chapitre. En revanche les nefs latérales et Tabside
restent plongées dans un demi-jour mystérieux. Et |
de cette ombre sortent les trois prêtres dans leurs ,
robes blanches, balançant des encensoirs. Là-dessus la musique prélude et ils chantent sur un ton solennel leurs versets latins. Puis le chœur entonne une de ces anciennes hymnes chrétiennes dont les paroles invitent au recueillement et dont les rythmes mélodieux, aux sonorités caressantes, bercent les âmes comme des enfants. Nous voyons ensuite les deux anges près du sépulcre et enfin apparaît le Maître lui-même, ayant encore sur lui quelque chose du mystère de la tombe. Sans aucun doute, dans un pareil milieu, avec une pareille mise en scène, avec Taccompagnement de la musique, la parole divine a dû produire son plein effet ; et même si l'action au point de vue dramatique est rudimentaire, les
événements représentés sont si grands et si pleins de sens que tout le 'spectacle doit avoir fait une impression ineffaçable sur les fidèles assemblés au pied de l'autel. ^
Bientôt chaque jour de fête, petit ou grand, eut sa représentation dramatique. Par exemple on représentait le jour de Noël ï Adoration des Berg ers. On avait installé derrière Tautel une crèche avec une image de la Vierge Marie tenant TEnfant Jésus dans ses bras. Le petit drame commençait par l'arrivée d'un enfant de chœur habillé en ange, qui annonçait la naissance de Jésus. Puis les bergers venaient adorer Fenfant, tandis que là-haut, dans les voûtes de l'église, un chœur d'anges chantait : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Pour la fête des Innocents (28 décembre), on représentait le Massacre des Saints-Innocents, où Rachel, la mère juive^ pleure la mort de ses enfants. Le jour des Rois, c'était V Adoration des Mages. Le jour de l'Annonciation, l'ange venait annoncer à la Vierge qu'elle donnerait le jour au sauveur du monde. La Résurrection était le drame principal qu'on représentait à Pâques. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on mit en action des scènes de la Passion du Christ.
On pourrait peut-être, d'après ce que nous venons de dire, se figurer tous ces petits drames bibliques comme composés une fois pour toutes et représentés ensuite sous la même forme dans toutes les églises. Ce serait là une idée fort éloignée de la réalité. On peut même dire que chaque église avait son texte spécial, et nous avons conservé encore de nos jours un grand nombre de rédactions différentes. S'il est vrai que ces versions se ressemblent dans leurs traits généraux, elles diffèrent cependant à beaucoup d'égards, suivant les temps et les lieux. Plus un drame était populaire ou plus essentielle était sa place dans le culte, plus il était exposé à subir des modifications ; et souvent un drame primitif unique donnait ainsi naissance, au cours des siècles, à plusieurs drames nouveaux. Et ces nouveaux drames montraient à leur tour une tendance à se fondre ensemble.
Un très intéressant exemple de ce développement nous est fourni par un ancien drame de Noël intitulé Les Prophètes. C'était à l'origine la mise en action d'un sermon très goûté au moyen âge et qui passait à tort pour avoir été composé par saint Augustin. Le prédicateur évoquait successivement treize prophètes différents pour témoigner .de la
venue du Messie, et parmi eux se trouvaient aussi Virgile et la Sibylle, qui, d'après la croyance du moyen âge, avaient prophétisé le Christ. Après que ce sermon eût été dramatisé, on allongea la liste des prophètes, si bien que le nombre en fut porté à vingt-sept; on introduisit entre autres parmi eux l'âne de Balaam, dont la présence dans le chœur captivait, comme on le pense bien, l'attention de la foule. Aussi cet incident donna-t-il bientôt son nom au drame tout entier, et l'âne, qui avait commencé par jouer un rôle très modeste, devint bientôt le personnage principal de cette célèbre fête des ânes (Festus asinorum), laquelle se célébrait dans la semaine de Noël. D'autres situations se développèrent aussi : par exemple on ne tarda pas à représenter conjointement avec la prophétie de Nabuchodonosor la scène des trois Hébreux dans la fournaise. Mais le drame finit de la sorte par devenir trop étendu, et divers épisodes s'en détachèrent pour former des pièces indépendantes. Par exemple deux drames ayant pour sujet la vie du prophète Daniel remontent au vieux drame des Prophètes.
