‹ Le théâtre français sous Louis XIVChapitre 117 sur 132 · CL · texte numérisé non relu

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étaient petites1, les places moins nombreuses; pendant la première moitié du règne de Louis XIV, il

cher de ce chiffre de 800, les 150 représentations du théâtre du Marais supprimé en 1673.

A partir de 1680, il n'y a plus qu'un Théâtre français, celui descomédiens du roi, jouant il est vrai tous les jours, ce qui, en évaluant à vingt-cinq jours environ (comme fait Chappuzeau), les rélâches forcés, fait 340 représentations. Les Italiens jouent tous les jours, excepté le vendredi, ce qui, par conséquent, réduit le chiffre de leurs représentations à moins de 300. Ajoutez-y les 150 représentations de l'Opéra; vous retrouvez à peu près pour cette période les 800 représentations de 1672.

Mais, à partir de 1697, il faut défalquer de ce chiffre les 300 représentations de la Comédie-Italienne supprimée alors; il faudra y ajouter plus tard les représentations "sans cesse Interrompues du Théâtre de la foire, qui d'ailleurs ne duraient que quelquesmois, et se réduisaient le plus souvent à des exercices de saltimbanque.

En résumé, ce qui est bien sûr, c'est que le chiffre de 800 représentations par an donné par Chappuzeau n'a jamais été dépassé, pendant tout le règne.

Or, à ne compter aujourd'hui à Paris qu'une douzaine de théâtres jouant 365 fois par an chacun, et en y ajoutant ceux qui ne jouent pas tous les jours comme l'Opéra, ou toute l'année comme les Italiens ou l'Odéon, on arrive à un chiffre d'environ 5,000 représentations par an.

Je ferai remarquer que dans ce chiffre ne sont pas comprises les représentations de petits théâtres, qui cultivent un genre après tout aussi élevé que les farces de la foire Saint-Germain et de la. foire Saint-Laurent, et que de plus l'Opéra-Comique, le Vaudeville, le Gymnase et autres peuvent bien être mis en parallèle avec la Comédie-Italienne du temps de Louis XIV, quelque estime qu'on puisse, — sur parole, — professer pour le théâtre de Scaramouche et d'Arlequin.

Je ne discute pas la qualité du public actuel du théâtre ; mais, quant à la quantité, il est évidemment bien plus nombreux qu'au temps de Louis XIV.

1. Sauf peut-être celle du Théâtre-Français, quand il fut transféré rue des Fossés-Saint-Germain, et qui contenait un nombre de

n'y a en tout que quatre ou cinq théâtres, et ils ne jouent que trois fois par semaine. A la fin du règne, quand le Théâtre-Français jouera tous les jours, il deviendra bientôt l'unique théâtre, avec l'Opéra. Aussi faut-il tenir grand compte des représentations à la cour, quoiqu'elles n'ajoutent guère, et seulement pour un public spécial, qu'une moyenne de vingt à trente représentations par an à celles qui sont données à Paris. Mais il est certain que ce public spécial, assidu et se renouvelant peu, recevait ainsi une sorte d'éducation dramatique qui en faisait d'ordinaire un juge éclairé. A Paris même, les amateurs habituels du théâtre étaient relativement plus nombreux qu'aujourd'hui. C'était donc,

spectateurs égal à celui de la Comédie actuelle. Dans le curieux travail que nous avons déjà plusieurs fois cité sur les Bâtiments de la Comédie, M. Jules Bonnassies a cru pouvoir établir que cette salle, « grâce au parterre debout, pouvait contenir 1,500 à '2,000 personnes ». (Page 16 de la Notice historique sur les bâtiments de la Comédie-Française.) Il est bien certain qu'il n'y a rien de plus élastique et de plus favorable à la compressibilité qu'un parterre debout. Cependant, le chiffre de 2,000 personnes me semble bien exagéré. Aujourd'hui, la salle de la Comédie-Française, beaucoup plus vaste, ne contient pas 1,500 personnes. Le savant et obligeant archiviste de la Comédie-Française, M. Guillard, m'indique, parmi les représentations de notre temps, celles qui ont produit ce qu'on appelait autrefois une chambrée exceptionnelle : c'est d'abord, en 1867, pendant l'Exposition, et un dimanche, une représentation d'Hemani, où il est entré dans la salle 1,401 personnes; même affluence pour le Cid en 1872, et aussi pour des représentations pendant les jours gras. Il semble que ce soit là le maximum possible. — Sous Louis XIV, au moins, le public de la rue Saint- Germain-des-Prés n'a guère dû dépasser le même chiffre. J'ai noté, au 24 novembre 1713, une représentation exceptionnelle pour l'affluence, qui donne 1,394 spectateurs, et sur ce chiffre il y a 691 billets de parterre. — Quant à la salle du Palais-Royal, celle de

