Réponse à la critique de la vie de Molière
pi LE THÉÂTRE A LA COUR.
avait été en effet indispensable pour ses fêtes, et c'est surtout à ce point de vue qu'il se plaçait pour les apprécier. C'est à la suite de plusieurs ballets-comédies1 commandés par le roi, et auxquels « les airs, les symphonies de l'incomparable M. Lulli, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, donnaient des grâces dont ces ouvrages ont toutes les peines du-monde à se passer »; c'est à l'occasion -de l'Amour médecin, «proposé (par le roi), fait, appris et représenté en cinq jours », que le roi s'attacha la troupe de Molière en lui donnant pension, et lui permit de s'intituler Troupe du roi. L'interdiction du Tartuffe, un an plus tôt, et la récompense éclatante qui suivit ces comédies-ballets semblaient marquer à Molière la voie où il devait se tenir pour plaire au roi sans jamais choquer personne. Heureusement il sut aussi en suivre une autre, et ne pas consacrer tout son temps à écrire des pièces comme Mèlicerte et les Amants magnifiques. Nous ne prétendons pas que, du vivant de Molière, le roi n'ait jamais fait représenter devant lui le Misanthrope ; mais nous ne l'avons pas trouvé mentionné jusqu'en 1673, parmi les représentations données à la cour, tandis que presque toutes les comédies-ballets sont citées, comme y ayant été jouées plusieurs fois de suite2.
A propos des Plaisirs de Vile enchantée et de la Princesse d'Èlide qui y figurait, fête qui durait sept
1. Mariage forcé, Princesse d'Élide, Amour médecin, toutes comédies mêlées à des ballets, et qui ne furent interrompues que par le Festin de pierre, joué seulement quinze fois à Paris, et par les trois premiers actes du Tartuffe, joués à la cour et interdits. (L'interdiction est mentionnée par la Gazette, 17 mai 1664.)
2. Voir le tableau des représentations de Molière, tome Ier de ia collection des Grands Écrivains, p. 557.
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journées et où Molière avait évidemment une si grande part, on peut voir contre quelle sourde malveillance il avait besoin d'être protégé. La Gazette ne consacre pas moins de seize pages au récit de la fête. Elle fait honneur de ce divertissement à M. le duc de Saint-Aignan ; elle y fait leur part « au sieur) Baptiste (Lulli), notre savant Orphée» ; — « au sieur Vigarani, qui s'est surpassé pour les machines » ; elle ne dit rien de Molière. Elle se contente de dire qu'à ce divertissement était mêlée une comédie « dont l'intrigue est galante ». Rien de plus.
Il faut bien d'ailleurs ne pas nous abandonner à une illusion qu'entretiennent inévitablement et le génie de Molière et l'honneur privilégié qu'avait alors sa troupe de représenter ses ouvrages, et aussi la perte des* registres de l'Hôtel de Bourgogne : car si ces registres nous avaient été conservés, ils ne nous permettraient pas d'oublier la part que les Grands Comédiens conservèrent toujours dans les fêtes de la cour. Les renseignements qui les concernent sont dispersés ; il faut les aller chercher ça •et là, tandis que l'ensemble seul des œuvres de Molière, avec les indications précises que son premier éditeur la Grange donne dès 1682, sur la date des représentations de ses pièces, à Saint-Germain ou à Versailles, suffit pour nous faire croire qu'il •était en quelque sorte , même pour les divertisses ments de la cour, l'unique ordonnateur de ces fêtes théâtrales. Il faut en rabattre et reconnaître que sa faveur, très-réelle à la date de la Princesse d'Élide, n'a nullement éliminé, ni alors ni plus tard, ses rivaux des autres théâtres.
Dans le Ballet des Muses, par exemple, un de ces
interminables divertissements où l'on intercalait des comédies , « donné pour la première fois à Saint- Germain, le 2 décembre 1666 », — c'est-à-dire quinze mois après que le roi a adopté la troupe de Molière, — et représenté ensuite plus de douze fois, Molière figure : dès lors nous ne voyons plus que lui et sa troupe, la Troupe du roi. Mais la Troupe royale (Hôtel de Bourgogne), la Comédie-Italienne, la Comédie- Espagnole même, figurent également dans ce long divertissement; et, en dehors même de ce concours des différents théâtres contribuant à une fête collective, nous voyons, et cette année et les suivantes, ces trois troupes donner devant le roi d'assez fréquentes représentations. Il faut y joindre, mais trèsrarement, la troupe du Marais : en janvier 1666, le roi va même à ce théâtre, ce qu'il ne faisait plus déjà pour les autres troupes; elles venaient chez lui : il y voit « les Amours de Jupiter et de Semblé, poëme du sieur Boyer ». Plus tard, pendant les cinq derniers mois de la vie de Molière, à une époque où il avait produit tous ses chefs-d'œuvre, sauf le Malade imaginaire, où il semblait qu'aidé par une troupe qu'il avait formée, et incomparable au moins dans la comédie , son génie dût tout effacer, voici tous les renseignements que nous trouvons sur les représentations à la cour, et il faut bien les donner textuellement, car c'est le seul moyen de prouver combien alors même sa faveur était loin d'être aussi exclusive qu'on l'imagine :
a Le 17 septembre (1672), la Troupe du roi (Molière) représenta (à Versailles) une comédie des plus agréables, intitulée les Femmes savantes, et qui fut admirée d'un chacun.
