MADEMOISELLE FAVART, SARAH BERNHARDT ET M. PERRIN
Muses, pleurez I Favart a quitté la Comédie-Française. Il fallait pleurer aussi quand Sarah Bernhardt, se faisant un cœur enveloppé de chêne et de triple airain, s'est confiée aux ûots de l'Atlantique. Il fallait pleurer, mais pas si fort.
L'univers admire mademoiselle Sarah Bernhardt comme une grande comédienne. Je n'oserais pas dire précisément qu'elle le soit. Je n'oserais pas le dire, malgré tout l'univers conjuré en sa faveur. C'est autre chose et c'est plus qu'une grande comédienne. Si l'expression existait, c'est une grande femme. La nature, qui tisse éternellement la fémimté étemelle, a pétri Sarah Bernhardt de tout ce que le protoplasma féminin a de plus subtil et de plus énergique, de plus exquis et de plus haut. Sarah parle, elle se tait, elle se lève, elle s'assied, elle marche, elle s'arrête ; et, quoi qu'elle fasse, elle est divine. Mais elle ne l'est pas autrement à la scène
qu'à la ville, et dans ses rôles que dans son naturel propre. Elle ne devient pas dona Sol, ni Phèdre, ni Marie de Neubourg. Sarah elle est, Sarah elle reste. Qui pourrait le lui tourner à critique? Que pourraitelle faire de plus adroit? Ne vaut-il pas bien autant être Sarah, chef-d'œuvre d'éternel féminin façonné par la nature, que Phèdre, création parfaite de la poésie?
L'autre jour — est-ce à Chicago? est-ce dans le Nebraska? — mademoiselle Sarah Bernhardt devait donner Adnenne Lecouvreur. A l'heure fixée, la salle est comble. Toutes les places hors de prix, et pas une seule vide. Malheureusement, deux artistes désignés pour remplir un rôle dans la pièce font défaut. Un chemin de fer manqué les a retenus à vingt lieues de là. Il faut changer ex abrupto le spectacle. Le régisseur vient annoncer au public enthousiaste qu'au lieu d' Adnenne il aura Phèdre. C'est moi .qui, par premier mouvement, me serais frotté les mains de l'accident I J'aurais eu tort. L'Américain ne s'y est pas trompé; il a redemandé son argent à l'unanimité et il est rentré chez lui. Vous verrez que les historiens de l'art vont s'empresser d'enregistrer ce fait incommensurable, qu'il y a un peuple au monde qui juge que M. Legouvé fait mieux que Racine. Eh bien, non. Cette bizarrerie du goût n'existe point, même au Nebraska.
Avec l'instinct d'un monde naissant, dans leurs théâtres bâtis d'hier sur l'emplacement des forêts défrichées, les Américains ont flairé dans Adrienne