DE QUOI SE COMPOSAIT LE PUBLIC DES THEATRES
Quand le public s'appartient, quand rien ne vient étouffer ou falsifier ses décisions, son goût est souverain au théâtre. Ailleurs le poëte peut se vanter de haïr « le profane vulgaire » ; ici il est obligé de le respecter. La vie même de son œuvre est à ce prix. Ailleurs il peut se maintenir seul en face de son idéal, et son indépendance est absolue; ici il dépend de tout, et des conditions matérielles de la représentation, à laquelle on ne parvient pas aisément, et dont il lui faut bien, s'il y arrive, subir les nécessités; — et de l'interprétation des comédiens; — et des inquiétudes de l'autorité, qui peut supprimer ou mutiler son œuvre; — mais surtout des circonstances de toute espèce, des préoccupations multiples qui peuvent rendre le spectateur indifférent ou sympathique, ouvrir ou fermer son intelligence aux conceptions de l'écrivain. Il y a là sans doute un prétexte commode et tout trouvé pour excuser des échecs le plus souvent très-mérités d'ailleurs ; l'on ne peut guère citer d'écrivains étouffés ainsi à leur naissance. Le génie, le talent même a d'ordi-
naire une foi robuste, et c'est une niaiserie de Lui en faire un crime. Cet orgueil, qu'on lui reproche, lui est indispensable; c'est la condition même de son existence, au théâtre surtout. C'est là qu'il faut comprendre, de la part de l'artiste , cette susceptibilité trop vive à l'égard de la critique, cette délicatesse douloureuse, et même chez des écrivains fort au-dessous de Corneille,
Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite.
Mais cette fierté même, qui d'ordinaire soutient l'écrivain, peut aussi, quand il se croit offensé ou méconnu, le réduire au silence. Il ne faut pas oublier Racine quittant la scène après Phèdre, victime de tracasseries qui toutefois ne lui venaient pas du parterre.
L'éclat incomparable de la littérature dramatique au xviie siècle nous fait une illusion singulière : nous croyons que, parmi les contemporains, au moins parmi les gens un peu instruits, tout le monde a dû s'y intéresser : ce qui n'est pas vrai même de la littérature en général ; ce n'est qu'à partir de Voltaire que la littérature et les littérateurs ont acquis dans la société cette importance. Au xvne siècle, le public des théâtres était assez restreint1 : les salles
i. Le calcul est facile à faire. Ghappuzeau établit qu'en 1672* avec trois troupes de comédiens français jouant chacune trois fois la semaine, la troupe italienne quatre fois, et l'Opéra trois, en tenant compte des relâches forcés, on arrive à un total d'environ huit cents représentations par an. Mais ce maximum n'a pu être atteint qu'un moment, à cette date môme où l'Opéra venait de s'ajouter aux autres théâtres; et encore Ghappuzeau ne tient-il pas compte des fréquentes absences de la Comédie-Italienne.
Pendant la période suivante jusqu'en 1680, il faudrait retran-