‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 112 sur 132 · OEuvres de Fontenelle, t. HT, p · texte numérisé non relu

OEuvres de Fontenelle, t. HT, p

tain, c'est qu'à la demande de Mmes de Montespan et de Thianges, Boileau et Racine avaient commencé, avec un grand dégoût, un opéra de Phaéton : il reste même quelques vers du prologue composés par Boileau. « Nous étions occupés à ce misérable travail (dit celui-ci), dont je ne sais si nous nous serions bien tirés, lorsque tout à coup un heureux incident nous tira d'affaire. L'incident fut que M. Quinault s' étant présenté au roi les larmes aux yeux, et, lui ayant remontré l'affront qu'il allait recevoir s'il ne travaillait plus aux divertissements de Sa Majesté, le roi, touché de compassion, déclara franchement aux dames dout j'ai parlé qu'il ne pouvait se résoudre à lui donner ce déplaisir. » On voit donc que, pour plaire au roi, tous les poètes sans exception, Molière, La Fontaine, Racine, Boileau lui-même, ont cru devoir sacrifier à la mode du jour; et cette mode avait dès les premiers temps du règne commencé par les ballets pour aboutir à l'opéra.

C'était donc bien là le goût dominant de la cour-, mais le bourgeois, si l'on en croit La Fontaine, resta plus longtemps fidèle à d'autres admirations, et n'arriva que lentement à goûter le nouveau genre. La Fontaine, peu émerveillé des splendeurs de l'opéra (c'était peut-être un reste de rancune contre ceux qui l'avaient voulu enquinauder), écrivait en 1677 :

Des machines d'abord le surprenant spectacle Éblouit le bourgeois, et fit crier miracle; Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus. Il aima mieux le Cid, Horace, Héraclius.

Aussi de ces objets l'âme n'est point émue, Et même rarement ils contentent la vue. Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le promets. Souvent au plus beau char le contre-poids résiste; Un Dieu pend à la corde et crie au machiniste; Un reste de forêt demeure dans la mer, Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer

Il convient toutefois qu'au moment où il écrit, cette vogue par imitation commence à gagner la ville, et qu'il faut fredonner un air d'opéra, si l'on veut avoir « l'air du beau monde ». A cet égard, le roi donnait l'exemple : « Sans avoir ni voix, ni musique, dit Saint-Simon, il chantait dans ses particuliers les endroits les plus à sa louange des prologues des opéras. On l'y voyait baigné, et jusqu'à ses soupers publics au grand couvert, où il y avait quelquefois des violons, il chantonnait entre ses dents les mêmes louanges, quand on jouait les airs qui étaient faits dessus. »

Ce qui n'est pas douteux, c'est que le fondateur rael de ce genre équivoque et fastueux est bien Louis XIV. C'est ce que reconnaît La Fontaine dans la même pièce; il dit en parlant du roi :

11 veut, sur le théâtre ainsi qu'à la campagne, La foule qui le suit, l'éclat qui l'accompagne; Et son peuple, qui l'aime et suit tous ses désirs, Se conforme à son goût...

Et quand La Bruyère ose écrire : « Je ne sais pas comment l'opéra avec une musique si parfaite et line dépense toute royale a pu réussir à m'en-

nuyer, » Vigneul de Marville voit presque dans ce jugement une offense pour le roi : « Ne serait-ce pas pour faire bailler ce galant homme et l'endormir que le roi aurait dépensé des millions? » Et Varillas (un historiographe!), renchérissant sur ce jugement, qu'il cite, oppose l'opinion du chartreux Bonaventure d'Argonne (Vigneul de Marville) à celle de La Bruyère, qu'il représente comme un homme mécontent de tout, et il ajoute : « Quelle honte que l'homme du monde se voie plus enfroqué que la moine même 1 ! » C'était donc bien le goût personnel du roi qu'on était tenu d'applaudir, sous peine de passer pour un esprit chagrin.

Il faut bien marquer les progrès et les modifications de ce goût personnel au roi, et de cette prédilection qui s'était annoncée dès les débuts de son règne, à l'heure où l'on n'en était encore qu'à la tragédie à machines, et plus tard dans les fêtes de Versailles,

Lorsqu'en un grand ballet de forme singulière La cour du dieu Phœbus ou la cour du dieu Pan Du nom d'Amarillis enivrait Montespan2.

D'abord, de ces ballets, mascarades, églogues en musique, on fait des intermèdes aux comédies. On arrive ensuite à l'opéra. On a souvent parlé des Fêtes de Versailles en 1664, qui durèrent sept jours; de celle de 1668, qui ne dure qu'un jour, mais que l'on remarque parce que Georges Dandin y fut joué

1. Vigneul de Marville, Mélanges, éd. de 1700, ,* I, p. 344. — Varillasiana, p. 32,

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