théâtre a longtemps résisté; mais le voilà depuis quelque temps assez malade I Ces dix dernières années forment la période de notre histoire littéraire la plus pauvre peut-être ou plutôt la seule pauvre en œuvres dramatiques durables que nous ayons traversée depuis longtemps.
Il semblait qu'après 4870, la politique, dont le pays avait repris le goût salutaire, les passions qu'elle excite, les mœurs qh'elle engendre, ses vertus, ses vices, ses travers, d'une part, la forte secousse subie par la patrie française d'autre part, dussent fournir à la comédie des sujets encore intacts qu'elle traiterait avec hardiesse, ou faire surgir quelque forme nouvelle du drame patriotique et militaire. Il n'en a rien été. M. Sardou a entrevu un jour la comédie
politique ; il Ta esquissée, il l'a manquée, et il n'y est plus revenu. MM. Ërckmann-Chatrian nous ont donné, le mois dernier, un drame militaire et patriotique. Quoique le roman, Madame ThérèsCy dont ils ont tiré leur pièce soit une œuvre attachante, originale, saine, profondément et simplement poétique, ils n'ont offert au public du Ghâtelet qu'un spectacle décousu, sans intérêt et sans couleur. En mêlant deux genres incompatibles, le leur propre et celui des anciennes pièces de Franconi, ils sont presque tombés au-dessous de celles-ci. Les rapsodies militaires de l'an 1832, où l'on voyait Napoléon surpris et entouré par douze mille • Autrichiens, qui leur faisait mettre bas les armes par le seul effet de son attitude imposante ; où le Sergent s'écriait avec un étonnement si burlesque : « Encore des Cosaques I Mais ils ne savent donc pas que la bataille d'AiLSterUtz est perdue depuis deux heures / » — ces rapsodies grossières avaient du moins une qualité : le mouvement. MM. Erckmann-Chatrian prendront sans doute leur revanche avec la Guerre ou avec Alsace. Dans cette dernière œuvre, ils ont imprimé au drame national une allure digne de lui et tout à fait nouvelle. . Malheureusement, les auteurs ont choisi sans nécessité un titre qui pouvait éveiller des susceptibilités sérieuses, et, tant qu'ils maintiendront leur titre, la représentation de ce drame saisissant et large ne saurait être autorisée. En l'état, MM. ËrckmaniH Ghatrian n'ont tenté qu'une fois l'épreuve de la scène avec le drame national et guerrier : ils n'ont pa» réu.ssL
Ce qui reste aujourd'hui au théâtre, ce sont des fantaisies, assez souvent charmantes, qui n'ont été composées que pour faire valoir le talent de tel ou tel comédien et qui valent cependant quelque chose en dehors de lui; ce sont des vaudevilles où renaît l'art de l'imbroglio, qui fut porté, de 4820 à 1840, à son point de perfection et qui s'était un peu perdu depuis» C'est beaucoup, si Ton veut ; ce n'est pas assez. On souhaiterait que l'auteur de Lucrèce^ à' Agnès de Mérante, de Charlotte Corday nous eût laissé quelque héritier dans le drame historique et shakespearien ; que l'auteur de la Ciguë, de Gabrielle, de f Aventurière et de Fkiliberte, eût trouvé quelque continuateur dans la comédie poétique. On souhaiterait, à défaut d'un peintre rude et puissant de nos mœurs politiques,, un peintre juste et toujours en fraîcheur, tel que fut Scribe, de la vie française moyenne et de la société française. On souhaiterait surtout que le théâtre fût plus largement théâtral et moins anecdotique. Ce sont des anecdotes sans portée que la plupart des pièces qui ont, de nos jours, cent représentations. C'est encore une suite d'anecdotes dialoguées que M. Octave Feuillet vient de mettre au théâtre et de faire représenter au Gymnase sous ce titre : Un Roman Parisien.
