‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 113 sur 132 · Victor Hugo · texte numérisé non relu

Victor Hugo

pour la première fois. En revanche, on ne parle guère d'une série de fêtes brillantes qui furent données à Versailles en 1674, après la mort de Molière, et qui durèrent six journées K C'est l'avènement définitif de l'Opéra. Voici les pièces qui y furent représentées : lre journée, l'opéra d'Alceste; 2e journée, VÉglogue de Versailles, en musique; 3e journée, le Malade imaginaire, qui n'avait pas encore été joué devant le roi, et qui fut cette fois représenté par la troupe de l'Hôtel Guénegaud, avec les ballets et divertissements qui servent d'intermèdes : c'était donc encore en partie un opéra -, ke journée, les Fêtesde l'Amour et de Bacchus, opéra; enfin, le 5e jour, Vlphigènie de Racine, alors dans sa nouveauté, jouée par l'Hôtel de Bourgogne. C'est la seule pièce qui ne soit pas accompagnée de danse et de musique. La sixième journée enfin, qui devait couronner tant de merveilles, est marquée surtout par une illumination du Grand-Canal et une promenade sur l'eau ; quand le roi monta en bateau, « l'on vit; dit Félibien, l'eau du canal, auparavant tranquille et sans aucune agitation, comme s'enfler d'orgueil de porter ce qu'il y a de plus grand et de plus auguste sur la terre2. »

En lisant la description minutieuse de ces interminables fêtes, de ces journées si remplies par des divertissements de toute espèce, on se demande comment les assistants pouvaient y tenir, et on ressent une partie de la fatigue qu'ils durent éprouver.

1. -Félibien en a donné le long détail dans son Recueil de desciiptions de peintures, etc., 1689, seconde partie,

Mais ce qui étonne le plus, c'est le plaisir singulier qu'y prenait le roi. ainsi exposé pendant six journées et aux flatteries du théâtre et à l'adoration fatigante des courtisans. A ce propos, n'est-il pas curieux de prendre Voltaire en flagrant délit de naïveté et d'illusion à l'égard de la nature humaine, au moins chez les princes ? Dans un de ses plus charmants récits, le sage Zadig imagine de guérir la vanité de l'Itimadoulet de Médie par le procédé suivant : on lui donne une fête en plusieurs journées pour célébrer sa gloire ; dès le premier jour, on commence par lui chanter une cantate dont voici le refrain :

Que son mérite est extrême !

Que de. grâces, que de grandeur!

Ah! combien Monseigneur Doit être content de lui-même!

La cantate dure deux heures, et le refrain est répété de trois minutes en trois minutes. Monseigneur est ravi; il s'assied à table; dès qu'il ouvre la bouche pour parler, le premier chambellan s'écrie : Il va avoir raison. Quand il a fini de parler, le second chambellan s'écrie : Il a eu raison. La seconde journée, composée à peu près de la même façon, semble moins agréable à celui qui en est l'objet; la troisième est gênante, la quatrième insupportable; enfin, à la cinquième, outré d'entendre toujours chanter : Ah! combien Monseigneur doit être content de lui-même ! d'entendre toujours dire qu'il a raison, etc., il met fin à ce supplice intolérable, et le voilà guéri de sa vanité. Eh bien! ce régime élait celui auquel se soumettait l'orgueil de

T.ouis XIV, et l'on ne voit pas qu'il en ait souffert. Les beaux-arts se réunissaient pour lui répéter sans sesse toutes les raisons qu'il avait a d'être content de lui-même», et c'est précisément par ce côté qu'il semble les avoir le plus appréciés. Il était au milieu des arts et des lettres comme dans la fameuse galerie des Glaces, et partout il y retrouvait l'image de sa personne. C'était à le glorifier que l'Académie française consacrait « toutes les syllabes de la langue» ; c'était au même emploi qu'était vouée l'Académie des inscriptions, fondée pour joindre des inscriptions en vers aux tapisseries allégoriques de Le Brun; et Félibien, en nous rapportant tous ces vers, qui sont de Perrault, de Chapelain, de Charpentier et de Cassagne, nous fait bien remarquer que toutes ces tapisseries sont « des peintures mystérieuses où l'on a représenté les grandes choses que Sa Majesté a faites ». On est surpris que la qualité des vers ne l'ait pas plus dégoûté que Ténormité des louanges. Quoiqu'on ait tout dit sur le goût de Louis XIV pour la flatterie, chaque fois qu'on y revient, Tétonnement est le même, et il reste aussi inépuisable que l'était l'orgueil du roi. Peut-être est-ce à cette passion, qui a été toujours en augmentant, qu'il faut attribuer cette indifférence finale pour toutes les œuvres de l'esprit qui gardaient un caractère plus général : jeune, il a pu apprécier Corneille, Molière, Racine-, en vieillissant, il n'a plus de goût que pour les apothéoses que la peinture, la poésie et la musique lui offrent sous les noms de Le Brun, de Quinault et de Lulil.

LA COUR

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