Mémoires, éd. de 1823, t. IV, p
une visite qu'il avait faite au Jardin des Plantes, le directeur, Vallot, un homme considérable, premier médecin du roi, l'Esculape de la cour, dit Loret, offrit au roi une collation qui lui coûta cent mille francs; que' même
Monsieur Vallot servit le roi Et dans ce repas eut la gloire De lui donner trois fois à boire1 ,
et que le roi, touché des coûteuses attentions de son hôte , daigna inviter, non pas Vallot. , grand Dieu! mais sa femme, à s'asseoir à sa table pour repaître; qu'après qu'elle s'en fut excusée dix fois, ce meilleur des rois le voulant absolument, Mme Vallot obéit et se décida enfin à repaître, comme si elle eût été une femme de qualité. Car si Louis XIV n'admettait jamais les hommes à sa table, il y admettait les femmes 2 : l'extraordinaire, cette fois, c'était d'y recevoir une bourgeoise.
Il s'est trouvé aussi un contemporain de Louis XIV pour imprimer l'histoire, également mémorable, du roi, — très-jeune encore, puisque cela se passait au
1. Cet événement est célébré par Loret à la date du 14 juin 1659.
2. Aux fêtes de Versailles, en 1668, il admit à sa table un grand nombre de femmes titrées, et avec elles encore une bourgeoise, la présidente Tambonneau. Voici le passage de Loret sur le roi et sur la femme de M. Vallot :
De plus, cet absolu seigneur Voulut que sa femme eût l'honneur (Honneur certes considérable) De repaître à sa propre table; Elle s'en excusa dix fois; Mais, enfin, ce meilleur des rois, Qui, ce qu'il lui plaît, favorise, Ordonna qu'elle y fût assise.
temps de Mazarin , — du roi versant de sa propre main deux verres de vin, par plaisanterie, à Scaramouche, qu'on faisait venir pendant ses repas pour le divertir, et les paroles non moins mémorables du cardinal Mazarin qui , ayant tiré ce comédien à part, lui dit: « Scaramouche, tu peux te vanter que le plus grand monarque du monde t'a versé à boire 1. »
Et l'on se figure qu'il ne se fût rencontré personne pour raconter l'anecdote bien autrement extraordinaire (pour les courtisans surtout) du grand roi faisant asseoir un comédien à la même table que lui !
Mais ce fait inouï, cette infraction à une étiquette invariable, aurait été, pour la plupart des nombreux témoins de cette scène, qui étaient des gens de qualité , pour tous peut-être , un événement tout aussi remarquable que le traité de Nimègue ou la révocation de l'Édit de Nantes! La tradition au moins en aurait appris quelque chose à Dangeau, à Saint- Simon ou à tout autre des contemporains, si friands des anecdotes de ce genre. Ce serait bien autre chose que le scandale de Louis XIV se promenant, à Marly, avec le financier Samuel Bernard, dont il avait besoin , et lui montrant les curiosités du lieu, pour en tirer quelques millions indispensables. N'est-il pas évident que si l'anecdote de Yen-cas de nuit avait le moindre fondement, les contemporains n'auraient point laissé au vieux médecin anonyme et au beau-père de Mme Campan l'honneur de la transmettre à la postérité?
1. Vie de Scaramouche, par le sieur Angelo Constantini, comédien ordinaire du roy dans sa troupe italienne, dédiée à Son Altesse Royale Madame, 1698, ch. xxv.
Chappuzeau, qui insiste beaucoup sur la considération que méritent et même qu'obtiennent, selon lui, les comédiens, n'a garde d'oublier Molière et ses fonctions de valet de chambre ; il constate qu'il a fait le. lit du roi; c'eût été l'occasion de risquer au moins une allusion au grand événement; il n'en est rien- Le passage est assez curieux pour que nous le
- citions en entier : « Une des plus fortes raisons qui doit porter la France à vouloir du bien aux comédiens , c'est le plaisir qu'ils donnent au roi pour le délasser quelques heures de ses grandes et héroïques occupations. Qui aime son roi aime ses plaisirs ; et qui aime ses plaisirs aime ceux qui les lui donnent , et qui ne sont pas des moins nécessaires à l'État. Aussi voit-on le roi appuyer les comédiens de son autorité et leur donner des gardes quand ils en demandent. Il leur est permis d'entrer au petit coucher; et Molière ayant été valet de chambre du roi, ayant fait le lit du roi, cet exemple et les autres, que j'ai produits nous persuadent assez que les comédiens peuvent être admis aux charges à la cour, à la ville et dans l'église, sans que la profession qu'eux ou leurs pères ont suivie et qu'ils quittent alors leur servent d'obstacle S »
Et si l'on objecte que Chappuzeau, qui n'aurait pas sans doute ignoré un fait aussi notable que l'anecdote de Yen-cas de nuit, a pu ne pas oser alors
-révéler une anecdote qui aurait choqué quelques contemporains, nous répondrons qu'il y a un écrivain, Titon du Tiilet, qui a recueilli2, au sujet de