Mais, comme nous l'avons vu, d'autres pièces de Noël avaient paru indépendamment à côté de celle des Prophètes. On jouait par exemple à cette date
Y Adoration des Bergers^ au jour des Saints-Innocents Rachel^ au jour des Rois les trois Rois Mages. Ces trois drames manifestent une tendance à s'unir et à former un mystère unique sur la naissance du Christ. Mais, pour rendre l'action plus complète, on y ajouta par la suite un drame sur TAnnonciation, lequel était primitivement destiné à être représenté lors de la fête du même nom. Enfin on introduisit comme prologue une procession de prophètes, annonçant la signification de l'action qui allait se dérouler. Cette forme de drame se trouve complète dans le mystère de la Nativité du Christ^ conservé dans un manuscrit de Munich datant du xiii® siècle.
Mais là ne s'arrête pas le rôle joué par le drame des Prophètes : nous le retrouvons pendant tout le moyen âge et sa destinée finale est, comme on le verra, de former un trait d'union entre les mystères du vieux Testament et ceux du nouveau.
Les rapports mutuels des mystères du jour de Pâques nous laissent entrevoir un développement analogue, bien qu'ici le cas soit moins clair et moins frappant que pour « les Prophètes ». La réunion des différents drames pascaux ne se fait que vers la fin du moyen âge, après que le théâtre a pris
depuis déjà longtemps un caractère populaire. L'une des scènes les plus anciennes du cycle de Pâques, Tune de celles qui reviennent constamment et que nous pouvons suivre à la trace jusqu'à un trope du x** sièle, c'est celle qui représente les trois femmes se rendant au tombeau ; à cette scène s'ajoute une continuation où les apôtres Pierre et Jean courent à l'envi vers le sépulcre. Il faut y rattacher aussi un drame indépendant, les disciples cTEmmaûs. Plusieurs des scènes de ces drames arrivèrent de bonne heure à un riche développement, mais une fusion véritable ne se produisit que très tard .
Quant aux scènes tirées de la vie du Christ sur cette terre, on ne les représentait que rarement à cette époque ancienne où le drame était si étroitement lié au service divin ; celle qu'on reproduisait le plus volontiers était la Résurrection de Lazare. Cependant une Passion^ transmise par un manuscrit du XIII® siècle, nous donne une représentation détaillée de toutes les souffrances du Christ.
Des drames liturgiques du genre que nous venons de décrire ont apparu dès le x® siècle, et on a continué à les jouer pendant tout le moyen âge, et même, à certains endroits, jusque dans les temps modernes. Le développement postérieur prit une
autre voie, qui conduisit le drame hors de l'influence immédiate de l'Eglise.
Les plus anciens de ces drames suivaient mot pour mot les données de la Bible ; ils étaient écrits en latin, — le latin étant la langue de l'Eglise, — et en prose. Mais on commença assez tôt à les versifier et il en résulta déjà une liberté un peu plus grande. Puis il arriva que dès le xii® siècle le latin ne fut plus compris des laïques non cultivés, et comme le but de ces drames était avant tout de donner au peuple une leçon pratique d'histoire sainte, on commença de les écrire dans la langue du peuple, c'est-à-dire en français. Le français se glissa d'abord timidement, presque honteusement, •à côté du latin ; mais il prit peu à peu une place plus large, si bien qu'enfin il accapara le drame tout entier. Ce changement de langue brisa l'ancien cadre étroit du vieux drame liturgique. On s'écarta du texte de la Bible, on développa les détails d'une manière plus pittoresque, on ajouta des scènes librement inventées; et c'est alors ♦qu'on commença aussi à introduire dans l'action sérieuse l'intermède comique. Le drame religieux prit un caractère populaire et cessa d'être à sa place dans le sanctuaire.
En considérant les développements et additions que reçut par la suite le mystère de Pâques cité plus haut et représentant la marche des trois femmes vers le Sépulcre, nous pouvons nous représenter comment des scènes comiques arrivaient à s'insinuer dans le drame sérieux. La Bible raconte que les trois femmes achetèrent de Tencens sur le chemin du tombeau. Quant à savoir où et comment elles en achetèrent, c'est ce que le texte biblique ne nous dit pas. Plusieurs des drames composés sur ce sujet introduisent cependant un marchand chez lequel les femmes achètent leur provision de parfums ; on lui donne bientôt un domestique et une épouse, et le tout arrive à devenir une véritable scène de marché où les acheteuses entrent dans de longs pourparlers avec le vendeur. Des scènes de ce genre avaient naturellement une grande importance pour révolution ultérieure du drame ; mais au point de vue ecclésiastique on ne pouvait pas les considérer comme un progrès : elles ne servaient plus à Tœuvre d'édification.