M. Octave Feuillet appartient à une classe d'écrivains qui ont plutôt la vocation que le génie, plutôt la réflexion, le talent, l'étude et la maestria que rinspiration continue. Aussi longtemps qu'il a eu le bon esprit de ne pas forcer son naturel, il a captivé et ravi le public, surtout la jeunesse et les femmes, qui sont pour le romancier, le poète et l'auteur dramatique le seul public bien enviable et bien approprié. En 1840, année qui marque un zénith dans l'histoire de la poésie comme dans celle de l'éducation et des idées politiques, M. Octave Feuillet avait dix-huit ans. Il était en train de faire sa rhétorique, à Louis-le- Grand, sous d'excellents maîtres qui possédaient la tradition et le goût. Déjà il s'essayait; il rimait et prosait. C'était le temps où les générations grandissantes lisaient avec passion Walter Scott, George Sand et Mérimée. Quelques-uns y joignaient Musset. Le jeune Feuillet fut dans ce courant. La Chartreuse de Parme venait de paraître (1839), suivant de huit années le Bouge et le Noir (1831). On n'avait pas encore découvert quel grand esprit, quel génie vigoureux, souple, fin, passionné, traversé de mille et mille sensations, était Stendhal. Je ne serais pourtant pas surpris que M. Feuillet eût lu, goûté et dévoré
la Chartreuse au moment qu'elle paraissait, et deviné en elle Tun des prodiges du siècle : il y a de çà, de là, trop rarement, une goutte de Stendhal dans M. Octave Feuillet. Tenons-nous-en à George Sand et à Walter Scott. Il n'est que de fondre l'un et l'autre en d'adroites proportions; on a Bellah, qui est le premier, selon la chronologie, des romans de M. Feuillet, et qui n'est pas le dernier selon l'art.
Depuis, M. Feuillet a représenté éminemment dans notre littérature le pur romanesque : c'est là son don et son domaine. Purement romanesque est Daltla; purement romanesque encore est le Roman d'un jeune Homme pauvre. Maïs ce romanesque ne coule pas toujours de source : il est construit; il sent la lampe; il s'exprime en un style où l'imagination toute seule ne donne pas la substance, où la rhétorique dont on s'est nourri et muni apporte, à certains moments, une part un peu trop sensible. Figurez-vous une physionomie féminine qui a le caractère, le feu, la saillie; mais sur le teint se répand comme une nuance d'huile presque imperceptible. N'est-ce pas assez pour rompre l'aisance de cette physionomie et pour en troubler l'attrait? M. Octave Feuillet n'a pas eu le coup d'aile, il ne s'est dégagé sans effort que dans la Petite Comtesse et dans Julie; avec quel pathétique exquis, il est vrai, avec quel charme qui vient de l'expérience accomplie des mouvements du cœuri Du moins, lorsqu'il se tenait dans le pur romanesque, M. Octave Feuillet suivait son penchant, inné ou acquis, mais profond et sincère. Les créatures
qu il façonnait à loisir d'une main savante pouyaîent être absurdes : elles étaient adorables. Il connaissait les mœurs mondaines et le train du monde; il en possédait la mesure exacte.
Tout à coup, entre 1863 et 1867, le voilà féru de la tarentule du jour; il se lasse de tous les beaux sentiments et de toute la délicatesse dont on le vante; il quitte Tempire du bleu pour celai de la pratique; il veut montrer à son tour qu'il sait ceindre des hommes forts, des choses fortes, des réalités fortes. Et mw aussi^ je joue du bistouri! Et moi aussi, j'fid une massue l Hélas ! c'est justement quand il a pris la résolution de se faire pratique, réaliste, naturaliste, qu'a paru à découvert tout ce qui se dissimulait en lui d'arbitraire et d'artificiel. Vous souvenez-vous de Montjoye? Vous souvenez-vous de cet homme très fort, qui ne voit dans ses semblables que des instruments de fortune et dans les idées que des moyens de retentissement pour luimême, qui n'estime et ne cherche rien que l'éclat d'une grande position sociale, qui l'entend conquérir per fas et nefas — et qui commence de propos délibéré sa vie par prendre femme sans mariage, par se donner des enfants sans état civil, par présenter au monde régulier, qu'il a soif de dominer et d'éblouir, une famille dont il lui a caché l'irrégularité I Quel conquérant du monde que celui qui, pour le séduire et le subjuguer, s'attache au pied le boulet d'une faute grossière qui est de celles que le monde pardonne et admet le moins! Et vous souvenez-vous aussi comment cet ambitieux sans conscience et ce spécu-
latenr sans entrailles, qui a froidement ruiné et réduit au suicide son premier associé, devient en vingt-quatre heures un héros de probité et de vertu?
