LA SCÈNE— LES DÉCORS— LES MACHINES, ETC
La mise en scène a été soumise aux mêmes principes pendant tout le moyen âge, mais elle a parcouru plusieurs stades de développement avant d'arriver à sa perfection.
Le type primitif est celui que nous trouvons à rintérieur deTéglise, Le cortège des prêtres-acteurs sortait de la sacristie, qui était située loin du chœur, dans une des nefs latérales. Ils se rendaient en procession solennelle vers le chœur, où se donnait la représentation. Si le drame était important, l'espace qu'il occupait pouvait s'étendre jusqu'à la nef. La façon dont on désignait les diverses localités du drame rappelle les procédés de l'enfant dans ses jeux : telle et telle partie de Féglise devait figurer tel et tel lieu du drame, sans que les lieux fussent marqués par le moindre indice caractéris-
tique. Cette méthode conventionnelle a persisté plus ou moins pendant tout le moyen âge : à leur point de perfection, les décors reçurent une belle forme arcliitecturale, mais on ne s'efforça jamais de leur donner un caractère réaliste et de produire l'illusion .
Dans la Représentation d'Adam, la scène s'étendait devant l'église, sur un espace libre, mais avec le portail comme appui et comme fond. Les diverses localités ou « mansions » se trouvaient alors rangées tout autour de cet espace. Les spectateurs étaient sans doute massés devant la scène, peutêtre aussi l'entouraient-ils de trois côtés.
Il semble qu'ensuite on ait pendant longtemps joué presque exclusivement sur terrain libre, sur le pré ou sur la place. Les localités se trouvaient alors dispersées de-ci de-là, et les spectateurs entouraient la scène de tous les côtés. La disposition des décors devait rappeler ainsi celle qu'on adopte dans les pantomimes de nos cirques. A Bourges on joua même, en 1536, dans le vieil amphithéâtre romain, qui se prêtait parfaitement à un pareil arrangement des diverses localités.
Mais vers la fin du moyen âge on prit l'habitude de dresser un théâtre spécial pour chaque grande représentation. La scène se composa ordinairement
d'une estrade en planches, de forme rectangulaire, et les décors principaux tout au moins furent disposés le long des trois côtés ; quant aux décors secondaires, on pouvait les placer sur la scène. Les spectateurs se groupaient devant celle-ci. Cette disposition était la plus naturelle quand on jouait dans une salle, et c'est certainement celle qu'adoptaient déjà les confrères de la Passion à l'hôpital de la Trinité.
Il y a environ un siècle, on se représentait encore la scène du moyen âge comme composée de trois étages entre lesquels on communiquait par des escaliers ou des échelles. L'étage inférieur aurait représenté l'Enfer, le second étage la Terre et le troisième le Ciel. Mais toute cette hypothèse provenait d'un malentendu : on avait confondu la disposition de la scène avec celle des places réservées aux spectateurs, et celles-ci pouvaient en effet assez souvent être réparties sur plusieurs étages.
La scène du moyen âge a toujours distribué ses localités sur un seul étage; mais cela n'empêche pas que les décors différents ont pu se trouver à des hauteurs et sur des plans différents. Ainsi le Ciel était toujours situé à un endroit plus élevé que le reste de la scène, d'ordinaire sur le toit de
Tune des autres mansions et il était relié au plancher de la scène par un escalier ou une échelle. De même la scène prenait en partie la disposition d'une terrasse, quand elle était placée dans une salle et que l'espace était limité : tel était par exemple le cas pour le théâtre des confrères de la Passion, comme il ressort des indications de scènes du Vieux Testament, qu'on y représenta en 1541.
La scène du moyen âge a donc très sensiblement changé d'aspect suivant les siècles et suivant les circonstances extérieures. Les décors ont été posés librement ou placés contre un mur de fond. La scène a été en demi-lune ou rectangulaire, ou bien circulaire comme un manège de cirque. Ses dimensions ont beaucoup varié. Cependant, si nous faisons abstraction de ces variations accidentelles, nous pouvons nous représenter comme il suit la scène-type :
Elle comprenait deux parties différentes : le champ^ espace libre où se donnait la représentation, et les décors, ou, comme on les appelait, les mansions^ c'est-à-dire les divers lieux où l'action se transportait successivement. Ces mansions étaient, comme le nom l'indique, de petits bâtiments édifiés tout le long des trois côtés de la scène. Leur
nombre correspondait à celui des endroits où devaient se dérouler les événements du drame. Ainsi l'étable de Nazareth, le temple de Jérusalem, le palais de Pilate, etc..., constituaient autant de mansions dans le mystère de la Passion. Lorsque l'action ne se passait pas dans une mansion déterminée, on la représentait sur le champ libre devant les décors, en d'autres termes sur la scène proprement dite. Les mansions étaient en général ouvertes du côté des spectateurs, de façon qu'il pussent voir ce qui s'y faisait ; mais parfois aussi on baissait un rideau devant l'entrée lorsque la mansion était le théâtre d'un événement dont le public ne devait pas être témoin.