On a dit que TEglise cessa d'ouvrir ses portes au drame parce que celui-ci n'était plus écrit en latin et par suite ne s'accordait plus avec le reste
du rituel. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Beaucoup de drames purement liturgiques sont écrits en français, du moins en partie. Le plus ancien exemple que nous en ayons est le vieux drame de Noël sur les Vierges sages et les Vierges folles^ et pendant tout le moyen âge on a représenté dans les églises des mystères en langue française.
C'est une autre circonstance qui a fait sortir de l'Église le drame chrétien. Nous avons vu comment on s'efforçait de plus en plus d'y traiter une série de plus en plus grande d'événements bibliques. Les drames se trouvaient ainsi considérablement agrandis, et après avoir été de simples intermèdes dans le service divin, ils furent bientôt en train d'en devenir la partie essentielle. Ils exigèrent une mise en scène plus vaste, im plus grand nombre d'acteurs et un appareil plus grand que ne comportait l'église. Qu'on veuille bien remarquer seulement avec quel soin, même dans un drame aussi primitif que celui des trois Maries, le caractère des personnages est signalé par le costume. Ce souci n'apparaît pas avec toute la clarté désirable dans la traduction donnée plus haut, mais l'original donne minutieusement, avec des termes tech-
niques, les divers vêtements ecclésiastiques qui devront être portés lors de la représentation. Ainsi les prêtres chargés de représenter les trois Maries devront être induti dalmaticis et amictus habentes super capita; Fange, indutus alba et amie tu , tenens spicam in manu; le Christ, albatus cum stola^ tenens crucem. Dans d'autres drames on allait encore plus loin. Par exemple dans Tun d'eux le Christ se présente vêtu d'un manteau blanc taché de sang, il porte la barbe, il a le diadème sur la tête, etc. ; ailleurs il disparaît aux yeux des deux disciples d'Emmaiis dans un décor représentant un nuage. Ajoutez à cela qu'on ne se contenta plus de représenter seulement des personnages célestes ou des saints : Judas et le diable firent leur apparition. Mais comment pouvait-on représenter un personnage méchant sans qu'un peu de sa méchanceté passât aussi à l'acteur ? Du moins c'était là une chose impossible, selon les idées naïves du moyen âge. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que plus d'un ecclésiastique commençât à considérer ces spectacles non comme ime chose agréable au Seigneur, mais comme un piège tendu par Satan.
Le premier drame dont on sait avec certitude
qu'il ne fut pas joué dans une église est la Repré^ sentaiion d'Adam^ composée dans la première moitié du XII® siècle. C'est aussi le premier drame qui fût écrit d'un bout à l'autre en français, ou plus exactement en dialecte normand. Seules les indications de scène sont encore en latin. On peut en conclure que la pièce fut jouée immédiatement devant la porte de l'église, sur le parvis, et tout nous fait penser que des prêtres participaient encore à la représentation, bien que quelques rôles aient dû être confiés aussi à des laïques.
Cette Représentation d'Adam rappelle encore le drame liturgique primitif : elle a encore la forme d'un office. Mais d'autre part elle est, comme nous l'avons vu, écrite tout entière en langue vulgaire, et des scènes comiques viennent traverser l'action religieuse.
Nous y retrouvons une nouvelle étape dans le développement du drame des Prophètes. Dans ce dernier la procession des prophètes était introduite ^ par Moïse ; mais d'aprës la doctrine de l'Église on j
pouvait aussi placer en tête notre père Adam, car lui aussi avait annoncé le Christ, et il est dit dans un vieux drame :
Hic est Adam, qui secundus per prophetam dicitur, Per quem scelus primi Ade a nobis diluitur...