Le Roman Parisien procède des mêmes erreurs que JUùHtjoye, avec cette aggravation qu'il y a dans J/onfjoye un caractère et un sujets bien ou mal conçus, et qu'il n'y a dans le Roman Parisien qu'une série d'événements forcés qui étourdissent le spectateur pour le laisser à peu près indifférent, au moins jusqu'au cinquième acte. M. Octave Feuillet s'est piqué encore une fois de se mettre lui-même sur le pied d'auteur très fort qui ne recule pas devant la nécessité d'une besogne brutale ; il a prétendu opposer dans son drame beaucoup de réalisme outré à beaucoup de vertu romanesque; il n'a été ni romanesque ni réaliste; il a été invraisemblable et inexplicable.
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Exceptons Julie, draiee simplement conçu et simplement exécuté, où nous nous sentons enveloppés, au premier mot, parle sujet. Julie éiaski exceptée, on peut dire qu'en général M. Octave Feuillet se montre assez lent et assez pénible à se débrouiller d'une exposition. Dans le Sphinx, il nous faut attendre la troisième scène pour apprendre que le mari de Blanche de Cbelles navigue pour le moment dans les mers
de Chine. Le détail est pourtant d'importance; M. Alexandre Dumas, M. Meilhac, M. Sardou eussent certainement trouvé moyen de nous le faire connaître avant la fin de la première scène. Ici, c'est bien pis. On ne sort point pendant quatre actes de l'exposition. A chaque nouveau quart d'heure on se trouve lancé dans un sujet nouveau.
Au premier acte, au lever du rideau, on est en pleine fête ; la maîtresse de la maison, madame de Targy — Marcelle de Targy — vient d'achever un duo avec le célèbre ténor Juliani; du fond d'un petit salon, les invités lui envoient, sans qu'on l'aperçoive encore elle-même, de chaleureux applaudissements. Ils discutent entre eux son talent. « Quel effet magnifique produirait cette voix à l'Opéra! dit l'un. — Oh! réplique un autre, à l'Opéra il faudrait en rabattre ; on aurait bien de la déception! » Marcelle arrive alors, radieuse et fière, au bras de Juliani. Le spectateur pense à part lui : «Bon! je tiens le sujet; j'ai devant moi une femme chez qui l'amour de l'art prime l'amour du mari et du foyer domestique ; l'amour déréglé de l'art et la gloriole artistique la perdront , nous allons assister à la grandeur et à la décadence d'une femme du monde égarée sur les planches. » Mais paraît le mari, Henri de Targy. Marcelle témoigne pour lui de Pamour le plus dévoué et le moins équivoque. Tout ce qu'elle dit respire le bonheur, le contentement, la raison. Le spectateur se dit : « Allons! ce n'est pas ça! Le ténor n'était là que pour la mise en ficène. Maudit ténor ! il m'a jeté sur une fausse piste. »
Cependant nous apprenons que la mère de M. de Targy, qui a voulu à toute force que ses enfants donnassent cette fête, n'a pas consenti à y assister elle-même : elle est en proie à une maladie nerveuse, étrange et compliquée: c'est depuis la mort de son mari. Cette mort, s'il faut en croire les commérages de l'un des invités, le baron banquier Chevrial, a été bien soudaine. Un mystère plane sur elle. « Diantre I imagine le spectateur. Est-ce que par hasard madame de Targy mère aurait aidé son mari à mourir? Voilà un drame bien noiri Mais enfin là est peut-être le sujet. » Madame de Targy mère apparaît. Son entrée subite, à la façon d'un spectre, donne le frisson. Madame de Targy a un poids sur la conscience. Que va-t-elle révéler contre elle-même, la malheureuse? Rien du tout. Le poids ne pèse pas sur elle; il pèse sur la mémoire de son mari défunt.
