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CHAPITRE VIII

Pendant tout le xv' siècle les confrères de la Passion avaient pu, sans être inquiétés par les autorités, jouer pour Tédification et Famusement du peuple leurs pièces religieuses ainsi que les farces et les moralités que la Basoche et les Elnfants sans souci les aidaient à représenter. Les premières années du siècle suivant n'apportèrent aucun changement à cet état de choses; et le théâtre du moyen âge eut même un court regain d'activité sous le règne du populaire Louis Xll, ami des représentations dramatiques.

François P', lui aussi, se montra, pendant la plus grande partie de son règne, favorablement disposé envers les confrères de la Passion. Il confirma leurs privilèges et en 1539 il assista en personne à une de leurs représentations à THôtel

de Flandre, où ils avaient transporté leur théâtre. On joua à cette occasion un mystère sur le sacrifice d'Abraham, lequel fut très applaudi. Les confrères mirent au programme de Tannée suivante Fimmense drame de Raoul Gréban intitulé « les Actes des Apôtres »•

11 était d'usage, longtemps avant les représentations, de les annoncer au public et d'inviter les gens à y prendre part comme spectateurs ou comme acteurs. A cet effet on organisait ce qu'on appelait un Cry^ c'est-à-dire une proclamation. Les confrères de la Passion donnaient à cette cérémonie le même caractère fastueux qu'à la représentation proprement dite. Une longue procession précédée de musiciens et composée de fonctionnaires, de marchands et de bourgeois, parcourait la ville à pied et à cheval. De temps en temps on faisait halte à un coin de rue ou sur une place, et les hérauts lisaient la proclamation des confrères : il y était dit que la confrérie avait Tintention de représenter les Actes des Apôtres et que ceux qui désiraient y prendre part devaient inscrire leurs noms. On peut se faire une idée des proportions de ce vaste drame en se rappelant qu'il n'occupait pas moins de 500 acteurs et figurants.

Les représentations des Actes des Apôtres se poursuivirent avec un succès extraordinaire tous les dimanches pendant six à sept mois de Tannée 1541. Mais lorsque la confrérie, vers la fin de la dite année, annonça aux autorités qu'elle avait l'intention de représenter en 1S42 l'Ancien Testament y elle se heurta à une opposition comme elle n'en avait jamais rencontré au cours de sa longue carrière.

L'accusateur public présenta en effet au Parlement un écrit où il attaquait très vivement la confrérie et demandait qu'on lui interdît à l'avenir de jouer des drames à sujet religieux. Car, disaitil, les entrepreneurs de spectacles aussi bien que l'es acteurs sont des gens ignorants, des artisans qui ne savent même pas lire et qui peuvent encore moins apprendre à tenir dignement leurs rôles et à déclamer comme il convient. De plus les auteurs avaient mêlé au sujet sacré des scènes apocryphes, des farces et des mascarades, et ils étaient arrivés par ces moyens à étendre la durée de leur drame jusqu'à six et sept mois, arrachant pendant tout ce temps les fidèles à Féglise, au point que le service divin avait souvent dû être remis faute d'auditeurs. Lorsque, la représentation finie, le peuple avait quitté le théâtre à cinq heures le soir,

il avait tourné en ridicule, à haute voix et publiquement, le jeu des acteurs, répétant les paroles grossières qu'il avait entendues sur la scène, criant que le Saint Esprit n'avait pas voulu se répandre sur les Apôtres, et autres blasphèmes du même genre. L'accusateur terminait en montrant l'inconvénient qu'il pourrait y avoir à laisser les confrères représenter le Vieux Testament, « car il contient beaucoup de choses que le peuple ne doit pas entendre, à cause de son ignorance qui l'expose à recevoir certaines impressions de la religion juive. »

Malgré ce réquisitoire, les confrères, en s'adressant au roi, obtinrent l'autorisation de jouer ; mais ce fut aussi la dernière fois qu'un drame religieux fut mis sur la scène.

En 1548, lorsque les confrères se préparèrent à déménager dans le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, nouvellement construit, et qu'ils demandèrent aux autorités la confirmation de leurs anciens privilèges, on ne satisfit qu'en partie à leur requête. Défense leur fut faite de jouer à l'avenir des drames religieux; en revanche ils conserveraient leur droit exclusif de représenter dans la ville de Paris des pièces profanes dont le contenu ne. serait pas contraire aux exigences de la morale.

Celte décision était en fait un coup mortel porté au vieux drame national et religieux de la France.

Que s'était-il donc produit ? Poiuïjuoi le Parlement témoignait-il cette hostilité subite au drame religieux? Les mystères étaient-ils devenus pliis impies ou plus immoraux qu'autrefois ? Certes non : de temps immémorial la farce faisait bon ménage avec le mystère. Des légendes et divers éléments étrangers se mêlaient depuis longtemps au récit biblique sans que personne s'en fût scandalisé. Les acteurs eux non plus n'étaient pas pires qu'auparavant.

