LE RÉPERTOIRE DE L* HOTEL DE BOURGOGNE
fanes, licites et honnêtes ». Telles sont les deux seules troupes dont il soit fait une mention précise au xvi'' siècle. Peut-être y en eut-il une en i588* : peut-être le souvenir d'une ou deux autres s*est-il perdu. Qu'importe! Les Confrères ne tardaient jamais à faire valoir leurs privilèges ; ils savaient faire plier bagage à leurs concurrents dès leurs premières représentations, sinon avant qu'ils eussent paru sur la scène. Ce n'est pas par les troupes nomades qu'ont pu être jouées les tragédies du xvi* siècle 2.
Il ne reste qu'une chose à savoir : si e41es ont paru à l'Hôtel de Bourgogne. Tout invite à répondre non. 1
Tout d'abord, on ne peut songer à les y faire paraître avant iSyS. Nous savons qu'à cette date la Taille parlait en termes méprisants des confrères de la Passion et de leurs pièces ; il n'y avait certes pas de rapports alors entre ces bateleurs et la nouvelle école. Et pourtant la carrière dramatique des Jodelle, des la Péruse, des Grévin, des la Taille était terminée ; Garnier publiait sa seconde pièce'.
Ces rapports s'établirent-ils aussitôt après 1578? La chose est invraisemblable ; au moins faut-il attendre l'arrivée d'une troupe de vrais comédiens à l'Hôtel de Bourgogne, arrivée qui eut lieu cinq ans seulement après. Ajoutons que, pendant ces cinq ans, on ne voit guère de tragédies nouvelles qui aient pu être représentées : la Cor-
1. Voir plus haut, chap. 11, p. 4i» et se reporter à ce même chapitre pour divers faits rapportés ci -dessous.
2. J'entends: à Paris. Dans les provinces, il est certain que quelques tragédies soi-disant classiques ont été jouées par des troupes de campagne (voy. plus bas, § 5) ; mais celles-ci les prenaient dans des textes imprimés. La date tardive à laquelle se sont formées les troupes nomades, leur petit nombre, leur peu de solidité, la rareté de leurs apparitions dans chaque ville, tout empêche qu'elles n'aient pu servir d'interprètes réguliers aux poètes de la nouvelle école.
3. Porcie est de i568, Hippolyte de 1673, Cornélie de 1674 ou peut-être même de 1673. (Voy. l'éd. Fœrster, p. xii.)
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les livres les tragédies et les comédies de Técole classique •et à les faire monter tardivement sur la scène * . Des cou- |)ures étaient faites, et peut-être en certains cas d'étranges additions. Tant bien que mal, ces œuvres, ou soumises à Tunité de lieu ou remplies d'impossibilités scéniques, entraient dans le cadre décoratif qui servait à leurs ennemies, les pièces conçues selon l'art du moyen âge. Il est vrai que, comme <c à quelque chose malheur est bon », cette transformation était facilitée par deux circonstances, d'ailleurs fâcheuses : les classiques du xvi'^ siècle avaient mal su cacher dans leurs pièces la diversité foncière des lieux où se passait l'action, — et les comédiens, fort pauvres, n'avaient qu'une décoration rudimentaire à mettre au service de leurs pièces, quelles qu'elles fussent *. Par cette mise en scène commune, qui ne convenait parfaitement
I . D*autres que les comédiens faisaient de même. Est-ce le Marc-Antoine de Garnier ou la Cléopâtre de Jodelle qui a été jouée tout à la (in du xvi° siècle dans un couvent de religieuses ? (( On lit dans une Relation : « En iSgd ou iSgS, les religieuses que l'on appelait les Dames de Saint- Antoine, dont était abbesse M™* de Thou (sœur du premier président et tante de l'historien), très honnête fille, jouèrent une tragédie de Garnier appelée Cléopâtre, où les filles étaient vêtues en hommes, pour représenter les personnages ; et les spectateurs étaient l'abbé de Giteaux, nommé La Croix, et les quatre principaux abbés, de Glairvaux, de Morimond, de Pontignyet de la Ferté. » (Mémoires pour servir à l'Histoire de Port-Royal, Utrecht, 1742. t. II, p.' 274). » Sainte-Beuve, Port-Royal, 3® éd. in-x8, t. I; p. gS. Cf., pour le goût du théâtre dans les couvents, G. Maugras, les Comédiens Jiors la loi, p. 112. — Dans ses Entretiens, publiés en 1657. Balzac raconte aussi Thistpire plaisante d'un boulanger, « estimé excellent homme pour le théâtre, » qui, « tous les ans, le jour de la Confrérie, représentait admirablement le roi Nabuchodonosor (dans les Juives^ et savait crier à pleine tête :
Pareil aux Dieux, je marche... »
VI, 5. — Voy. encore ce que nous avons dit ci-dessus, p. ia6, n. I, des représentations de la Bradamante).