<c Voici, d'après le témoignage des prophètes, > le second Adam, qui doit nous purifier du péché du premier Adam. »
Abel lui aussi était par sa mort innocente im prototype du sauveur futur et pouvait comme tel [ prendre place dans la série des prophètes. Lorsque
f ces épisodes d'Adam et d'Abel eurent pris trop d'extension pour entrer dans le cortège prophétique, ils s'en détachèrent pour former des drames spéciaux, jusqu'à ce qu'enfin nous les retrouvions de nouveau à leur place primitive dans la Représentation d'Adam ; car ce drame se compose en ) réalité de trois drames indépendants : d'abord Adam, puis Caïn et Abel, et enfin la procession des Prophètes.
Comme ce drame est intéressant par beaucoup de côtés et comme les copieuses indications de scène qui accompagnent la pièce permettent de nous en faire une idée très vivante, il me paraît à propos d'en donner une analyse assez détaillée.
Disons d'abord quelques mots de la mise en scène. Comme on Ta vu, la pièce se jouait sur la
place située immédiatement devant l'église , sans doute devant la façade principale.
Sous le porche, en face de la grande porte du milieu, on plaçait une chaire d'où un prêtre {le lecteur, c'est-à-dire celui qui devait lire lé texte du jour) dirigeait la représentation. Au-dessous de cette chaire il y avait un banc sur lequel, dans la troisième partie du drame, les prophètes, arrivant un par un, prenaient place pour prononcer leur témoignage en faveur de la mission du Christ. A gauche de la dite chaire, on avait installé un autre banc sur lequel étaient assis une rangée de vieillards à longues barbes, aux figures rébarbatives et dédaigneuses. C'était la Synagogue^ autrement dit les docteurs juifs, lesquels jouent souvent un rôle dans ces vieux drames. Ils s'opposent aux doctrines de l'Église soit par un silence méprisant, soit par des dénégations ouvertes et des objections ; naturellement ils finissent toujours par être convaincus et couverts de confusion.
A droite de Féglise s'élevait une sorte d'échafaud auquel on accédait par plusieurs échelles : Tune d'elles conduisait à l'église, et les autres à la place, du côté des spectateurs. L'échafaud représentait le Paradis ; la plate-forme en était assez
' « LA REPRÊSENTATIO^ D'ADAM » 27
vaste et entourée de draperies et de rideaux de soie, lesquels étaient disposés de façon à ne laisser j paraître que la tête et les épaules des personnages
I placés à l'intérieur. Cette disposition contribuait
\ naturellement à donner quelque chose de mysté-
rieux aux scènes qui se passaient dans le Paradii^. , Au-dessus des rideaux on apercevait aussi des
j fleurs odorantes, des buissons et des arbres char-
^ gés de fruits, bref on tâchait de se conformer à
\ rindication de scène prescrivant que le Paradis
« ut amenissimus locus viderctur ». L'arbre de la science du bien et du mal dominait tous les autres arbres de ce lieu de délices.
j De l'autre côté de la place, c'est-à-dire à gauche
f de l'église, se trouvait FEnfer. 11 se composait
d'ime tour quadrangulaire portant à son sommet une plate-forme crénelée. L'entrée était formée par une tète de dragon dont les mâchoires s'ouvraient et se fermaient à volonté. 11 y avait aussi une fenêtre munie d'un grillage à travers lequel l'œil pouvait plonger dans l'Enfer. A l'intérieur cette tour était pleine de diables costumés avec des peaux d'animaux et des masques bizarres, portant de longues queues et une corne au front. On y apercevait aussi des marmites et des chaudières
OÙ les coupables étaient bouillis et torturés. Chaque fois que la gueule du dragon s'ouvrait pour laisser passage aux diables, des torrents de fumée et de feu s'échappaient du repaire des damnés.
Devant et entre les endroits que nous venons de décrire s'étendait une place libre : la scène proprement dite, où paraissaient les acteurs. Mais la scène elle-même était occupée en partie par divers décors et emplacements réservés : ainsi on y voyait, à une certaine distance Tune de l'autre, deux pierres^ représentant les autels où Caïn et Abel offraient leurs sacrifices ; plus deux ou trois petits bancs où les acteurs pouvaient prendre place quand la pièce l'exigeait. On avait aussi représenté à l'aide de quelques pelletées de terre le champ où Adam et Eve après la faute devaient travailler à la sueur de leur front.
