VII
à l'évidente mauvaise volonté d'une partie du public : mais comme il avait des amis non moins décidés, les deux camps échangèrent des apostrophes, et faillirent en venir aux mains (1 ). On comprend, on excuse presque les acteurs qui dans ces conditions cherchaient à se concilier à prix d'argent les bonnes grâces du parterre, en traitant avec des « chefs de cabales » qui distribuaient des billets à leurs affidés(2).
Les faveurs même du parterre, éminemment précaires, risquaient de tourner en manifestations courroucées, si les acteurs apportaient trop peu d'empressement à marquer leur gratitude. Il arrivait qu'à la fin de la tragédie, par fatigue ou par insouciance, les comédiens rappelés gagnaient leur loge au lieu de reparaître sur la scène : les bravos en ce cas ne tardaient pas à se changer en signes d'improbation, et parfois même le parterre, exaspéré que ses désirs n'eussent point été obéis comme des ordres, s'opposait bruj^amment à ce qu'on jouât la seconde pièce (3).
Aux premières représentations et aux reprises, le public témoignait fréquemment sa satisfaction en réclamant non seulement les acteurs, mais l'auteur, qui simulait la modestie et feignait de se laisser traîner sur la scène par deux ou trois de ses interprètes. Cette pratique, très raie au dix-huitième siècle, avait fini par passer en usage quand une pièce réussissait (4).
En dehors des allusions pour ainsi dire classiques, qu'il était de tradition de souligner, et qui foisonnaient
(1) Journal de l'Empire, 4 août 1806 (feuilleton).
(2) L'un de ces chefs de cabales fut en 1813 puni par mesure administrative d'une détention de quinze jours à la Force (Bulletin de police du 30 juillet 1813 : AF. IV, 1530).
(i) Journal de l'Empire, 24 octobre 1812 (feuilleton). (4) Alissan de Chazet, Mémoires, t. I, p. 282.
surtout dans les tragédies de Voltaire, le parterre du The'âtre-Français était expert à saisir les passages, les répliques qui pouvaient s'appliquer aux personnages ou aux événements du jour. Dès le 19 brumaire an VIII, il applaudissait à tout rompre ce vers de la médiocre pièce des Femmes politiques :
La séance d'hier fut très intéressante.
A d'autres époques, au contraire, notamment après la proclamation de l'Empire et le procès de Moreau, les éléments frondeurs dominaient, ou du moins ils osaient se manifester. Certain soir de lété de 1804. une partie du parterre imposait violemment silence aux quelques personnes, plus ou moins gagées par la police, qui applaudissaient la tirade de l'exempt dans Tartuffe :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Pour mieux accentuer la leçon, on saluait ensuite d'une double salve^ dans une petite pièce d'Andrieux, une phrase insignifiante sur le danger de dire la vérité (1). Est-il besoin de rappeler les bravos tendancieux qui transformèrent en pièces d'opposition Edouard en Ecosse et Y Intrigante?
La police, qui n'avait pas et ne cherchait pas à avoir la main légère, s'employait rudement au maintien du bon ordre, en imposant silence aux sifîleurset perturbateurs, en les expulsant à coups de poin^ et de gourdins^ quand ils ne formaient pas la majorité. Elle s'ellorçait aussi de prévenir ou de réprimer les allusions antigouvernementales, mais son tact n'était pas toujours à la hauteur de son zèle. Comme on acclamait un jour, sans
(1) Rapport du préfet de police, 17 messidor an XII (6 juillet 1804) : F7, 3332.
l'ombre d'arrière-pensée, Mlle Duchesnois après les imprécations de Clytemnestre, dans Iphif/énie, un inspecteur général de police pris de vin ou frappé de démence s'avança au bord du balcon en criant au parterre : « A bas les brigands! arrêtez les Anglais! » Après un instant de stupeur, on lui répondit de tous côtés par le cri : « A Bicêtre! » mais le calme fut malaisé à rétablir (1). En 4806, lors des débuts orageux du jeune Thénard, le commissaire affolé fit entrer des soldats dont quelquesuns dégainèrent, et l'on put croire que le sang allait couler : heureusement Fouché, qui assistait à la représentation, prévint le danger en donnant à la force armée l'ordre de se retirer immédiatement, et l'apaisement se fit pour un temps (2).
