‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 108 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA LÉGENDE DE l'eN-CAS DE NUIT»

- Mais le triomphe de ceux qui prétendent que les «écrivains en général, et Molière en particulier, ont obtenu dans la société du xvne siècle la place qu'ils occupent dans la postérité, c'est la fameuse anecdote de Yen-cas de nuit. Cette légende, illustrée par Ingres et par Gérôme, popularisée par la gravure, est désormais indestructible ; et, tout en me permettant de la trouver parfaitement invraisemblable, je n'ai pas la moindre espérance de prévaloir ici contre un préjugé si bien établi ; ce serait trop de présomption ; mais ce n'est pas tout à fait une raison pour ne point la discuter.

Cette légende est un peu jeune, pour une légende relative au siècle de Louis XIV : elle a cinquante ans; mais depuis 1823, date de sâ naissance, elle s'est déjà un peu embellie en vieillissant, ce qui est le propre des légendes. Les gens qui se piquent d'exactitude se contentent de raconter, selon le texte primitif, que Louis XIV, un matin, voulant venger Molière des dédains des officiers de la chambre qui refusaient de faire avec un comédien le lit du roi, se fit apporter Yen-cas de nuit qu'on tenait prêt pour ce monarque grand mangeur; qu'il le fit asseoir, et lui servit lui-même une aile de poulet; puis donnant l'ordre de faire entrer les courtisans : « Vous me voyez, messieurs, dit-il, occupé à faire manger

Molière, que mes valets de chambre ne trouvent Npas assez bonne compagnie pour eux, etc1. »

Telle est la version originale. Mais dans les discours académiques et ailleurs, l'anecdote s'abrège et s'embellit : « Ce roi qui admettait Molière à sa table ! » Voilà ce qu'on arrive à dire et à imprimer couramment, comme une chose toute simple et qui ne fait pas difficulté.

Pour hésiter à écrire ces choses, — n'était le respect du préjugé, — il suffirait pourtant d'une trèsmédiocre connaissance des mémoires ou correspondances qui nous racontent la vie privée de Louis XIV,. qui entrent dans les moindres détails de ses occupations, digestions, indispositions, etc., qui fixent pour la postérité le jour où Louis XIV a pris perruque, et non-seulement lui, mais Monseigneur, lequel s'avisa aussi de faire couper ses cheveux « qui étaient les plus beaux du monde et étaient l'admiration des Français et des étrangers ; ce qui mit tout le monde au désespoir 2 », et une foule d'autres détails aussi précis. La Gazette de France môme, malgré le décorum officiel, ne nous laisse rien ignorer des moindres circonstances de la vie du roi, de ses plus petites indispositions, un clou, par exemple, qui lui est venu, et elle indique déli-

1. Un écrivain célèbre de notre temps a écrit : « Le mot charmant du roi, en servant à Molière, assis à sa table, une aile de son en-cas de nuit, est pour Louis XIV ce qu'est pour Henri IV le mot de la poule au pot. » Ils se valent, en effet, comme vérité historique.

2 Voir sur ces deux événements : Pelusson, Lettres historiques, 13 août 1673, et les Mémoires du marquis de Sourcils, décembre 1686.

catc nient la partie attaquée en déclarant que « la seule situation du mal a obligé le roi à garder le lit quelques jours ». Rien cle ces petits événements qui étaient la chose importante pour cette cour consacrée à l'adoration perpétuelle de la personne royale, n'a échappé aux chroniqueurs officiels, continuellement à l'affût surtout de ce qui pouvait toucher à l'étiquette, à l'évaluation exacte et précise des distances que Louis XIV savait mettre entre lui et ceux qui l'entouraient. Voilà ce que sait quiconque a un peu étudié ce siècle aux sources originales, et que ne devraient pas ignorer les adorateurs du grand règne : il est vrai que beaucoup de ceux qui nous le vantent à tout propos et le citent toujours en exemple se^ contentent de l'admirer de loin et ne le pratiquent guère.

Ce roi qui admettait Molière à sa table!... On dirait vraiment que Saint-Simon a eu comme un pressentiment de ces affirmations paradoxales, et qu'il a voulu les prévenir quand il nous dit : « Ailleurs qu'à V armée, le roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été, non pas même avec aucuns princes du sang, qui n'y ont mangé qu'à leurs festins de noces, quand le roi les a voulu faire1. »

Il me semble que c'est net. Dira-t-on que Saint- Simon, si soucieux de l'étiquette, aurait été indifférent à une anecdote de ce genre , que la tradition ne lui eût pas laissé ignorer, ou qu'il ait été mal

Notez que cette affirmation si absolue vient après

i. Saint-Simon, ch. CDxvu(éd. Delloye, t. XXV, p. 4),

deux pages de détails très-minutieux sur les personnes qui, à l'armée seulement, ont été admises à la table du roi. Saint-Simon remarque que Vauban lui-même n'y mangea qu'à la fin du siège de Namur; qu'on accorda par exception la même faveur à l'abbé de Grancey : « C'est l'unique abbé qui ait eu cet honneur. Tout le clergé en fut toujours exclu, excepté les cardinaux et les évêquespairs, ou les ecclésiastiques ayant le rang de prince étranger. » Et l'on se figure que le roi eût accordé à un comédien une distinction qu'il eût refusée à Bossuet? C'est bien mal connaître ce temps-là.

Maintenant la légende, réduite même aux proportions plus modestes de l'anecdote primitive, estelle vraisemblable?

Avant de faire une si belle fortune, elle est, nous l'avons dit, restée absolument inédite pendant un siècle et demi. Le premier écrivain qui l'ait lancée est Mme Campan, en 1823 *. Et elle dit la tenir de son beau-père, qui la tenait d'un vieux médecin ordinaire de Louis XIV (et elle ne nomme pas ce vieux médecin). C'est bien peu d'intermédiaires entre Louis XIV et Louis XVIII : et encore faudrait-il savoir ce que vaut le témoignage du beau-père et du vieux médecin pour attester un fait si extraordinaire, et qui, s'il était vrai, nous aurait certainement été transmis autrement que par la tradition orale.

Eh quoi ! on n'a pas négligé de nous apprendre que, dans sa première jeunesse, Louis XIV, une fois, a admis une simple bourgeoise à sa table; qu'après

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