si l'on veut, le suffrage restreint, qu'on se plaira sans doute à déclarer plus éclairé que celui de nos jours, quoique celui-ci soit bien loin encore d'être le suffrage universel, même parmi les lettrés. Mais qu'on se rappelle combien de préjugés et d'habitudes écartaient du théâtre au xvir3 siècle bien des gens qui n'ont plus aujourd'hui les mêmes scrupules. Des professions , parmi lesquelles aujourd'hui le public se recrute, et qui fournissent des juges tout aussi compétents que d'autres, les magistrats, les avocats, les médecins mêmes, croyaient indigne de leur gravité de s'occuper du théâtre-, en outre, l'absence de toute presse, même littéraire, en dehors du Mercure galant, laissait ignorer à bien des

Molière, où Sauvai prétend qu'il pouvait tenir de 3 à 4,000 personnes, nous n'avons rien de bien précis que ce que nous fournit le registre de Hubert pour les années lb72-73. Or, voici ce que j'y trouve pour la première représentation du Malade imaginaire :

, Livres Sous.

Théâtre. 25 billets 137 10

Loges. Cinq (5 loges entières) et 59 billets 544 10

Amphithéâtre. 60 billets 330

Loges hautes. 81 billets, . . * 343

Loges de 3e rang. 23 billets 46

Parterre à 30 sous. 394 billets 591

En comptant 8 personnes pour chacune des cinq premières loges mentionnées par Hubert, nous trouvons en tout C82 spectateurs pour cette première représentation.

Maintenant, à une représentation de Psyché, la même année, un dimanche, le 20 novembre 1072, nous trouvons 944 spectateurs, dont 514 au parterre. Cette représentation produit la recette trèsforte, au simple, de l,316it 40^.

Il semble donc que le public de Molière n'a guère pu dépasser jamais le chiffre de 1,000 personnes.

gens, très-lettrés d'ailleurs, des événements dramatiques que les journaux apprendraient aujourd'hui même à ceux de leurs lecteurs qui ne fréquentent pas le théâtre; et c'est ainsi qu'on s'expliquera comment au temps de Louis XIV des esprits très-cultivés semblent avoir été fort étrangers à des faits et à des noms qui, à deux siècles de distance, Ont plus de notoriété pour nous qu'ils n'en avaient pour les contemporains. C'est moins par scrupule assurément que par suite de ces habitudes de profession, que le docteur Guy-Patin, très-libre esprit et grand lecteur de livres assez légers, parle peu du théâtre. Il en parle pourtant, et assez pour nous montrer qu'il n'a ni vu ni lu les pièces dont il parle, même les plus connues aujourd'hui.

Ce qui nous frappe, c'est que le public lettré, autre que celui du théâtre, semble subir beaucoup plus que le parterre l'influence des coteries, le respect des positions officielles, des titres, des pensions. Chappuzeau, qui demandait une pension, écrivait : « La pension d'un grand roi peut rendre un homme illustre, quand il ne l'est pas d'ailleurs1; » et ce n'était pas une phrase courtisanesque inspirée par l'intérêt; il est très-vrai que, du moment qu'on avait pension du roi, on devenait quelque chose pour bien des gens. Or nous savons comment ces pensions étaient distribuées, nous connaissons les illustres qui les touchaient. Il y avait alors fierté et courage à déclarer, comme Boileau,

\. V Europe vivante, t. I, p. 318. Ce qui peut paraître singulier, c'est que ce livre est publié à Genève, avec privilège du roi trèschrétien. Chappuzeau était protestant.

qu'on ne prétendait pas aux pensions; et ce n'était pas seulement du désintéressement, c'était s'interdire une recommandation puissante et un titre de gloire auprès de bien des gens. Gomme il semblait qu'il y eût une sorte d'irrévérence à contester le mérite d'un homme honoré des bontés du roi, une pension donnait toujours un relief personnel à celui qui la touchait, du moins auprès du public lisant : le parterre, au contraire, jugeait l'œuvre plus que Fauteur, et la prévention favorable qu'un écrivain pensionné trouvait ailleurs n'influait guère sur ses jugements. Cette raison et d'autres expliquent un fait incontestable : c'est que la littérature écrite a été beaucoup plus mal jugée que celle du théâtre, et que le parterre a commis moins de bévues que les beaux esprits et surtout que l'Académie.