La scène telle que nous venons de la décrire est dans ses traits principaux la scène-type des représentations du moyen âge. Ce qui nous étonne le plus, nous modernes, habitués à une tout autre mise en scène, c'est que tous ces décors différents, tous ces lieux où doit se passer successivement l'action au cours du drame se trouvent figurés dès le début, côte à côte. Ainsi par exemple on voit
: dans la Représentation d'Adam, le Paradis, l'Enfer
^ et les deux autels installés les uns à côté des I autres. La mise en scène est comprise différem-
I ment dans^ les théâtres modernes. Si l'on veut
j représenter une action qui se -passe tour à tour
dans le Paradis, dans l'Enfer et dans un endroit f situé devant l'Eden, on est tenu à une série de
changements de décor et de scènes, et chaque fois que le lieu change on doit baisser le rideau ou tout I au moins plonger pour un moment la scène dans
\ l'obscurité. Le moyen âge, au contraire, avait des décors immuables, posés côte à côte et visibles dès ! le commencement du drame. Ce système permet-
: tait à l'auteur une grande liberté dans les change-
' ments de lieux, mais l'illusion n'était pas aussi
grande que dans les théâtres modernes, et souvent l'auteur était obligé de décrire dans le texte même jl Tendroit où se passait l'action, pour que le spec-
tateur ne pût pas s'y tromper.
Au début du drame d'Adam, un personnage habiUé de blanc sort de l'église. Dans l'indication de scène il est appelé Figura : c'est Dieu luimême. 11 est rencontré sur l'escalier par Adam, vêtu d'une tunique rouge et par Eve, qui porte une robe blanche et sur la tête un voile de soie
blanche. Le groupe reste un moment immobile.
Cependant le prêtre, du haut de cette chaire qui, comme on Ta vu, était dressée au milieu du grand portail, commence à lire ie premier chapitre du premier livre de Moïse, qui traite de la création du monde et de Thomme, autrement dit des événements précédant immédiatement ceux qui font le sujet du drame. Cette lecture terminée, on entonne dans Téglise une hymne sur la Création.
Puis la « figure », c'est-à-dire Dieu, se tourne vers les premiers hommes qui se tiennent tout tremblants devant lui. Il les exhorte à rester toujours soumis à ses volontés; il leur indique le jardin paradisiaque qui doit être leur séjour. Il leur défend de goûter des fruits de l'arbre de la science, après quoi il remonte dans l'église par l'escalier et disparait dans l'intérieur du sanctuaire. Adam et Eve jouissent de leur bonheur dans le Paradis.
Cependant la gueule de l'Enfer s'ouvre tout i
à coup, et vomit avec des flammes une bande j
d'affreux diables qui courent comme des fous sur tous les coins de la scène et se précipitent même parmi les spectateurs où ils excitent à la fois la peur et l'hilarité. Dans les drames du moyen âge les diables sont toujours des personnages
comiques ; ils doivent sans doute inspirer une crainte salutaire, mais en fait leur rôle est surtout d'amuser la galerie. Ils sont en d'autres termes les précurseurs du « fou » , qui jouera plus tard un rôle si important dans le théâtre du bas moyen ' âge et de la Renaissance. L'un après l'autre, les ^ diables grimpent les marches qui conduisent au I Paradis. Ils montrent du doigt le fruit défendu et
\ jettent des regards entendus à Eve, comme pour I rinviter à y goûter. Enfin le grand tentateur, i Satan, prince des démons, arrive aux portes du Paradis et engage une conversation avec Adam ; mais celui-ci repousse ses assauts. Cette scène ne manque pas d'ailleurs d'un certain comique, car les deux interlocuteurs s'expriment très prudemment, avec des ruses de paysans madrés qui cherchent à se tromper mutuellement dans im marché.
Satan est donc obligé de rentrer dans l'Enfer sans avoir rien fait ; mais après une longue délibération avec ses sujets diaboliques, il retourne au Paradis. 11 va chercher maintenant à gagner Eve. Les scènes qui suivent, entre le tentateur et la première femme, appartiennent aux plus célèbres de tout le théâtre du moyen âge. On a remar-
que avec raison la manière cauteleuse dont Satan essaye d'entraîner Eve à la désobéissance en louant sa beauté et sa sagesse, en même temps qu'il dit du mal d'Adam. Il vante l'excellence du fruit défendu, et Eve a beaucoup de peine à résister. Cependant elle lui dit : <c Attends qu'Adam se soit endormi. »
Mais Adam a observé sa conversation avec le diable et il lui en fait des reproches. Au même moment le serpent s'enroule sur le tronc de l'arbre de la science. La machinerie qui produit ce miracle est soigneusement décrite dans les indications de scènes et elle a dû certainement contribuer pour une bonne part au succès du drame d'Adam. Eve approche son oreille de la tête du serpent comme pour l'écouter; après quoi elle porte résolument la main au fruit et décide aussi Adam à en manger. Toute cette scène est écrite avec une verve et une aisance qui surprennent dans une des œuvres les plus anciennes de la littérature française.
