Acte I, scène IL
Voir aussi à l'acte II, scène V. Malgré quelques beaux vers, Attila n'en justifie pas moins le jugement de Boileau : le dénoûment surtout est bizarre : Attila, dans un accès de rage, est pris d'un saignement de nez qu'on ne peut arrêter :
A peine sortions-nous, pleins de trouble et d'horreur, Qu'Attila recommence à saigner de fureur, Mais avec abondance; et le sang qui bouillonne Forme un si gros torrent que lui-même s'étonne.
n'en devaient pas moins être bien accueillies. Quand Attila fut repris, en 1685, il n'eût à la ville que douze représentations en sept années (une ou deux par an) ; il n'en fut pas moins joué trois fois encore devant la cour. Tout cela se conçoit aisément. Mais on ne peut guère expliquer que par le désir de ne point contrister la vieillesse d'un grand poëte, le succès que, selon la Gazette, aurait eu devant « Leurs Majestés », en 1673, « la belle Pulchèrie, du sieur Corneille l'aîné, représentée par la troupe des comédiens du Marais, dont toute la cour fut merveilleusement satisfaite ».I1 est bien vrai que Mn,e de Sévigné trouvait que Corneille, dans Pulchèrie « faisait souvenir de sa défunte veine ». En entendant la pièce lue par Corneille qui, comme on sait, lisait fort mal, elle avait « pleuré plus de vingt larmes ». Et elle ajoutait : « Je suis folle de Corneille; il nous donnera Pulchèrie, où l'on reverra
La main qui crayonna L'âme du grand Pompée et celle de Cinna.
Il faut que tout cède à son génie. » Il est donc avéré que Pulchèrie eut à la cour de chauds partisans; et, quelle que fût l'opinion personnelle du roi, de sa part il était bien de ne point les contredire. On sait aussi qu'il fit reprendre à la cour, à la fin de 1676, la plupart des chefs-d'œuvre de Corneille, et que cette reprise inspira au poëte ses derniers beaux vers, émus et reconnaissants1. Toutefois,
1. C'est au roi seul que Corneille attribue ce retour de faveur. 11 avoue dans la même pièce le peu de faveur qu'ont trouvé ses sept dernières pièces :
Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent j
CORNEILLE
nous devons dire que la cour se montre un peu plus partiale que la ville en faveur de Racine, pendant les trente-cinq dernières années du règne; à Paris, nous avons compté pendant cette période 1416 représentations de Corneille, contre 1364 de Racine; — à la cour, 194 représentations de Corneille, contre 184 de Racine. Si l'on tient compte des représentations d'Esther et d'Athalie qui ne furent jouées qu'à la cour pendant cette période et qu'il faudrait ajouter à ces 184 représentations, on verra que c'est Racine, après tout, qui se trouve avoir l'avantage à Versailles. Remarquons , de plus , qu'à la ville même, le répertoire de Racine ne se composant en tout que de dix pièces, tandis que les pièces de Corneille, représentées encore pendant cette période, s'élèvent au chiffre de dix-neuf, il en résulte même qu'en réalité, à Paris comme à Versailles, la plupart des tragédies de Racine ont été représentées chacune un plus grand nombre de fois que celles de son glorieux devancier1.
Je faiblis, ou du moins ils se le persuadent; Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit, Et les rides/du front passent jusqu'à l'esprit.
î. Sauf le Cid (mais à la ville seulement), qui, de 1680 à 1715, est représenté 219 fois. La pièce de Racine qui approche le plus de ce chiffre à la ville est Phèdre, 212 fois (je ne parle pas des Plaideurs, qui sont joués alors près de 300 fois). Il n'en est pas de même à la cour : nous n'y avons compté que 23 représentations -du Cid ; Cinna seul dépasse ce chiffre (27 fois) ; trois autres tragédies de Corneille en approchent, Horace et OEdipe (chacune 22 fois), Rodogune (21 fois), tandis que Phèdre est représentée 30 fois, Britannicus, 28; Bajazet, 26; Mithridate, 25. Voir, pour tous ces chiffres, le tableau des représentations de Corneille et de Racine, publié dans le VIIIe volume du Racine de la Collection des Grands Écrivains,
Malheureusement la personne de Corneille était plus oubliée que ses œuvres. Du moment que l'on admet et que Ton admire le système des pensions, personne n'en avait plus besoin et n'en était plus digne que Corneille; et il est positif que la sienne fut retranchée. Puisqu'on a révoqué en doute cette suppression et qu'on en a fait un petit problème, on nous pardonnera d'y insister.