Une génération éprise de théâtre devait aimer non seulement à fréquente ries spectacles^ mais à en entendre parler. Au dix-huitième siècle déjà, les journaux, les correspondances littéraires, comme celle de Grimm, faisaient aux nouveautés et aux nouvelles dramatiques une part de plus en plus large. Cette tradition se perpétua au lendemain de la Révolution : le médiocre rimeur la Chabeaussière dans la. Décade, Pauline deMeulan dans le Pi/bliciste, Rœderer lui-même à l'occasion dans le Journal de Paris, signalaient, commentaient les premières
(1) Chaptal à Napoléon, 16 messidor an XII (5 juillet 1804) : AF. IV, 1050 (le ministre déclare impossible de découvrir, dans les applaudissements du parterre, la moindre intention d'allusion ou d'application).
(2) Bulletin de police du 1" août 1806 : AF. IV, 1497.
LA critique: GEOFFROY 261
représentations et les débuts. Mais le véritable créateur de la critique dramatique, le seul dont le nom et dans une certaine mesure l'œuvre aient survécu, c'est Geoffroy, le fondateur du feuilleton du J on ruai des Débats (4 ).
Geoffroy était un Breton, qui eut lart de renouveler son talent aux approches de la soixantaine. Après de fortes études au collège des jésuites de Rennes, il était entré en 1758 au noviciat de Paris et avait prononcé ses premiers vœux, suivis de trois années de philosophie approfondie à Louis-le-Grand. Lors de la dispersion de la Compagnie de Jésus, il avait pris le petit collet pour entrer dans l'Université, ce qui le fit indéfiniment traiter par ses adversaires d'abbé Geoffroy; en réalité, il ne reçut jamais môme les ordres mineurs, et put plus tard se marier sans la moindre dispense. C'est pendant qu'il était attaché à TUniversité qu'il commença à suivre les représentations dramatiques, comme précepteur des fils du financier Boutin. Bientôt il quitta l'enseignement pour le journahsme, et devint à V Année littéraire le collaborateur, puis le successeur de son compatriote Fréron, menant avec lui et comme lui une acharnée campagne contre les philosophes et les novateurs en général. Après avoir couru d'assez sérieux dangers pendant la Révolution, Geoffroy en était réduit pour vivre aux humbles fonctions de maître d'école, quand Bertin, qui venait de réorganiser le Journal des Débats, eut l'inspiration de lui offrir la rédaction du feuilleton dramatique.
(1) Sur la vie et l'œuvre de Geoffroy, la meilleure source est le ivre de M. Marc des Granges, auquel je renvuie ici une fois pour toutes. De copieux extraits des feuilletons de Geoflroy ont été réunis après sa mort sous le titre de Cours de liltérature française; j'ai plutôt donné comme références les numéros mêmes du Journal des Débats ou du Journal de l'Empire.
Geoffroy fut aux Débats un modèle d'assiduité. Son premier feuilleton parut le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800), c'est-à-dire cinq semaines après la transformation du journal. Dès lors, et jusqu'à sa mort, survenue le 27 février 1814, ses feuilletons se succédèrent à peu près tous les deux jours, avec une régularité qui ne connaissait ni vacances ni chômage : en quatorze ans, il ne s'octroya que trois congés, comprenant en tout cinquante-trois jours. Il signa seulement à partir du 15 septembre 1810, mais dès l'apparition des premiers feuilletons anonymes, la personnalité de l'auteur n'était un secret pour personne.