Aussitôt qu'Adam a mordu au fruit, il est pris de honte, il courbe la tête et reconnaît sa faute. 1
Eve et lui disparaissent un moment derrière les draperies, et quand ils se montrent de nouveau, ils ont abandonné leurs riches vêtements et appa-
raissent dans des haillons misérables sur le devant desquels on a naïvement cousu deux feuiUes de figuier.
Un chant s'élève de Téglise et la figure divine reparaît, mais cette fois ce n'est plus un père bienveillant ; c'est un juge. Il monte dans le Paradis et là ses yeux inquisiteurs découvrent les deux premiers hommes, atterrés de peur, accablés par la conscience de leur péché. Ils sont chassés de TEden; de l'église, — qui, comme on le voit, représente le ciel, la demeure de Dieu, — sort un ange tenant en main une épée dont le flamboiement est indiqué par les lignes sinueuses de la lame. 11 se tient en sentinelle à la porte du Paradis.
Adam et Eve commencent ensuite à travailler la terre ; le diable vient semer des mauvaises herbes dans leur champ, et nos deux ancêtres se lamentent sur leur félicité détruite.
Cette partie du drame se termine par la mort d'Adam et d'Eve. Satan, accompagné de quelques diables, sort de sa demeure et les charge de chaînes et de carcans, puis il les pousse dans TEnfer, à l'entrée duquel d'autres diables leur font accueil en dansant de joie. La gueule de dragon crache une colonne de fumée et à l'intérieur
les démons font un grand vacarme de chaudrons et de casseroles. Encore une fois ils se livrent à diverses gambades et folies sur la scène et parmi les spectateurs.
On sait que d'après l'Écriture la mort d'Adam et d'Eve vient après celle d'Abel. Mais l'auteur l'a transportée avant, pour mieux indiquer la démarcation entre les différentes parties du drame.
La seconde partie représente les sacrifices de Caïn et d'Abel. D'après le scénario, elle débute ainsi :
a Entrée de Caïn et d'Abel. Caïn porte un manteau rouge, Abel un manteau blanc. Chacun d'eux cultive son coin de terre. Après qu'ils se sont reposés quelques instants, Abel parle î\ son frère sur un ton affectueux. » Cette partie du drame ne nous paraît pas réclamer une analyse détaillée : les événements sont connus par la Bible, et nous avons déjà assez d'exemples de la manière dont l'auteur met en action l'Ecriture Sainte.
Cette seconde partie se termine comme la première par l'arrivée des diables, qui transportent dans les Enfers Caïn et Abel. Tel est en effet le sort commun à tous les personnages du drame ; et il est en parfait accord avec la doctrine de
l'Église d'après laquelle tous les hommes de l'Ancien Testament étaient damnés, les méchants pour toujours et les bons jusqu'à la venue du Sauveur. ' La troisième et dernière partie n'est autre que
l'ancien drame des Prophètes. En guise d'introduction, le prêtre lit du haut de la chaire le commencement du vieux sermon sur les prophètes, principalement destiné à réfuter l'opinion des Juifs d'après laquelle Jésus n'était pas le vrai Messie. 1 Puis il fait l'appel des divers prophètes. Ils se pré-
^ sentent chacun à son tour, d'une allure digne, et prononcent leurs prophéties à haute et intelligible voix. Abraham vient en tête ; il est très vieux, sa barbe est longue et il est drapé d'un manteau blanc. 11 prend place sur le banc, et après un moment de silence solennel, il dit sa prophétie i d'une voix claire. Suit une pause ; puis les diables I arrivent et l'emportent suivant le rit^ ordinaire.
C'est maintenant le tour de Moïse ; il tient dans
sa main droite le sceptre et dans sa main gauche
I les tables de la Loi. Lui aussi est emmené par les
►> démons, comme tous les prophètes qui vont suivre.
