Parnasse français, 1732, p
la situation de Molière à la cour, les souvenirs d'un valet de chambre du roi, M. Bellocq; que c'est de lui qu'il tient l'anecdote, fort embellie depuis, d'un autre valet de chambre refusant de faire, avec le comédien, le lit du roi, et du roi réprimandant ce valet de chambre, toutes choses également vraisemblables C'est le même M. Bellocq qui se hâta alors de dire : « Monsieur de Molière, vous voulez bien que j'aie l'honneur de faire avec vous le lit du roi? » et, très-certainement, en contant cette anecdote à Titon du Tillet, M. Bellocq n'eût pas oublié la circonstance de Yen-cas de nuit, ni Titon du Tillet manqué de la reproduire en 1732.
Tant qu'on ne pourra nous citer une autorité plus ancienne et plus sûre que Mme Campan pour donner quelque créance à cette anecdote, on peut en toute sécurité la déclarer fausse. Mais elle est piquante; elle flatte certains préjugés; elle est adoptée depuis cinquante ans; elle a été peinte et gravée : rien ne prévaudra contre elle. Il faut s'y résigner. Il y a d'ailleurs tant de préjugés historiques aussi peu fondés et qui ont eu des conséquences plus graves , qu'on peut bien laisser cette petite et innocente satisfaction aux personnes qui n'aiment pas à être dérangées dans leurs crédulités.
Nous ne prétendons nullement d'ailleurs que Molière n'ait pas eu la faveur du roi-, mais la preuve qu'elle n'était pas à beaucoup près aussi éclatante* qu'on le dit aujourd'hui, c'est que, si elle eût été telle du vivant de Molière, la Gazette, journal officiel, et toujours prête à faire valoir quiconque avait l'honneur d'approcher de la personne royale, à commencer par le valet de chambre Bontemps, ne se
fût pas montrée si malveillante ou si indifférente tout au moins pour Molière1; c'est enfin que M. de Harlay, prélat fort courtisan et assez indulgent, pour lui surtout, mais aussi pour les autres, n'aurait pas fait tant de difficultés pour accorder à Molière mort ce qu'on n'avait pas refusé jusqu'alors à des comédiens, ce qu'on devait accorder plus tard sans la moindre opposition à Scaramouche. Quelle que fût contre l'auteur de Tartuffe la haine des bigots mis en jeu, M. de Harlay, qui n'était ni un Tartuffe ni un bigot, eût très-certainement fermé les yeux : il était prudent et avait toutes les raisons possibles pour éviter, de provoquer un esclandre que ses galanteries éclatantes et très-peu dissimulées ne lui permettaient pas de braver. S'il se piqua cette fois par exception de contenter les dévots, c'est qu'il savait qu'il ne risquait pas trop de mécontenter Louis XIV.
Cette bienveillance du roi, dont on a signalé jusqu'à la moindre trace quand il s'agit de Molière, s'étendit à d'autres comédiens, à Floridor, par exemple, à l'arlequin Dominique, qui paraît en avoir
1. Pour prouver, en dépit de tous les documents, que les contemporains de Molière s'occupaient beaucoup de lui, on a cité un manuscrit de la Bibliothèque nationale (Man. fr. 1,651) intitulé Journal des bienfaits du roi, où la représentation de ses pièces à la cour est plusieurs fois signalée comme un événement. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est que ce manuscrit a été rédigé et surtout retouché à une date fort postérieure, où l'on sentait le prix des pièces de Molière mort depuis longtemps et non remplacé. A la fin, on lit : « Ce volume a été achevé à la fin de l'année 1687. » Et en effet, plusieurs notes témoignent d'une rédaction fort postérieure aux événements. Ainsi, quand le 13 septembre 1669 le roi nomme l'abbé Bossuet à l'évêché de Condom, le manuscrit ajoute : a II est présentement évêque de Meaux. » Or il ne le fut que depuis 1681.
été digne par son honnêteté comme par son talent; mais aussi à Scaramouclie, un fort vilain caractère à en juger par le panégyrique que son camarade Gonstantini fait de lui l.
y . Louis XIV avait toujours beaucoup aimé la comédie italienne, et Scaramouche en particulier, qui, dans son enfance, l'avait fort diverti. Il est très-probablement le premier comédien qu'ait vu Louis XIV. Angelo Constantini raconte ainsi la présentation de Scaramouche au roi : « Quand il fut en présence de Sa Majesté, il jeta son manteau par terre, et parut avec sa guitare, son chien et son perroquet. Il fit un concert fort plaisant avec ces deux bêtes qu'il avait dressées à tenir leur partie, dont l'une était sur le manche de sa guitare et l'autre sur un placet. » Il chanta avec eux un trio, et « les trois animaux firent si bien leur devoir, que le roi prit en affection celui du milieu, qui était Scaramouche; de sorte que depuis ce temps-là il a eu l'honneur de divertir ce grand prince pendant plus de trente ans ».
On a raconté aussi qu'an-jour, et c'était du vivant de Louis XIII, le petit dauphin, âgé de deux ans, était de si mauvaise humeur, que rien ne pouvait apaiser ses cris et ses pleurs. Scaramouche, qui était là, demanda à la reine la permission de prendre M. le dauphin dans ses bras, et il fit au petit prince des mines si grotesques que celui-ci se calma aussitôt, et se mit à rire si fort qu'à la pluie de larmes
1. Si cette biographie est tant soit peu exacte, Scaramouche aurait été un assez vil bouffon, avare, gourmand, escroc ; et il ne semble pas que son biographe, en racontant de lui des traits plus que légers, ait l'intention de le déprécier.
succéda une averse d'un autre genre qui mouilla le bras de S cara mouche. On ajoute que, plus tard, Louis XIV rappelait souvent au comédien ce petiaccident.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Scaramouche était fort aimé du roi même, qui daignait s'intét resser à ses infortunes conjugales.
- Sur la fin de sa vie, Scaramouche s'était avisé de se remarier avec une coquette. Il eut bientôt à s'en plaindre, et adressa à plusieurs reprises des placets au roi pour la faire enfermer. Le roi fait écrire au procureur générai de Harlay qu'il y consent , « pourvu qu'on la veuille recevoir dans un couvent ». II paraît qu'elle en sortit ou qu'aucun couvent n'avait voulu la recevoir, car quelques années après le ministre Seignelay écrit à La Reynie de faire venir Mme Scaramouche, et de la menacer de la prison si elle ne change pas de conduite *.
Quand Scaramouche mourut, il laissa 100,000 écus à son fils, prêtre, et fut inhumé avec un grand concours de monde à Saint-Eusiache, la même paroisse qui avait refusé d'inhumer Molière.