CHAPITRE IV
LA COUR
Malgré ces restrictions, que nous avons crues nécessaires , nous n'en persistons pas moins à penser que le goût du roi, au temps où il s'intéressait au théâtre d'un façon plus littéraire et avec moins de préoccupation personnelle, avait été beaucoup plus sûr que celui de la cour; plus que celui de Colbert, toujours guidé par Chapelain ou par Perrault; — de M. de Montausier, qui avait les mêmes admirations; — de Monsieur et de Madame \ toujours suspects d'un certain faible pour Pradon et consorts; — de Mme de Sévigné, dont les antipathies littéraires sont souvent aussi inconcevables que quelques-unes de ses prédilections; — de l'Académie, enfin, où une minorité, composée des plus illustres écrivains du temps, eut tant de peine à faire admettre Boileau et La Bruyère, malgré la bienveillance du roi pour le premier et celle des Conti pour le second.
Quant à la reine, personne fort insignifiante, il ne semble pas qu'elle eût d'autres goûts que ceux de son pays. Elle fait jouer et retient à son service les comédiens espagnols; de la part d'une infante d'Espagne, cette prédilection pour le théâtre de son
1. La seconde duchesse d'Orléans; la première avait un meilleur goût. En janvier 1677, Monsieur et Madame, qui ne vont guère au théâtre, surtout à l'Hôtel Guénegaud, assistent h YRippolyte de Pradon, probablement avec une suite assez nombreuse; car ils payent 220 livres. C'était la dixième représentation.
pays n'a rien que de très-concevable; mais il paraît aussi que le spectacle d'une boucherie ne lui répugnait pas trop : car la Gazette, à la date du 18 juillet 1663, nous dit que la jeune reine est allée au bois de Vincennes, et y a eu « le plaisir du combat du lion avec le taureau et les autres animaux ». Du reste, les combats de bêtes étaient un des divertissements du temps, et nous aurions pu îes mentionner parmi les spectacles du grand siècle.
Mais il est inutile de se préoccuper du goût de la reine. Son influence était nulle. Si l'on veut se rendre un compte exact de la place qu'elle tenait dans le cœur du roi, et par conséquent dans les tendresses clu monde officiel, on n'a qu'à lire d'abord l'oraison funèbre de Bossuet, où l'éloge de la reine tourne à tout moment et aboutit même d'une façon monotone à celui du roi, et aussi l'article nécrologique que lui consacre la Gazette 1. La feuille du Louvre ne se met pas en frais de douleur officielle ; rien des flagorneries habituelles; c'est sèchement exact : « Bonté, soumission respectueuse envers le roi, etc. » Voilà tout ce qu'on trouve à louer en elle. On ne s'y attendrit même pas, selon l'usage, sur f extrême douleur que le roi est censé d'ordinaire éprouver en pareil cas, et que cette fois on oublie de lui supposer. Toutefois la Comédie-Française fait relâche-, c'était obligatoire. L'Université, naïve, ■« défend de représenter les tragédies ordinaires (du mois d'août) pour témoigner sa douleur de la mort de la reine ». Mais les jésuites, plus avisés, négligent cette douleur de commande, et n'en donnent
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pas moins leur représentation solennelle, le 16 août.
A partir de la mort de la reine et du mariage du roi avec Mme de Maintenon, Louis XIV" assiste assez rarement au spectacle de la cour, fort bien choisi d'ailleurs,' et où on ne peut guère critiquer qu'une part trop grande faite à des pièces saintes composées à l'imitation û'Eslher et d'Athalie. Nous ne savons si Mme de Maintenon a été pour quelque chose dans le choix des pièces à représenter. Il ne semble pas que, sauf pour les représentations de Saint-Cyr, elle s'en soit beaucoup occupée. Et encore, dans sa correspondance, elle ne dit presque rien d'Esiher; elle en parle beaucoup moins que Mme de Sévigné dans la sienne. Ce qu'il y a de certain aussi, c'est que rien dans le choix des pièces n'indique la moindre pruderie. Dancourt, qui fit ou signa beaucoup de pièces fort amusantes, et, comme toutes les comédies de cette date de dévotion et de misère , beaucoup plus remarquables pour leur gaîté que pour leur moralité, jouissait personnellement d'un certain crédit auprès de Louis XIV : on n'a pas négligé de nous apprendre qu'un jour, lisant une de ses pièces au roi. il fut incommodé par la chaleur, et que le roi lui-même alla ouvrir la fenêtre pour lui donner de l'air; qu'un autre jour dans l'escalier de Versailles, comme il entretenait le roi des intérêts de sa troupe, et lui parlait en reculant, le roi l'arrêta en le saisissant par le bras, au moment où le comédien se trouvait près des marches : « Prenez garde, Dancourt, vous allez tomber; » puis se tournant vers les courtisans : « En vérité, leur dit-il, cet homme parle bien. » On voit qu'en ce genre les contemporains n'ont rien oublié.
