LE DRAME SÉRIEUX
femmes costumés passent en processions joyetises, précédées de musique, et se livrent à toutes sortes de niches et d'agaceries : on se chatouille mutuellement avec ces longues tiges d'oignons que tout le monde porte à la fête; on s'assourdit les oreilles avec les petites clochettes d'argile qu'on vend ce jour-là dans toutes les rues de Rome. Une rumeur intense monte de la place illuminée par les flamboiements des torches goudronnées et des feux de joie, par les lueurs multicolores des lanternes. Le tintement monotone des clochettes est traversé par des chants, des cris, des roulements de tambours,, des éclats de trompettes. Dans toutes les tavernes environnantes des orchestres jouent, et les couplesdansent, dansent, jusqu'à l'aube du jour nouveau. Et cette vie joyeuse, bruyante, bigarrée se poursuit dans une grande partie de la ville, jusque sur la place de Santa Maria Maggiore, vers le Corso, et dure toute la nuit.
Cette fête n'a cependant pas le caractère d'une bacchanale. On peut constater qu'elle se passe assez pacifiquement et sans coups de folie. Il est bien vrai que si Ton parcourt le lendemain dans les feuillet l'article « Tribunaux », on découvre que plus d'un drame sanglant causé par l'amour ou
par le jeu s'est déroulé dans celte nuit d'été. Mais il n'y a là rien de bien particulier et c'est ainsi que se terminent souvent les réjouissances dans les pays du Midi. En revanche ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que cette fête n'a aucun caractère chrétien, et pourtant elle se célèbre la veille d'un des jours les plus saints de l'Église catholique. En fait, ce n'est pas la mémoire de saint Jean-Baptiste que le peuple célèbre ce soir-là ; nous n'avons là qu'une dernière survivance de la vieille fête païenne de la mi-été, un écho affaibli de. ces orgies des ^Bacchanales, que l'on célébrait encore dans les premiers siècles du christianisme, lorsque l'été avait atteint son plus haut point. Ces tiges d'oignons, produits de la saison, que l'on offre dans toute la ville, ne sont que des symboles annonçant que le temps fécond de l'été est maintenant revenu.
Nous pourrions signaler dans l'Église orthodoxe grecque des fêtes d'un caractère plus barbare. Voici par exemple ce qu'une voyageuse raconte de la célébration de la Noël dans l'église de Bethléem : <( Le long du mur qui sépare le chœur de la nef, des mères, accroupies sur le pavé, allaitaient •leurs enfants, et de tous les côtés la foule s'était
partagée en groupes bruyants. Il est vrai qu'on pouvait entendre la messe qui se célébrait dans le chœur ; mais personne n'y prêtait attention. Les enfants couraient les uns après lés autres, les hommes vociféraient comme des possédés, et çà et là je voyais des femmes se prendre la main et se préparer à danser des rondes. Mon interprète me glissa dans l'oreille qu'il ne me conseillait pas de rester plus longtemps dans l'église, car cette foule houleuse pouvait se livrer soudain à quelque éclat de fanatisme ou à d'autres excès qu'une femme ne devait pas voir. »
Un autre voyageur a continué la description ; il écrit : « Plus avant dans la nuit, lorsque l'Enfant Jésus s'avança porté en procession, la multitude se mit à pousser des cris sauvages, à souffler dans des trompettes et à jouer des castagnettes ; un chœur de femmes, au son des timbales, décrivait de longs circuits à travers toute l'église, claquant des mains et se livrant à une joie débordante. » Je suis obligé d'interrompre ici la description des excès qui eurent lieu ensuite et qui ont lieu tous les ans à pareille date. Ces citations suffisent déjà à nous donner une idée du paganisme de pareilles fêtes : cela rappelle les cérémonies par lesquelles on celé-
brait dans l'antiquité le culte de Dionysos et celui \ d'Aphrodite.