MOLIERE
« Le 20, les Italiens y jouèrent l'une de leurs pièces les plus comiques.
« Le 21, la Troupe royale (Hôtel de Bourgogne) y continua ses représentations avec beaucoup d'applaudissements.
« Le 17 janvier (1673), leurs Majestés eurent le divertissement de la belle Pulchèrie, du sieur Corneille l'aîné , représenté par là troupe des comédiens du Marais, dont toute la cour fut merveilleusement satisfaite, ainsi qu'elle l'avait été quelques jours auparavant du Clèodate, du sieur Corneille le jeuno, représentée par la seule Troupe royale (Hôtel de Bourgogne).
« Le 25 janvier, une belle comédie (on ne dit pas laquelle) est représentée au Palais-Royal, pour Monsieur et Madame , par la Troupe royale ( Hôtel de Bourgogne). »
Molière meurt subitement, le 17 février *. Avait-il
1. Nous remarquons que la Gazette, qui enregistre la mort des plus insignifiants personnages et notamment à la date du 25 février 1673 (pour la semaine précédente) celles de M. de Sèves, du père Lallemant, de M. de Mesmes, ne dit pas un mot de celle de Molière. C'est le seul des écrivains célèbres du temps pour lequel elle fasse cette exception. On peut y voir ou une rancune particulière ou une réserve imposée au journal officiel. Mais Mme de Coulanges, écrivant le 24 février à Mme de Sévigné, qui n'était pas alors à Paris, lui donne des nouvelles du théâtre, lui parle du succès de Mithridate, de la chute de Pulchèrie, et ne dit pas un mot de Molière. En revanche, Bussy-Rabutin, dans une lettre au père Rapin, qui lui avait proposé de lui envoyer les Femmes savantes et lui faisait l'éloge de la pièce, lui répond le 28 février : « Nous n'avons point vu les Femmes savantes de Molière; mais à propos de lui, le voilà mort en un moment; j'en suis fâché : de nos jours nous ne verrons personne prendre sa place, et peut-être, le siècle suivant, n'en viendra-t-il pas un de sa façon. » Voilà au
pendant ces cinq mois donné à la cour d'autres représentations que l'unique représentation mentionnée par la Gazette, celles des Femmes savantes? Ce qu'il y a de sûr, c'est que le registre de son camaradefcla Grange n'en mentionne aucune. Les co- , médiens de l'Hôtel de Bourgogne, au contraire, y donnent plusieurs représentations. Molière était donc loin alors d'effacer dans la faveur de la cour et du4 roi tous ses concurrents.
Nous n'avons insisté sur ce point que parce que le préjugé contraire se trouve dans des ouvrages justement estimés. M. Déltour, par exemple, a écrit en parlant de Molière et de Racine : « Bientôt ces deux écrivains eurent presque exclusivement le privilège d'embellir par leurs chefs-d'œuvre les fêtes brillantes d'une époque de plaisirs et de magnificence1. » C'est en effet l'opinion générale; elle n'en est pas moins assez inexacte.
Un mois et demi après la mort de Molière, ses camarades n'ont déjà plus de théâtre : le roi a donné
moins un éloge bien senti, et nous le citons pour sa rareté. Le 2 mars suivant, le comte de Limoges, à qui Bussy en avait sans doute écrit autant, lui répond : « Il est vrai que la perte de Molière est irréparable : je crois que personne n'en sera moins affligé que sa femme : elle a joué la comédie hier. » Hier, c'était le mercredi 1er mars, si la lettre est bien datée. Et Bussy réplique : « La femme de Molière ne se contraint pas trop de monter sur le théâtre trois jours après la mort de son mari. Elle peut jouer la comédie à l'égard du public ; mais sur le sujet du pauvre défunt, elle ne la joue guère; à ce que je vois, son deuil ne lui coûtera pas beaucoup. » Il y a là une double inexactitude : le 1er mars, il y avait treize jours et non trois que Molière était mort, et le mot hier, désignant le 1er mars, est de toute façon faux : car la comédie ne jouait pas le mercredi.