Parmi les petites pièces nouvelles, il y en a une, jouée à la cour comme à la ville, avec succès, et qui a une certaine importance historique. C'est Merlin Dragon, par Desmarres, officier de la maison de Gondé. Elle est de 1686, du temps des dragonnades. Il va sans dire qu'il n'y est pas question des protestants; il s'agit d'une troupe de dragons que le valet Merlin, déguisé en officier de dragons, met en garnison ou plutôt au pillage chez un vieillard que l'on veut contraindre à renoncer à un mariage; et l'on y réussit. On ne peut dire qu'en voyant cette pièce on pût se faire à Versailles la moindre illusion sur la façon dont les soldats, dans la réalité, se comportaient chez les gens dragonnes; et on peut douter aussi que les dragonnades fussent matière à plaisanterie. La pièce du reste est amusante à lire, et elle devait l'être surtout à voir.
Pendant cette seconde moitié du règne, à côté des tragédies saintes et des comédies nouvelles, Corneille, Racine et Molière tiennent une très-grande place dans le répertoire de la cour. Les pièces de Molière les plus souvent jouées sont : le Cocu imaginaire, le Médecin malgré lui, Tartuffe, la Comtesse d' Escarbagnas et les Femmes savantes. Dans cette prédilection pour les pièces les plus gaies peut-être de Molière, et pour Tartuffe, on reconnaîtra qu'il n'y a pas trace de pruderie ni de dévotion inquiète, et 'que dans le choix du répertoire de la cour au moins ÏMme de Main tenon n'a gêné personne.
Il y a même un point sur lequel il n'est que juste de la disculper, elle et Louis XIV. On a dit qu'après son mariage avec la veuve de Scarron, le roi n'avait souffert qu'impatiemment le souvenir de son pré-
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décesseur. Ni lui ni Mme de Maintenon, au contraire, du moins au théâtre, ne paraissent l'avoir évité. Ce qu'il y a de certain, et les registres de la Comédie- Française en font foi, c'est qu'alors les pièces de Scarron sont souvent représentées à la cour. On peut douter toutefois, malgré l'humilité, assez contestable, de Mme de Maintenon, que ce souvenir lui fut agréable : au moins ses ennemis et ceux de Louis XIV étaient-ils convaincus du contraire, car tous les pamphlets de Hollande prennent grand soin de rappeler au roi son devancier et à la veuve Scarron son premier mari. Mais le fait n'en subsiste pas moins : les pièces de Scarron étaient souvent jouées à la cour, et, si leur succès révoltait le goût de Boileau1, il ne semble pas que Louis XIV en ait témoigné le moindre mécontentement, ni que ce jugement de Boileau ait modifié le goût de la cour pour Scarron ; car nous trouvons Don Japhet d'Arménie etJodelet, le maître valet, joué presque tous les ans à la cour pendant les vingt-cinq dernières années du règne.