M. de Targy avait reçu autrefois d'un sien ami M. de Pervières, prédécédé, un dépôt s'élevant à la somme de deux millions sept cent mille francs qu'il devait, d'après les intentions dudit M. de Fervières, remettre, en de certaines circonstances données, à mademoiselle Thérèse d'Ambleuse, devenue depuis la femme du baron banquier Chevrial. Cette Thérèse est la propre fllle, mais adultérine, de M, de Fervières. Les circonstances fixées d'avance par M. de Fervières se sont produites, et M. de Targy père n'a ni rendu ni révélé le dépôt à madame Thérèse Chevrial. Sept cent mille francs ont d'abord été emportés par la faillite impossible à prévoir, d'une maison anglaise où cette
3iO LE THEATRE ET LES MŒURS.
somme était placée. Pour réparer cette perte partielle dont il n'était responsable en aucune façon, ni selon le code, ni selon la morale usuelle, M. de Targy père a eu ridée bien fâcheuse et un peu baroque de faire quelques opérations de Bourse et il y a englouti le reste du capital à lui confié. Or, deux millions sept cent mille francs, c'est juste le chiffre qui représente la fortune actuelle du jeune ménage Targy. S'ils restituent à madame GhcTrial, c'est pour eux la ruine. « Nous rendrons tout, ma mère, » dit Henri de Targy; et la toile tombe. Notez que la mère d'Henri a admiré sa généreuse résolution, qui lui rend à elle-même la paix du cœur et que Marcelle n'a fait aucune objection. Le public, là-dessus, est très intrigué. Ils vont tout rendre : c'est fort bien. Mais si la malheureuse histoire du dépôt confié à M. de Targy le père est le fondement et le fond de la pièce, et si cette histoire «st dès à présent liquidée, la pièce par cela même est finie ; il n'y a plus de pièce 1 Que peut donc bien être la pièce?
Au second acte, nous sommes chez Tillustre banquier baron Chevrial.
Le baron banquier Ghevrial est, nous le savons, le mari de mademoiselle d'Ambleuse. A lui vont revenir les deux millions sept cent mille francs dont Henri de Targy est décidé à s'acquitter. Je vous donne le banquier Ghevrial, alias Montjoye, pour le plus impudent gredin des quatre-vingt-six départements. Tout le monde lui rend cette justice, y compris Henri de Targy, qui le connaît de longtemps.
M. OCTAFE FEUILLET. 311
Lorsque Henri se présente chez iuî et lui expose Tobjet qui Tamène, Chevrial ne fait aucune difficulté d'accepter cette aubaine inespérée, au nom de sa femme et en contraignant celle^i à se soumettre. I^in d'être touché de Tabnégation et du désintéressement d'Henri, cet homme vraiment affreux conçoit Tatroce projet de séduire à prix d'argent et de posséder la brillante madame de Targy devenue pauvre; et, afin de poursuivre plus commodément son honnête dessein, il offre une place dans ses bureaux à Henri de Targy, lequel consent! Thérèse Chevrial n'est pas comme son mari : elle ne peut s'empêcher d'admirer tendrement la noblesse de cœur d'Henri, et elle ne réussit pas à le cacher. Bravo ! Voilà cette fois le sujet ! Que nous étions sots de ne pas l'avoir deviné I Nous allons voir comment la belle et vertueuse Marcelle, vaincue par la gêne et le dénuement, succombera aux séductions métalliques de ce butor de banquier, et comment le trop faible Henri va se laisser aimer par Thérèse. Ce bouleversement de deux familles ne sera pas trop encourageant pour les gens qui rendent les dépôts qu'on leur confie, et il est un peu bien dur d'avoir attendu le sujet pendant deux actes. Mais, au moins, c'est un sujet de haute psychologie où la touche habile de M. Feuillet va se montrer. Eh bien, vous ne le croiriez pas! Ce n'est pas encore ça.