La disposition matérielle du feuilleton, placé au bas de la première page du journal, était une innovation qui attirait l'attention, et contribua sans doute au succès. Sur la vivacité et la cons-tance de ce succès, tous les témoignages contemporains sont d'accord. « Je déjeunais », a raconté plus tard Stendhal, « au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bieni les jours où il n'y avait pas de feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal (1). » Tout en essayant de railler l'autorité de Geoffroy, de Jouy constatait combien elle était respectée, lorsqu'il mettait ce propos dans la bouche d'un prétendu bourgeois du Marais : « Quand j'ai entendu Talma, j'attends que le feuilleton me dise qu'il a bien joué... Je n'assiste plus aux premières représentations, je veux savoir d'avance les endroits où je dois rire et pleurer (2), » Dans une conversation tenue sous le Consulat, comme on faisait grief à l'un des propriétaires ou commanditaires des Débats, le tribun Chabaud, des discourtoises polémiques de Geoffroy contre Népomucène
(1) Souvenirs d'égotisme, p. 97.
(2) L'Hermite de la Chaussée d'Antin, t. I, p. 65.
LA critique; GEOFb'ROY 263
Lemercier et tant d'autres écrivains contemporains, Ghabaud répliquait vivement : » Vous me reprochez d'employer Geollroy : eh bien! tout le monde veut l'avoir: plusieurs journalistes lui ont offert mille écus de plus que nous ne lui donnons, et de ce nombre est Rœderer di. Les opinions et le ton de Geoffroy sont pour nous de peu d'importance. L'essentiel est qu'il fait venir l'eau au moulin (2). » C'est ainsi que Geoffroy et son feuilleton survécurent aux crises qui modifièrent la direction du Journal des Débats ou de P Empire, et même à la dépossession arbitraire des Berlin. Le critique était brouillé de vieille date avec le directeur imposé par le gouvernement, É tienne, dont il avait malmené les productions dramatiques : Etienne fut prodigue de mauvais procédés à son égard, mais n'osa jamais le congédier, de peur de mécontenter les abonnés.
Nous avons tout d'abord quelque peine à comprendre cette vogue, car les feuilletons de Geoffroy ne nous offrent plus guère qu'un intérêt historique. La forme en est le plus souvent lourde, avec des élégances pédantesques et de fatigantes prétentions au badinage mythologique. Par exemple, au lieu de dire tout simplement qu'un jeune acteur abordait la tragédie après la comédie, Geoffroy préférait ce tour galant : « Le débutant a déjà fait sa cour à Thalie; mais il offre ses premiers hommages à iMelpomène (3). » Ce jargon ne choquait alors à peu près personne. D'autre part, toutes les occasions étaient bonnes au feuilletoniste pour débiter une leçon
(1) Directeur ou inspirateur du Journal de Paris, feuille amie des philosopiies.
(2) Remacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 447-448.
(3) Journal de l'Empire, 13 juillet 1811 (feuilleton).
d'histoire, de littérature, de morale, où se retrouvait le ton et parfois la férule du régent de collège. Comme on l'a remarqué (4), ce défaut même lui était une recommandation auprès d'un public qui portait à la tradition classique un respect presque superstitieux, mais dont l'instruction présentait en général des lacunes considérables, par suite de la Révolution qui avait interrompu les études et bouleversé les rangs sociaux; les Parisiens du temps de Napoléon allaient sans répugnance à l'école de Geoffroy. Les polémiques interminables contre les philosophes, dénoncés comme responsables des excès révolutionnaires, passionnaient les esprits à une époque où il y avait encore tant de voltairiens et où les souvenirs du cataclysme étaient si récents. Enfin Geoffroy, obligé de prendre la plume tous les deux jours, désertait de temps à autre les sommets de la controverse littéraire ou philosophique pour descendre à ces menues indiscrétions de coulisses dont nos compatriotes ont toujours été friands, et qui avaient alors, comme le feuilleton lui-même, la saveur de la nouveauté. Son collaborateur Hoffmann, qui ne l'aimait guère et qui fut souvent en controverse avec lui, exagérait sans doute, mais ne trahissait point tout à fait la vérité, quand il prêtait à Geoffroy ce programme : « A défaut d'anecdotes, j'apprendrai au public que le premier acteur s'est fait doubler pour aller à sa maison de campagne; que la débutante a été victime d'une intrigue de coulisses; que la reine a fait un voyage dans le Nord; que l'ingénuité a fait un enfant (2). »
Ce serait faire tort à Geoffroy, et partager à son égard l'injustice de la plupart des littérateurs ses contempo-
(1) Des Granges, Groffroy, p, 121-123.