4. On sait l'anecdote racontée par Louis Racine et confirmée par Mathieu Marais, au sujet de la sortie de Boileau contre « les méchantes comédies de Scarron », l'embarras du roi, les signes que les courtisans font au critique maladroit. Le roi se contente de lui dire : « Si bien donc que Boileau n'estime que ce qu'a fait Molière? » Et, loin de reculer, Boileau répond : « Sire, il n'y a que lui qui ait fait quelque chose de bon en comédie. » — Louis XIV, dans sa jeunesse, avait eu beaucoup de goût pour Scarron : il prit un jour tant de plaisir à l'Héritier ridicule, qu'il le fit jouer trois fois de suite dans la même journée. Toutefois, Saint-Simon dit que lorsque le vieux roi ne fut plus amusable, la dernière ressource dont on s'avisa fut de faire jouer chez Mme de Maintenon « quelques scènes détachées des comédies de Molière, par des musiciens du roi revêtus en comédiens. » (Éd. Delloye, t. XIX, p. 173.)
Comme nous l'avons dit, le choix des pièces pour les représentations à Versailles ou à Fontainebleau est généralement bon et judicieux. Outre les nouveautés et les pièces de nos grands poètes régulièrement représentées, on joue encore assez souvent quelques pièces plus surannées que celles de Scarron, mais qui avaient conservé leurs partisans : par exemple, les Visionnaires, de Desmarets,. et le Scœvole de Duryer. La variété du répertoire représente assez bien alors, non seulement celle des goûts et des préférences littéraires, mais aussi les différents âges et les générations successives, dont se composait la cour.
Pendant quelques années de cette seconde moitié du règne, les comédiens sont placés sous la direction de la grande dauphine, qui paraît ne pas leur avoir épargné les tracasseries. Les pièces pour le spectacle de la cour sont choisies par les gentilshommes ordinaires de la chambre. Leur autorité s'étend aussi sur le théâtre à la ville, et les exigences diverses que les comédiens sont obligés de subir ne sont pas toujours bien raisonnables.
Nous trouvons la pièce suivante, qui règle la situation de la comédie par rapport à ses supérieurs :
« Les ordres qui viendront de la part de messieurs les premiers gentilshommes de la chambre du roi aux comédiens seront mis entre les mains du contrôleur général de l'argenterie et menus plaisirs en exercice qui en délivrera des copies signées de lui toutes les fois que les comédiens l'en requerront.
« Et pour ce qui concerne la troupe en général et les rôles des pièces à jouer en particulier, aucun des comédiens ne pourra distribuer lesdits rôles, ni faire autre
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chose concernant le théâtre que de leur consentement, et, en cas de difficultés, ils s'adresseront a leurs supérieurs. »
« A l'égard des pièces pour la cour, on leur prescrira les rôles qu'ils doivent jouer. Fait à Versailles, le 18e juin 168£i, signé le duc de Crèquy1. »
On voit d'abord, par la pièce que nous citons ici, que Y État républicain, si chéri des comédiens, au dire de Ghappuzeau, et dont ils s'étaient trouvés si bien au temps de Corneille, de Racine et de Molière, a fait place, depuis la réunion en 1680, à une dépendance absolue, même pour la distribution des rôles. La comédie est centralisée; il n'y a plus la concurrence des trois théâtres, qui avait été si féconde pendant lès premières années du règne; les Italiens, en outre, vont être bientôt évincés. Ce sont des avantages positifs pour les privilégiés sans doute; mais, à en juger par les pièces de cette époque, nous ne voyons pas que ni l'art ni la morale y aient beaucoup gagné; et, quant à la situation des comédiens, elle va dépendre désormais des influences de toutes sortes auxquelles ils sont bien tenus de céder.
Ce sont d'abord les acteurs ou actrices imposés. C'est ainsi qu'à la ville, grâce à l'intervention du dauphin, on est obligé de laisser jouer dans Phèdre un acteur inconnu, que le semainier de service 2 désigne par ces mots dédaigneux, sans le nommer : le Thésée allemand. Ce début, qui paraît avoir été
1 . Cette pièce se trouve à la dernière page du manuscrit de la Bibliothèque nationale, cité plus haut, sous le numéro 24,330.
