Beadchamps, Recherches sur les théâtres, 2e partie, p
2. « 45 mars 1 7 00. Il arriva hier (dimanche 14), un peu de bruit à la Comédie, par l'insolence de quelques jeunes gens qui s'attachèrent à un abbé des secondes loges, et l'apostrophèrent dans les mêmes termes dont le parterre a si souvent, retenti. L'officier qui commandait la garde y accourut aussitôt; mais il ne put reconnaître les auteurs du désordre, tant à cause de la foule
dimanche étaient d'ordinaire excellentes, et le spectacle se composait en général des chefs-d'œuvre de notre scène1. Les autres jours, on peut le croire, le public des loges et du théâtre était tout à la fois plus nombreux et composé d'une façon moins bourgeoise. Néanmoins la noblesse était en général à Saint-Germain ou à Versailles, surtout en hiver, à Fontainebleau en septembre; et d'ailleurs le théâtre de la cour devait bien lui suffire. En outre, le départ des jeunes officiers pour l'armée, dont il est souvent fait mention dans les pièces du temps, les tenait éloignés d'ordinaire pendant tout l'été, en ce temps de guerre perpétuelle. Enfin, le parterre était relativement beaucoup plus nombreux qu'aujour-
des spectateurs, la plupart gens de collège, de palais ou de commerce, que parce que les comédiens, par un chagrin assez mal entendu, ne veulent pas souffrir qu'on y fasse entrer des surveillants, comme il m'avait paru nécessaire. » {Notes de René d'Argenson, Paris, 1860, p. 20.) Ces surveillants étaient, comme d'Argenson l'explique, « des inspecteurs inconnus », autrement dit des espions. Ce mot, gens de palais, ne contredit pas ce que nous avons dit plus haut des avocats et de leur répugnance à se montrer au théâtre : il s'agit évidemment ici du parterre, et ces gens de palais devaient être des clercs, comme ceux qui allaient précédemment pour quinze sous attaquer Attila. Quant à la présence des abbés, elle est souvent mentionnée. Il n'est pas fort étonnant que quelques-uns d'entre eux ne se fissent pas scrupule d'assister au spectacle, quand il y en avait tant qui écrivaient pour le théâtre.
1. Le jour pour lequel d'Argenson écrit cette note, dimanche 14 mars on jouait le Malade imaginaire, recette 921 1^"; le dimanche, 4 mars, Phèdre et les Fâcheux, 1000 tt 6 deniers; le dimanche 7, Mithridate, 1079 * 2^ 6d. Ce sont les recettes les plus fortes du mois avec l'ancien répertoire, sauf la représentation de clôture, Polyeucte, qui fait 1845 tt \s. Mais cette représentation dernière était toujours exceptionnellement lucrative.
d'hui, d'abord parce qu'il n'y avait pas d'orchestre (les violons étaient dans une loge)1, et puis parce qu'un parterre debout permet beaucoup plus d'affluence qu'un parterre assis. En effet, nous voyons que, sous Louis XIV, le parterre formait au moins la moitié du public2. Toutes ces raisons nous expliquent un fait attesté par tous les contemporains : c'est que le parterre faisait la loi au théâtre; et l'on arrive à cette conclusion qui, pour sembler paradoxale, n'en est pas moins évidente, c'est qu'au théâtre, sous le grand roi, Je public qui jugeait et décidait du sort des pièces était moins aristocratique que celui d'aujourd'hui. (Je ne parle évidemment que du vrai public, le public payant.)
11 était libre au moins, jaloux de son droit, et il n'eût pas toléré une troupe permanente d'applaudisseurs gagés, organisés ostensiblement pour neutraliser toute manifestation d'opinion littéraire trop indépendante. Quand on songe à l'institution de la claque, tolérée, avouée, ne faisant d'illusion à personne, on est confondu de l'invention et bien plus encore de la date où elle a commencé à se montrer. Ce n'est pas tout à fait une des conquêtes de 89 ; elle
1. Ajoutons qu'une partie notable du parterre est aujourd'hui envahie par la claque, et qu'il ne contient plus que 150 places.
