LE RÉPERTOIRE DE L* HOTEL DE BOURGOGNE I
broder des variations sur des thèmes plus ou moins brillants, sans s'inquiéter de savoir si Tensemble en était jouable. Dans le premier cas, la mise en scène adoptée t était incompatible avec la mise en scène en vigueur à . l*Hôtel de Bourgogne : là on usait encore de la décoration! multiple ou simultanée du moyen âge, c'est-à-dire qu'on avait sur la scène plusieurs lieux, supposés inégalement éloignés les uns des autres ; or, il n'est pas vraisemblable que les mêmes acteurs aient employé à la fois les deux systèmes et que les mêmes spectateurs les aient acceptés. \ Dans le second cas, ce n'est pas seulement à l'Hôtel de \ Bourgogne que les tragédies ne pouvaient paraître, c'est sur un théâtre, quel qu'il fût. Il est fâcheux que l'examen de ces deux points exige des développements trop longs pour être présentés ici. Nous montrerions comment beaucoup de poètes au xvi® siècle ont tenu à se conformer à la règle de l'unité de lieu, fut-ce aux dépens de la vraisemblance et du bon sens ; <;omment, par exemple, la Cléopâtre de Jodelle, dont l'action aurait dû se passer dans trois lieux distincts, dans trois mansions de l'Hôtel de Bourgogne, avait été certainement conçue pour une scène unique ; comment avait ét4 conçu pour une scène unique le César de Gré vin, qui aurait eu besoin de quatre manslonst et de même Saûl le furieux, de Jean de la Taille, plus tafd Sophonisbe et Aman, de Montchrestien. D'autre part, nous verrions que la plupart des tragédies de Garnier ont été écrites sans aucun souci des impossibilités scéniques, l'entrée ou la sortie des personnages étant souvenr inexplicables, des scènes successives où figurent les mêmes interlocuteurs ne se tenant point, Porcie et Phèdre s'adressant aux cadavres de Brutus et d'Hyppolyte, qu'elles voient et touchent, et qui pourtant n'ont point été apportés sur le théâtre. Pourquoi ces différences ? Il y aurait lieu d'interroger sur ce point Jean de la Taille, qui, après avoir fait dans son Saûl les plus curieux efforts
I a8 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AVANT LA PERIODE CLASSIQUE
pour donner à sa scène le don d'ubiquité, et pour la placer à la fois devant le « pavillon » de Saûl et devant Tantre de la pythonisse d'Endor, sans qu'elle cessât d'être une et sans que ni pavillon ni antre fussent d'ailleurs représentés, — bientôt après, dans ses Gabéoniles, a indiqué aussi confusément que possible les lieux où se déroulait son action et les allées et venues de ses personnages. Jean de la Taille répondrait sans doute qu'en écrivant Saûl il espérait le faire représenter, tout au moins sur une scène de collège, mais que, cet espoir ayant été déçu^, il avait composé les Gabéoniles en poète écrivant des Scènes historiques ou un Spectacle dans un fauteuil, non en dramaturge voyant d'avance vivre et agir sur la scène ses personnages. — Cette histoire de Jean de la Taille est l'histoire même de la tragédie, du théâtre tout entier de la Renaissance. »
Ainsi les tragédies du xvi® siècle n'ont point paru sur un théâtre public, et voici sans doute comment on peut résumer leur histoire. Les premières furent généralement composées pour être représentées, mais devant un public spécial, disposé d'avance à acclamer tout ce qui venait de la nouvelle école. Bientôt ces représentations perdirent l'attrait de la nouveauté et devinrent de plus en plus rares 2, et les poètes finirent par se persuader qu'il valait
1. En 1662, Jean de la Taille priait déjà Charles IX de fairereprésenter son Saûl (préface delà Remonstrance pour le Boy^ i563, privilège du i5 octobre 1662) ; en 1572, il publiait sa tragédie en la donnant comme une œuvre inconnue.