(2) Dialogues critiques, p. 192.
LA critique; GEOFFROY 265
rains, que de laisser supposer qu'il ne réussit que par ses de'fauts. Quand la passion ou la contradiction l'animaient, il montrait une verve triviale et volontiers brutale, mais puissante, éloquente^ qu'un maître de la critique a rapprochée, « toute proportion e^ardée y, de celle de Maury (i). L'érudition qu'il étalait complaisamment était vaste et sûre, du moins en ce qui concerne l'antiquité et la littérature française classique, car il s'intéressait peu aux modernes et les connaissait mal ; un autre collaborateur des Débats, l'abbé de Feletz, disait malicieusement : « Le Voi/age d'Anacharsis est peut-être le dernier livre moderne qu'il ait lu (2). » Par une heureuse rencontre, il alliait la chaleur de l'argumentation à un imperturbable bon sens, qui l'a presque toujours heureusement servi, et qui parfois lui a inspiré des vues vraiment neuves et presque profondes (3).
Comme théoricien de l'art dramatique, ses préférences allaient au pur classicisme l'il avait écrit un commentaire sur Racine), et nul ne fut plus dur pour ceux qui déformaient l'idéal racinien en prétendant indéfiniment le reproduire. Obéissant à ses rancunes contre Thomme et le philosophe, Geoffroy jugeait l'œuvre tragiijue de Voltaire avec une sévérité que la plupart des contemporains traitaient de blasphématoire, et qui nous parait à peine suffisante. Malgré ses répugnances à l'endroit du drame shakespearien, il avait par moments, on l'a vu, l'intuition que l'art dramatique ne pouvait éternellement s'étioler dans des formes vieillies, et qu'une rénovation
(1) S.MNTK Beuve, Cmiseries du Lundi, t. I, p. 381,
(2) Ibidem, t. I, p. 377.
(3) « Quelle bonne et solide caboche que ce Geoffroy! Et que le bon sens peut aller loin! » (Jules Lemaître, Impressions de théâtre, t. X, p. 271.)
totale était proche. Un de ses plus brillants successeur» lui a peut-être fait la part trop belle en de'clarant qu' « il a vraiment pensé sur le théâtre tout ce que pouvait penser, de son temps, un homme de la plus vive intelligence (1) ». Il lui a sans doute manqué, non pas la connaissance de la mentalité de ses contemporains, mais une certaine dose de sympathie et de curiosité, ce qui donne tant de charme à telle page de Mme de Staël sur l'avenir de l'art dramatique en France.
Geoffroy était moins un moraliste chrétien qu'un morahste simplement « réactionnaire »,pour emprunter un mot au vocabulaire politique moderne (2). Savait-il que le public auquel il s'adressait était presque tout entier en défiance des influences religieuses? Imitait-il la sévère réserve des purs classiques, comme Boileau? Les croyances dogmatiques de l'ancien novice des jésuites avaient-elles, chez Geoffroy ainsi que chez tant d'autres, subi une éclipse après la dispersion de la fameuse Compagnie? Toujours est-il que sa critique, éminemment respectueuse des choses religieuses, les évite le plus souvent qu'elle peut, et n'est jamais pénétrée de ce souffle chrétien qui avait fait sa réapparition avec Chateaubriand. En revanche, le vieillard ne parle des mœurs du jour qu'avec un pessimisme chagrin; ses doléances sont interminables sur les méfaits de la philosophie, sur la disparition, non point de l'ancien régime, mais de l'ancienne société, où les familles étaient mieux ordonnées, les conditions sociales mieux défmies, l'ambition
(1) Livre du centenaire du Journal des Débats, p. 416 (chapitre de M. Jules Lemaître).
(2) C'est une pure impression personnelle que j'indique ici, et je n'ai trouvé celte distinction, peut-être mal fondée, ni dans le livre de M. des Granges, ni dans aucua des jugements portés sur Geoffroy.
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et la soif du lucre moins dévorantes. C'est le pur laudator temporis acti, qui traduit parfois ses regrets par d'heureux traits de satire, mais qu'il ne faut croire tout à fait sur parole ni quand il exalte le passe', ni quand il vilipende le présent.
