Hommes illustres, t. I, p
version du goût au moment de son apparition, et puis aussi combien ce genre faux conservera encore de partisans. Molière pourra, jusqu'à un certain point, discréditer les fadeurs langoureuses dans le roman; mais, au théâtre, elles vont créer un nouveau genre, l'opéra, et sur la scène même qu'illustrera Racine, elles réussiront encore à côté de lui et après lai.
Au moment où Molière s'établit à Paris, il y apporte deux pièces composées en province, dans lesquelles parmi d'admirables beautés où éclate cette horreur du faux, ce goût du vrai, caractère du mâle génie de Molière, se retrouvent encore quelquesuns des défauts à la mode, intrigues enchevêtrées, travestissements inadmissibles, etc.; mais dès la troisième pièce, les Précieuses, la guerre est déclarée au faux goût; s'ensuit-il que la victoire ait été complète? s'ensuit-il même qu'on rende une complète justice à Molière? Nous ne voulons pas nous donner le ridicule de faire de Molière un poëte incompris. Mais a-t-il eu tout le succès auquel son incomparable génie avait droit? n'a-t-il pas fallu sa mort, comme Ta affirmé son ami Boileau, pour faire reconnaître « le prix de sa muse éclipsée? »
Et puis, comme nous l'avons dit, si son succès au théâtre est incontestable, on en tire un argument contre le mérite littéraire de ses chefs-d'œuvre. On parle (rarement, il est vrai) de Molière comédien; mais le grand poëte, nous l'avons vu, n'est guère nommé, même par ceux qui ne contestent pas le succès de ses pièces1. Néanmoins, c'est le public du
1. En 1067, Chappuzeau publie VEurcype vivante, et à la p. 315
théâtre qui se montre le plus juste après tout pour Molière : c'est le parterre à Paris, c'est le roi à Versailles. La cour a besoin d'être avertie par le roi du mérite de certaines pièces de Molière ; ailleurs, le public qui lit, les lettrés, les critiques, les académiciens , sauf de rares exceptions, mêlent bien des restrictions et parfois aussi de l'indifférence à l'appréciation de ses pièces : témoin le Tartuffe même, qui, fort applaudi à la scène, ne paraît pas avoir eu à la lecture le même succès1. Il en sera de
de la partie consacrée à la France, il cite pour le roman et la comédie : Gomberville, Scndéry, Benserade, puis « M. Quinault, qui sait parfaitement la carte de Tendre et qui touche si bien les passions amoureuses; M. Boyer, dont l'expression est noble; M. Gibert, qui a fait de beaux ouvrages; M. Thomas Corneille, qui ne le doit céder qu'à son aîné M. Pierre Corneille ». Pas un nom de plus; et nous sommes pourtant à l'année où Racine fait représenter Andromaque ; où Molière a fait jouer plus de la moitié des pièces qui composent son théâtre. On voit combien de résistance rencontra la nouvelle école, et Chappuzeau n'est pas un esprit malveillant. 11 est, de plus, très au fait du théâtre, auteur dramatique lui-même : il se borne à dire que la comédie se joue « dans trois maisons trois fois la semaine sans compter les fêtes : à l'Hôtel de Bourgogne, où règne le grand cothurne; au Marais, où les machines font bruit; au Palais-Royal, où le beau comique attire le monde ».
L'année suivante, l'abbé de Pure publie son Idée des spectacles anciens et nouveaux. Page 165, il fait l'éloge de son ami le grand Corneillè; puis il ajoute que « MM. Corneille le jeune, Desmarets, Molière, Quinault, Gilbert, Boyer, Racine et Mlle Desjardins ont droit aux plus justes louanges qu'on ait jamais données ». On voit que tous les illustres du temps y sont, mais tout cela est un peu mêlé, et il n'est pas bien sûr qu'en nommant Corneille le jeune après son frère, Molière après Tesmarets, Hacine après Boyer, l'abbé ne réglât pas ainsi, selon son goût, les rangs au théâtre. On dira :
n'est, après tout, que l'opinion de l'abbé de Pure; mais il était alors l'écho et même l'oracle de bien des gens,