2. Voy. E. Cougny, Des représentations dramatiques... dans les collèges, p. 5o. Voy. aussi dans Petit de JuUeville, le» Comédiens t le chapitre sur le théâtre scolaire. — Le premier
LE RÉPERTOIRE DE l'hOTEL DE BOURGOGNE ISQ
mieux publier leurs œuvres sans s'inquiéter de les faire jouer. Les représentations des tragiques ne cessèrent poui*tant pas d'une façon absolue ; mais elles devinrent l'exception, et ce fut l'impression qui devint la règle *•
Pendant ce temps, que jouait l'Hôtel de Bourgogne P Parfois quelque ancien mystère, quand l'attention du Parlement semblait s'être relâcbée ; plus souvent des pièces de même nature, mais dont le caractère religieux se •cachait sous des titres trompeurs : tragédies, tragi-comédies, pastorales^, comme peut-être le poème d'Antoine de
«ngouement pour la tragédie classique passé, les écoliers eux-mêmes préférèrent des pièces plus conformes au goût du temps et plus amusantes à représenter. Jacques Grévin se plaint des « lourdes fautes, lesquelles se commettent journellement es jeux de Tlhiiver- «ité de Paris, qui doit être comme un parangon de toute perfection de science, où nous voyons toutefois mille fautes commises en cet «ndroit... Contre le commandement du bon Horace, ils font à la manière des bateleurs un massacre sur un échafaud, ou un discours de deux ou trois mois, et semble qu'en cet endroit, ils aient conjuré pour mal faire ; et telles autres badineries, que je laisse pour être plus bref. » Et il ajoute : « Je ne mets pourtant en ce nombre quelques-uns qui en ont fait leur devoir, mais plutôt je les prie, au nom de tous amateurs de bonnes lettres, de poursuivre et aider à chasser ce monstre d'entre une tant docte compagnie. » Brief discours pour l'intelligence de ce théâtre (suù fine)^ en tête du Théâtre.
I . Jean de la Taille écrit déjà contre a je ne sais quelles tragédies ou comédies, qui n*ont que le titre seulement, sans le sujet ni la disposition, et une infinité de rimes sans art ni science, que font un tas d'ignorants qui, se mêlant aujourd'hui de mettre en lumière (à cause de l'impression trop commune dont je me plains à bon droit) tout ce que distille leur cerveau mal timbré, font des choses si fades et malplaisantes, qu'elles dussent faire rougir de honte les papiers mêmes. » L'Art de la tragédie, f« &.
a. Cette hypothèse, déjà émise par Sainte*Beuve (^Tableau, p. ■SI 8) — dans des termes, il est vrai, qui prêtent fort à la critique, — a été combattue par Ebert (p. 1^6-1^7). Elle parait cependant fort naturelle, si l'on songe aux efibrts faits par les Confrères pour revenir à l'ancien mystère. — Ce qui est vrai, c'est que les Confrères ont dû s'abstenir de jouer des mystères pendant un certain
1 3o LE THEATRE FRANÇAIS AVANT LA PÉRIODE CLASSIQUE
la Croix qui porte ce titre singulier : Tragi-comédie, V argument pris du troisième chapitre de Daniel avec le cantique des trois enfants dans la fournaise * (i56i), comme la Machabée, tragédie du martyre des sept frères et de Solomone leur mère, par Jean du Virey du Gravier, sans distinction d'actes ni de scènes ' (1696). — Les moralités n'avaient jamais été proscrites, sinon par les lettrés délicats ; et les Confrères possédaient en ce genre un riche répertoire. Us les remettaient à la scène, et parfois en donnaient de nouvelles sous un titre plus ou moins exact. C'est ainsi que l'on pourrait voir une de ces moralités déguisées dans
nombre d^annces après l'arrêt fameux de lb^S. Grévin parle encore de ce genre de pièces dans V avant-Jeu de la Trésor ière, mais c'est peut-être un souvenir qu'il combat; la Taille n attaque jamais que les farces et les moralités. En 1Ô88, au contraire, les mystères avaient certainement reparu. Remarquons-le, il semble que Von ait exagéré l'opposition faite aux mystères sacrés par le Parlement. Il ne s'est prononcé contre eux que deux fois : en 1^48 et en 1S98 (Voy. Recueil des principaux tiltres, p. 6y), tandis que, dans l'intervalle, quatre rois en avaient formellement permis la représentation. Toutes les lettres patentes^ que reproduit le Recueil des principaux tiltres, commencent, en effet, par rappeler que les feus rois ont donné licence aux Confrères « de faire et jouer quelque mystère que ce soit, de la passion ou résurrection de notre Seigneur ou autre quelconque, tant de Saints que de Saintes, qu'ils voudront élire et mettre sus, toutes et quantes fois qu'il leur plaira » ; puis elles ajoutent la formule qui suit, ou une autre absolument équivalente : nous leur avons « donné et donnons autorité, congé et licence de faire et jouer les mystères dessusdits et autres jeux honnêtes et récréatifs ». Voy. p, ^8- ^9, 40, 48, Telle est exactement la formule de Henri IV en ^S97 (y^y- Recueil, p. 49-50), et, si le Parlement proteste après avoir longuement gardé le silence, n est-ce pas plutôt au roi qu'aux mystères qu'il déclare ainsi son hostilité ?