11 n'était pas rare que l'action se passât dans une cinquantaine de lieux différents. Pour contenir tant de mansions la scène devait naturellement être très vaste. Cependant on se contenta généralement d'une longueur de trente mètres et d'une largeur correspondante, d'autant plus que, si le drame durait plusieurs jours, on pouvait enlever certaines mansions devenues inutiles et en poser de nouvelles à la place.
Nous possédons, outre quelques descriptions, un certain nombre de dessins du temps représentant des scènes du moyen âge. L'un des plus clairs et
des plus remarquables est celui qui met sous nos yeux la scène où on donna la Passion à Valenciennes en 1547 : nous l'avons reproduit en tête de ce volume. La description qui accompagne l'image permet d'identifier aisément les diverses localités et leur destination.
Tout au bas vers la rampe nous voyons l'Enfer, C'est une tour tétragonale au pied de laquelle s'ouvrent deux meurtrières munies de canons. Plus haut on aperçoit à une fenêtre un diable nu affublé d'une tête d'âne. Sur le toit de la bâtisse se dresse une tour plus petite avec de grandes fenêtres, devant lesquelles on remarque une grande roue servant à torturer deux damnés. Au pied de la tour s'ouvre une énorme tête de dragon vomissant feu et fumée, et dans l'intérieur de laquelle des damnés nus sont martyrisés. C'est la traditionnelle entrée de TEnfer : on pouvait l'ouvrir et la refermer au moyen d'un mécanisme.
Derrière cette gueule fantastique nous voyons une autre bâtisse munie de canons au sommet, avec une fenêtre grillée à laquelle apparaissent des personnages nus : c'est le vestibule de l'Enfer, les Limbes, où des païens et des patriarches attendent le Jugement dernier.
Devant cette mansîon s'étend un bassîn quadrangulaire avec un navire ; Tinscription nous apprend que c'est la mer ; il est probable qu'il s'agit du lac de Génésareth.
Viennent ensuite divers autres décors : la porte dorée, la maison des évoques, le palais de Ponce- Pilate (un trône à baldaquin), Jérusalem (une tour et une maison placée derrière une porte), le temple, Nazareth (une porte derrière une barrière tressée comme une claie), enfin tout à gauche uîie salle et au-dessus le ciel.
Cette dernière partie est somptueusement décorée. Nous voyons comme fond une immense gloire en or qui tourne incessamment et sur les bords de laquelle planent des anges. C'est l'Empyrée, le septième ciel où Dieu est assis, au milieu des phalanges bienheureuses. On voit le Père céleste sup son trône, portant à la main un globe. Autour de lui sont groupées les quatres vertus : Justice, Charité, Paix et Vérité.
Cette reproduction a l'avantage de nous fournir un exemple typique et en même temps de nous montrer la scène du moyen âge arrivée à son point de perfection.
Nous ne trouvons pas de coulisses permettant
aux acteurs de se retirer après avoir joué leur rôle. Ils restaient en scène tout le temps de la représentation, formant des groupes pittoresques.Ils décoraient la scène, car le moyen âge n'épargnait rien pour queles acteursfussentrichementcostumés.
Cependant on faisait parfois disparaître certains personnages dont la présence eût détruit Tillusion. Par exemple il est dit à un endroit du drame de la Résurrection : « Ici Jésus se rend en un lieu d'où il ne puisse pas être vu du public, jusqu'à ce que le moment soit venu pour lui d'apparaître à s^ mère et à ses disciples. »
D'ordinaire les acteurs, en se rendant d'une mansion à une autre, passaient tout simplement sur la scène ; mais quand il était nécessaire on savait aussi comme dans la technique moderne, se servir de passages secrets dissimulés sous la scène, et en particulier le Paradis et FEnfer étaient souvent reliés entre eux de cette manière. Dans le drame de la Résurrection cité plus haut on voyait par exemple Jésus surgir brusquement du sol grâce à un passage secret. Parfois ces trucs donnaient lieu à des accidents. Il arriva en 1496, à Seurre, pendant la représentation d'un drame sur saint Martin, que le feu prit aux vêtements de Satan juste au
moment où il allait sortir de son repaire souterrain, et il se brûla assez grièvement : cependant on lui porta secours si vite qu'il put jouer son rôle jusqu'au bout.