De quoi se composait le public du théâtre? Il y en avait deux fort différents : celui du parterre, debout comme le tiers état aux états généraux, fort remuant, et dont le goût n'était pas toujours d'accord avec celui des loges et du théâtre. On n'a pas oublié ce que Molière raconte du courtisan assis sur la scène, à Y École des femmes, et criant au parterre : Ris donc, parterre, ris donc ! Et Molière lui répond par la bouche de Dorante : « A le prendre en général, je me fierais à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. » Nous avons vu également que, pendant

qu'il était du bel air pour les femmes même d'aller étaler leur sensibilité sur le théâtre à la Judith de Boyer et de pleurer à la fameuse « scène des mouchoirs », le parterre se moquait à la fois de leur attendrissement et de la pièce.

On doit remarquer que le public variait selon les théâtres, et se partageait1 d'une façon très-différente entre l'Hôtel de Bourgogne et le théâtre du Palais-Royal. Au premier affluaient, outre le beau monde, les beaux esprits qui se piquaient de juger d'après Aristote et ne se plaisaient qu'au genre dit sérieux. Au moment où Molière s'établit à Paris, Scarron venait d'écrire : « Aujourd'hui la farce est comme abolie1. » Elle l'était surtout à l'Hôtel de Bourgogne, et ne se soutenait encore un peu au théâtre du Marais (Tallemant l'affirme) que par la verve grotesque et l'accent nasillard de Jodelet, qui passa bientôt au Petit-Bourbon. La venue de Molière remit la farce en honneur. Après avoir bien protesté contre cette corruption du goût public, les grands comédiens furent obligés de faire quelques concessions. « L'Hôtel de Bourgogne (dit

1. Roman comique, Ed. Jannet, t. I, p. 317. Et ailleurs : La farce divertit encore plus que la Comédie, comme il arrive d'ordinaire partout ailleurs qu'à Paris. » (T. I, p. 270). Écrit en 1657. Cet usage, à Lyon, du moins, datait de loin. Rubis, Hist. véritable de la ville de Lyon, liv. III, ch. lxiii, après avoir constaté l'existence d'un théâtre dans cette ville en 1540, ajoute : « Et là, par l'espace de trois ou quatre ans, les jours de dimanche et les fêtes après dîner, furent représentées la plupart des histoires du vieil et du nouveau Testament, avec la farce au bout pour recréer les assistants. » Rubis, qui avait été un ardent ligueur, ne s'effrayait pas, à ce qu'il semble, de ce, mélange. Son ouvrage fut publié en 1004. Lui-môme mourut en 1613.

un écrivain du temps très-peu favorable à Molière), jaloux du succès qu'avait le Petit-Bourbon, ne put se soutenir qu'en l'imitant; et, s'il vous en souvient, on vit tout à coup ces comédiens graves devenir bouffons, et leurs poètes héroïques se jeter dans le goguenard1. » Le même écrivain attribue à la persistance de ce. goût la retraite du grand Corneille. « C'est pour cela, dit-il, qu'il s'est insensiblement retiré du théâtre. » Ce qu'il y a de caractéristique, c'est qu'il énumère quelques-unes de ces farces que l'Hôtel de Bourgogne fut obligé de donner pour soutenir la concurrence, et il se trouve qu'en général ce sont des comédies régulières, en vers, et qui ne rappellent tout, au plus que par quelques détails Gautier-Garguille et les enfarinés d'autrefois2.

1. Guéret, la Promenade de Saint-Cloud, à la suite des Mémoires de Bruys, tome II, p. 212. Cet ouvrage curieux, très-hostile à la nouvelle école, à Boileau surtout, très-favorable à l'ancienne* semble avoir été écrit en 1669.

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