Avec les personnes, Geoffroy était violent jusqu'à la discourtoisie, jusqu'à la brutalité. Il a été donné plus haut des échantillons de son parti pris contre Talma et contre Mlle Duchesnois; à propos d'une jeune tragédienne qui persévérait après un premier essai défavorable, il avait la cruauté d'écrire : « La débutante a du courage et du caractère; elle a voulu convaincre les plus incrédules qu'elle n'avait aucune vocation pour le théâtre (1). » A l'inverse, il était systématiquement élogieux pour Mlle George, dont la beauté l'avait ébloui, et systématiquement indulgent pour Mlle Volnais, qui avait eu l'adresse de lui persuader qu'elle tremblait devant ses arrêts (2). A l'égard des autres acteurs, Geoffroy se montrait généralement impartial, en marquant une tendance à la sévérité.
Ses polémiques avec les auteurs dramatiques qui protestaient contre ses appréciations, ou avec les autres publicistes et critiques, montaient rapidement à une vivacité d'invectives digne des humanistes de la Renaissance ou des controversistes du dix-huitième siècle : on reconnaissait la tradition deFréron(3). Un piquant inci-
(1) Journal de l'E))ipire, 23 octobre 1807- (i) Duchesse d'Ai)R.\ntès, Mémoires, t. III, p. 4o0. (3) « Si Geoffroy se contraignait si peu sur Voltaire et Rousseau, les deux idoles du siècle, on peut penser qu'il se gênait encore moins quand il rencontrait sur son chemin l'abbé Morellet, Suard, Rœderer, Chénier. 11 a engagé avec eux tous des querelles où il s'est porté à d'incroyables injures. Il me semble entendre un de ces personnages du troisième ordre dans Molière,
dent se produisit dans Tété de 1806, après la repre'sentation de la Mort de Henri IV, de Legouvé. Geoffroy, sans beaucoup ménager la pièce, avait encouragé cet essai de tragédie moderne. Le Pnb/iciste du 11 juillet 1806 publia, sous les initiales A. M., un article de pure critique littéraire, où l'on soutenait contre Geoffroy que le cadre de la tragédie classique se prêtait mal aux épisodes de l'histoire moderne. La contradiction était fort courtoise : mais le feuilletoniste, s'imaginant que ces initiales désignaient le vieil abbé 3Iorellet, l'un des derniers survivants des encyclopédistes, perdit tout sang-froid, et inséra dans le Journal de l'Empire du 15 juillet une riposte d'une violence inouïe, où il quittait le terrain primitif de la controverse pour se déchaîner contre Morellet, ses amis les philosophes et leur responsabilité dans la Révolution. Le mystérieux A. M. réphqua qu'il n'avait rien de commun avec Morellet, et que Geoffroy prenait une attitude de délateur, en provoquant les sévérités gouvernementales contre un vieillard inoffensif. La querelle, où intervinrent Suard et Morellet lui-même, fit du bruit, et l'on ne tarda pas à savoir que le prétendu André Morellet était un jeune auditeur au Conseil d'État, Brugière de Barante, qui avait signé des deux premières lettres de l'un de ses prénoms (Amable). Tels furent les débuts littéraires, involontairement tapageurs, du futur historien des ducs de Bourgogne. Sans le punir ni même le réprimander, Napoléon jugea à propos, dans son propre intérêt, de le dépayser pour quelques semaines; l'empereur découvrit opportunément que certaines dépêches diplomatiques urgentes ne pouvaient être portées à Madrid que par un auditeur (1).
un de ces bons bourgeois qui s'en donnent à gorge chaude, et à qui la gueule, comme on disait alors, ne fait pas faute. » (Sainte- Bp:uve, Causeries du Lundi, t. I, p. 381.) (1) Bau.wte, Souvenirs, t. I, p. 155-156.