Les accidents de scène n'étaient pas très rares. A Metz, comme on représentait la Passion en Fan 1437, les acteurs figurant Jésus et Judas, l'un attaché à la croix, l'autre pendu à un arbre avec la corde au cou, furent si incommodés par leurs positions fatigantes qu'on dut les détacher plus morts que vifs. '
On peut voir déjà par ce qui précède que le moyen âge possédait une machinerie théâtrale fort développée. Citons encore quelques exemples de ces secte ts eifeintises que le public aimait tant.
A Laval, en 1493, apparut dans un mystère de sainte Barbe un dragon colossal qui lançait des flammes par les yeux et par les narines. Des anges passaient en volant au-dessus de la scène.
En .1474 on donna à Rouen un mystère sur la naissance de Jésus. Un bœuf et un âne s'agenouillèrent devant le berceau de l'Enfant divin. « Mais, fait observer le texte, celui qui ne peut pas se procurer un âne ou un bœuf artificiels, doit s'abstenir de faire paraître ces animaux. »
Dans le drame de la Résurrection par Jean Michel on vit les apôtres pécher et ramer sur un lac véritable.
Lorsque Pierre aperçut Jésus qui s'avançait vers lui, il sauta du bateau pour aller sur l'eau à la rencontre du Sauveur. Pour produire ce miracle, une planche avait été fixée à la surface du lac, et c'est sur cette planche que marchait l'apôtre.
Très fréquentes étaient les scènes où Ton torturait tel ou tel martyr. Naturellement on échangeait alors Tacteur contre un mannequin en bois, ou bien on lui adaptait des membres postiches. Nous rencontrons souvent dans les textes cette indication : Ici se fait le secret^ c'est-à-dire : ici se fait la substitution du mannequin à Thomme vivant. Par exemple quand on devait écorcher vif saint Barthélémy, on attachait l'acteur à une table dont le dessus était mobile sur des chevilles, on jetait sur lui un drap, et on faisait basculer la table de telle sorte que le mannequin fixé de l'autre côté venait remplacer Tacteur.
Nous sommes étonnés du nombre des trucs de féerie qu'on offrit aux spectateurs au cours de la longue représentation des Actes des Apôtres à Bourges en 1536. Lorsque le Saint-Esprit des-
cendit sur les Apôtres, au commencement du drame, ce miracle fut accompagné de la foudre et d'un tremblement de terre. Le visage de saint Etienne brilla im moment comme le soleil. On vit les apôtres Paul et Thomas naviguer suc la mer. Un lion dévora la main d'un païen. Des chameaux et des dromadaires mécaniques parurent sur la scèna Les apôtres s'avancèrent dans des nuages. Un chien chanta ; deux tigres fiu'ent métamorphosés en agneaux. Des saints marchèrent sur des barres de fer rougies. On arracha les yeux à saint Martin. Des magiciens changèrent plusieurs fois d'aspect devant les spectateurs. L'un d'eux, le fameux Simon, plana dans les airs et disparut derrière un nuage ; le nuage passa et on vit alors le sorcier tomber soudain sur le sol et se briser la tête et les jambes.
Ces efforts pour amuser le public étaient récompensés par le succès. Lorsqu'un auteur du moyen âge veut donner un exemple typique de grande affluence populaire, il cite les représentations dramatiques. Le petit peuple accourait en foule à ces distractions tant goûtées, laissant là le travail, oubliant pour un moment sa misère, et jusqu'au milieu du xvi" siècle on voyait aussi parmi les
spectateurs les représentants des hautes classes, de la cour, du clergé, des fonctionnaires.
L'accès des représentations était parfois gratuit. Mais d'ordinaire on payait les places, et les prix étaient comparables à ceux de nos théâtres, ce qui ne doit pas trop étonner quand on songe que les frais étaient très élevés et qu*un drame ne se jouait qu'une fois sur une scène construite pour lui.