1' Si, de nos jours encore, des fêtes données pour
f chrétiennes peuvent être « sanctifiées » d'une ^ manière aussi païenne; si, après bientôt deux mille ans de christianisme, on n'a pas encore réussi à eSacer les dernières traces de la religion antique, on comprend contre quelles difficultés avaient à lutter les représentants de TÉglise chrétienne dans les premiers temps. Les gens avaient reçu le baptême, ils étaient chrétiens en apparence, mais leurs mœurs restaient encore toutes païennes. L'Eglise s'efforçait par tous les moyens de déraciner ces vieilles habitudes.
L'une des erreurs païennes contre lesquelles elle a longtemps combattu sans succès a été le goût des spectacles. En beaucoup de points de TEmpire romain on avait élevé des amphithéâtres et l'on y j donnait encore des représentations sanglantes ou des pantomimes ignobles. Combien de fois les Pères de l'Église n'ont-ils pas flétri de pareils spectacles ! Combien de fois les papes et les conciles n'ont-ils 3as essayé d'interdire au peuple par des décrets de prendre part à ces plaisirs païens ! On cherchait au Tioins à en détourner les nouveaux convertis, dont
la foi était encore chancelante, et les prêtres, qui devaient donner Fexemple au reste de la population : mais on n'y réussissait même pas. L'Église était toujours forcée de constater avec des gémissements que toutes les classes de la société allaient plutôt au cirque qu'au temple saint.
Et cela n'était pas moins vrai des grandes fêtes chrétiennes. On les avait placées à des dates auxquelles s'étaient célébrées et se célébraient encore les vieilles fêtes païennes^ naturellement dans Tespoir que les premières feraient une concurrence heureuse aux autres et arracheraient le public au culte des dieux antiques. Ainsi Noël se fêtait à la même époque que les saturnales romaines.
Mais les conséquences de cette coïncidence furent tout autres que celles qu'avait prévues l'Église; car c'est justement à ces dates que se réveillaient avec le plus de fureur la vieille joie païenne et toute la sensualité qui sommeillait dans l'âme populaire.
C'est principalement par suite de ces circonstances qu'on se trouva amené à développer de plus en plus le service divin, très simple à l'origine, et à s'efforcer d'en faire un spectacle capable de gagner les masses et de les attirer dans les églises. Dans
les premiers temps, on en avait écarté tout élément plastique; il avait un caractère purement juif et se composait seulement de lectures et de chants peu -compliqués. Mais on se mit à tenter tous les moyens pour lui faire exprimer d'une manière aussi sensible, aussi intuitive que possible les vérités de la doctrine chrétienne. Musique, chœurs à voix nombreuses, processions, donnèrent peu à peu à tout le service divin un caractère symbolique et dramatique.
L'apparition du drame liturgique n'est que la conséquence dernière de tous ces efforts accomplis pour rendre les enseignements du christianisme plus vivants à l'imagination du peuple et plus faciles à comprendre. Plus spécialement le drame est né d'une espèce de chants alternés, dits « antiphonaires » ou « tropes » qu'on employait souvent dans le service divin, et qui étaient chantés par deux chœurs différents placés l'un en face de Tautre.
On chantait par exemple un trope de ce genre le matin du jour de Pâques. L'un des chœurs entonnait :
« Chrétiens, que cherchez-vous dans le tombeau ? »
Et Fautre chœur répondait :
(c Jésus de Nazareth qui a été crucifié pour nous. » Etc.
Le chant reproduisait ainsi sous une forme vivante Tévénement qu'on venait de lire dans Tévangile du jour. Ainsi se trouvait représentée dans un embryon de drame la scène qui d'après le récitxlu Nouveau Testament s'était passée près du tombeau le troisième jour après la mort du Christ. Bientôt on partagea les différents versets de la Bible entre différents solistes; on signala dans le chœur ou dans la nef les diverses localités où l'action devait se passer : par exemple l'autel représentait le tombeau du Christ, ou bien on arrangeait derrière l'autel une crèche avec TEnfant Jésus. Et ainsi le drame chrétien se trouvait entré dans sa première phase.