M. Taschereau a montré que le fait a été contesté par le père Tournemine, dans sa Défense du grand Corneille, 1738, et il lui réplique par la citation d'une lettre de Corneille, écrite à Colbert, et où Corneille se plaint de ne plus avoir part depuis quatre ans « aux gratifications dont Sa Majesté honore les gens de lettres1 ». Il place la date de cette lettre peu de temps avant la mort de Colbert, arrivée en septembre 1683; nous croyons qu'elle est antérieure, et nous la placerions à l'année 1678. Dans ses vers au roi en 1676, Corneille dit, en faisant allusion aux services militaires de son fils aîné :
Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi du sang dans les combats.
Or, dans la lettre citée par M. Taschereau, Corneille dit que ce fils sert depuis quatorze ans : ce qui suffirait pour dater la lettre et la placer deux ans après ses vers au roi. Ajoutons qu'un autre détail vient confirmer cette date : voilà quatre ans, dit Corneille clans la même lettre, qu'il n'a plus part aux gratifi-
i. Cette lettre a été trouvée par M. Lacabane à la Bibliothèque nationale, dans les cartons de Chérin de Barbimont. M. Taschereau ne dit point si c'est une copie ou un autographe. Voir son Histoire de Corneille, 2e édition, p. 234.
CORNEILLE
cations. Nous allons voir que c'est bien en 1674 i que sa pension fut supprimée.
Ce qu'il faut d'abord remarquer, c'est que les • jésuites ont mis une singulière insistance à nier le fait de la suppression : bien avant le travail du père Tournemine, — en 1717, — - leur journal (les Mémoires de Trévoux) avait dit :
- « La pension de Corneille ne fut pas retranchée par M. de Louvois après la mort de M. Colbert; on défie de donner la moindre preuve de ce fait. Ainsi M. Boileau n'a pas été dans l'occasion de jouer le rôle généreux qu'on lui attribue, de courir chez Mme de Montespan, de parler au roi avec chaleur. Pour les 200 louis envoyés par le roi au grand Corneille peu de jours avant, sa mort, le fait est vrai; le roi sut du père de La Chaise que l'argent manquait à cet illustre malade-.. Je ne conteste pas qu'ils (les 200 louis) n'aient été portés par M. de la Chapelle, parent de M. Boileau. » Et l'auteur dit ailleurs clans le même article : « Ce fait avait déjà été convaincu de faux dans nos mémoires *. » On voit que le jésuite y met bien de la chaleur : la haine de son journal contre Boileau, et le désir d'attribuer l'envoi des 200 louis à l'intervention d'un jésuite, le père La Chaise, expliquent cet excès de vivacité2. On ne pouvait nier ce dernier fait, l'envoi par le roi d'une
1. Je n'ai pu trouver antérieurement dans les Mémoires de Trévoux le passage auquel il est fait allusion ici.
2. Boileau ne leur déplaisait pas seulement, comme soupçonné de jansénisme; il y a de plus trois épigrammes de Boileau contre eux, et notamment celle qui commence ainsi :
Mes révérends pères en Dieu, Et mes confrères en satire...
somme quelconque à Corneille mourant : Racine y avait fait une allusion très-claire dans sa réponse au discours de réception de Thomas Corneille , remplaçant son frère1. Seulement le jésuite imagine de déposséder Boileau de cette bonne action pour en attribuer le mérite à un révérend père.
Quant au fait de la pension rétablie sur l'intervention de Boileau, le jésuite trouve moyen de déplacer la question, en répondant je ne sais à qui, mais à coup sûr pas au premier qui avait attesté le fait. Boursault avait écrit en 1697, c'est-à-dire du vivant de Boileau : « Le même M. Despréaux ayant appris à Fontainebleau qu'on venait de retrancher la pension que le roi donnait au grand Corneille, courut avec précipitation chez Mme de Montespan, etc. » 2. On voit que Boursault ne dit pas que ceci se soit passé après la mort de Colbert; et l'intervention de Mme de Montespan en 1684, serait en effet assez invraisemblable ; ce serait à M,ne de Maintenon qu'on se fût adressé alors. Mais en 1674, et même plus tard, c'était bien Mme de Montespan qu'il fallait invoquer. Quant au fait même, est-il probable que l'honnête Boileau, quatorze ans avant sa mort, l'eût laissé affirmer s'il avait été faux? Npus ne le croyons pas. Mais en 1717, le jésuite a beau jeu pour le prendre sur ce ton hautain, et pour demander une preuve : Boileau , Mme de Montespan et Boursault lui-même étaient morts depuis longtemps. Aujour-
1. « Deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, le roi lui envoya encore des marques de sa libéralité, et les dernières paroles de Corneille ont été des remercîments pour Louis le Grand. »