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LE. GOUT PUBLIC AU DÉBUT DU RÈGNE

Quel était le goût dominant à l'avènement de Molière et de Racine?

Ce qui caractérise le mieux la moyenne des sentiments littéraires à chaque époque, c'est beaucoup moins le succès des hommes de génie, quand il s'en trouve, que celui des hommes de talent, plus accessibles à la foule, et qui d'ailleurs se plient à ses dispositions au lieu de lui faire violence. C'est à ces hommes de talent que sont réservés les succès brillants, incontestés, moins contestés du moins que ceux des écrivains de génie; ils n'ont pas à lutter, ce sont les favoris de la foule. Ils ont pourtant leur mérite, leur originalité même: elle consiste à exprimer, mieux que personne, les idées et les sentiments de tout le monde. Ces habiles gens se sont appelés de nos jours Scribe et Casimir Delavigne; à l'époque qui précède immédiatement l'avènement de Molière et de Racine, ils s'appelaient Quinault et Thomas Corneille.

Nous sommes en 1658, au moment où Molière vient de se fixer à Paris. Depuis six ans, le grand Corneille se tait; l'insuccès de Pertharite l'a découragé ; mais son cadet, Thomas, occupe brillamment la scène; en 1656, son Timocrate a quatre-vingts représentations de suite. Aussi le Normand Loret se hâte-t-il de chanter la gloire du Normand Thomas8.

Cette tragédie Fait estimer la Normandie.

Plus tard, de Visé, en possession du seul journal littéraire du temps, s'associera Thomas et aussi son neveu Fontenelle, au Mercure galant, où ils sauront préparer et soigner leurs succès et ceux de leurs amis. 'C'est du reste un fait assez curieux que le grand nombre de Normands qui se distinguent alors dans la littérature française, et forment presque une école , s'entendant assez bien à se soutenir : laissons à part le grand Corneille; nous trouvons Boisrobert, Sarrasin, Saint-Amancl , Brébeuf, Scudéry et sa sœur, Huet, Mézeray, Saint- Évremont , Segrais, Mme de Villeclieu, Pradon, Fontenelle, et une foule de jésuites. Ces divers écrivains illustrent alors la province, la plupart par leur mérite réel, et quelques-uns aussi par leur savoir-faire.

Cette espèce de patriotisme provincial se manifeste même dans le dictionnaire géographique, que Thomas Corneille publia à la fin de sa vie. Il ne manque pas, soit à l'article Rouen, soit ailleurs1, de célébrer les illustrations provinciales. Quand il en vient à l'article Paris, il se contente de dire que cette ville a produit une infinité d'écrivains distingués. 11 n'en nomme aucun, sauf YUlustre Mme Deshoalières, le poêle des moutons et l'ennemie de Racine (avec une quinzaine de lignes d'éloge). L'école normande

1. Par exemple, à propos du Havre, éloge de ses deux compatriotes, Scudéry et sa sœur, « à qui la beauté de son esprit a fait mériter le nom de Sapho, et qui s'est fait admirer de tout le monde par la composition de deux romans, le Grand Cyrus et la Clélie, qui rendront sa gloire immortelle ». 11 y avait sept ans que Mht de Scudéry était morte quand ceci parut (1708).

prospéra pendant tout le règne; mais, dès le début, Loret célèbre hardiment

Le jeune Corneille, Qui du théâtre est la merveille, Depuis que son illustre aîné A le théâtre abandonné, Préférant aux sujets comiques Les sujets saints et catholiques, Où ce noble et sage Normand Réussit admirablement1.

Une autre merveille, c'est Quinault; il a débulé à l'Hôtel, de Bourgogne en 1653-, et il ne compte que des triomphes. C'est un esprit facile comme Thomas, et plus brillant ; il fait des comédies agréables ; mais ses tragédies, ses tragi-comédies surtout, enlèvent tous les suffrages. Ce sont ou des pastorales, genre radicalement faux; ou des intrigues romanesques et compliquées. On y voit des déguisements de femmes sous des habits d'hommes (il y en a deux dès sa première pièce, les Rivales), des déguisements de rois sous un costume de berger, de mystérieux inconnus auxquels, selon la règle qu'établira Madelon dans les Précieuses, « quelque aventure vient

1. Cette monomanie patriotique de Loret se marque à tout moment dans son journal, et il faut croire qu'elle lui avait attiré des plaisanteries, car, à un certain endroit (10 mars 1663), il se fâche tout rouge contre les gredins qui parlent avec légèreté de la Normandie,

Province, le natal séjour

Des Corneilles et des Malherbes,

Et qui, malgré les sots proverbes

De quantité d'esprits badins

Dont la plupart sont des gredins,

Fut toujours féconde en grands hommes,

Aussi bien qu'elle l'est en pommes ! •

un jour développer une naissance illustre » ; en un mot, ce sont les romans de la Galprenède et de M,le de Scudéry, mis en vers et transportés sur la scène. Tout y est fade et langoureux. Prenez la Généreuse Ingratitude : la scène est en Afrique, « dans la forêt d'Alger » : — Afrique, disait Rabelais, fut toujours coulumière de produire choses nouvelles et monstrueuses; c'est la patrie d'Othello, le terrible Maure. Mais Afrique s'est bien corrigée depuis Rabelais, à en juger par la pièce de Qainault; les lions y sont devenus tendres, et ont des roucoulements de colombes amoureuses. Écoutez Almanzor apostrophant les yeux de sa maîtresse qui fait semblant de dormir, et qui l'écoute avec intérêt :

Beaux yeux, charmants auteurs de ma captivité, Jouissez du repos que vous m'avez ôté, Et parmi les pavots qui ferment vos paupières, Ne vous offensez point de perdre vos lumières : L'astre le plus brillant ne s'en peut dispenser, Et souvent comme nous on le voit s'éclipser.