Nous voulons rendre compte ici d'un de ces petits drames auxquels on assistait le matin de Pâques. C'est précisément le développement du trope dont nous venons de parler ; nous voyons les trois saintes femmes se rendre au tombeau, où elles cherchent le Christ ; mais elles ne le trouvent pas, car il est déjà remonté dans les cieux. Voici le scénario :
Trois prêtres revêtus de la dalmatique et ayant l'amict sur la tête et Fencensoir à la main, entrent dans le chœur. Ils représentent les trois Maries. Ils s'approchent lentement du tombeau, la tête inclinée, et chantant à Funisson :
« Qui va renverser pour nous la pierre qui cache la porte du sépulcre ? »
Un enfant de chœur vêtu de blanc, qui représente Y ange et porte en main un épi de blé, se présente à eux devant le tombeau et leur dit :
« Qui cherchez-vous, 6 chrétiennes ? »
Les trois Maries répondent :
« Jésus de Nazareth, qui a été crucifié. »
Alors Vange :
« Il E^'est pas ici ; il est ressuscité, comme il vous Ta dit ; venez et voyez la chambre où a reposé le corps du Seigneur ; partez dire à ses disciples et à Pierre qu^il est ressuscité. »
Après qu^il leur a fait voir le tombeau, Fange s'éloigne rapidement. Deux prêtres (représentant des anges) ^ habillés de blanc et assis dans le sépulcre, demandent :
« Femme, pourquoi pleures-tu ? »
Marie-Madeleine (qui se tient au milieu des trois femmes), répond :
« Us ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils Font déposé. »
Les deux anges parlent ainsi :
« Que cherchez-vous le vivant parmi les morts? Il n'est point ici, il est ressuscité. Rappelez-vous ce qu'il vous disait lorsqu'il était encore en Galilée : Le Fils de l'Homme doit être livré entre les mains des pécheurs, mis en croix et il doit ressusciter le troisième jour. »
Les trois Maries embrassent le tombeau et s'éloignent. Cependant elles rencontrent ' du côté gauche de Tautel un prêtre en robe blanche tenant une croix à la main. Il représente le Christ^ et il dit :
« Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherchestu? »
Marie-Madeleine : « Seigneur, si tu l'as enlevé, dis-moi où tu Tas déposé, pour que je puisse le prendre. »
Alors le Christ étend la croix vers elle en lui disant :
c( Marie ! »
En entendant cette voix, Marie-Madeleine reconnaît le Sauveur et s'écrie très haut :
« Rabboni ! »
Jésus étend la main pour la repousser :
« Femme ! lui dit-il, ne m'approche pas, car je ne suis pas encore remonté auprès de mon père; mais via trouver mes frères et annonce-leur que je retourne vers mon père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
A ces mots les femmes^ que cette nouvelle remplit de joie, s'inclinent devant Tautel, puis, tournées du côté du chœur, chantent ce verset :
« Alléluia! Il est ressuscité, le Seigneur, Christ, le fils de Dieu. »
Ainsi se termine le drame. Le prêtre officiant s'avance vers Tautel et, balançant l'encensoir, «ntonne le Te Deum.
Ce petit drame peut servir d'exemple typique de la façon dont les représentations liturgiques étaient composées et représentées.
Comme on le voit, on suivait presque mot à mot le texte de la Bible et on se contentait d'y apporter les changements qui paraissaient absolument nécessaires. Si l'on veut se faire une idée complète et vivante de l'impression que ces petits drames pouvaient produire sur les auditeurs, il ne faut pas oublier qu'ils étaient accompagnés de musique, et d'une musique qui, au dire de tous les connaisseurs, avait un caractère particulièrement beau et
élevé. Même les hymnes latines interrompaient leurs strophes harmonieuses pour faire place un moment au récitatif.
Jetons encore un coup d'œil là-haut, sur le chœur j
décoré, de mosaïques multicolores. Les flammes ,
onduleuses des cierges jettent leur lueur jaune sur les chapes blanches des officiants et viennent pâlir contre les costumes brodés d'or des membres du j