2. Voir précédemment, p. 383, les deux exemples cités, de la première représentation du Malade imaginaire, et d'une autre de Psyché, en 1672 : dans le premier cas, il y a 394 places de parterre contre 288 autres, tant hautes que basses; dans le second, 514 de parterre contre 430. — La proportion reste à peu près la môme quand le théâtre est au faubourg Saint-Germain. Nous avons cité une représentation, en 1713, où il y a 691 personnes au parterre sur 1,394 spectateurs en tout.
date, dit-on, de la Restauration1; mais c'est depuis que le Français est devenu libre comme citoyen, qu'il a cessé de l'être comme spectateur. On nous parle bien à toute époque de cabales montées dans une circonstance particulière pour assurer ou compromettre le succès d'une pièce ; les amis ou les ennemis d'un auteur ou d'un comédien pouvaient s'entendre et se coaliser pour l'applaudir ou le siffler; il n'y avait rien là de trop révoltant. Mais étouffer l'opinion du public au moyen d'une troupe soldée et permanente, le remplacer d'autorité, l'écarter même des premières représentations2, le tout sans
1. Au moins comme institution régulière, comme armée permanente : auparavant il y avait une milice enrôlée dans certaines circonstances, des corps francs, si l'on veut, mais rien d'organisé et de durable, à ce qu'il semble. On dirait même que ce mot, la claque, n'existait pas encore en 1824; je ne le trouve pas dans le Dictionnaire théâtral, publié à cette date chez Barba; mais claqueur y est. Voici l'article : « Applaudisseur gagé dont le suffrage ne trompe personne, que tout le monde méprise, et dont chacun se sert. L'exigence des claqueurs a fait depuis quelque temps d'incroyablès progrès. On leur donne maintenant jusqu'à trois cents billets un jour de première représentation. Ils en emploient deux cents : l'autre tiers, qu'ils vendent, constitue leur salaire. Il y a des auteurs qui, indépendamment de ce sacrifice, s'engagent à payer au claqueur en chef une somme de CO ou 80 francs en cas de succès. Un fonds de claqueurs se négocie comme un fonds d'épicerie : il s'en est vendu un six mille francs en 1820. » Ce Dictionnaire théâtral, anonyme, avait pour auteurs Harel et Jal; M. Jal le dit p. 201 de son Dictionnaire.
2. MM. Lacan et Paulmier {Législation des théâtres, tome II, p. 120) citent, d'après la Gazette des tribunaux, du 27 janvier 1830, un traité passé entre un théâtre de Paris et un entrepreneur de succès dramatiques. Le directeur, entre autres engagements, prend celui d'assurer à l'entrepreneur, pour les premières représentations des ouvrages nouveaux un peu importants, « la totalité du parterre ».
la moindre hypocrisie, sans même avoir la pudeur ou la politesse de lui croire assez d'esprit pour qu'on soit obligé d'user d'adresse avec lui, et de paraître au moins le tromper, ce n'est pas seulement un scandale, c'est une ineptie qui, malgré l'habitude, fera toujours répéter aux gens de bon sens le mot du Barbier de Sèville : « Qui donc trompe-t-on ici, puisque tout le monde est dans le secret ? »
Je ne prétends pas néanmoins qu'on ne trouve rien de semblable dans la société d'autrefois. Claque ou réclame, l'enthousiasme salarié est de tous les temps et prend toutes les formes. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le xvne siècle ne connaissait rien de pareil au théâtre. Le peuple alors était sujet, mais le public était libre. Il nous reste à voir l'usage qu'il sut faire de cette liberté. Nous avons, dans ce qui précède, signalé les plus grosses erreurs du public au xviie siècle : le succès d'une pièce à scandale, la Devineresse, le demi -succès du Misanthrope, la chute de Turcaret.
Il nous reste à suivre, dans le détail, les variations successives du goût général à l'égard de la littérature dramatique ; nous remarquerons un progrès sensible dans la seconde moitié du règne, et, malgré les restrictions que la justice exige, nous montrerons qu'en somme, de tout ce qui prétendait alors décider du mérite des œuvres de l'esprit, les juges les plus équitables ont été le parterre — et le roi.