Ce qui avait changé c'était l'esprit général, l'atmosphère morale. La Renaissance littéraire et religieuse était commencée. En Allemagne Luther avait affiché ses fameuses thèses au portail de la cathédrale de Wittemberg, la Réforme était là en pleine activité et elle trouvait en France des échos puissants. On ne regardait plus les vieux drames avec la même simplicité et la même foi enfantines. La critique biblique venait de s'éveiller, les huguenots étaient choqués par le sans-gêne naïf qui mêlait à la parole divine tant d'éléments profanes, et maintenant que les hommes de la Réforme dirigeaient contre l'Eglise catholique leurs attaques

et leurs sarcasmes, celle-ci n'osait plus permettre au peuple de rire des choses sacrées.

Le drame médiéval avait encore pour ennemis les lettrés qui rêvaient de réaliser le nouvel idéal de la Renaissance. Ce mouvement littéraire se manifesta d'une façon éclatante en 1549, lorsque Joachim Du Bellay publia sa Défense et illustration de la langue française^ qui contenait le programme de la Pléiade. Les adeptes de cette école adressèrent au vieux drame des critiques mordantes, qui souvent frappaient juste. Ils se moquaient de ces scènes de tortures où on martyrisait des poupées de bois, car les spectateurs même les plus simples d'esprit devaient s'apercevoir bien vite que ce n'était là qu'une comédie ridicule ; ils montraient ce qu'il y avait d'invraisemblable dans les trop rapides déplacements des personnages qui se trouvaient un moment à Rome et le moment suivant à Jérusalem. De même ils jugeaient absurde que la durée fictive des mystères se prolongeât pendant tout un âge d*homme et plus longtemps encore ; n'était-il pas ridicule par exemple de voir dans une scène la Vierge Marie enfant et quelques scènes après de la retrouver jeune femme? En d'autres termes on trouvait les

vieux mystères grossiers et sans goût, leur mise en scène invraisemblable, on ne voulait plus d'un drame composé seulement d'une série mal liée d'aventures, on voulait une action expliquée par des motifs psychologiques. Dans les écoles et dans les palais on représentait déjà des drames antiques et italiens, et les lettrés attendaient avec impatience la naissance d'un théâtre moderne avec le théâtre antique comme modèle.

Aussi l'enthousiasme fut-il grand lorsqu'on joua pour la première fois en France un drame conforme à cet idéal. En 1552 on représenta devant Henri II et la cour la Cléopdtre captive de Jodelle. C'était une tragédie en cinq actes, divisée en scènes, et composée sur le modèle des tragédies de Sénèque. Jodelle était le héros du jour. Le roi fut si charmé qu'il lui octroya cinq cents écus. Après la représentation l'auteur et ses amis se rendirent à Arcueil pour y fêter le grand événement. En chemin l'un des membres de la compagnie s'empara d'un bouc qui, paré de fleurs et de lierre, fut solennellement voué à Bacchus dans la salle de fête et remis au vainqueur, comme un hommage symbolique, signifiant que la tragédie venait d'être introduite par lui en France.

Mais les tragédies que composèrent Jodelle et ses amis enthousiastes avaient encore bien des imperfections. Elles ressemblaient beaucoup plus à des élégies qu'à des tragédies ; il leur manquait Faction et le développement des caractères. Aussi l'intérêt passionné qu'avait excité le drame pseudoclassique ne tarda-t-il pas à tomber, et ceux qui voulaient du théâtre durent s'adresser comme autrefois aux confrères de la Passion.

Ceux-ci continuaient en effet à fonctionner. Sans doute ils ne pouvaient plus représenter de pièces religieuses, mais ils jouaient des farces et des drames profanes de tout genre. En 1557 ils mirent à la scène avec un grand luxe Huon de Bordeaux^ remaniement dramatique d'une vieille chanson de geste. Aux environs de 1578 on joua chez les confrères un drame de la Destruction de Troie et un autre tiré des romans d'Amadis, alors très en vogue. Mais le bon vieux temps était passé pour la confrérie. Elle avait à lutter contre des difficultés de toute sorte. Le clergé la tracassait, le Parlement surveillait sévèrement tous ses faits et gestes. Des troupes de comédiens italiens et des sociétés de province lui faisaient concurrence, et la comparaison de leur jeu avec celui des confrères

n'était pas à l'avantage de ces derniers. Ajoutez à cela les guerres de religion qui se déchaînèrent à la fin du XVI** siècle, et vous comprendrez que les confrères, se sentant dans un milieu hostile, fatigués de leurs démêlés avec les autorités, décidèrent d'abdiquer et de louer leur théâtre à de vrais acteurs.