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Geoiï'roy a dû être austère dans ses mœurs (1;, car des adversaires acharnés à le diffamer n'ont jamais articulé contre lui le grief, auquel les critiques dramatiques sont si facilement exposés, d'avoir réclamé les bonnes grâces des actrices en échange d'articles favorables ou indulgents. En revanche, on a raillé, en prose et en vers, sa goinfrerie et même ses prétendues habitudes d'ivrognerie (2). Ce qui paraît incontestable, c'est que, comme tel ou tel de ses contemporains issu d'une condition modeste et arrivé un peu tard à l'aisance, par exemple comme ce cardinal Maury à qui Sainte-Beuve l'a comparé, Geoffroy aimait la grosse bonne chère. Probablement aussi il avait le tort, par gourmandise plus que par cupidité, de tolérer que les marchands de comestibles lui fissent hommage d'échantillons de leurs produits, à charge pour lui d'y consacrer une mention élogieuse soit dans les espaces libres du feuilleton (3), soit même dans le corps du journal. Etienne prenait des airs indignés pour dénoncer cette pratique, fâcheuse assurément, mais plus défendable que sa propre présence au journal comme mandataire de la police (4)-
(1) Entraîné par son culte fanatii]ue pour rantiquité, GiofFroy reproduisit d'après un historien grec, dans certain feuilleton dont on me dispensera d'indiquer la date, une anecdote franchement obscène; le surlendemain, un entrefdet émané de la direction pria très sècliement le public d'e-xcuser cette erreur.
(2) Une épigramme anonyme faisait dire à une femme ou à une muse :
Je demande au docteui- Piiiton, Dût-il me trouver indi-crète, Si feuillutou vient do feuiileUe, Ou feuillette de feuilleton.
(3) Le feuilleton comportait souvent alors, à la suite d'un article de critique dramatique ou littéraire, quelques entrefilets, généralement consacrés à des annonces.
(4) Le 15 décembre 1808, Etienne, déjà censeur ou rédacteur imposé, écrivait à l'un des frères Bertin pour se plaindre de l'in-
C'est de là sans doute qu'est de'rivée la légende de la vénalité de Geoffroy et même de sa femme, légende accréditée par les auteurs dramatiques du temps (1)^ et qui est devenue, comme celle de la sottise de Mlle Duchesnois, une sorte de tradition transmise de génération en génération (2j. Pour peu qu'on se donne la peine de la contrôler, on ne trouve que des allégations impré-
subordination de Geoffroy : «... Je vous prie de lui renouveler aussi l'invitation que je lui ai faite plusieurs fois de ne point anniincerde comestibles, et surtout de n'eu point recevoir. Il y a quelques jours encore qu'un marchand de moutarde s'est présenté au bureau du journal et a cru pouvoir exiger qu'on annonçât sa marcliandise, parce que M. Geoffroy en avait accepté des écliaulillons. Tout cela est de la dernière indécence.. » (Livre du ceiilenaire du Journal des Débats, p. 70, note.)
(1) Etienne articulait expressément le grief, après la représentation au théâtre Louvois de sa comédie de la Jeune femme colère, dans une lettre au Courrier des Spectacles (9 brumaire an XIII), lettre à laquelle Geollroy répliqua dans les Débats du 12 par un spirituel feuilleton, intitulé le Jeune homme colère. D'autre part, Alexandre Duval a écrit après la mort de Geoffroy : « Semblable au Jupiter Tomiant, il ne se laissait désarmer que par les plus prompts sacrifices : aussi portait-on sur ses autels des cachemires, (les diamants, de la vaisselle d'or et d'argent. » {Œuvres, t. I, p. 343, note.)
(2) Quelques jours après le coup d'État de 18.51, Jules Janin, chargé de la critique dramatique au Journal des Débals, se lamentait de ne plus pouvoir écrire d'articles politiques : « On me dit, pour me consoler, que je vais prendre la position de Geoffroy. On ne sait |>as quelle douleur on me cause lorsqu'on me rappelle que j'ai pour confrère ce Geoffroy, ce bandit, ce gredin sans talent, cette créature vénale et vendue, ce pédant, qui finissait son méchant feuilleton pnr l'éloge commandé et soldé du Bonaparte. Il y a de ces consolations qui vous produisent l'effet d'un coup de liâlon. » (A Charles de Lacreti-lle, 23 décembre 1851; lettre publiée par M. Pierre de Lacretelle dans le Journal des Débals du 26 juillet 1910.) Cette diatribe ne saurait assurément constituer une charge sérieuse contre Geoffroy, qui était mort depuis tiente-sept ans et que Jules Janin n'avait jamais connu : mais elle établit tout au moins la mauvaise réputation persistante du feuilletoniste, dans la maison même où s'était fondée sa notoriété.