Je ne sais ce qu'ont prétendu prouver les champions de Quinault, les adversaires de Roiieau, qui fut, dit-on, leZoïle du moins homérique des auteurs, en faisant observer qu'après tout Quinault a de l'esprit, de la grâce, de l'harmonie. Eh! oui, sans Toute, et c'est là le mal; il a précisément une foule de qualités pernicieuses, très-propres à faire passer les absurdités fondamentales, et c'est ce qui a irrité Boileau. Ce n'est point toutefois que ce délicat n'ait parfois des crudités singulières. Dans son chefd'œuvre, Aslrate, Agénor nargue son rival, auquel il enlève la reine, et lui dit : « Vous pouvez vous

consoler en vous disant que la reine vous aime toujours; mais moi,

Moi, sans m'embarrasser d'un scrupule inutile, J'en vais être à vos yeux le possesseur tranquille, Et vais enfin au gré de mes transports puissants M'assurer d'être heureux sur la foi de mes sens.

Agénor représentait le type créé par Mlle de Scudéry, « l'amant brutal et incivil » (Horatius Goclès, clans Clèlie); ce contraste est un attrait de plus. C'était un habile homme que Quinault, et il faut bien convenir qu'il avait le genre de talent le mieux fait pour justifier aux yeux de ses contemporains un goût détestable, dont Racine même a eu quelque peine à se préserver. Car, à en juger par ses premiers essais, celui-ci avait peu à faire pour être un Quinault incomparable, vraiment prestigieux, et capable de faire illusion à de meilleurs juges que ceux qui applaudissaient Fauteur d'Astrale. 11 faut lui pardonner les concessions trop nombreuses qu'il a faites au goût du jour; il faut aussi lui savoir gré, quand le succès lui eût été si facile dans une autre voie, d'avoir donné au public ce que ce public ne demandait pas, et de s'être fait de son art une idée austère et élevée. Corneille alors , le grand Corneille lui-même, a été faible à cet égard et a résisté moins bien que lui.

Après un silence prolongé, en 1659, l'auteur du Cid fait représenter son OEdipe ; c'est un succès éclatant et soutenu. Les premiers vers de la pièce annoncent déjà que ses héros sont devenus aussi tendres que ceux de Quinault. Thésée, le dompteur de

monstres, dit à son amante qui, par tendresse pour lui, veut l'éloigner de Thèbes où la pesle exerce ses ravages :

N'écoulez plus, madame, une pitié cruelle, Qui d'un fidèle amant vous ferait un rebelle : La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste... Je ne vous ferai point ce reproche odieux Que, si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux; Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse.

Corneille, dans son avis au lecteur, se félicite Savoir introduit « cet heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé », et altéré l'antique et terrible légende ; car elle « ferait soulever la délicatesse de nos dames qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent ». Il n'a que trop bien réussi: Œdipe excite l'enthousiasme de la ville et de la cour; pendant cinquante- cinq ans, jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, c'est une des pièces de Corneille représentées le plus souvent, et c'est tout au plus si bien tard La Bruyère ose insinuer que « quelques vieillards n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse ». Parmi ces vieillards il faut compter sans cloute Louis XIV lui-même, car La Bruyère écrivait ceci en 1693, et de 1680 à 1700, Œdipe est représenté au moins dixneuf fois à la cour, c'est-à-dire plus que toutes les autres pièces de Corneille; la seule qui approche

de ce chiffre est Cinna, représenté quinze fois pendant cette période1.

A la ville, la proportion est plus équitable; il y a, de 1680 à 1700, six pièces de Corneille plus souvent représentées qu'OEdipe, qui l'est encore cinquante-six fois; mais, pour qui a lu cette tragédie, ce demi-succès à la ville est encore difficile à concevoir.

Quoi qu'il en soit, c'est encore le public de la ville, c'est le parterre qui, le premier, arrive à juger cette pièce comme la postérité.

Auprès des gens de lettres,- comme auprès dés gens de cour, le jugement de La Bruyère n'a pas trop prévalu, et comment s'en étonner quand on voit encore Charles Perrault, à cette fin de règne, déclarer que YOEdipe2 de Corneille, « peut être regardé, si l'on en croit des juges équitables, comme" aussi parfait que YOEdipe de Sophocle, le chef-d'œuvre de ce grand poëte3? »

Le succès de cette pièce, si éclatant au début et si persistant, prouve deux choses : d'abord la per-

1. Nous devons prévenir que nous n'avons pu relever toutes les représentations à la cour de 1680 à 1700; mais il n'y a pas de raison pour croire que si les lacunes qui existent, pour les représentations à la cour, dans les registres de la Comédie, étaient comblées, elles changeassent sensiblement cette proportion singulière. OEdipe est représenté encore trois fois à la cour de 1700 à 1715.

2. 11 est encore représenté pendant les premières années de Louis XV, et même après YOEdipe de Voltaire, qui, malgré tous ses défauts, valait mieux. Et le même fait, se reproduit encore. Quand paraît YOEdipe de Voltaire, le succès est éclatant au théâtre. Mais l'ab! é Pellegrin publie une dissertation pour démontrer la supériorité de YOEdiye de Corneille, que l'on reprend sans grand succès.

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