2. C'est Legrand, l'auteur du Roi de Cocagne (30 octobre 1708).
malheureux, ne découragea pas l'acteur en question; car, l'année suivante, nous trouvons cette note : « Aujourd'hui le comédien allemand a voulu (ainsi souligné) jouer le rôle de Gros-Renè, dans le Dépit amoureux, en conséquence de l'ordre de Monseigneur. » Et ce n'étaient pas seulement les princes du sang qui imposaient ainsi leurs fantaisies. A la date du 6 février 1692, nous trouvons (pour une représentation de Bérénice et du Médecin par force) : Mlle Marie-Marguerite Grouër a joué Bérénice, par ordre de M. le duc de la Trimouille. Tout le monde se mêle de protéger. Néanmoins l'intervention du dauphin est assez rare. Quant à la dauphine, qui exerçait une sorte de surveillance sur la comédie» elle semble avoir tenu à y faire régner, autant qu'il dépendait d'elle, la décence et la régularité : malheureusement Monseigneur défaisait un peu l'ouvrage de sa femme, si l'on en croit Saint-Simon 1.
Nous avons parlé de l'espèce de surintendance que la dauphine exerçait sur la comédie. Il paraît que cette bonne Allemande n'était pas incapable d'une certaine méchanceté. Elle avait pris en grippe un acteur, Dauvilliers, fort laid, à ce qu'on dit, mais qui rachetait ce désavantage par un talent marqué clans les rôles tendres. « Toutes les fois qu'il représentait à la cour, cette princesse ne cessait de se récrier sur la laideur de ce comédien, et d'un ton si haut que Dauvilliers l'entendait toujours. De sorte
1. Voir ce qu'il dit des amours du grand dauphin et de Mlle Raisin, dont il eut une fille. Ce serait toutefois après la mort de son mari (1693), et par conséquent après celle de la dauphine (1690), si l'on en croit les frères Parfaict, t. XII, p. 537.
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que, frappé sensiblement du malheur qu'il avait de déplaire à la dauphine, il devint absolument fou, et on fut obligé de le mettre en pension à Charenton, chez les frères de la Charité, où il mourut peu de temps après le mardi 15 août 1690 1 ».
D'un autre côté, Dangeau raconte, à la date du 22 avril 1684, que « Madame la dauphine, mécontente de quelques sots procédés des comédiens, pria le roi de casser Baron et Raisin, les deux meilleurs comédiens de la troupe, Vunpour le sérieux et Vautre pour le comique ». Ces derniers mots, de la part d'un homme aussi timide que Dangeau, semblent laisser percer un regret et font bien voir qu'il n'approuvait pas trop cette exclusion. Cependant ni Baron ni Raisin, tous deux fort difficiles à remplacer, ne quittèrent le théâtre à cette date. JLe premier se retira seulement en 1691 ; il n'avait que trente-neuf ans, et devait remonter sur la scène au commencement du règne de Louis XV. Raisin mourut jeune en 1693. La Dauphine avait dû s'apaiser à leur -égard. Nous venons de dire qu'après la mort de cette princesse, M1Ie Rai-, sin, veuve alors, devint, selon l'expression discrète des frères Parfaict, « encore plus célèbre par une auguste protection » , que par son talent. Le roi, disent les mêmes auteurs, lui fit, en 1701, une pension de 10,000 livres, à condition qu'elle renoncerait au théâtre. Mais à la mort de Monseigneur, la pension fut supprimée.
1. C'est ce que racontent les frères Parfaict, si réservés d'ordinaire, t. XIII, p. 300. Ils donnent ce fait d'après un mémoire qui leur a été communiqué par Grandval père sur les comédiens de son temps,
Outre les acteurs imposés ou éliminés, il y a aussi les poètes protégés. « Le lundi 28e jour de février 1684, » les comédiens sont obligés de représenter :
« Arminius, par ordre de Monsieur. »
Vous croyez qu'ils pourront respirer? Pas du tout; le lende^-in mardi 29 :
« Arminius, par ordre de Madame. »
Arminius était de Campistron.