Après lui vient Aaron, revêtu de la toge épis-
copale; le sceptre qu'il tient dans la main est
couvert de fruits et de fleurs. Puis c'est David,
orné des emblèmes de la puissance royale. Il est suivi par Salomon, costumé comme David, mais plus jeune. Après quoi Balaam fait son entrée sur son âne. 11 est vieux et habillé d'un manteau. Puis viennent : Daniel, jeune, mais vêtu comme un vieillard ; Habacuc, Jérémie ; puis Isaïe, celui qui a eu la vision la plus claire du Messie. 11 est enveloppé d'un manteau et tient à la main un grand livre.
11 y a maintenant de l'animation dans la Synagogue, qui, comme nous le savons, siège à côté des Prophètes. Un Juif se lève et commence à discuter avec Isaïe, mais celui-ci ne tarde pas à le réduire au silence, Isaïe est remplacé par Nabuchodonosor, le dernier de la série des prophètes. Il est vraisemblable que le drame se terminait ensuite par un sermon.
Comme nous l'avons déjà indiqué, l'unité dramatique de ce mystère n'est pas très forte. Il se compose de trois parties distinctes, dans lesquelles apparaissent des personnages différents. Cependant ces parties distinctes sont unies par une idée théologique, Tidée centrale qui devait finir par grouper autour d'elle tous les drames relatifs à l'Ancien Testament : c'est que tous les person-
« LA FŒPRÉSENTATION D'ADAM » 37
nages de l'Ancienne Loi sont des précurseurs du Christ. Par Adam le péché fait son entrée dans le monde ; par le Christ il est pardonné. Abel est la première victime du péché, et ainsi de suite.
Il se peut que nous ayons donné des proportions un peu trop grandes à cette analyse de la représentation d'Adam. Mais il est assez rare que nous soyons à même, sans recourir à des reconstructions conjecturales, simplement en nous aidant des indications scéniques données par Fauteur, de nous faire une idée claire et précise de la représentation d'un drame déterminé. Nous rencontrerons paît la suite beaucoup de drames intéressants à divers points de vue; nous verrons comment le théâtre s'affranchit de plus en plus du texte biblique, comment il descend à la représentation des choses journalières et nous donne ainsi un tableau fidèle de la vie bourgeoise à cette époque. Mais nous trouverons rarement des œuvres qui dépassent le vieux drame normand en force concise, en charme naïf et jeune.
Il y a sans doute dans ces drames religieux bien des choses qui peuvent nous paraître enfantines et même ridicules. Mais si nous voulons être justes, nous ne devons pas les juger en modernes ; nous
devons essayer de nous replacer dans Tétat d'esprit du public du moyen âge. Celui-ci n'avait pas autant d'occasions que le public moderne de se procurer des distractions intellectuelles. Les récits de la Bible et les légendes des saints formaient toute sa nourriture morale, et encore n'y avait-il qu'une minorité d'hommes instruits, de clercs, qui j pût s'approprier ces trésors par la lecture. Les j mystères étaient un des moyens par lesquels les j enseignements de la religion pénétraient dans les ! masses populaires. Le théâtre du moyen âge était } ime sorte de Biblia pauperurriy une bible avec images pour les pauvres d'esprit. Aussi on comprend l'enthousiasme qu'il excitait dans le peuple tout entier.
Avec quelle impatience l'ouvrier attendait le jour du repos ! Dans quel état de recueillement religieux la messe et les cantiques jetaient déjà son âme ! Et, après cette préparation, avec quelle attention, quelle curiosité enfantine il suivait la représentation dramatique qui mettait sous ses yeux, de la façon la plus vivante et la plus sensible, les événements de l'Écriture sainte ! Pour nous faire une idée de l'émotion dont il était rempli, pour nous figurer son âme à ce moment, rappelons-nous
D l'effet que faisaient sur nous les récits de la Bible ^ ou les vies des Saints lorsque nous les lisions ou que notre mère nous les lisait dans notre première ' enfance. Rappelons-nous l'impression solennelle et grave que produisaient ces mots souvent difficiles \ à comprendre, et ayec quelle curiosité, quelle avif dite notre œil fixait les images, d'ordinaire médiocres, qui illustraient le texte mystérieux.