Au troisième acte, en effet, Marcelle a la fantaisie de se faire enlever par le ténor, de qui nous n'avions plus entendu parler; et, au quatrième, ce scélérat de
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Chevrial, qui ne pense plus du tout à Marcelle, donne à souper, en sa petite maison, à mademoiselle Rosa Guérin, du corps de ballet. A la fin de ce quatrième acte, d'ailleurs, il se trouve que la moitié des personnages sont morts de la façon la plus tragique. Le ténor a sombré dans les flots de T Atlantique; également, madame de Targy ; le banquier est frappé sur la scène môme d'une attaque d'apoplexie au moment où, la coupe en main, il célèbre le vin, le jeu et les belles. Vous jugez si, pour le coup, le spectateur est ému, non pas de ce qu'ils meurent tous, mais de ce qu'après quatre actes il n'a pas encore sa pièce et qu'ils sont tous morts.
Le dernier acte relève le drame. Ce n'est pas qu'il soit plus vigoureusement noué et dénoué que les autres. Entre le troisième et le quatrième acte, l'auteur a tout bonnement noyé madame de Targy ; il nous informe tout bonnement, au cinquième, que c'était là une fausse nouvelle, et il ressuscite Marcelle, à cette seule fin que celle-ci s'empoisonne et meure, cetle fois réellement et définitivement, sous les yeux du spectateur. Ce dénouement n'est pas sans avoir déjà beaucoup servi, même dans les œuvres de M. Feuillet. Il y avait quelque chose de semblable dans le Sphinx et d'analogue dans Julie. Mais on a pleuré et on a été subjugué. Ainsi, jadis, tout ce que contient d'enfantin le dernier acte de Montjoye avait disparu dans les larmes.
Il faut bien pourtant que M. Octave Feuillet ait eu un but en écrivant Un Roman Parisien. Nous supposons qu'il se sera donné pour objet de faire quelque chose qui fût d*une moralité terrible contre la perversité du siècle. Ce dessein apparaît évidemment dans le coup vengeur qui foudroie Balthazar- Chevrial au quatrième acte, parmi les lumières, les fleurs et les femmes. Quand le rideau s'est levé sur le quatrième acte, quand nous avons vu s'asseoir autour d'une table babylonienne un essaim de jolies personnes en travesti, nous avons un instant frémi : nous nous sommes demandé si M. Octave Feuillet, de l'Académie française, M. Octave Feuillet, l'idéal trouvère de toutes les délicatesses et de toutes les quintessences, ne s'était pas proposé de surprendre et d'enlever les suffrages de son public par le procédé éblouissant et vulgaire d'une exhibition plastique. Les Muses en soient louées I Notre erreur était complète; la mort de Chevrial Ta dissipée. Il fallait nous étaler l'orgie pour en tirer ensuite un salutaire effet de terreur. Le malheur est que la terreur ne s'est pas communiquée de la scène à la salle.
Pourquoi?
Nous touchons ici au principal vice de la pièce : le Tide des personnages et le ton faux des mœurs. Ce vice-là, dans une pièce signée d'un nom qui compte, •est bien plus mortifiant pour l'auteur que le décousu des événements. Son Ghevrial n'est pas un monstre, <;'est un simple jocrisse de perversité. — Décidément M. Octave Feuillet ne s'entend pas aux caractères pervers, à moins qu'il ne les enveloppe, comme sa Dalila, de fantaisie. Il fera bien d'y renoncer. Tous ses scélérats sont factices et superficiels. Qu'est-ce que Juliani, quand il machine d^enlever Marcelle? Est-ce bien un séducteur maciiiavélique et sans scrupule? N'est-ce pas plutôt un étoumeau? Il ne i>es6ent pour Marcelle ni amour ni passion; il nous laisse entendre qu'il ne croit pas à son talent de cantatrice, ei tout de même il l'enlève I Apparemment pour avoir le plaisir de se mettre sur les bras une maîtresse plaintive et coûteuse et pour traîner à travers les deux Amériques, dans la troupe dont il est VmtpresariOy une prima donna qui ne fera pas d'argent I Singulière opération pour un mpreiorio et pour un homme à bonnes fortunes! Qu'est-ce que Marcelle, Kjuand elle suit le ténor? Elle ne l'aime pas; c'est l'odieuse pauvreté qu'elle fuit : elle veut se refaird une fortune et un grand état en se faisant un nom <ians les arts. Très bieni Mais alors comment partelle sans avoir entre les mains un engagement en bonne forme? Est-ce là une femme dépravée par des calculs égoïstes? N'est-ce pas plutôt une inconcevable linotte qui n'a pas la moindre précaution?