Cet événement fut définitivement accompli en 1599, lorsque Valleran Lecomte et sa troupe firent leur entrée à l'hôtel de Bourgogne et y restèrent presque sans interruption jusque vers 1628. Le théâtre du moyen âge avait terminé son rôle, et on peut le considérer comme un genre éteint bien que cependant quelque chose de lui subsistât encore.

Au cours de ce siècle, en effet, certaines tentatives avaient été faites pour arriver à une fusion entre l'ancien et le nouveau système dramatique, entre le drame du moyen âge et celui de la Pléiade. Avant que Jodelle se révélât, Théodore de Bèze avait déjà traité dans son Abraham sacrifiant^ — lequel parut en 1551 mais fut vraisemblablement écrit plus tôt, — un sujet emprunté à la Bible sous une forme intermédiaire entre la tragédie et le mystère. Après lui on appliqua même cette manière à des sujets profanes.

C'est d'une fusion de ce genre que sortit en Angleterre et en Espagne le théâtre moderne. La part de l'influence antique dans ces pays consista à ennoblir le style, à perfectionner Tart dramatique, mais elle ne fut pas assez exclusive pour détruire les traditions du drame national. En France au contraire les tentatives isolées auxquelles nous faisons allusion étaient restées sans résultat pratique appréciable.

Cependant la troupe de Valleran Lecomte apportait avec elle un auteur dramatique original, Alexandre Hardy, le premier maitre de Corneille. Il possédait une certaine culture classique et il était grand admirateur de Ronsard. S'il s'était développé librement suivant ses goûts, il eût certainement écrit des tragédies correctes et ambitionné la renommée littéraire. Mais des circonstances extérieures, — que nous ne connaissons pas très exactement, — l'obligèrent à se mettre au service d'une troupe de comédiens, et quand il arriva à Paris en 1599 il comptait déjà plusieurs années d'apprentissage dans les provinces. Sa destinée ressemble donc beaucoup à celle de ces jeunes auteurs qui contribuèrent si puissamment aux progrès du théâtre anglais, à ceUe d'un Marlowe ou

d'un Greene, auteurs qui avaient comme Hardy une éducation classique mais que le besoin d'argent forçait à écrire pour d'obscurs théâtres au lieu de faire briller leur talent dans des sonnets et des pastorales.

Il ne pouvait être question d'écrire des tragédies régulières pour le public qui au début du xvii* siècle, fréquentait l'hôtel de Bourgogne. Ce public était encore trop inculte, trop peu lettré! De plus la scène elle-même restait encore disposée suivant les principes du moyen âge : il y avait toujours plusieurs « mansions » échelonnées le long des cloisons, et ni les spectateurs ni les acteurs ne voulaient s'accommoder d'une scène à la manière classique. C'est ainsi que Hardy fut amené à créer une forme intermédiaire entre la tragédie et le drame médiéval, et ce genre hybride prépara les voies au triomphe final de la tragédie. Son œuvre se compose presque exclusivement de tragi-comédies, lesquelles sont à demi classiques d'esprit et de style, mais n'observent pas la règle des trois unités. Les événements s'y passent en beaucoup de lieux différents, ils embrassent souvent beaucoup d'années, et l'unité d'action elle-même est fréquemment négligée. Mais ces libertés sont à peu près

tout ce qui reste du vieux drame du moyen âge. L'inspiration est déjà toute différente.

Ces derniers restes d'un genre usé vont s'évanouir avec l'apparition de Corneille. La représentation du Cidy — bien que cette pièce n'ait pas absolument atteint l'idéal de la régularité, — termine définitivement l'histoire du théâtre médiéval. Ici s'arrête notre tâche, du moins en ce qui con- / cerne le drame sérieux.

Nous venons de retracer dans ses grandes lignes la fin de ce théâtre national telle qu'elle se présente à nous dans la capitale, où les événements prennent un aspect plus caractéristique. Mais les choses se passèrent à peu près de même dans les provinces, avec cette seule différence qu'elles suivirent une marche plus lente. Catholiques et huguenots s'accordaient à condamner le vieux drame, le clergé criait au scandale, les autorités intervenaient.

Et pourtant, malgré l'opposition, on conserva sur certains points de la province et pendant le XVII® et même le xviii® siècle, la vieille tradition de jouer des drames religieux ; et de nos jours encore on représente çà et là dans des provinces reculées, en Provence, en Bretagne, des drames qui sont les derniers descendants de ceux du moyen âge.

Mais ces représentations ne peuvent lutter pour l'ampleur et le prestige avec celles d'Oberammergau en Bavière. C'est à ce petit village caché dans lés montagnes que se rend le touriste moderne lorsqu'il veut se donner le spectacle d'un mystère ; et en effet la « Passion » qu'on y joue tous les dix ans conserve encore beaucoup des anciennes traditions.

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