Nous avons conservé un autre drame qui date à peu près de la même époque que celui d'Adam et qui a pour sujet la Résurrection du Christ. De même que le drame d'Adam est un développement de celui des Prophètes, de même celui delà Résurrection est apparenté aux drames liturgiques du jour de Pâques. Mais ce n'est qu'im fragment. Les morceaux que nous possédons représentent Joseph d'Arimathie allant trouver Pilate et lui demandant de lui livrer le corps du Sauveur.
Pilate envoie alors quelques hommes d'armes au Golgotha pour voir si vraiment Jésus a rendu l'âme. Us rencontrent en chemin un aveugle, lequel n'est autre que ce Longin si célèbre dans les légendes du moyen âge. Ils essayent de le décider, moyennant rétribution, à enfoncer une lance dans la poitrine du Sauveur pour s'assurer qu'il est bien
mort. Longin finit par accepter le marché, et le sang qui jaillit de la plaie inonde ses mains. Il en humecte ses yeux et recouvre ainsi la vue. La dernière partie qui nous ait été conservée montre Nicodème partant pour enterrer le Christ. Quant au reste, il a été perdu.
Au point de vue technique, ce fragment est d'un grand intérêt. En effet les événements y sont non seulement présentés sous forme de dialogue, mais encore racontés à la manière épique. En d'autres termes la représentation dramatique est régulièrement interrompue peu* un récit qui résume la situation précédente ou suivante. Par exemple Pilate commande : « Soldats, levez- vous ; allez à l'endroit où le Christ est crucifié, et voyez s'il est mort. » Ces paroles sont suivies de quelques vers narratifs dont voici le contenu : Alors les soldats se levèrent et allèrent au Golgotha; ils tenaient leurs lances dans leurs mains. Sur le chemin ils rencontrèrent Longin et lui dirent..., et ici le dialogue reprend.
Ce procédé est très curieux : ainsi les mêmes événements sont interprétés pour le public de deux manières différentes. Mais en fait nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans les drames pré-
cédents. Dans celui des Prophètes paraissait un prêtre qui, après un préambule, appelait successivement les divers prophètes. Dans la représentation d'Adam on avait dressé sous le portail de l'égUse une petite chaire qui faisait partie des accessoires de la scène et d'où le « meneur du jeu » introduisait le drame en lisant dans le livre de Moïse les événements immédiatement antérieurs au péché d'Adam, et intercalait encore d'autres lectures au cours de la représentation. Considéré historiquement, ce récit sur Longin n'est pas autre chose qu'une survivance de la « lectio », de cette lecture du texte biblique qui précédait ou accompagnait la représentation de tout drame liturgique.
Mais le drame du moyen âge a toujours plus ou moins conservé cette allure semi-narrative. Ce fait nous montre combien la forme dramatique était encore incomplète dans ces mystères. On ne savait pas encore l'art de condenser dans une action purement dramatique l^s événements contenus dans le récit d'où l'on tirait le sujet de la pièce. La mise en scène elle-même était encore si peu claire et si peu expressive que le spectateur avait souvent besoin qu'on lui expliquât où l'action se passait à tel moment donné. C'est pourquoi le
drame admit, à côté du dialogue, une partie descriptive et narrative. Il est vrai que le « lecteur » disparaît des drames plus modernes, mais le « messager » par exemple joue en partie le même rôle. Il relie ensemble par des récits et des explications de toutes sortes les diverses situations de la pièce. Le drame du moyen âge conserve ainsi son caractère à la fois épique et dramatique.
On vient de voir comment un drame liturgique en latin est né en connexion avec le service divin, ou plus exactement avec une espèce particulière de chœurs alternés. Ces offices furent si goûtés des fidèles que bientôt tous les textes bibliques des fêtes principales furent illustrés et commentés par une petite représentation de ce genre. Mais peu à peu les drames liturgiques arrivèrent à prendre tant d'importance et à s'entourer d'un tel appareil que l'église ne put plus les contenir dans ses murs. Dès lors le drame chrétien franchît le seuil du sanctuaire pour devenir le bien de tous. On l'écrit en langue vulgaire et on l'entremêle de scènes comiques. Nous avons observé le point de départ de tout le développement des mystères dans la Représentation d'Adam et dans le drame de la Résurrection, où la technique du
théâtre médiéval apparaît déjà toute formée. Le développement qu^il nous reste maintenant à examiner va se borner en fait à l'introduction de sujets nouveaux par lesquels le drame perdra graduellement son caractère exclusivement religieux.