a. Celte décoration rudimentaire nous est dénoncée encore par le Théagène et Car idée de Hardy, dont la mise en scène est si
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née 1599, époque où Yalleran, qu'accompagnait Hardy, devint locataire des Confrères.
Nous pensons avoir montré que les genres dramatiques- \ du moyen âge se maintinrent à THôtel de Bourgogne y pendant tout le xvi* siècle, et que le genre nouveau de la tragédie n'y put paraître avant une date assez tardive. Ne se peut-il pas, tout au moins, qu'à partir de cette date destragédies aient été jouées à coté de moralités ou de mystères ? Les Confrères ne seraient-ils pas devenus un peu tard les représentants à la fois de l'art ancien et de l'art nouveau ? — Mais quel goût ou quelle aptitude pouvaient montrer pour les pièces savantes ces confrères de la Passion, dont on nous a laissé de si amusants portraits ? En i542, le procureur général désignait ainsi les joueurs des Actes des Apôtres : « Tant les entrepreneurs que les joueurs sont gens ignares, artisans mécaniques, ne sachant ni A. ni B, qui oncques ne furent instruits ni exercés en théâtres et lieux publics à faire tels actes, et davantage p'ont ; langue diserte, ni langage propre, ni les accents de prononciation décente, ni aucune intelligence de ce qu'ils ' disent ; tellement que le plus souvent advient que d'un ; mot ils en font trois ; font point ou pause au milieu d'une \ .. proposition, sens ou oraison imparfaite ; font d'un inter- ! 1. rogatif un admirant, ou autre geste, prolation ou accent | "^ contraires à ce qu'ils disent, dont souvent advient dérision » et clameur publique dedans le théâtre même.' » Et il les i appelait encore : « ces gens non lettrés ni entendus en ' telles affaires, de condition infâme, comme un menuisier, un sergent à verge, un tapissier, un vendeur de poisson * ».
une bonne partie du xyii^ siècle : dans Sorel, Francion, 1. V ; dans- Lorel, Muze hist. du 28 août 1660 ; dans Molière, Femmes savantes^ V, iv, 1687. (Voy. ces textes cités dans Livet, Lexique de la langue de Molière, t. III, p. i35, où d'ailleurs n'est pasdonnée la véritable interprétation.)
I. Cité par Petit de JuUeville, les Mystères, 1. 1, p. 423 et ia^.
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Los ConWres s*ctaienl-ils instruits depuis i542 ? Gerlaincinent non, puisqu'en i558 Grévin les appelait « les plus ignorants bateleurs », puisqu*au xvu* siècle encore on se souvient d'eux comme de « certains charretiers et crocheteurs qui, vêtus en apôtres, jouaient la Passion à l'Hôtel de Bourgogne ou la vie de sainte Catherine, auxquels on soufflait au cul tout ce qu'ils récitaient *■ » ; puisqu'en i6i5 leurs locataires, les comédiens royaux, ne pouvant parler de la grossièreté et du ridicule de leur jeu, à une époque où ils ne jouaient plus, les représentent du moins comme de malheureux artisans qu'il faut retirer de la débauche, et qui, mendiant leur vie du nlinistère de leur main, ne sauraient avoir beaucoup d'honneur ni de civilité*. Singuliers acteurs, en vérité, pour la Troade ou pour Antigone^ I
Remarquons-le, d'ailleurs, les textes ne manquent pas, où l'on fait mention des Confrères : on nous les représente toujours comme jouant des mystères ou des mora- • lités. D'autre part, nous possédons des renseignements sur un assez grand nombre de pièces selon la poétique nouvelle : aucun ne se rapporte à une représentation de l'Hôtel de Bourgogne*. Si ce sont là des hasards, ils sont singuliers I
I. La Chasse au vieil grognard ^ i6aa, dans Fournier, Variétés^ t. III; p. 53.