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cises ou fantaisistes, sans l'ombre d'un commencement de preuve (i).
Tout en maudissant la philosophie et la Révolution, Geoffroy était sincèrement, ardemment gouvernemental, parfois avec un soupçon de servilité. Avant la proclamation de l'Empire, avant même l'institution du Consulat à vie, il célébrait la légitimité de l'établissement napoléonien, prenant texte d'une reprise de la Mort de César pour reprocher à Voltaire et à Montesquieu d'avoir exalté Brutus aux dépens du dictateur : » Dans laffreux chaos d"un État où l'on ne connaissait plus que la loi du plus fort, le chef qui rétablit l'ordre sous un titre légitime déféré par le peuple n'est point l'usurpateur de la puissance souveraine, mais le bienfaiteur de la patrie et le restaurateur de la République (2). » L'allusion était transparente, et la flatterie un peu grosse. Le chef de l'État pourtant en voulait à Geoffroy de faire obstacle, par des attaques trop vives contre les tenants de la philosophie, à son programme d'oubli du passé et de réconciliation nationale; il ne goûtait pleinement que le parti pris du feuilletoniste « d'attaquer l'Angleterre dans ses modes^ ses usages, sa littérature, sa constitution. Geoffroy n"est recommandable que sous ce point de vue », écrivait l'empereur à Fouché, « et c'est le grand mal que nous a fait A^oltaire de tant nous prêcher l'anglomanie Ci). »
Fouché lui-même était assuré de ne pas déplaire en traitant Geoffroy comme jadis Malesherbes, directeur de la librairie, avait traité Fréron, c'est-à-dire en gênant
(1) Des Granges. Geolfron. p. 228-234.
(2) Journal des Débats, 7 messidor an IX (feuilleton).
(3) 12 prairial an XIII (1" juin 1803), de Milan : Correspondance,
OU en modérant d'office sa polémique, ce qui équivalait à prendre parti pour ses adversaires. Odieusement diffamé par Luce de Lancival dans le pamphlet en vers de FoUiculus, qui avait librement circulé, Geoffroy avait cédé à la tentation très excusable de profiter de la représentation à'Hector pour prendre sa revanche. Le ministre de la police se vantait d'avoir expurgé son feuilleton, en lui faisant retrancher toutes les personnalités injurieuses (1). Sous forme de conseil, l'avis aurait eu du bon; imposé comme un. ordre, ce n'était plus qu'un abus d'autorité.
L'indépendance hargneuse de Geoffroj'^ était naturellement faite pour provoquer l'indignation des comédiens, gent non moins irritable que celle des poètes. Dugazon, dont le critique n'épargnait pas le jeu trop souvent trivial, se permit de faire une addition au texte de Beaumarchais et d'insérer dans son rôle de Figaro du Mariage une allusion injurieuse à Geoffroy (2). A l'automne de 1802, Picard, doublement mécontent du feuilletoniste, comme auteur dramatique et comme directeur d'une troupe, organisa une sorte de coalition dont faisaient partie avec le théâtre Louvois^ qu'il dirigeait, le Théâtre-Français, le théâtre Feydeau (Opéra-Comique) et le Vaudeville : les quatre administrations liguées annoncèrent que désormais l'annonce de leurs pièces et l'entrée gratuite de leurs salles seraient uniquement réservées au Moniteur et au Journal dp. Parité, ce qui était une manière d'exclure indirectement Geoffroy et les journalistes moins réputés qui s'inspiraient de sa sévérité. L'affaire fit grand bruit, comme toutes les querelles où sont mêlés les gens de
(1) AdditioQ autograplie de Fouché au Bulletia de police du 4 février i8l)9 : AF. IV, 1505.
(2) Des Granges, Geoffroy, p. 492.