M. OCTAV£ FEUILLET. 3i&
Et Je banquier Gbevrial, pour en revenir à lui, rhomme fort entre tous de la pièce 1 Ce gaillard-là n'a aucune notion ni de la friponnerie supérieure ni du don-juanisme de banque. Quand il poursuit de ses vœux perdus la danseuse Rose Guérin, est-ce qu'il n'imagine pas de la ruiner en lui conseillant, de parti* pris, des opérations de Bourse désastreuses, afin que,, ruinée, elle lui cède I Le beau plan ! Brigander une^ danseuse et lui piller d'abord ses éccmoinies pour trouver le chamm de lui plaire f J'ignore, naturellement^ si jamais on a essayé de ce moyen-là avec le corps de ballet : il est peu probable qu'il ait réussi. Un banquier séducteur et qui tient sagement sa comptabilité galante comble l'objet de ses soupirs avant;. c'est après qu'il rentre dans ses fonds en donnant à la chère petite quelques bons conseils de Bourse.
On n'en finirait pas de disséquer toute cette eoquinerîe bucolique. Elle ne saisit pas, elle n'effraye pas, elle n'inspire pas d'horreur, parce qu'on sent tropqu'elle est de convention. Cette placidité du spectateur devant tant d'actions méchantes est encore ce qui peut se produire de plus heureux pour l'auteur. Nous nous révolterions contre lui, au troisième acte,. si nous étions entrés dans le courant de son drame. Nous ne supporterions pas la brusque façon dont Marcelle, bien née, bien élevée, spirituelle, jusque-là éprise de son mari,, va rejoindre le ténor et se livrer à lui. La fuite de Marcelle est traitée vraiment d'unemain trop lourde. En général^ M. Octave Feuillet a l'enlèvement mi peu bien facile : voir l'enlèvement
de Blanche de Chelles par lord Ashley dans le Sphinx. Ici toute mesure est dépassée.
Conclusion. Il n'y a pas, au demeurant, de motif pour qu'Un Roman Parisien ne fournisse pas au Gymnase la même carrière heureuse qu Odette a fournie Tan dernier au Vaudeville. Le cinquième acte a un pathétique qui soutiendra la pièce. Du moins, nous le souhaitons pour l'auteur ; nous le souhaitons aussi et surtout pour le théâtre où on le joue.
Tout ce qu'un directeur peut faire pour assurer à une pièce les deux cents représentations de rigueur, l'habile directeur du Gymnase l'a fait. Il a déployé toutes voiles au vent. Ce n'est pas seulement l'élégance et la richesse de la mise en scène qui est remarquable; c'en est la justesse. Ce n'est pas seulement ses premiers sujets que M. Koning a mis au service de M. Feuillet; il a pris les soins les plus minutieux pour que ceux des comédiens du Gymnase qui ont encore le moins d'acquis parussent à la hauteur des premiers rôles. Le plaisir est bien rare et presque merveilleux d'un drame en cinq actes où l'on n'a à relever dans l'exécution, chez les utilités grandes et petites et même chez les simples corn* parses, ni une intonation, ni une attitude, ni un geste.
ni un simple détail de costume qui soit faux. Là est le mérite propre du directeur.
Et, quelque doive être le sort final à' Un Roman Parisien, M. Koning, en s'adressant à M. Octave Feuillet pour lui demander une pièce, a fait également une chose qui lui mérite la reconnaissance des hautes lettres et des amants des lettres. Il est allé chercher celui des auteurs dramatiques de ce temps qui a le plus de conscience littéraire, je voudrais, pouvoir dire le plus de génie et le plus d'aptitude iiaturelle pour le théâtre.
(AevMe Bkue, 4 novembre 1882.)