On peut compter, parmi les. auteurs qui s'imposaient alors au théâtre, grâce au crédit de leurs protecteurs, l'éternel de Visé, qui avait bien pu, par son journal et par le succès de la Devineresse, rendre quelques services autrefois au théâtre Guénegaud, mais qui , par ses exigences d'auteur, était devenu un fléau pour la Comédie-Française. Un demi-succès, qu'il prit pour un succès complet, l'avait, en 1695, rendu plus intolérable encore. Ses dames vengées avaient obtenu quinze représentations. Il n'avait pas nui, selon son usage, au succès de sa pièce,l'annonçant d'avance, et écrivant : « On m'assure que cette pièce ne regarde en aucune manière la satire de M. Despréaux... On prétend que tout est nouveau dans cette pièce, ce qui est rare aujourd'hui, et que les honnêtes gens n'y trouveront pas moins à se divertir que ceux qui veulent rire sans relâche. » Il avait annoncé ensuite son triomphe en l'exagérant, et affirmé dans sa préface qu'il avait ainsi « été détrompé de la mauvaise opinion qu'on avait voulu lui donner du goût du parterre ». Il reconnaissait que ce parterre savait se plaire « aux ouvrages fins,
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délicats et travaillés ». Il dût bientôt changer d'opinion à cet égard, et ce fut alors qu'il s'avisa de faire sentir aux comédiens le crédit, assez réel, ce semble, dont il jouissait à la cour. Il leur avait présenté déjà, depuis cinq ou six ans, une autre pièce, l'Aventurier, qu'ils ne voulaient pas jouer. Il ne cessait de les importuner, et écrivait à la Grange : (f Hier, des personnes de considération vinrent me demander s'il était vrai que la troupe m'eût .manqué de parole. Je leur dis que j'étais de bonne foi, qu'elle ne trouvait pas ma pièce bonne ; mais on me marqua qu'on avait trop bonne opinion de moi pour la croire méchante. On parla, le soir, de cette affaire chez un de mes amis, où la plus grande partie de la jeunesse de la cour se rend tous les soirs, et l'on dit... qu'on en parlerait à Monseigneur. Mon ami les pria de n'en rien dire qu'il ne m'eût vu, et je l'ai fortement prié de les empêcher de parler. » Et, après ces menaces doucereuses, il concluait en demandant absolument qu'on jouât la pièce. La Comédie lui répondit très-poliment, mais avec beaucoup de fermeté, que la pièce ne pouvait être jouée, au moins immédiatement. De Visé ne manqua pas, néanmoins, de prévenir le public qu'on la jouerait l'hiver suivant : « Son succès dépend, disait-il, du degré d'attention que les auditeurs lui prêteront. » Il protestait d'avance contre l'inattention malveillante de « ces ennemis du silence », qui ne vont au théâtre que pour le troubler. Enfin il concluait « qu'il y avait sujet de croire que les personnes d'esprit s'y divertiraient ». Malgré la menace de l'intervention de Monseigneur, les comédiens attendirent encore quelques années avant
de la jouer, et, quand elle parut enfin, « les ennemis du silence » y firent un tel tapage qu'elle n'eut qu'une seule représentation.
Indépendamment de cette intervention de la cour dans les affaires du théâtre, même à la ville, le service de la Comédie à Versailles était parfois assez rude, et il faut convenir qu'elle gagnait bien ainsi ses 12,000 francs de pension. 11 arrive souvent que les voyages à Versailles ou à Fontainebleau désorganisent la troupe et la mettent dans la nécessité de faire relâche à Paris. On ne se gêne pas d'ailleurs avec eux-, on en trouve maintes preuves sur les registres : le 30 mai 1682, ils vont à Versailles pour représenter Cinna et Crispin médecin; contremandés, il leur faut revenir, « On ne joua pas à cause d'une cavalcade de toute la cour autour du grand canal. » Un contre-ordre leur arrive parfois en chemin; un obstacle qu'on aurait pu prévoir les oblige à retourner. Ainsi, par exemple, le samedi 19 janvier 1709, au moment le plus rigoureux de cet hiver exceptionnel, et pendant qu'ils sont obligés de fermer leur théâtre à Paris, « à cause du froid excessif et du peu de monde qui vient à la Comédie », la Comédie a ordre d'aller représenter à Versailles le Ciel et le Ballet extravagant; elle part; mais en chemin elle reçoit l'ordre de revenir « à cause de l'anniversaire de feu la reine mère ». Depuis plus de quarante ans qu'elle était morte, et qu'on célébrait son anniversaire, il semble que cette date aurait dû se fixer dans la mémoire du contrôleur des menus et prévenir cet oubli de sa part. Une autre fois1,